par Christian » jeu. 02 avr. 2009, 8:16
Bonjour à tous,
Voici un peu plus de 10 ans, j’avais confié à un quotidien genevois l’article suivant. Il n’a pas pris un cheveu blanc. Aujourd’hui même, à deux encablures de chez moi, notre président va demander à 19 de ses homologues de sabrer dans nos libertés. De ma petite voix, je lui dis ‘non’
LE COMPTE EN SUISSE
Les institutions à elles seules ne sauraient garantir notre liberté. Ce qu'une institution octroie, elle peut trop facilement le reprendre. L'histoire nous enseigne que les gouvernements qui n'ont jamais violé les droits constitutionnels de leurs citoyens sont ceux qui n'en ont jamais accordés. De tous temps, pour protéger leur liberté, les hommes ont eu besoin de sanctuaires où abriter leurs familles et leurs biens, hors de portée de la justice capricieuse de leur pays et des sombres agissements de sa police. La Suisse a été l'un de ces refuges. Pendant près d’un siècle, l’honneur de ce petit pays a été de donner asile à des proscrits que les puissances voisines - y compris celle-là qui en appelle si éloquemment aux « droits de l'homme » aujourd’hui - refoulaient sans états d’âme au nom de quelconques intérêts nationaux. Des juifs, interdits d'enseignement en Russie, ont enseigné dans la Genève calviniste ; des communistes et des anarchistes, interdits partout ailleurs de publication et de séjour, ont vécu et publié dans la Zurich capitaliste ; des hommes d'affaires, chassés de leurs pays, spoliés, déshonorés, ont rétabli leur fortune et leur honneur dans ces places financières suisses réputées si conservatrices…
Le « compte en Suisse » était comme l’enseigne posée au dessus de ce refuge. Pour le monde entier, il symbolisait le respect de la vie privée, c’est-à-dire, tout simplement, la primauté de la personne humaine face à la bureaucratie d’État. Pouvoir ouvrir un judas à tout moment sur notre vie privée est l’exigence des matons de prison, des procureurs, des maîtres des sectes… Ils réclament (sauf pour eux-mêmes) la transparence totale. « Tu n’as rien à nous cacher, susurrent-ils. Nous voulons tout savoir sur toi. Si tu n’es pas coupable, pourquoi les questions te gêneraient-elles ? ». Or nous avons une vie privée qui ne regarde que nous-mêmes. Nous n’avons de comptes à rendre qu’à notre conscience (ce qui est la vie morale) ou qu’à une personne que nous aurions agressée dans son corps et dans ses biens et qui serait en droit de nous réclamer une réparation (ce qui est l’essence du droit).
Avoir un compte en Suisse, que personne ne pourrait connaître, et surtout pas les autorités de leur pays, était l’ultime sécurité de bien des familles face à l’arbitraire. A tous les petits nervis xénophobes, trop heureux de leur jeter à la face : « Votre pays,
take it or leave it », ces persécutés pouvaient répondre : « je pars » ; sous-entendu : j’ai un compte en Suisse, et si douloureux que soit l’exil, grâce cette épargne accumulée, je peux refaire ma vie ailleurs.
Fonds en déshérence, fonds de fraudeurs
Une affaire récente, celle des « fonds en déshérence », a fait ressortir l’ambiguïté des attaques portées contre le « compte en Suisse ». On sait que l’origine de ces comptes numériques confidentiels est admirable. La Loi fédérale sur les Banques leur conférant un caractère légal et punissant de prison quiconque violerait le secret bancaire date de 1934. Ce texte avait été voté pour protéger les victimes des dictatures installées un peu partout en Europe à l’époque, notamment en Allemagne.
Par définition, la question que posent ces fonds en déshérence est de savoir à qui ils appartiennent. Or, ceux qui les ont placés en Suisse l’ont fait illégalement. Tous les pays d’Europe dans les années 30, en pleine Grande Dépression, avaient imposé le contrôle des changes et après le début de la guerre, l’exportation de capitaux était évidemment assimilée à un acte de trahison. C’est précisément à cause du danger que couraient ces fraudeurs du fisc et des douanes que le secret bancaire devait être inviolable.
