Les chrétiens et la guerre

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Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 15:42

SAINT PAUL

Ce sont les Pères des IIIème et IVème siècles qui allaient remettre saint Paul au premier plan, et tout particulièrement Jean Chrysostome et saint Augustin qui en firent leur maître. Puis, après une certaine période d’oubli pendant le Moyen-âge, ce n’est qu’avec la Réforme et la Contre-réforme qu’il ressurgira avec force dans les écrits et la réflexion théologiques. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il n’apparaît quasiment pas chez les auteurs chrétiens des deux premiers siècles, ce qui n’est pas sans importance quant au sujet de la présente étude. Y a t-il relation de cause à effet entre cet effacement de Paul pendant les premiers siècles et l’évolution de l’attitude vis-à-vis de la guerre et du métier des armes ?

La mission de saint Paul s’étendit entre 50/51 et 57/58. Sur le sujet du rapport au pouvoir civil, l’Apôtre des Gentils, s'exprime d'une façon encore plus forte et plus générale que saint Pierre :
  • « L'autorité est pour toi le serviteur de Dieu pour le bien… Ce n'est pas en vain qu'elle porte le glaive, car elle est serviteur de Dieu… Il faut donc être soumis… Rendez donc à tous ce que vous devaient : à qui l'impôt, l'impôt ; à qui le tribut, le tribut ; à qui la crainte, la crainte ; à qui le respect, le respect. » (Rm 13, 1-7)
À la nation juive rongeant son frein, toujours prête à la révolte et à la violence s'opposent ici les chrétiens déterminés à la soumission et à l'obéissance, résolus à tout souffrir plutôt que de prendre les armes, et donc de provoquer la guerre civile.

Saint Paul ne s'est pas interdit l'usage des métaphores empruntées à la vie militaire, ce qui permet de croire qu'il considère ce métier comme légitime et honorable :
  • « Qui jamais a porté les armes à ses propres frais ? » (1Co 9, 7)


Être soldat est donc ici aussi a priori licite, évidemment, que de recevoir sa solde.

De même, Paul prescrit aux Thessaloniciens de prendre la cuirasse de la foi et de l'amour, avec le casque de l'espérance du salut (1Th 5, 8). Il reprend cette image en s'adressant aux Éphésiens (Ep 6, 13-17), comme si cette image lui était familière et rendait au mieux sa pensée. Et, dans la première épître aux Corinthiens, de lire :
  • « Et si la trompette rend un son confus, qui se préparera au combat ? » (1Co 14, 8)
À propos de la trompette appelant au combat, on peut en trouver un exemple chez Xénophon (Anabase, I, 2, 16), l’usage de celle-ci n’étant pas spécifique aux Hébreux.

Et voici une comparaison plus frappante encore :
  • « Prends ta part de souffrance en bon soldat du Christ Jésus. Personne, en s'engageant dans l'armée, ne s'embarrasse des affaires de la vie civile s'il veut donner satisfaction à celui qui l'a enrôlé. » (2Tm 2, 3-4)
Dans tous les cas, saint Paul, qui est pourtant très souvent direct dans ses références, ne semble pas classer le métier de soldat parmi les métiers portant atteinte à la justice, puisqu’il ne le reprend pas dans la liste de ceux qui ne pourront pas accéder au Royaume des Cieux :
  • « Ne savez-vous donc pas que les injustes n'hériteront pas du Royaume de Dieu ? Ne vous y trompez pas ! Ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes, ni les voleurs, ni les accapareurs, ni les ivrognes, ni les calomniateurs, ni les filous n'hériteront du Royaume de Dieu » (1Co 6, 9-10)
  • Note : Rappelons en passant que pédérastie n’est pas ici synonyme d’homosexualité ; la pédérastie est le commerce charnel d’un homme avec un jeune garçon, ce que nous appelons aujourd’hui partiellement pédophilie ! Par ailleurs, efféminé ne semble pas devoir se concevoir comme synonyme d’homosexuel, sauf dans le cas de la sodomie…
Dans tous les cas, force nous est faite de constater que le discours de saint Paul est dominé par l’idée de paix, paix surtout et avant tout spirituelle, même si cette paix spirituelle ne peut se vivre pleinement que par une paix terrestre, paix qui est à la source de la joie chrétienne :
  • « Au demeurant, frères, soyez dans la joie, travaillez à votre perfectionnement, encouragez-vous, soyez bien d'accord, vivez en paix, et le Dieu d'amour et de paix sera avec vous » (2Co 13, 11)


Saint Paul est, sur les pas de Jésus, la source de toute la spiritualité chrétienne de la paix, Dieu étant d’Amour et de paix et non plus Sabaoth, car la paix est un fruit, un don de l’Esprit saint :
  • « Mais voici le fruit de l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n'y a pas de loi. Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l'Esprit, marchons aussi sous l'impulsion de l'Esprit. Ne soyons pas vaniteux : entre nous, pas de provocations, entre nous, pas d'envie. » (Ga 5, 22-26)
Ainsi, il insistera toujours sur cette paix dès les appels de ses Épîtres :
  • « À vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. » (1Co 1, 3 ; 2Co 1, 2 ; Ga 1, 3 ; Ep 1, 2 ; Ph 1, 2 ; 2Th 1, 2 ; Phm 1, 3)

    « Grâce, miséricorde, paix de la part de Dieu le Père et du Christ Jésus notre Seigneur. » (1Tm 1, 2 ; 2Tm 1, 2 ; Tt 1, 4)

Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 15:35

SAINT PIERRE

Lire les deux Épîtres de Pierre est indispensable. Ne serait-ce que parce qu’est à Pierre que Jésus à confie ses brebis ! De plus, Pierre, premier des Apôtres, est un témoin direct du message de Jésus dont il a suivi les pas au jour le jour tout au long de sa mission sur terre. Son témoignage est donc un bien des plus précieux pour le chrétien, tant car il fut témoin que car il reçut la charge de l’Église :
  • « Pais mes agneaux. » (5 Jn 21, 16)


Dans tous les cas, (Jn 21, 15-19) me semble bien plus significatif de la mission pastorale confiée à Pierre que le « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. » de (Mt 16, 18), car, outre le fait que la traduction ne prête ici à aucune contestation possible, quelle que fut la langue parlée par Jésus, cet envoi a été effectué après la Résurrection, après le reniement de Pierre !

Saint Pierre fait un devoir de ne pas se révolter contre le pouvoir civil dans une épître datée par la tradition de 60-63, même si elle a plus vraisemblablement été écrite entre 70 et 90 par un disciple perpétuant l'héritage de Pierre à Rome (R. E. Brown, Que sait-on du Nouveau Testament ?, Paris, Bayard, 1997, 2ème éd., page 760) :
  • « Soyez donc soumis à toute institution humaine à cause du Seigneur, soit au roi, comme souverain, soit aux gouverneurs, comme délégués par lui pour faire justice des malfaiteurs et approuver les gens de bien. Car c’est la volonté de Dieu que, par votre bonne conduite, vous fermiez la bouche aux insensés qui vous méconnaissent. » (1P 2, 13-15)
Saint Pierre semble de plus mettre l'obéissance au prince quasiment au même niveau que l'obéissance due à Dieu en prescrivant :
  • « Craignez Dieu ; honorez le roi. » (1P 2, 17),

ce qui n'est d'une certaine façon pas illogique, le Royaume de Dieu n'étant pas de ce monde, d'où deux niveaux de pouvoir distincts, même si celui du prince reste soumis à la volonté de Dieu. A contrario, on peut lire en [Jn 1, 11] que le Verbe est venu dans son propre bien (Note : Cette traduction est celle de la TOB. La traduction Crampon est : « Il vint chez lui. » ; le texte latin de la Nova Vulgata est : « In propria venit. ». Or, le Verbe était Dieu (Jn 1, 1). Certaines traductions utilisent même le mot domaine au lieu du mot bien. Le mot grec utilisé est “idia” qui peut se traduire par “maison”, “biens propres”. Néanmoins, une telle interprétation réduirait la mission du Christ à une simple dimension matérielle, alors que sa dimension est avant tout spirituelle et salvatrice. Rien de ce qui est sur la terre n’est insouciant à Dieu, et la terre est sienne en ce sens qu’il en est créateur ; mais la finalité de l’homme est de contempler Dieu, pas de rester éternellement sur terre avant la fin des temps).

