par etienne lorant » jeu. 30 oct. 2008, 20:19
"Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes, toi qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! Maintenant, Dieu abandonne votre Temple entre vos mains. Je vous le déclare : vous ne me verrez plus jusqu'au jour où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »
Je me souviens que Jean-Paul II (dans ses Entretiens avec André Frossard) avait déclaré à propos du sacrifice de Jésus que "la justice de Dieu se fut satisfaite d'une seule de ses larmes versées sur Jérusalem." Mais lorsqu'il entend ce mot de sacrifice, l'homme aussitôt voit le couteau, la victime, le sang. Ce qu'il faut plutôt retenir, c'est que "le don intégral de soi est la manière d'être ordinaire des trois personnes de la Trinité."
Don intégral de soi. A l'époque de cette lecture, je ne pouvais pas comprendre - alors même que mon quotidien me poussait, et me forçait de plus en plus à me donner et m'abandonner aux demandes de mes vieux parents. Je rentrais de mon travail, et été comme hiver, ils chauffaient à tout va. J'étouffais et le premier geste de ma soirée était d'enlever une couche de vêtements ! Puis je mettais la table, je mangeais en hâte (ils avaient pris leur repas dès 17 heures), je débarrassais, j'attaquais la vaisselle, pour en venir au tri du courrier: à garder, à jeter, à payer. Ensuite, je répondais aux plaintes de mon père, je lui conseillais de se coucher, je lui faisais avaler un léger sédatif, je l'accompagnais, le couchais - et quand j'avais fini, j'allais me plaindre à ma mère: "Il n'est plus normal que je vive ainsi, un jour ou l'autre je m'en irai, ne comptez pas sur moi !" Au cours de l'année 2007, par deux fois, j'avais trouvé une chambre pour couple dans une maison de repos et de soins, et par deux fois ils avaient refusé à la dernière minute. J'avais aussi loué en ville, près de ma boutique, une toute petite chambre - que j'ai finalement meublé seulement d'un lit pliant.
Les choses sont allées si loin que le jour du départ à l'hôpital - où il allait mourir 27 jours plus tard, je suis demeuré une heure à contempler mon père étendu dans son fauteuil, et c'était pour la dernière fois. Il savait que c'était sa dernière heure chez lui, et moi aussi.
Il protestait : "C'est ma maison ! Personne ne peut m'obliger de la quitter !", et je lui répondais doucement: "Ce sera toujours ta maison, mais tu ne peux plus rester ici pour l'instant". Car ce matin-là, pour fuir les soins de l'infirmière, il avait grimpé à reculons la première volée d'escaliers, provoquant l'appel de l'ambulance : la dernière limite avait été franchie... pauvre père, comment s'enfuir de son propre corps sans mourir ?
Bref, une force terrible, terrible d'amour et de pitié, m'obligeait littéralement à participer à cet événement - cette si pénible attente - sans rien refuser de la peine morale qu'elle me suscitait. Il eut suffit que je passe dans la pièce d'à-côté, mais cela, chaque fibre de mon corps s'y refusait. Je me disais : je suis venu jusqu'ici, maintenant il faut que j'aille au bout. C'est seulement le jour des funérailles que la pression a commencé de retomber. En définitive, le Pape avait raison: on n'aime assez que lorsqu'on s'est livré sans restriction. Il y a même dans cet absolu du renoncement à soi une sorte de prodige qui anéantit la raison dans l'Amour.
Je vais vous étonner peut-être, mais rétrospectivement, je regrette de ne plus pouvoir m'oublier comme j'ai été contraint de le faire de plus en plus entre 2006 et avril 2008.
Je me suis écarté de mon sujet, sans doute. Et puis non: quand Jésus déclare aux Juifs que leur Temple est abandonné entre leurs mains, il y a là promesse de relèvement. "Dieu nous a tous enfermés dans la désobéissance, afin de nous faire à tous miséricorde"... Amen, viens Seigneur Jésus !
"Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes, toi qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! Maintenant, Dieu abandonne votre Temple entre vos mains. Je vous le déclare : vous ne me verrez plus jusqu'au jour où vous direz : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »
Je me souviens que Jean-Paul II (dans ses Entretiens avec André Frossard) avait déclaré à propos du sacrifice de Jésus que "la justice de Dieu se fut satisfaite d'une seule de ses larmes versées sur Jérusalem." Mais lorsqu'il entend ce mot de sacrifice, l'homme aussitôt voit le couteau, la victime, le sang. Ce qu'il faut plutôt retenir, c'est que "le don intégral de soi est la manière d'être ordinaire des trois personnes de la Trinité."
Don intégral de soi. A l'époque de cette lecture, je ne pouvais pas comprendre - alors même que mon quotidien me poussait, et me forçait de plus en plus à me donner et m'abandonner aux demandes de mes vieux parents. Je rentrais de mon travail, et été comme hiver, ils chauffaient à tout va. J'étouffais et le premier geste de ma soirée était d'enlever une couche de vêtements ! Puis je mettais la table, je mangeais en hâte (ils avaient pris leur repas dès 17 heures), je débarrassais, j'attaquais la vaisselle, pour en venir au tri du courrier: à garder, à jeter, à payer. Ensuite, je répondais aux plaintes de mon père, je lui conseillais de se coucher, je lui faisais avaler un léger sédatif, je l'accompagnais, le couchais - et quand j'avais fini, j'allais me plaindre à ma mère: "Il n'est plus normal que je vive ainsi, un jour ou l'autre je m'en irai, ne comptez pas sur moi !" Au cours de l'année 2007, par deux fois, j'avais trouvé une chambre pour couple dans une maison de repos et de soins, et par deux fois ils avaient refusé à la dernière minute. J'avais aussi loué en ville, près de ma boutique, une toute petite chambre - que j'ai finalement meublé seulement d'un lit pliant.
Les choses sont allées si loin que le jour du départ à l'hôpital - où il allait mourir 27 jours plus tard, je suis demeuré une heure à contempler mon père étendu dans son fauteuil, et c'était pour la dernière fois. Il savait que c'était sa dernière heure chez lui, et moi aussi.
Il protestait : "C'est ma maison ! Personne ne peut m'obliger de la quitter !", et je lui répondais doucement: "Ce sera toujours ta maison, mais tu ne peux plus rester ici pour l'instant". Car ce matin-là, pour fuir les soins de l'infirmière, il avait grimpé à reculons la première volée d'escaliers, provoquant l'appel de l'ambulance : la dernière limite avait été franchie... pauvre père, comment s'enfuir de son propre corps sans mourir ?
Bref, une force terrible, terrible d'amour et de pitié, m'obligeait littéralement à participer à cet événement - cette si pénible attente - sans rien refuser de la peine morale qu'elle me suscitait. Il eut suffit que je passe dans la pièce d'à-côté, mais cela, chaque fibre de mon corps s'y refusait. Je me disais : je suis venu jusqu'ici, maintenant il faut que j'aille au bout. C'est seulement le jour des funérailles que la pression a commencé de retomber. En définitive, le Pape avait raison: on n'aime assez que lorsqu'on s'est livré sans restriction. Il y a même dans cet absolu du renoncement à soi une sorte de prodige qui anéantit la raison dans l'Amour.
Je vais vous étonner peut-être, mais rétrospectivement, je regrette de ne plus pouvoir m'oublier comme j'ai été contraint de le faire de plus en plus entre 2006 et avril 2008.
Je me suis écarté de mon sujet, sans doute. Et puis non: quand Jésus déclare aux Juifs que leur Temple est abandonné entre leurs mains, il y a là promesse de relèvement. "Dieu nous a tous enfermés dans la désobéissance, afin de nous faire à tous miséricorde"... Amen, viens Seigneur Jésus !