Deux conceptions irréconciliables de la personne humaine et de la collectivité s’affrontent ici. Si toute somme d’argent appartient à celui qui l’a gagnée dans le commerce et l’industrie ou l’a reçue par don ou héritage, il est juste de donner ces fonds en déshérence aux ayants-droit de ceux qui les ont placés en Suisse. Mais ceux qui réclament le plus fort que les banques suisses rendent aux héritiers ces fonds en déshérence ne croient pas du tout que l’argent doive appartenir à ceux qui l’ont gagné. Ils prétendent, ces politiciens et ces procureurs auto-proclamés, que la collectivité a le droit de confisquer (par l’impôt, la nationalisation..) tout ou partie des biens d’une personne et a le droit d’en interdire l’exportation. Le sénateur américain Alfonse D’Amato partage la même opinion sur cette question que le Dr Hjalmar Schacht, le Ministre de l’Économie et des Finances de Hitler. Si un citoyen des États Unis (ou de France ou d’ailleurs) est découvert aujourd’hui avec un compte suisse non déclaré, le fisc confisque la somme sur le compte, avec en plus une amende et en prime une plainte pénale. Monsieur D’Amato et ses amis applaudissent à de telles sanctions.
Mais alors par quelle logique M. D’Amato et les politiciens qui hurlent avec lui réclament-ils que les fonds en déshérence arrivés en Suisse en contrebande soient rendus aux héritiers des fraudeurs et non pas aux États dont les lois ont été bafouées ? L’Allemagne, l’Autriche (avant qu’elle ne soit annexée par l’Allemagne), la Pologne, la Hongrie, la France.., d’où proviennent, semble-t-il, la plupart des fonds en déshérence, étaient des pays reconnus par la communauté internationale. La loi interdisant l’exportation de capitaux avait même été votée très démocratiquement en Allemagne et en France avant l’arrivée de Hitler et de Pétain au pouvoir. De toutes façons, ces comptes en Suisse ne figuraient pas dans les déclarations d'impôts des titulaires. Si M. D’Amato et ses amis politiciens étaient cohérents avec les positions qu’ils prennent aujourd’hui contre leurs compatriotes fraudeurs du fisc, ils réclameraient que les fonds en déshérence soient rendus aux administrations des pays d’où ils ont été soustraits.
La position des vrais libéraux (que je revendique) est sans ambiguïté sur cette question. Ce n’est pas parce que les propriétaires étaient juifs qu’il ne faut pas rendre les fonds en déshérence aux États. Être juif ne doit pas être une considération juridique. Les fonds en déshérence doivent être rendus à ceux qui les ont déposés illégalement en Suisse (ou à leurs ayants-droit) parce que chaque franc que nous gagnons dans des échanges volontaires avec nos semblables est un franc qui n’appartient qu’à nous, dont nous pouvons légitimement faire ce que nous voulons, y compris le déposer secrètement en Suisse, et aucun fisc, aucune douane au monde, ne peut avoir de prétention légitime à confisquer un centime de ce franc.
De nouvelles barricades
Il a pris différentes formes au cours des siècles, mais le combat pour la liberté est toujours un combat contre les hommes de l’État : contre la police et la torture des suspects, la magistrature et ses arrestations arbitraires, l’administration coloniale et l’esclavage, l’administration centrale et la censure… A chaque coup porté à nos libertés, il a fallu trouver une réponse appropriée : la grève, les barricades, la diffusion clandestine des idées, le maquis.. La violation des libertés dans les sociétés modernes est plus insidieuse. Elle prend le masque anonyme et omniprésent de la bureaucratie, « le prince aux mille visages ». Enquêtes, fichage, contrôles, règlements… Sous le régime actuel de la pensée unique démocrate sociale, de Clinton à Chirac, de Blair à Schröder, le Souverain « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».
Dans sa clairvoyance, Tocqueville annonce l’avatar nouveau du totalitarisme, quand la citoyenneté devient une activité nationale subventionnée.