On a cependant trop souvent oublié que l’Apôtre étend cette exigence de respect dû au prince à toute l’humanité, car ces mots sont inscrits dans une plus longue phrase, dépassant le simple respect des autorités :
  • « Rendez honneur à tous ; aimez tous les frères ; craignez Dieu ; honorez le roi. » (1P 2, 17. Roi doit ici s’entendre au sens de souverain terrestre, pas dans le sens de monarchisme)
.

Comment ne pas penser ici à la Règle de saint Benoît qui demande d’accueillir dans les monastères tout hôte, même inconnu, comme le Christ lui-même :
  • « Tous les hôtes survenant au monastère doivent être reçus comme le Christ, car lui-même dira un jour : « J’étais sans toit et vous m’avez reçu. » » (Règle de saint Benoît, LIII, 1) ?
Et l'Apôtre d'ajouter :
  • « Dans la mesure où vous avez part aux souffrances du Christ, réjouissez-vous… Si vous êtes outragés pour le nom du Christ, heureux êtes-vous… Si quelqu'un de vous souffre comme chrétien, qu'il n'en ait point honte ; plutôt qu'il glorifie Dieu de ce nom même. » (1P 4, 13-16)
On notera en passant, que dans le même passage que celui qui vient d’être cité, Pierre condamne le meurtre, sans préciser la forme de celui-ci :
  • « Que nul d'entre vous n'ait à souffrir comme meurtrier, voleur ou malfaiteur, ou comme se mêlant des affaires d'autrui. »


Ceci n’est pas sans poser question quant à l’exercice de certaines de ses fonctions par le soldat, mais saint Pierre n’en dit pas plus, nous renvoyant à recourir aux paroles du Christ même, nous forçant à analyser avec attention la Tradition. L’ambiguïté tient en la référence, dans ce passage qui traité des outrages subis par le chrétien de la part de l’autorité, au fait de devoir souffrir, ce qui laisse planer un doute certain sur le cas du meurtre légal commis par le soldat, celui-ci n’ayant pas à en souffrir sur terre.

Dans tous les cas, le mal ne peut pas être le moteur de l’homme, donc du soldat :
  • « Enfin qu’il y ait entre vous union de sentiment, bonté compatissante, charité fraternelle, affection miséricordieuse, humilité. Ne rendez point le mal pour le mal, ni l’injure pour l’injure ; bénissez, au contraire ; car c’est à cela que vous avez été appelés, afin de devenir héritiers de la bénédiction. « Celui qui veut aimer la vie et voir des jours heureux, qu’il garde sa langue du mal, et ses lèvres des paroles trompeuses ; qu’il se détourne du mal, et fasse le bien ; qu’il cherche la paix et la poursuive. Car le Seigneur a les yeux sur les justes, et ses oreilles sont attentives à leurs prières ; mais la face du Seigneur est contre ceux qui font le mal. » (1P 3, 8-12)

L’amour du prochain, l’humilité, le refus du mal, la patience, la recherche de la paix et de la justice sont des vertus impératives pour le chrétien…

Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 15:27

REMETTRE SON GLAIVE A SA PLACE

Arrêtons nous donc sur cette parole de Jésus et émettons ici quelques réflexions très personnelles relatives à l’arrestation de Jésus. En premier lieu, devant l’imminence de l’épreuve de sa Passion, Jésus forme une demande surprenante à ses disciples, celle de vendre son manteau non pas pour le suivre mais pour acheter une épée !
  • « Celui qui n’a pas d’épée, qu’il vende son manteau pour en acheter une » (Lc 22, 36b)


Et ce sont ces épées que ceux qui entourent Jésus voudront utiliser au moment de son arrestation, ce que Jésus refusera, répondant par la négative à la question :
  • « Seigneur, frapperons-nous de l’épée ? » (Lc 22, 49b)


La justification du port de ces épées est simple : Jésus devant être arrêté comme un criminel, il doit donner cette image afin que les Écritures s’accomplissent, avec une référence très claire à [Is 53, 12].
  • « Car, je vous le déclare, il faut que s’accomplisse en moi ce texte de l’Écriture : On l’a compté parmi les criminels » (Lc 22, 37) !


Rien de plus… Il ne s’agit en aucun cas d’une justification du port des armes, et encore moins de leur usage…
  • Note : Le mot “épée” ou “glaive” est très présent dans la Bible avec quatre cent soixante-dix-sept occurrences : quatre cent quarante et une fois dans l'Ancien Testament, mais aussi trente-six fois dans le Nouveau, ce qui est finalement assez important.
Analysons maintenant plus attentivement le « Remets ton glaive à sa place, car tous ceux qui prennent l'épée périront par l'épée » de [Mt 26, 52] (littéralement, il faut lire : « Détourne le glaive de toi vers le lieu de lui… »). Il y a en effet un très gros risque de contresens à une lecture trop littérale de ce verset, à vouloir absolument le transposer dans l'ordre social et politique, alors qu'il s'agit à la fois d'une réponse s'inscrivant dans le dessein de la Passion, mais aussi dans le seul domaine de la morale et de la religion, Jésus ne pensant qu'à la fin de la sanctification des âmes. Jésus ne se mêle pas des questions politiques, ou du moins, il ne les confond pas dans le même moule que celui de la motivation de sa venue sur terre, car son Royaume n'est pas de ce monde :
  • « Moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi. » (Lc 22, 29)


Ceci est d'autant plus patent que Jésus prescrit de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Mt 22, 15-22). En fait, en interdisant à celui qui le suit d'user de son arme - en fait à Pierre selon [Jn 18, 10] -, Jésus ne réfute pas toute guerre mais cherche avant tout à éviter toute guerre civile ; il ne manquait en effet pas de Juifs qui envisageaient le triomphe du Messie sous l'aspect d'une bataille acharnée d'où l'envoyé de Dieu sortirait vainqueur, bataille qui aurait pu naître de ce geste. Mais Jésus est ici dans l'attente de sa Passion qui sera la clé de la Révélation, et il veut donner par delà même de la force aux Béatitudes :
  • « Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu. » (Mt 5, 9)


Jésus refuse la guerre civile ! Son Royaume n'est pas de ce monde ! Son Royaume n'est pas de ce monde comme il le dit à Pilate en [Jn 18, 36], même si, Lui refusant le monde terrestre que lui offre le tentateur (Lc 4, 5-7), il offre la terre en héritage aux doux (Mt 5, 4) ! En fait, il y a une difficulté qui doit être ici analysée, car comment la terre peut-elle revenir aux doux alors que Jésus lui-même affirme que les violents arrachent le royaume de Dieu (Mt 11, 12) ? Tout va en fait se comprendre avec sa mort et sa résurrection, sans rejet de la promesse faite aux doux. Peut-être Jésus condamne t-il ici la violence des pharisiens et de leur foi de façade, ou encore celle des zélotes pour qui l'accès au royaume est lié à une guerre civile et de résistance ? C'est la victoire sur le monde de [Jn 16, 32-33].

Jésus doit mourir ! Son message de Paix ne doit naître que dans la paix civile et non dans la contrainte ! Et ce souci d'éviter toute guerre civile sera la priorité des premiers chrétiens qui sont prêts à tout souffrir pour leur foi et pour une paix que l'on qualifierait aujourd'hui de sociale. Donc, cette parole du Christ, malgré les apparences premières, ne s'oppose pas à la tolérance de la guerre et du métier des armes une parole du sauveur qu'on présente comme une réprobation. « Remets ton glaive à sa place, car ceux qui prendront le glaive périront par le glaive »… On notera ici la similitude de ce propos du Christ avec le « Qui verse le sang de l'homme, par l'homme aura son sang versé » de [Gn 9, 6a]. De même, le « Ceux qui prendront le glaive périront par le glaive » doit être mis en perspective avec « les chaînes pour qui doit être enchaîné ; la mort par le glaive pour qui doit mourir par le glaive ! Voilà qui fonde l'endurance et la confiance des saints » de l'Apocalypse (Ap 13, 10), et ce n'est pas rejet de toute guerre ou de toute violence, car le disciple de Jésus ne rend pas le mal pour le mal. Pour dire simplement, si la légitime défense ne lui est pas forcément interdite, l'offensive ne lui est pas permise. Il faudrait en fait s’interroger notamment sur la question de savoir qui fera périr par le glaive celui qui tient le glaive… S’agit-il d’une image présageant d’une sanction dans le monde à venir ou d’une image bien plus matérielle ? Et ce d’autant plus que Jésus ne demande pas de jeter le glaive, mais seulement de le remettre à sa place, en son lieu…

C’est là que Tertullien, dans son extrémisme - qui le conduira d’ailleurs à l’hérésie - allait se tromper en interprétant le premier ce passage des Evangiles en y affirmant qu’en désarmant Pierre, le Seigneur a désarmé tous les soldats

Que devient dès lors la légitimité de la guerre ? Incontestablement au regard de l'Évangile, la guerre est un fléau. On n'a pour s'en convaincre qu'à relire les textes relatifs à la prédiction de la ruine de Jérusalem et de la fin de tout dans les Synoptiques. Ne vous épouvantez pas encore, dit Jésus, quand vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerre (Mc 13, 7 ; Mt 24, 6), saint Luc parlant lui de guerres et séditions (Lc 21, 9). Le discours de Jésus poursuit :
  • « Nation s'élèvera contre nation, royaume contre royaume, il y aura de grands tremblements de terre, et en divers lieux des pestes, des famines »,

et des choses terrifiantes dans le ciel et de grands prodiges. La guerre est une calamité comparable à la peste et à la famine. C'est une calamité par laquelle, comme par les autres, se manifeste le gouvernement divin : elle est une force malfaisante dont Dieu, dans sa justice, peut permettre - ou plutôt ne veut ou peut empêcher - le déchaînement. Jésus pleure sur Jérusalem en lui prédisant la guerre et le siège où elle périra :
  • « Il viendra des jours où les ennemis t'investiront de tranchées, t'enfermeront, et te serreront de toutes parts ; ils te détruiront entièrement, toi et tes enfants au milieu de toi, ils ne laisseront pas de toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée. » (Lc 19, 43-44)


Les ennemis de Jérusalem sont dès lors les exécuteurs des plus hautes œuvres de Dieu, mais il s’agit là de la dernière guerre terrestre du Seigneur, et, dès lors, nulle guerre sainte ou du Seigneur ne doit plus être admise… L’hypothèse augustinienne de la guerre juste du Seigneur est donc bien impossible dans notre temps, comme le laisse d’ailleurs pressentir saint Augustin lui-même en n’abordant cette possibilité que dans le seul cas de l’Ancien Testament…

« Remets ton glaive à sa place » dit Jésus… Mais il ne demande pas de le jeter…, renvoyant ainsi à l'Ancien Testament où le fait de remettre son glaive à sa place était considéré comme le geste de paix par excellence…

Une autre précision sur cet épisode, précision dépassant le strict cadre de la guerre, mais non anodine. L'homme auquel le disciple de Jésus tranche l'oreille est un serviteur du Temple ; or, pour servir au Temple, il fallait être indemne de toute blessure (Lv 21, 16-23). En tranchant l'oreille, le disciple punit cet homme et le prive de son métier, ce qui n'est pas le dessein de Jésus qui ne veut pas punir ceux qui ne sont pas coupables ; ce simple geste de Jésus me semble démontrer la vanité et l'erreur de faire porter à tous les Juifs le poids de la faute de quelques-uns, et Jésus nous montre ici que l'antisémitisme n'est pas chrétien et qu'il nous appelle à l'amour ! Et c'est pourquoi Jésus, en témoignage de paix et d'amour, remet l'oreille à sa place. Par ce signe, peut-être montre t-il aussi que l'heure n'est pas encore venue où Dieu abandonnera Jérusalem, et qu'il faut encore des serviteurs pour servir son Père ? Néanmoins, malgré les avertissements de Jésus aux Juifs, notamment chez Matthieu, l'idée d'abandon par Dieu de Jérusalem est surtout une explication juive de la destruction du Temple, explication que l'on retrouve en particulier chez Flavius Josèphe. D'ailleurs, une telle tentative d'explication théologique se retrouve déjà dans les deux livres des Maccabées à propos de la profanation du Temple par Antiochos Épiphane, ainsi que de la persécution lancée par ce dernier contre les Juifs au IIème siècle avant notre ère.

Dans l'Évangile de Jean, Jésus n'évoque pas la mort de celui qui prendra l'épée, mais insiste bien au contraire sur la dimension eschatologique de son arrestation et de sa mort :
  • « La coupe que le Père m'a donnée, ne la boirais-je pas ? » (Jn 18, 11b )


On pourrait presque dire que selon cet Évangile ce sont ceux qui ne tirent pas l'épée, mais au contraire sont non-violents qui périront par l'épée, en particulier si l'on s'arrête sur le thème de la coupe que l'on retrouve chez Marc lorsque Jésus répond à Jacques et à Jean :
  • « La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés » (Mc 10, 39)


On peut penser ici au martyre de Jacques en [Ac 12, 2]. De même, déjà à Gethsémani, donc peu de temps avant son arrestation, Jésus évoquait cette coupe :
  • « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14, 36)
Cette coupe est le signe de la volonté de Dieu, le signe de la mort et de la résurrection de Jésus, donc la source de la Révélation, et l'épée ne peut donc interférer dans ce processus divin. Porter l'épée dans ce cas est donc aller contre ce dessein précis de Dieu, et la mort éternelle revient à celui qui va à l'encontre du dessein de Dieu. Cette annonce aux disciples du martyre par l'image de la coupe se retrouve en [Mt 20, 22-23]. Jésus doit servir et mourir pour racheter tous les hommes (Mt 20, 28).

Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 15:14

RENDRE A CESAR
  • « Alors les Pharisiens allèrent tenir conseil afin de le prendre au piège en le faisant parler. Ils lui envoient leurs disciples, avec les Hérodiens, pour lui dire: "Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes les chemins de Dieu en toute vérité, sans te laisser influencer par qui que ce soit, car tu ne tiens pas compte de la condition des gens. Dis-nous donc ton avis: Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César?" Mais Jésus, s'apercevant de leur malice, dit: "Hypocrites! Pourquoi me tendez-vous un piège? Montrez-moi la monnaie qui sert à payer le tribut." Ils lui présentèrent une pièce d'argent. Il leur dit: "Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles?" Ils répondent: "De César." Alors il leur dit: "Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu." À ces mots, ils furent tout étonnés et, le laissant, ils s'en allèrent. » (Mt 22, 15-22)
Le « Rendez donc à César ce qui est à César » de [Mt 22, 21] marque une certaine rupture avec le message de l'Ancien Testament, et en particulier avec les deux livres des Macchabées. Ce texte pose le versement du tribut à César comme étant une obligation morale, tout comme le versement des didrachmes au temple était une autre obligation morale fondée par Dieu (Ex 30, 11-16; Mt 17, 24). Comme l'on doit obéissance à Dieu, on doit obéissance au pouvoir politique…

Ceux qui interrogent Jésus en [Mt 22, 18] sur la question de l'impôt dû à César cherchaient à le piéger ; et ils étaient tous là : les pro-Hérode qui rêvaient d'une restauration du pouvoir royal intégral, les pharisiens qui admettaient le pouvoir romain comme une calamité temporaire, les ultras qui refusaient même de toucher à l'argent de Rome. Le piège tenait en la pièce elle-même qui portait l'inscription de la divinité de l'Empereur. Le but était de faire prendre parti à Jésus : s'il disait oui, il admettait implicitement la divinité de l'Empereur ; s'il disait non, il devenait un rebelle aux yeux des romains…