Le combat pour la liberté prend donc de nouvelles formes. Les barricades d’aujourd’hui sont financières. C’est en asséchant les ressources des hommes de l’État, en dévitalisant le nerf de la guerre soft qu’ils mènent contre nous, que nous protégerons nos libertés. Le refus de l’impôt est l’expression moderne du civisme. Sans impôt, pas de dépenses pharaoniques, d’aventures militaires, pas de moyens policiers pléthoriques, de contrôles aux frontières, moins d’embastillements, moins de bureaucrates… Si l’on parle d’évasion fiscale, c’est bien qu’il y a des prisons fiscales. De ces prisons-là, il est temps pour nous de briser les verrous.
Devant toute résistance à leur pouvoir, les hommes de l’État deviennent haineux. L’offensive qu’ils mènent contre le compte en Suisse vise à l’assimiler à une entreprise criminelle. « Les canaux du blanchiment d’argent sont ceux de l’évasion fiscale » martèlent les procureurs et les agents du fisc. Et alors ? Les routes empruntées par les honnêtes gens sont celles où roulent aussi les criminels. Le problème même du blanchiment de l’argent de la drogue est une invention des hommes de l’État. Que je sache, la SEITA et R.J. Reynolds, Martini Rossi et Pernod Ricard, n’emploient pas de tueurs, ne blanchissent pas d’argent et ne sont pas des entreprises criminelles. Si les drogues étaient en vente libre, elles seraient proposées par des firmes réputées, comme le sont l’alcool et le tabac, se portant fort des contrôles de qualité et de la régularité des approvisionnements. L’activité mafieuse liée à la drogue (des dizaines de milliards de dollars, dit-on, la plus grande industrie mondiale après l’automobile et le pétrole) disparaîtrait instantanément.
Mais voilà, après cette disparition des mafias, les canaux de l’évasion fiscale ne seraient plus ceux du blanchiment d’argent. Comment justifier alors devant l’opinion publique l’arsenal de mesures policières que réclament ministres et magistrats ? L’opinion publique risquerait de trouver bien abusif que l’on procédât à des écoutes téléphoniques, des perquisitions sans mandat, à l’intimidation des témoins, à l’obligation de délation imposée aux banquiers, à la mise de la population en fiches, à la violation de la correspondance… Quoi, toutes ces mesures de temps de guerre seulement pour traquer des contribuables distraits ?
C’est pourquoi, guerre il doit y avoir. Il faut des ennemis aux hommes de l’État, c’est l’exigence fondatrice de la politique, et si un ennemi ne se présente pas, il est nécessaire de l’inventer. Car rien ne soumet plus docilement le peuple à l’autorité de ses chefs que la présence d’un ennemi. La guerre froide est donc à peine morte que, hop, voici la guerre à la drogue.
Hors du champ des judas
La volonté d’ouvrir un judas sur l’intimité de chaque vie humaine est clairement manifestée par la puissance publique. Déjà, l’espace européen est quadrillé ; politiciens et magistrats parlent maintenant d’instituer un « espace judiciaire mondial ». Platon, dans son utopie totalitaire, imagine un tel pouvoir
panoptique, qui
voit tout. Si cette Europe des juges avaient existé à l’époque, Descartes eut été extradé de Hollande ; Voltaire, l’abbé Prévost, Rousseau, Chateaubriand, Vallès, Zola.., d’Angleterre ; Hugo de Belgique et de Jersey… Il suffit de déplaire aux puissants du moment pour être incarcéré. Plus de la moitié des inculpés en France n’ont pas lésé une seule victime. Pas tué, pas violé, pas volé. Ils ont « abusé des biens sociaux », mais aucun actionnaire ne s’est plaint. Ils ont donné du travail sans respecter les règlements, mais aucun travailleur ne s’est plaint. Ils sont venus dans notre pays sans s’annoncer à la douane, mais ils n’ont causé de tort à aucun employeur ni voisin. Ils ont cultivé dans leur jardin des plantes interdites, mais les consommateurs se pressaient pour les acheter. Ils ont déplu à l’administration. Ils iront en prison.