Jésus répondit en fait que les hommes doivent se soumettre aux autorités politiques aussi longtemps que l'État ne prend pas la place de Dieu en se faisant adorer ou en légalisant des formes d'injustice incompatibles avec l'Évangile (C. Tassin, L'Évangile de Matthieu, Paris, Bayard/Centurion, 1997, 4ème éd., coll. Commentaires, pp. 232-233), d'autant plus qu'il prescrit de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Plus que d'une séparation des pouvoirs, Jésus parla donc de … droit naturel, et sa réponse se rapproche ainsi de celle d'Antigone à Créon : il est des lois morales supérieures aux lois humaines ! Dieu est le vrai roi, la forme du pouvoir politique étant sans importance, ce que répétera Saint Paul (Rm 13, 1), mais tant que les lois divines - donc le Décalogue et les commandements d'Amour - sont respectés. Dans tous les cas, la réponse du Christ semble démontrer que le respect des institutions et des lois est légitime - mais non pas forcément l'institution elle-même -, alors que le domaine mystique et de l'âme est réservé à Dieu. Il faut se rappeler ici que Jésus lui-même a dit que son Royaume n'était pas de ce monde…

Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 15:11

AIMER SES ENNEMIS

Il faut dire ici quelques mots sur le « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » que Jésus proclame à la foule lors du discours des Béatitudes (Lc 6, 27) ; en effet le métier des armes a ses contraintes, dont celle de tuer en tant que besoin son ennemi. Il est remarquable que ce propos soit suivi immédiatement dans le texte de Luc par la guérison de l'esclave du centurion de Capharnaüm. Ce principe de l'amour de l'ennemi n'est pas que terrestre ; il est avant tout spirituel, et il n'interdit en rien la guerre, dès lors que cette dernière est moralement justifiable, autrement dit seulement défensive. Le texte des Béatitudes, qui est partie du sermon sur la Montagne, est fondamental dans la pensée chrétienne de la paix et de la guerre ; il en est même la clé, et il ne faut pas avoir une lecture littérale de ce texte, mais au contraire le méditer, chercher à le comprendre. Et, dans le cas de l'amour des ennemis, ce que Jésus demande, c'est d'éviter la haine, cette haine qui est tout le contraire de la charité, cette haine qui est le péché par lequel on souhaite délibérément à son ennemi un tort grave ; c'est là le sens de (Mt 5, 44-45) :
  • « Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d'être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. »
Avec un raisonnement évitant de rappeler la distinction que fait Jésus entre les deux Royaumes et fondé sur une lecture littérale privée de toute perspective christique, on pourrait déduire que les Béatitudes - texte central de toute la doctrine sociale chrétienne - excluent les tribunaux, les prisons, la propriété, la défense, les impôts, toute hiérarchie au profit d'une égalité a priori inhumaine et d'un ordre absolu lui aussi inhumain. Or, le discours des Béatitudes concerne avant une rénovation morale intérieure de l'homme visant au Royaume d'En Haut, et en adéquation avec les exigences de la société humaine.

Notons également que Jésus a recours à l'image de la guerre, sans la juger, mais sans aussi la remettre en cause. C'est lorsqu'il invite les foules qui le suivent à renoncer à tous leurs biens pour devenir ses disciples. Il leur demande d'abord de ne pas haïr (Lc 14, 26), puis il dit :
  • « Quel est le roi qui, partant faire la guerre à un autre roi, ne commencera pas par s'asseoir pour examiner s'il est capable, avec dix mille hommes, de se porter à la rencontre de celui qui marche contre lui avec vingt mille ? » (Lc 14, 31)


Ici, Jésus ne réfute pas la guerre, semblant même la trouver de facto comme élément de la loi naturelle de l'homme ; mais, par contre, il ne l'envisage que comme défensive, en aucun cas comme offensive !

La doctrine du Christ n'est donc pas apparemment une doctrine comportant une interdiction universelle et absolue de tout recours à la guerre ; elle admet la guerre défensive, idée que recouvre actuellement le concept de juste défense qui tend à se substituer aujourd'hui à celui de guerre juste, à la fois par volonté d'effacer le mot guerre, plus pour rejeter les dérives de l'usage du concept de guerre juste … On peut aussi penser ici à la juste défense telle que posée dans Gaudium et Spes (Vatican II, Gaudium et Spes, 79, 4) ou encore au message de Jean-Paul II pour la Journée mondiale de la Paix du 1er janvier 2000 (Doc. Catho. 2, 2, 2000) ou encore à saint Ambroise de Milan.
  • Note : A ce stade, on se référera utilement à deux ouvrages de Monseigneur René Coste : Le problème du droit de guerre dans la pensée de Pie XII (pp. 24-26) et Théologie de la paix (ch. II).
  • « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Mt 22 , 39)

    « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » (Jn 13, 34)

    « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime. » (Jn 15, 12-13)…
Jésus ne nous demande d'impossible... Il ne nous demande rien d’autre que d’Aimer ! Tant a été écrit à ce sujet qu’il n’est pas nécessaire d’en dire plus. Comment ne pas rapprocher le message du Christ de ces mots du poète latin, pourtant du Ier siècle avant J.-C., Properce :
  • « Pacis Amor deus est ; pacem veneramur amantes »
    « L’Amour est le dieu de la paix, et la paix, nous autres amants, nous la vénérons » (Properce, Élégie V, livre III ) ?


Même si l’amour dont il parle ici est terrestre, physique mais aussi spirituel, entre un homme et une femme, il peut être sans hésitation aucune repris comme résumé du message chrétien, même si ce dernier lui donne une dimension universelle, une dimension supplémentaire…

Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 14:59

LES CENTURIONS DU NOUVEAU TESTAMENT

Les soldats se retrouvent du début à la fin du Nouveau Testament, des soldats du massacre des Innocents aux centurions… Parmi les soldats évoqués dans le Nouveau Testament, on peut isoler quatre centurions remarquables : trois figures de foi et une figure de sollicitude envers son prochain… Des militaires pourtant… Avec ces quatre soldats, on est bien loin des soldats tueurs du massacre des Innocents ! Deux images du soldat se retrouvent donc dans le Nouveau Testament…
  • Note : Le centurion était un officier subalterne, mais immédiatement après le légat et les tribuns. Le centurionat était le grade le plus haut possible pour un citoyen n’appartenant ni à l’ordre sénatorial, ni à l’ordre équestre. D’ailleurs les jeunes chevaliers commençaient au-dessus de ce grade, en général comme préfet d’une cohorte auxiliaire. Le centurion est donc toujours un citoyen, donc un homme libre, mais humiliores (les « petites gens »), le plus souvent pauvre. Il est aussi souvent âgé et ayant connu une longue carrière militaire, une quinzaine de « grades » séparant le grade de centurion de celui de munifice (ou soldat de 2ème classe soumis à la corvée). Le centurion est donc un chef militaire assimilable à nos capitaines, citoyen, libre, âgé, expérimenté en la matière militaire… Sa prise de position n’est donc pas anodine…, d’autant plus qu’il est le symbole « sur le terrain » de la présence et du pouvoir de l’occupant romain.
Et tout d’abord, le centurion de Capharnaüm… Et il nous montre que Jésus lui-même ne demanda pas l'abandon du métier des armes, l'épisode de la guérison de l'esclave d'un centurion à Capharnaüm étant à ce titre très significatif (Lc 7, 1-10 ; Mt 8, 5-13). Alors même que ce dernier lui avoue donner des ordres auxquels tous obéissent, soldats ou esclaves, Jésus ne lui réclame rien quant à sa condition de soldat et ne prête attention qu'à sa foi. Il lui répond seulement indirectement en parlant à la foule :
  • « Je vous le dis : pas même en Israël je n'ai trouvé une telle foi. » (Lc 7, 9 ; Mt 8, 10).


Ce que Jésus demande au soldat, ce n'est pas de déposer les armes : c'est de croire et d'être juste, point sur lequel insistaient d'ailleurs les anciens des Juifs envoyés au devant de Jésus :
  • « Il est digne que tu lui accordes cela ; il aime en effet notre nation, et c'est lui qui nous a bâti la synagogue. » (Lc 7, 4-5)


On peut en déduire que le soldat se doit d'être honnête dans l'exercice de son métier, respectueux de l'autre, y compris de celui qui est a priori son ennemi… À noter que le contenu de (Lc 7, 4-5) n'est pas repris par l'Évangile de Matthieu, où Jésus insiste par contre bien plus sur la foi du Centurion (Mt 8, 10-12), promettant l'extension de la foi en dehors d'Israël, et aussi à Israël des temps de détresse :
  • « Là seront les pleurs et les grincements de dents. » (Mt 8, 12b ) …
Néanmoins, les mêmes paroles de Jésus se retrouvent en [Lc 13, 28-29], et c'est là un véritable appel à la conversion de par l'opposition de la perte prochaine du Peuple élu et du salut à venir des Gentils.