Comment alors ne pas préparer son salut dans l’exil ? Quand on voit des procureurs et des juges, au nom de leur idéologie personnelle, bafouer sans vergogne la loi qu’ils ont pour seule fonction de faire respecter, l’élémentaire devoir de chaque père de famille qui en a les moyens n’est-il pas d’avoir un compte secret hors d'atteinte des barbouzes de son gouvernement ?
La fin du compte en Suisse
Malheureusement, cette belle vocation de terre d'accueil n’est plus celle de la Suisse. Les héros se fatiguent aussi. Après avoir fait briller pendant un siècle une petite lampe que les persécutés du monde se montraient du doigt, la Suisse a pris le parti des persécuteurs. Oh, certes, des persécuteurs
relookés ! Le KGB s’appelle désormais CFB, la CIA a promis de ne plus commettre d’assassinats... C’est donc avec bonne conscience que magistrats et policiers helvétiques peuvent répondre aux fax des sbires et des inquisiteurs de tous les pays.
La liberté trouve toujours un chemin. Déjà d’autres juridictions remplacent la Suisse. Les proscrits rejoignent d'autres asiles. La Suisse n'est plus le pays où l'on imprime des ouvrages séditieux, mais heureusement il y a Internet. Heureusement l'industrie de la délocalisation est en pleine croissance. S'il se crée maintenant tant de « paradis fiscaux », n’est-ce pas parce qu'il subsiste tant d' « enfers fiscaux » ?
La Suisse s’est déchargée de la mission d’être le petit pays singulier. Sans doute ce rôle était-il trop lourd pour elle. Voilà des années qu'elle aspirait à rentrer dans le rang des « troupeaux d'animaux timides et industrieux ». L'ambition de la Suisse est désormais de participer au projet démocrate social de choucroute universelle. Partie après ses voisins, on peut penser que la Suisse, encore riche et bien organisée, réalisera le projet avant eux : livrer tous les matins à chaque foyer obéissant la choucroute et les médicaments de la journée.
Voici venue l'heure de fermer le compte en Suisse.
Genève, le 22 février 1999
Bonjour à tous,
Voici un peu plus de 10 ans, j’avais confié à un quotidien genevois l’article suivant. Il n’a pas pris un cheveu blanc. Aujourd’hui même, à deux encablures de chez moi, notre président va demander à 19 de ses homologues de sabrer dans nos libertés. De ma petite voix, je lui dis ‘non’
[centrer][size=200][b]LE COMPTE EN SUISSE[/b][/size][/centrer]
Les institutions à elles seules ne sauraient garantir notre liberté. Ce qu'une institution octroie, elle peut trop facilement le reprendre. L'histoire nous enseigne que les gouvernements qui n'ont jamais violé les droits constitutionnels de leurs citoyens sont ceux qui n'en ont jamais accordés. De tous temps, pour protéger leur liberté, les hommes ont eu besoin de sanctuaires où abriter leurs familles et leurs biens, hors de portée de la justice capricieuse de leur pays et des sombres agissements de sa police. La Suisse a été l'un de ces refuges. Pendant près d’un siècle, l’honneur de ce petit pays a été de donner asile à des proscrits que les puissances voisines - y compris celle-là qui en appelle si éloquemment aux « droits de l'homme » aujourd’hui - refoulaient sans états d’âme au nom de quelconques intérêts nationaux. Des juifs, interdits d'enseignement en Russie, ont enseigné dans la Genève calviniste ; des communistes et des anarchistes, interdits partout ailleurs de publication et de séjour, ont vécu et publié dans la Zurich capitaliste ; des hommes d'affaires, chassés de leurs pays, spoliés, déshonorés, ont rétabli leur fortune et leur honneur dans ces places financières suisses réputées si conservatrices…
Le « compte en Suisse » était comme l’enseigne posée au dessus de ce refuge. Pour le monde entier, il symbolisait le respect de la vie privée, c’est-à-dire, tout simplement, la primauté de la personne humaine face à la bureaucratie d’État. Pouvoir ouvrir un judas à tout moment sur notre vie privée est l’exigence des matons de prison, des procureurs, des maîtres des sectes… Ils réclament (sauf pour eux-mêmes) la transparence totale. « Tu n’as rien à nous cacher, susurrent-ils. Nous voulons tout savoir sur toi. Si tu n’es pas coupable, pourquoi les questions te gêneraient-elles ? ». Or nous avons une vie privée qui ne regarde que nous-mêmes. Nous n’avons de comptes à rendre qu’à notre conscience (ce qui est la vie morale) ou qu’à une personne que nous aurions agressée dans son corps et dans ses biens et qui serait en droit de nous réclamer une réparation (ce qui est l’essence du droit).