On trouve un autre centurion, et lui avec ses soldats ! Celui qui, au pied de la Croix, garde le Christ supplicié… Celui qui s’écrit :
  • « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. » (Mt 27, 54b ; voir aussi Mc 15, 39) !


Il a participé, avec ses hommes, à la mise à mort du Seigneur. Peut-être même a t-il directement commandé le supplice, fait hissé le patibulum, fait enfoncer les clous, fait frapper le côté et couler le sang du Christ… Peut-être s'était-il mêlé à ceux qui raillaient Jésus sur sa Croix (Mc 15, 29-30) … Et pourtant, il est frappé par la foi ! Il est serviteur de son autorité terrestre ; il est en charge de la surveillance d'un condamné à la plus infamante des peines, au supplice des esclaves, au supplice de ceux qui cherchent à détruire l'ordre établi, et pourtant il croit en lui, même si lui a eu besoin d'un signe… Mais il croit ! Et il ne parle pas du fils d'un dieu, d'un dieu de son Panthéon, mais bel et bien du Fils de Dieu ! Et ses soldats, sans qu'il le leur commande, ont la même réaction de foi… Cet homme qui a participé à la mort de Dieu, commis le pire des crimes, a peut-être été le pire des assassins, est pourtant frappé par la foi ! Il est sauvé par l'émotion que lui cause cette mort et ce qui l'encadre. Il a eu besoin d'un signe dira t-on ? Et après ? Il ne fut pas le seul : Thomas, un Apôtre, l'un des Douze donc, a lui-même eu besoin d'un signe. Il ne faut donc pas s'arrêter sur la cause matérielle ayant conduit à la foi, mais sur le don de la foi lui-même… Jacques de Voragine, dans sa Légende dorée, en fait même celui qui perça avec une lance le côté du Christ, même si Jean, qui est seul à rapporter ce fait en (Jn 19, 34), ne parle que d'un soldat, sans autre précision … Et, selon cet auteur, non pas hurluberlu comme le disent certains mais qui fut provincial des Dominicains puis Archevêque de Gênes, ce centurion deviendra un saint, saint Longin, un homme qui, s'étant dépouillé de son état militaire, devint un porteur de la bonne nouvelle, un témoin exemplaire… Ce Longin aurait aussi participé directement au Martyre de saint Paul selon les Actes des Martyrs ! Un saint qui allait à son tour connaître la gloire du Martyre ! Un saint dont l'exemple et la parole allait même entraîner la conversion de son persécuteur, comme s'il était un maillon d'une chaîne de grâce faisant de l'impie persécuteur un croyant fidèle et exemplaire, ayant lui-même déjà été converti… Immenses mystère de la Foi et de la Grâce !

On peut mettre en parallèle avec le centurion de Capharnaüm, un autre centurion, Corneille. Les Actes des Apôtres nous parlent en effet d'un centurion de la cohorte italique nommé Corneille, qui, en garnison à Césarée, était pieux et craignant Dieu, ainsi que toute sa maison (Ac 10, 2) ; on rappellera qu'un craignant Dieu désignait un non Juif qui, sans être circoncis, partageait les idées religieuses des Juifs. Corneille se convertit au christianisme par les soins de Saint Pierre mais il ne renonçât pas, en recevant le baptême, à sa fonction militaire (Ac 10). C'est donc que la profession des armes n'est pas interdite aux chrétiens, l'important étant avant tout la foi et la bonne nouvelle de la paix ! À noter qu'il n'est pas sans signification que le premier des païens baptisé fut … un militaire.

Et comment ne pas penser encore à un quatrième Centurion, Julius, qui, en charge de saint Paul à Césarée, le traita avec humanité , et surtout lui sauva la vie en empêchant ses soldats de le tuer avec ses compagnons lors du naufrage au large de Malte .

Re: Tuer, guerre... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 14:48

JEAN LE BAPTISTE ET LES SOLDATS (Lc 3, 14)

Une démonstration du fait que le Christianisme ne semblerait pas rejeter a priori le métier des armes se retrouve dans la réponse que Jean-Baptiste fait aux soldats venant l'interroger avant de se faire baptiser :
  • « Et nous, que nous faut-il faire ? » (Lc 3, 14a).


Alors même, qu'il se caractérisait par un rigorisme moral bien plus strict que celui de Jésus (cf. Lc 3, 7b), Jean ne répond pas aux soldats d'abandonner leur métier, de déposer les armes. Il leur prescrit dans les faits, dans l'exercice normal de leur métier de suivre les lois universelles de la morale :
  • « Ne molestez personne, n'extorquez rien, et contentez-vous de votre solde. » (Lc 3, 14b)
Jean-Baptiste ne prescrit donc pas aux soldats la désertion, mais seulement d'être droits dans leurs actes : ne pas massacrer, ne pas piller, ne pas rechercher le butin et la vaine gloire ! Il ne fait finalement que rappeler aux soldats qu'ils doivent se conformer au Décalogue qui interdit le rapt et les rapines (Ex 20, 15 & 17 ; Dt 5, 19 & 21) :
  • « Tu ne commettras pas de rapt. (…) Tu n'auras pas de visées sur la maison de ton prochain. Tu n'auras de visées ni sur la femme de ton prochain, ni sur son serviteur, sa servante, son bœuf ou son âne, ni sur rien qui appartienne à ton prochain. » (Ex 20, 15. 17)


Cette interprétation faisant que l'Évangile n'interdit pas le métier de soldat est confirmée par saint Augustin :
  • « Si la doctrine chrétienne condamnait toutes les guerres, on aurait répondu aux soldats dont il est parlé dans l'Évangile qu'ils n'avaient qu'à jeter leurs armes et à se soustraire au service militaire. Mais au contraire il leur a été dit : "Ne faites ni violence ni tromperie à l'égard de personne ; contentez-vous de votre paie (Lc III, 14)." En prescrivant aux soldats de se contenter de leur paie, l'Évangile ne leur interdit pas la guerre. » (Augustin d’Hippone, Lettre CXXXVIII à Marcellin, 15)
A noter que ce passage n'est repris ni en [Mt 3, 1-12], ni en [Mc 1, 1-18], ni en [Jn 1, 19-28], ce qui ne remet en rien en cause sa réalité et son autorité…

Tuer, guerre, ... Quelques réponses néotestamentaires

par Serge BS » ven. 20 févr. 2009, 14:43

Manquent encore trois commentaires ou quatre commentaires, mais fil totalement lisible tel quel. Sont déjà traités çi-après : Ne pas résister au méchant, Jean le Baptiste et les soldats, Les centurions du Nouveau Testament, Aimer ses ennemis, Le tribut dû à César, Remettre son glaive à sa place, Saint Pierre, Saint Paul.


NE PAS RESISTER AU MECHANT

Deux passages des Synoptiques sont particulièrement forts quant à l'attitude à adopter face à celui qui nous fait du mal, et sont à l’origine de l’approche pacifiste - sous les réserves que l’on peut donner à ce mot - des chrétiens. Chez Matthieu :
  • « Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre. À qui veut te mener devant le juge pour te prendre ta tunique, laisse lui aussi ton manteau. Si quelqu'un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. À qui te demande, donne ; à qui veut t'emprunter, ne tourne pas le dos. » (Mt 5, 38-42)
Notons, pour bien comprendre le verset 41, il faut savoir qu’il s’agit d'une référence à la réquisition de portage imposée aux Juifs par les Romains, à la fin de porter leurs bagages sur un mille romain environ, réquisition jugée humiliante ;
et chez Luc :
  • « À qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre. À qui te prend ton manteau, ne refuse pas non plus ta tunique. À quiconque te demande, donne, et à qui te prend ton bien, ne le réclame pas. Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » (Lc 6, 29-31) …
Une première remarque relative à (Mt 5, 39). Ce que l'on traduit par méchant, le mot grec ponerôs est-il ici un adjectif neutre ou un substantif masculin ? S'il s'agit d'un adjectif, il se rapporte soit au mal que l'on veut nous faire, soit à l'état de celui qui est dans la peine, celui qui souffre ; s'il s'agit d'un substantif, il se rapporte à l'homme mauvais. Il apparaît que ce dernier sens est celui retenu par les exégètes pour traduire [Mt 5, 39]. Pourtant, une autre lecture, bien plus lié aux Béatitudes pourrait être effectuée en retenant le second sens de l'adjectif, car [Mt 5, 39] se traduirait alors par : Et moi je vous dis de ne pas résister à celui qui est dans la peine. Cette traduction va en apparence à l'encontre des versets qui suivent, mais elle a pourtant l'avantage d'insister sur la souffrance du méchant, et donc sur l'impératif de charité et de compassion du chrétien. Il faudrait peut être en fait traduire ce verset de la manière suivante : Et moi je vous dis de ne pas résister au méchant car il est dans la peine, doublant le mot grec, mais insistant sur les deux dimensions du méchant qui à la fois fait le mal et à la fois souffre, même sans le savoir… Alors, l'économie générale du sermon sur la Montagne se trouverait intégralement respectée, car on y trouve une dimension de relation mutuelle ! Par contre, je pense que l’on doit éliminer d’office et de la manière la plus absolue le sens que donnent parfois Aristote ou Xénophon au mot « méchants », pour désigner le peuple par opposition aux aristocrates.