Avoir un compte en Suisse, que personne ne pourrait connaître, et surtout pas les autorités de leur pays, était l’ultime sécurité de bien des familles face à l’arbitraire. A tous les petits nervis xénophobes, trop heureux de leur jeter à la face : « Votre pays, [i]take it or leave it[/i] », ces persécutés pouvaient répondre : « je pars » ; sous-entendu : j’ai un compte en Suisse, et si douloureux que soit l’exil, grâce cette épargne accumulée, je peux refaire ma vie ailleurs.
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Fonds en déshérence, fonds de fraudeurs[/size][/b]
Une affaire récente, celle des « fonds en déshérence », a fait ressortir l’ambiguïté des attaques portées contre le « compte en Suisse ». On sait que l’origine de ces comptes numériques confidentiels est admirable. La Loi fédérale sur les Banques leur conférant un caractère légal et punissant de prison quiconque violerait le secret bancaire date de 1934. Ce texte avait été voté pour protéger les victimes des dictatures installées un peu partout en Europe à l’époque, notamment en Allemagne.
Par définition, la question que posent ces fonds en déshérence est de savoir à qui ils appartiennent. Or, ceux qui les ont placés en Suisse l’ont fait illégalement. Tous les pays d’Europe dans les années 30, en pleine Grande Dépression, avaient imposé le contrôle des changes et après le début de la guerre, l’exportation de capitaux était évidemment assimilée à un acte de trahison. C’est précisément à cause du danger que couraient ces fraudeurs du fisc et des douanes que le secret bancaire devait être inviolable.
Deux conceptions irréconciliables de la personne humaine et de la collectivité s’affrontent ici. Si toute somme d’argent appartient à celui qui l’a gagnée dans le commerce et l’industrie ou l’a reçue par don ou héritage, il est juste de donner ces fonds en déshérence aux ayants-droit de ceux qui les ont placés en Suisse. Mais ceux qui réclament le plus fort que les banques suisses rendent aux héritiers ces fonds en déshérence ne croient pas du tout que l’argent doive appartenir à ceux qui l’ont gagné. Ils prétendent, ces politiciens et ces procureurs auto-proclamés, que la collectivité a le droit de confisquer (par l’impôt, la nationalisation..) tout ou partie des biens d’une personne et a le droit d’en interdire l’exportation. Le sénateur américain Alfonse D’Amato partage la même opinion sur cette question que le Dr Hjalmar Schacht, le Ministre de l’Économie et des Finances de Hitler. Si un citoyen des États Unis (ou de France ou d’ailleurs) est découvert aujourd’hui avec un compte suisse non déclaré, le fisc confisque la somme sur le compte, avec en plus une amende et en prime une plainte pénale. Monsieur D’Amato et ses amis applaudissent à de telles sanctions.
Mais alors par quelle logique M. D’Amato et les politiciens qui hurlent avec lui réclament-ils que les fonds en déshérence arrivés en Suisse en contrebande soient rendus aux héritiers des fraudeurs et non pas aux États dont les lois ont été bafouées ? L’Allemagne, l’Autriche (avant qu’elle ne soit annexée par l’Allemagne), la Pologne, la Hongrie, la France.., d’où proviennent, semble-t-il, la plupart des fonds en déshérence, étaient des pays reconnus par la communauté internationale. La loi interdisant l’exportation de capitaux avait même été votée très démocratiquement en Allemagne et en France avant l’arrivée de Hitler et de Pétain au pouvoir. De toutes façons, ces comptes en Suisse ne figuraient pas dans les déclarations d'impôts des titulaires. Si M. D’Amato et ses amis politiciens étaient cohérents avec les positions qu’ils prennent aujourd’hui contre leurs compatriotes fraudeurs du fisc, ils réclameraient que les fonds en déshérence soient rendus aux administrations des pays d’où ils ont été soustraits.