Ces deux textes considérés comme similaires dans les Synoptiques se veulent avant tout être une critique de la loi du talion ; mais ils sont aussi plus que cela. On remarquera néanmoins d'emblée que le texte mathéen (Mt 5, 38-42) est bien plus dur et difficile à appliquer que le texte de Luc (Lc 6, 29-31) de par l'idée posée de ne pas résister au méchant. Par contre, dans l'Évangile de Luc, il n'est pas fait directement référence à l'idée de résister au méchant, même si certains des exemples que donne Jésus chez Matthieu s'y retrouvent. En fait, les deux textes doivent être lus conjointement car on retrouve chez Luc une phrase qui permet de mieux comprendre la dureté de (Mt 5, 39) :
  • « Et comme vous voulez que les hommes agissent envers vous, agissez de même envers eux. » (Lc 6, 31)


On retrouve certes cette phrase dans l'Évangile de Matthieu, mais bien après, en conclusion du sermon sur la Montagne :
  • « Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux: c'est la Loi et les Prophètes. » (Mt 7, 12)


Il s'agit là, comme l'a écrit Jean Radermakers (Au fil de l’évangile selon saint Matthieu. 2. Lecture continue, 1972, pages 102 et 104 ; note 35), de la règle d'or, résumé de la Loi et des prophètes. C'est donc bien là la clé de lecture de ce qui suit, car du mal ne peut naître le mal ! Et tout se fonde sur l'attitude individuelle de chacun.

Nous insisterons particulièrement dans un premier temps sur [Mt 5, 39]. Il s'agit de la cinquième antithèse du Sermon sur la Montagne à la justice radicale, antithèse relative à la légitime défense et à la riposte au conflit ouvert ; elle est située dans un passage visant avant tout à exposer l'idée de paix qui prédomine dans la pensée de Jésus, à la suite des Béatitudes… Ce n'est ici qu'une loi personnelle à lire à l'aune de la volonté de pratiquer les Béatitudes, et non pas d'une loi d'État. Ce que veut faire comprendre Jésus, c'est que dans la sphère du privé, tout coup, même justement porté, entraîne une réaction de violence, créant une chaîne sans fin de violence. Jésus s'adresse en effet ici aux individus et leur donne des préceptes individuels. Ce n'est pas à l'homme de se venger, même en cas d'injustice ; il est pour cela une justice supérieure, celle de Dieu, comme le dit saint Paul :
  • « Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu » (Rm 12, 19),

donc d'une certaine manière aussi celle collective des hommes, puisque, toujours selon saint Paul, tout pouvoir vient de Dieu (Rm 13, 1), alors que les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal (Rm 13, 3). Ici donc, pour prévenir la vengeance, il y a la justice terrestre, en tant qu'image ou lieutenance de la justice divine, l'autorité et les magistrats disposant du glaive pour punir les méchants :
  • « Ce n'est pas en vain qu'elle porte le glaive : en punissant, elle est au service de Dieu pour manifester sa colère envers le malfaiteur. » (Rm 13, 4)
En parlant des méchants, Jésus évoque avec réalisme la nature de certains hommes - voire de l'homme lui-même -, ainsi que les rapports qui en découlent, tout ceci étant finalement la finalité de son propos sur la justice dans le Royaume des Cieux (Mt 5, 17-7, 12), la Loi ne pouvant s'accomplir que par une justice surabondante, même si elle ne sera véritablement accomplie qu'hors du monde. Jésus parle surtout aux hommes de la justice du Royaume des cieux, plus que de celle de la terre, même si l'accomplissement de cette justice des Cieux dès le monde terrestre est une piste vers le Royaume. Il nous montre surtout qu'Il est venu pour accomplir et humaniser la Loi qui ne doit plus être maîtresse mais servante des hommes, cette Loi ne pouvant de plus s'accomplir que par une justice surabondante, ou plus encore par un Amour surabondant.

Certains hommes ont une intention mauvaise, et la réaction classique est de chercher à se faire justice soi-même. Or, Jésus n'est favorable ni à la loi du talion, qui se veut dans son principe équilibre - ce qu'elle n'est pas dans son application dès lors que les pharisiens et les scribes ne s'attachent qu'à la lettre de la Loi et non pas à son esprit -, ni au fait de se faire justice soi-même. Il fait d'ailleurs à plusieurs reprises référence aux juges et à leur rôle social, tout comme saint Paul, en particulier en (Rm 13, 3). La loi du talion était pourtant déjà progrès par rapport à la vengeance pure et simple (Ex 21, 24 ; Lv 24, 20 ; Dt 19, 20), même si elle n'était pas spécifique aux seuls Hébreux comme le montre par exemple le Code de Hammurapi qui est dominé par cette double idée d'équilibre et de proportionnalité de la peine, mais non pas du dol ou du mal subi. Mais la loi du talion est fondée sur les idées de riposte et de représailles, ce qui peut conduire à une spirale sans fin de violence, un peu comme dans les cas de vendetta en Corse ou comme le démontre encore l'actuelle situation au Moyen-orient. Le sang appelle le sang ! Or, ce n'est pas là la vision de Jésus ! Ce que recommande Jésus c'est tout d'abord de ne pas être l'agresseur. Puis de ne pas résister à l'agresseur, renversant ici la logique traditionnelle de la Loi, allant même très loin puisque demandant certes de ne pas répondre à la violence par la violence, mais aussi de ne pas chercher à se défendre par une procédure légale, encore que ce dernier point ne soit pas véritablement avéré, car il évoque plus le cas où l'on est soi-même déféré devant un juge, et demandant dès lors surtout de ne pas attendre le jugement, même en cas d'injustice, en renonçant à son droit. Il ne s'agit pas là d'une hyperbole manifestant une pure intention, mais d'un acte à vivre, comme le feront les Apôtres (Ac 5, 41). Il y a en fait mise en perspective entre sa propre attitude et l'attitude du Père (Mt 5, 42 par rapport à Mt 7, 11). C'est le prolongement de l'Amour du prochain jusqu'à l'Amour de l'ennemi. Tout se retrouve dans le «Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » de [Mt 5, 48].

Selon cette parole, il apparaît ainsi que la violence, privée du support que lui procure la résistance de ses victimes, disparaîtra d'elle-même. Il ne s'agit ni de résignation, ni démission, mais d'un acte de foi, d'un acte de confiance. Il y a avant tout rejet de la loi individuelle du talion (Dt 19, 18-21), loi qui était déjà elle-même atténuation de la vengeance personnelle en imposant une proportionnalité. C'est le courage du dialogue, de la volonté, de la conciliation, de la réconciliation qui est mis ici en avant, bien plus que la simple non-violence, que la passivité, que la non résistance… C'est aussi l'encouragement à la vertu de patience. Il faut savoir tendre la main à celui qui nous fait du mal, et non pas lui rendre le mal, car notre devoir de chrétien est de chercher à le sauver avant tout pour qu'il devienne un juste à son tour. C'est là le véritable honneur du chrétien. Ce n'est pas un appel au renoncement, mais un conseil de vie, Jésus sachant très bien que l'homme ne peut être parfait ; saint Pierre lui-même nous le démontre par ses actes, alors même qu'il est le détenteur des clés du Royaume (Mt 16, 19) … Jésus nous demande surtout de dépasser la justice des pharisiens et des scribes, l'idéal étant que Jésus accomplit toute justice (Mt 3, 15). En fait, l'authentique justice s'accomplit dans le secret, devant le Père (Mt 6, 1-18), et Jésus nous demande surtout d'éviter d'être nous mêmes des sources de querelles, la réponse brutale à la méchanceté étant elle-même méchanceté. Le chrétien se doit donc avant tout de faire œuvre de charité (1Co 13, 13), donc doit faire preuve au maximum de mansuétude, la priorité étant avant tout, outre d'aimer, de ne surtout pas être hypocrite (cf. Mt 6, 2) …

Jésus précise ici toute l'étendue du devoir de charité, car il ne faut pas répondre au mal par le mal, car on n'est plus alors en présence d'un bon et d'un méchant, mais de deux méchants ! C'est ce que dit saint Augustin, même s'il se fonde dans ce cas sur (Rm 12, 21), en proclamant dans son sermon CCCII (10) déjà cité :
  • « Tu le condamnes et tu fais comme lui ? Tu veux par le mal triompher du mal ? Triompher de la méchanceté par la méchanceté ? Il y aura alors deux méchancetés qu'il faudra vaincre l'une et l'autre. »


C'est aussi ce qu'écrivait saint Paul :
  • « Ne rendez à personne le mal pour le mal ; ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes. » (Rm 12, 17),
ou encore l'Apôtre Pierre lui-même qui nous dit :
  • « Ne rendez pas le mal pour le mal, ou l'insulte pour l'insulte ; au contraire, bénissez, car c'est à cela que vous avez été appelés, afin d'hériter la bénédiction. » (1P 3, 9)
Il s'agit donc bien là d'une parabole à finalité morale et individuelle, d'un appel absolu à faire le bien, donc à dépasser sa nature humaine, par delà et à cause de la Grâce divine ! Pourtant, il ne s'agit pas là d'une obligation, mais d'un conseil, Jésus lui-même ne l'ayant pas appliqué en (Jn 18, 22-23) en questionnant le garde l'ayant giflé lors de son arrestation, acceptant cette gifle si Lui a mal parlé ! Il faut surtout que l'individu évite de tomber dans les péchés de colère ou de vengeance, qui sont contraires à la volonté divine, vengeance personnelle qui était déjà condamnée dans l'Ancien Testament (Lv 19, 18). Il faut avant tout chercher à conquérir son agresseur par la force de la mansuétude. On retrouve ici la condition de ne pas être l'agresseur posée par saint Augustin pour qu'une guerre soit juste. Ce n'est donc pas ce passage, qui fonde le renoncement, mais bien plus (Mt 5, 29) qui impose de ne pas faire scandale. En fait, saint Thomas d'Aquin a bien entrevu la question en étudiant dans le même ensemble la guerre, la rixe, la sédition, …, unissant dans une même réflexion les péchés contre la paix que sont la discorde, la dispute, le schisme, la guerre, la rixe, la sédition, le scandale et la sottise, insérant dans cette partie de la IIa-IIae les préceptes de la charité et le don de sagesse, alors même qu'elle traite avant tout du péché ! Face à l'outrage, aux corvées, aux chicanes, il faut avant tout ne pas chercher à répondre, car le méchant va trouver dans cette résistance motif à continuer ; et il y a donc avant tout devoir de chercher à convaincre, avant d'agir.

En aucun cas ce texte ne semble se rapporter à l'attitude collective de l'État ; il ne relève que de la sphère individuelle, et de la mise en œuvre en chacun du commandement d'Amour du prochain. On peut ici penser au sermon CCCII (11) de saint Augustin où il rappelle, s'appuyant d'ailleurs sur saint Paul :
  • « Il y a pour les méchants des juges, il y a des pouvoirs établis. « Ce n'est pas sans raison, dit l'Apôtre, que le pouvoir porte le glaive ; car il est le ministre de Dieu dans sa colère : mais contre celui qui fait le mal. Le ministre de la colère divine contre celui qui fait le mal. Si donc tu fais le mal, poursuit-il, crains. Ce n'est pas sans raison qu'il porte le glaive. » »


Même si l'homme doit tendre individuellement vers la justice, ce n'est pas à lui individu de l'assumer, mais bien plus à Dieu ou à l'État… On doit aussi rapprocher ce passage des paroles de Jésus relatives aux fils du Royaume et aux fils du méchant (Mt 13, 36-50). Nous ne devons pas être des méchants, car Dieu lui-même les jettera dans le feu de l'enfer (Mt 13, 50). Et Jésus nous montre bien que l'évolution de l'homme est lente, le juste et le méchant se révélant peu à peu à eux-mêmes…

Ce texte peut cependant se rapporter indirectement à l'État - en tant que réunion d'une population humaine - en lui faisant pour obligation de chercher, même en cas d'injustice subie, de chercher avant tout la paix, la conciliation, bref de ramener le méchant dans le droit chemin. Et il y a surtout rejet de l'égalité traditionnelle existant entre l'affront subit et la riposte à rendre ; de ce fait, la guerre ne doit pas avoir de conséquences pires que l'affront subit. D'ailleurs, Jésus donne une indication en ce sens un peu plus loin en évoquant les jugements des tribunaux, même s'Il demande à ses disciples de chercher avant tout à les éviter (Mt 5, 40). Dans tous les cas, il faut échapper à l'engrenage de la violence. On peut ici penser à ce qu'est théoriquement le judo, c'est-à-dire une voie de la souplesse cherchant à utiliser la force de l'autre pour le vaincre lui-même, la force étant ici l'indicible force de l'Amour et de la charité ; on peut aussi penser à la non-violence telle que prêchée par Gandhi ou par le Pasteur Martin Luther King. Par la gratuité de l'acte individuel de non réaction, Jésus donne à l'homme un moyen d'accéder lui-même à la gratuité de la grâce divine. Et l'on rejoint ici à nouveau saint Augustin…

Ces paroles de Jésus, plus qu'un ordre impératif - Il sait que tout cela ne sera possible que dans la Cité de Dieu -, sont avant tout un appel à la conversion personnelle et à s'amender soi-même. Il sait bien que nous ne pouvons les suivre dans tous les cas, mais il nous y encourage, cherche surtout à donner un sens à la Loi qui ne doit plus être conçue comme quelque chose de figé et d'inhumain, mais avant tout comme quelque chose de vivant et à adapter aux circonstances, alors même qu'Il ne la remet pas en cause…

Deux remarques maintenant… En premier lieu, Jésus nous demande, si nous sommes frappés sur la joue gauche, de tendre l'autre (Mt 5, 39). Mais il ne nous dit rien si l'on est à nouveau frappé, car l'homme n'a que deux joues… Sans chercher à discuter pour savoir ce qu'est cette autre joue comme l'a fait par exemple saint Augustin, ce n'est pas un mauvais calembour que de poser la question du que faire après, car Jésus lui-même peut être violent (Mt 21, 12-17). Ensuite, pour ce qui est des exemples donnés par le Christ, il n'est pas question ici du cas où l'on veut soi-même mener quelqu'un devant le juge, mais du cas où l'on est l'accusé ; et lorsque l'on est forcé à marché et que l'on marche plus, celui qui force à marcher doit marcher avec soi.