La position des vrais libéraux (que je revendique) est sans ambiguïté sur cette question. Ce n’est pas parce que les propriétaires étaient juifs qu’il ne faut pas rendre les fonds en déshérence aux États. Être juif ne doit pas être une considération juridique. Les fonds en déshérence doivent être rendus à ceux qui les ont déposés illégalement en Suisse (ou à leurs ayants-droit) parce que chaque franc que nous gagnons dans des échanges volontaires avec nos semblables est un franc qui n’appartient qu’à nous, dont nous pouvons légitimement faire ce que nous voulons, y compris le déposer secrètement en Suisse, et aucun fisc, aucune douane au monde, ne peut avoir de prétention légitime à confisquer un centime de ce franc.
[b][size=150]De nouvelles barricades[/size][/b]
Il a pris différentes formes au cours des siècles, mais le combat pour la liberté est toujours un combat contre les hommes de l’État : contre la police et la torture des suspects, la magistrature et ses arrestations arbitraires, l’administration coloniale et l’esclavage, l’administration centrale et la censure… A chaque coup porté à nos libertés, il a fallu trouver une réponse appropriée : la grève, les barricades, la diffusion clandestine des idées, le maquis.. La violation des libertés dans les sociétés modernes est plus insidieuse. Elle prend le masque anonyme et omniprésent de la bureaucratie, « le prince aux mille visages ». Enquêtes, fichage, contrôles, règlements… Sous le régime actuel de la pensée unique démocrate sociale, de Clinton à Chirac, de Blair à Schröder, le Souverain « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger ».
Dans sa clairvoyance, Tocqueville annonce l’avatar nouveau du totalitarisme, quand la citoyenneté devient une activité nationale subventionnée.
Le combat pour la liberté prend donc de nouvelles formes. Les barricades d’aujourd’hui sont financières. C’est en asséchant les ressources des hommes de l’État, en dévitalisant le nerf de la guerre soft qu’ils mènent contre nous, que nous protégerons nos libertés. Le refus de l’impôt est l’expression moderne du civisme. Sans impôt, pas de dépenses pharaoniques, d’aventures militaires, pas de moyens policiers pléthoriques, de contrôles aux frontières, moins d’embastillements, moins de bureaucrates… Si l’on parle d’évasion fiscale, c’est bien qu’il y a des prisons fiscales. De ces prisons-là, il est temps pour nous de briser les verrous.
Devant toute résistance à leur pouvoir, les hommes de l’État deviennent haineux. L’offensive qu’ils mènent contre le compte en Suisse vise à l’assimiler à une entreprise criminelle. « Les canaux du blanchiment d’argent sont ceux de l’évasion fiscale » martèlent les procureurs et les agents du fisc. Et alors ? Les routes empruntées par les honnêtes gens sont celles où roulent aussi les criminels. Le problème même du blanchiment de l’argent de la drogue est une invention des hommes de l’État. Que je sache, la SEITA et R.J. Reynolds, Martini Rossi et Pernod Ricard, n’emploient pas de tueurs, ne blanchissent pas d’argent et ne sont pas des entreprises criminelles. Si les drogues étaient en vente libre, elles seraient proposées par des firmes réputées, comme le sont l’alcool et le tabac, se portant fort des contrôles de qualité et de la régularité des approvisionnements. L’activité mafieuse liée à la drogue (des dizaines de milliards de dollars, dit-on, la plus grande industrie mondiale après l’automobile et le pétrole) disparaîtrait instantanément.
Mais voilà, après cette disparition des mafias, les canaux de l’évasion fiscale ne seraient plus ceux du blanchiment d’argent. Comment justifier alors devant l’opinion publique l’arsenal de mesures policières que réclament ministres et magistrats ? L’opinion publique risquerait de trouver bien abusif que l’on procédât à des écoutes téléphoniques, des perquisitions sans mandat, à l’intimidation des témoins, à l’obligation de délation imposée aux banquiers, à la mise de la population en fiches, à la violation de la correspondance… Quoi, toutes ces mesures de temps de guerre seulement pour traquer des contribuables distraits ?