En fait, ce passage ne doit pas être isolé du reste du Sermon sur la Montagne, car il est un élément clé de l'économie globale, et il ne doit donc se lire qu'à la seule aune des Béatitudes et des commandements individuels d'Amour (Mt 22, 36-40), la Loi elle-même étant ici dépassée expressément par Jésus qui l'accomplit (Mt 5, 17-20), même s'Il semble la durcir ou la contredire, notamment lorsqu'Il parle de l'adultère (Mt 5, 27-32) ou encore des rapports entre frères (Mt 5, 21-26) :
  • « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi et les prophètes ; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. Car, je vous le dis en vérité, jusqu’à ce que passent le ciel et la terre, un seul iota ou un seul trait de la Loi ne passera pas, que tout ne soit accompli. Celui donc qui aura violé un de ces moindres commandements, et appris aux hommes à faire de même, sera le moindre dans le royaume des cieux ; mais celui qui les aura pratiqués et enseignés, sera grand dans le royaume des cieux. Car je vous dis que si votre justice ne surpasse celle des Scribes et des Pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. » (Mt 5, 17-20)


Dans le sermon sur la Montagne, et vues les références citées par Jésus, la Loi doit se comprendre comme étant l'ensemble des commandements que Dieu a donné à son peuple ; elle est donc plus que le Décalogue, et, dans l'absolu, on peut estimer, surtout du fait de la référence aux Prophètes, que Jésus parle de la Loi comme étant à la fois les commandements et les livres du Pentateuque contenant ces commandements, sens que reprendra saint Paul en [2Co 3, 15]. Par contre, et là encore du fait de la référence aux Prophètes, elle ne peut s'entendre comme dans (Jn 10, 34) ou (Rm 3, 19) au sens d'ensemble de l'Ancien Testament. Ceci renforce le caractère moral et non pas politique du sermon sur la Montagne, et l'on peut retrouver dans les antithèses le sens de force poussant l'homme à choisir entre le bien et le mal que donne saint Paul à la Loi en (Rm 7, 22-23) et en (Rm 8, 2). Le lien est dès lors facile avec le texte des Béatitudes, avec (Mt 5, 4) et (Mt 5, 9) dont (Mt 5, 39) est en quelque sorte l'apothéose :
  • « Heureux les doux : ils auront la terre en partage ; Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu »,

un lien devant aussi être établi avec (Mt 5, 21-26) :
  • « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commettra un meurtre répondra au tribunal. Et moi je vous le dit : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; celui qui dira à son frère : "Imbécile" sera justiciable du Sanhédrin ; celui qui dira : "Fou" sera passible de la géhenne du feu. Quand tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère à quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande. Mets-toi vite d'accord avec ton adversaire, tant que tu es en chemin avec lui, de peur que cet adversaire ne te livre au juge, le juge au gendarme, et que tu ne sois jeté en prison. En vérité, je te le déclare : tu n'en sortiras pas tant que tu n'auras pas payé jusqu'au dernier centime. »


De même, un autre lien majeur doit être fait avec (Mt 5, 44) :
  • « Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent. ». « Diligite inimicos vestros et orate pro persequentibus vos. » (NV, p. 1461, c. 1. On notera que le verbe latin utilisé n’est pas amare mais diligere, ce dernier étant à la fois plus et moins qu’aimer, insistant plus sur les idées d’affection et d’attention que d’amour au sens strict. Mais ce n’est pas ici le lieu de débattre de cette question, d’autant plus qu’elle se pose aussi à propos du grec…)
C'est ce qu'Hilaire de Poitiers (Hilaire de Poitiers, In Mat. 4, 27) synthétisa en écrivant que la foi prescrit d'aimer ses ennemis et par le sentiment universel de la charité elle brise les mouvements de violence dans l'esprit de l'homme, non seulement en empêchant la colère de se venger, mais encore en l'apaisant jusqu'à aimer celui qui a tort.

Un dernier point : ne s'agit-il pas aussi et avant tout du prêche d'une attitude à venir, de celle à tenir face aux persécutions qui viendront dans les premiers siècles de l'Église ? Car Jésus évoque souvent la persécution à cause de son nom, tant chez Matthieu (Mt 5, 11-12) que chez Luc (Lc 6, 22) ! Et surtout, Jésus ne parle t-il pas de sa propre Passion ?
  • « Vous avez condamné , vous avez assassiné le juste : il ne vous résiste pas » (Jc 5, 6) …
Conclusion pratique : dans un souci permanent de justice et d'Amour du prochain, il ne faut pas être l'agresseur, et il faut rechercher avant tout la paix, y compris parfois en donnant l'impression de renoncer, tant que ce renoncement ne remet pas en cause la respect des deux grands commandements d'Amour… On retrouve dans ces deux passages des Évangiles deux des grandes conditions de la guerre juste posées par saint Augustin…

Re: Les chrétiens et la guerre

par Etrigan » ven. 19 sept. 2008, 10:26

Raistlin a écrit :La phrase de Blaise Pascal que j'ai choisi comme signature, est un argument que j'oppose à ceux qui me disent que les apôtres ont forgé l'histoire de la résurrection de Jésus.

En effet, les premiers chrétiens - apôtres compris - ont vécu en martyres. Ils sont morts pour leur foi, là où l'empire romain ne leur demandait même pas de la renier mais seulement de sacrifier également aux idoles.

Bref, je trouve que ça va plutôt dans le sens de l'authenticité du nouveau testament : il s'agit là d'un témoignage pour lequel de nombreux contemporrains de Jésus sont morts.

Cordialement,
Et ce n'est pas le seul argument mais je vais faire du hors sujet si je me lance...

Merci en tout cas pour les citations du Catéchisme : c'est très clair et parfaitement argumenté. N'en reste pas moins que nos dirigeants étant barbares (un grand pouvoir corrompt absolument), je crois que rarement les précéptes de l'Eglise ont été respecté sur ce point...

Néanmoins, je me permets de souligner que jamais Jésus n'a appelé au fait de se défendre physiquement. Pas plus que les apotres...

Re: Les chrétiens et la guerre

par eric- » ven. 19 sept. 2008, 10:24

j'ai une bible de Jerusalem , mais retrouver précisément ce passage ;) , peut etre pourrais tu me dire ce qu'il c'est passé ?
si je releve ça c'est parcequ'il me semble qu'il y a une contradiction , c'est que mon humble avis ... mais peut etre on interprete mal , je ne voudrais pas que l'on interprete mon manque d'assiduité dans certaines recherches par de la paresse , seulement je suis malade il en resulte une fatigue quasi quotidienne ... la par ex dans mon esprit je suis a plat et je dois en plus m'occuper d'une petite fille , mais je n'attends pas de pitié , plutot de la comprehension , je suis cependant tres heureux de vivre :oui:

Re: Les chrétiens et la guerre

par Olivier JC » ven. 19 sept. 2008, 9:59

bonsoir , pq alors la parabole de Jesus sur tendre l'autre joue ?
Le meilleur moyen de le savoir, c'est encore de regarder ce que Jésus a fait lorqu'il a l'eu l'occasion de mettre en pratique, c'est-à-dire lorsque le sbire du grand-prêtre lui a mit une gifle...

+

Re: Les chrétiens et la guerre

par Raistlin » jeu. 18 sept. 2008, 23:33

La phrase de Blaise Pascal que j'ai choisi comme signature, est un argument que j'oppose à ceux qui me disent que les apôtres ont forgé l'histoire de la résurrection de Jésus.

En effet, les premiers chrétiens - apôtres compris - ont vécu en martyres. Ils sont morts pour leur foi, là où l'empire romain ne leur demandait même pas de la renier mais seulement de sacrifier également aux idoles.

Bref, je trouve que ça va plutôt dans le sens de l'authenticité du nouveau testament : il s'agit là d'un témoignage pour lequel de nombreux contemporrains de Jésus sont morts.

Cordialement,

Re: Les chrétiens et la guerre

par eric- » jeu. 18 sept. 2008, 22:50

bonsoir merci pour votre apreciation , pourriez vous developper la signification de votre avatar , sur Blaise Pascal ? car cela est peut etre la providence mais el m'interpelle par rapport a des problemes que j'ai actuellement , merci

Re: Les chrétiens et la guerre

par Raistlin » jeu. 18 sept. 2008, 22:43

Bonsoir,

Lorsque votre seule vie est en jeu, le message de Jésus et son exemple invitent en effet au martyre.

Mais avez-vous le droit de laisser des innocents souffrir alors que vous pourriez l'en empêcher ? Je ne crois pas.

Bien sûr, tuer son prochain est toujours horrible. Mais s'il s'agit de sauver une vie innocente et si c'est fait sans haine, je ne pense que ce soit un péché.

Cordialement,

Re: Les chrétiens et la guerre

par eric- » jeu. 18 sept. 2008, 22:03

bonsoir , pq alors la parabole de Jesus sur tendre l'autre joue ?

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