C’est pourquoi, guerre il doit y avoir. Il faut des ennemis aux hommes de l’État, c’est l’exigence fondatrice de la politique, et si un ennemi ne se présente pas, il est nécessaire de l’inventer. Car rien ne soumet plus docilement le peuple à l’autorité de ses chefs que la présence d’un ennemi. La guerre froide est donc à peine morte que, hop, voici la guerre à la drogue.
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[size=150]Hors du champ des judas[/size][/b]
La volonté d’ouvrir un judas sur l’intimité de chaque vie humaine est clairement manifestée par la puissance publique. Déjà, l’espace européen est quadrillé ; politiciens et magistrats parlent maintenant d’instituer un « espace judiciaire mondial ». Platon, dans son utopie totalitaire, imagine un tel pouvoir [i]panoptique[/i], qui [i]voit tout[/i]. Si cette Europe des juges avaient existé à l’époque, Descartes eut été extradé de Hollande ; Voltaire, l’abbé Prévost, Rousseau, Chateaubriand, Vallès, Zola.., d’Angleterre ; Hugo de Belgique et de Jersey… Il suffit de déplaire aux puissants du moment pour être incarcéré. Plus de la moitié des inculpés en France n’ont pas lésé une seule victime. Pas tué, pas violé, pas volé. Ils ont « abusé des biens sociaux », mais aucun actionnaire ne s’est plaint. Ils ont donné du travail sans respecter les règlements, mais aucun travailleur ne s’est plaint. Ils sont venus dans notre pays sans s’annoncer à la douane, mais ils n’ont causé de tort à aucun employeur ni voisin. Ils ont cultivé dans leur jardin des plantes interdites, mais les consommateurs se pressaient pour les acheter. Ils ont déplu à l’administration. Ils iront en prison.
Comment alors ne pas préparer son salut dans l’exil ? Quand on voit des procureurs et des juges, au nom de leur idéologie personnelle, bafouer sans vergogne la loi qu’ils ont pour seule fonction de faire respecter, l’élémentaire devoir de chaque père de famille qui en a les moyens n’est-il pas d’avoir un compte secret hors d'atteinte des barbouzes de son gouvernement ?
[b][size=150]La fin du compte en Suisse[/size][/b]
Malheureusement, cette belle vocation de terre d'accueil n’est plus celle de la Suisse. Les héros se fatiguent aussi. Après avoir fait briller pendant un siècle une petite lampe que les persécutés du monde se montraient du doigt, la Suisse a pris le parti des persécuteurs. Oh, certes, des persécuteurs [i]relookés[/i] ! Le KGB s’appelle désormais CFB, la CIA a promis de ne plus commettre d’assassinats... C’est donc avec bonne conscience que magistrats et policiers helvétiques peuvent répondre aux fax des sbires et des inquisiteurs de tous les pays.
La liberté trouve toujours un chemin. Déjà d’autres juridictions remplacent la Suisse. Les proscrits rejoignent d'autres asiles. La Suisse n'est plus le pays où l'on imprime des ouvrages séditieux, mais heureusement il y a Internet. Heureusement l'industrie de la délocalisation est en pleine croissance. S'il se crée maintenant tant de « paradis fiscaux », n’est-ce pas parce qu'il subsiste tant d' « enfers fiscaux » ?
La Suisse s’est déchargée de la mission d’être le petit pays singulier. Sans doute ce rôle était-il trop lourd pour elle. Voilà des années qu'elle aspirait à rentrer dans le rang des « troupeaux d'animaux timides et industrieux ». L'ambition de la Suisse est désormais de participer au projet démocrate social de choucroute universelle. Partie après ses voisins, on peut penser que la Suisse, encore riche et bien organisée, réalisera le projet avant eux : livrer tous les matins à chaque foyer obéissant la choucroute et les médicaments de la journée.
Voici venue l'heure de fermer le compte en Suisse.
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