Une trinité approchable par la raison humaine ? D'après Ramon Lull dans le livre du gentil et des trois sages.
Abstract (résumé du résumé) : Dieu se résume comme amour parfaitement généreux : il se donne sans égoïsme, avec grandeur et humilité. Il n’a aucun de nos défauts et possède, à l’infini, tout ce que nos bontés ont de meilleur. Il a marqué pour remonter à lui la création par le rythme du “un et du trois” (trois natures végétative/animal/spirituel du monde, trois dimensions du réel et de l'amour, corps/âme/esprit...), mais la réalité première est en Dieu : ses processions internes existent avant la création.
Enfin, puisque les réalités en Dieu (bonté, grandeur, éternité, etc.) sont infinies, elles peuvent être une seule essence simple (une même substance) sans être divisées en parties. Cette infinité convient notamment parfaitement à l'éternité, à la bonté, bref à la grandeur.
Donc Dieu est trinitaire, autrement il ne serait pas Dieu. Et on dit Père, Fils, Esprit parce que ces relations (générateur/engendré, aimé/donné) sont les plus proches naturellement et les plus dignes pour exprimer la Trinité.
Le résumé :
Beaucoup de religions pensent Dieu de manière trop abstraite, trop proche du monde, trop humaine, ou au contraire trop impersonnelle (comme une force).
Selon cette thèse, elles manquent quelque chose de crucial : Dieu est Trinité.
Ne pas croire au Dieu trinitaire, c’est rater plusieurs aspects profonds de Dieu : sa bonté, sa grandeur, sa perfection, son amour, son intelligence, sa vie intérieure, etc.
I) Pourquoi Dieu est Trinité
1) Bonté et grandeur
Dieu est le bien suprême. Or, un bien parfaitement grand ne reste pas fermé : il se communique pleinement.
Pourquoi 3 personnes ?
Parce que Dieu peut faire grandir le bien qu’il est sans perte :
le Père se communique totalement au Fils,
et l’amour qui unit le Père et le Fils est lui-même vivant : c’est le Saint-Esprit.
Ainsi, Dieu est pleinement vivant, pleinement bon, pleinement communicatif.
Pourquoi pas plus de 3 personnes ?
Parce qu’une multiplication indéfinie des personnes ne s’accorde pas avec la perfection.
Il convient à Dieu de générer parfaitement : le Père engendre le Fils.
Et il convient aussi qu’il y ait l’Esprit qui fait lien entre Père et Fils : la “génération” est comme comblée.
Si on ajoutait plusieurs “fils” sur le même plan, cela ferait apparaître des contradictions :
compétition,
partage de la filiation,
division de ce qui doit être simple et total.
Le Père est-il imparfait puisqu’il “doit” se communiquer ?
Non.
La Trinité ne vient pas “réparer” un manque : elle est la perfection même de Dieu.
2) Pouvoir, sagesse et amour
On peut distinguer dans l’œuvre de Dieu :
le pouvoir (capacité d’agir),
la sagesse (intelligence, ordre),
l’amour (volonté du bien).
L’idée est que ces “appropriations” (pouvoir, sagesse, amour) fonctionnent mieux si Dieu est trois personnes distinctes.
Le monde reflète souvent une triade (puissance / ordre / finalité), mais chez Dieu c’est élevé à un niveau parfait et vivant :
Dieu veut que tout ce qui est pleinement bon vive en soi, et non comme une chose inerte.
3) Éternité et perfection
Il serait absurde que l’esprit humain puisse penser une “éternité” ou une “perfection” plus noble (+illimité) que celle de Dieu.
Si c’était possible, cela voudrait dire que l’éternité et la perfection de Dieu seraient limitées et donc finies, ce qui contredit la grandeur divine.
Il faut donc croire à l’illimité de Dieu : Dieu s’accorde avec une éternité et une perfection infinies, qui sont des réalités de l’être.
4) Pouvoir et amour
Si Dieu peut et veut engendrer un Dieu semblable à lui-même (vrai Dieu, éternel, infini en perfection), alors cela manifeste une puissance et un vouloir plus grands que s’il ne le pouvait pas.
On revient donc à l’idée de la grandeur : la perfection s’exprime en se communiquant pleinement.
5) Sagesse et perfection : pourquoi Dieu a créé
Selon ce raisonnement, la cause finale de la création de l’homme est double :
pour que l’homme connaisse Dieu et aime Dieu ;
pour que l’homme participe éternellement à la gloire de Dieu.
Raymond Lulle explique aussi que le monde se répartit en trois natures :
nature animée (êtres vivants sensibles : corps + âme sensitive),
nature sensible (corporelle sans vie),
nature intellectuelle (anges, âmes, incorporel).
Ces trois natures font le monde.
Et parce que le monde porte du “un et du trois”, il signifie l’unité et la trinité de Dieu.
Lulle dit : si Dieu n’était qu’unité sans trinité, alors la trinité qu’on voit dans les créatures ferait croire à tort qu’il y a trinité en Dieu.
Or, selon lui, c’est l’inverse car Dieu a mis son image dans la création qu'il veut parfaite pour remonter à lui : c’est la Trinité divine qui explique pourquoi la création peut avoir des structures “un + trois”.
Pour lui, la Trinité est démontrable.
6) Bonté et charité
En Dieu, le pouvoir agit selon la perfection de la bonté, du savoir et du vouloir divins.
Et plus l’homme ressemble à Dieu, plus il est disposé à la bonté et à la charité envers Dieu, le prochain et lui-même.
Ainsi, la Trinité se manifeste dans la manière dont la charité parfaite doit exister.
7) Bonté, charité et grandeur
Dieu doit nécessairement avoir une charité plus grande envers lui-même (en se connaissant et s’aimant) qu’envers quelque chose d’extérieur (la création).
Si ce n’était pas vrai, cela voudrait dire que sa bonté est aussi grande “hors de lui” qu’“en lui”, ce qui serait contradictoire.
Donc, en Dieu, il doit y avoir une “œuvre” intérieure.
Or, sans pluralité, pas d’œuvre : l’œuvre intérieure manifeste donc une pluralité dans l’unité, c’est-à-dire la Trinité.
Cool Bonté, charité, pouvoir : aimé / aimant / amour
Pour que l’amour soit parfait, il faut qu’il y ait :
quelqu’un qui aime,
quelqu’un qui est aimé,
et l’amour lui-même comme lien vivant.
Dans la Trinité :
le Père aime,
le Fils est aimé (et aime aussi),
l’Esprit est l’amour commun.
C’est “la meilleure efficacité” de la bonté : se donner en d'autres pour se renforcer, sans perdre sa perfection.
Lulle ajoute : Dieu doit avoir la noblesse que la charité créée aurait… si elle pouvait être infinie.
9) Pouvoir et prudence : génération contre corruption
La plus grande impossibilité est : Dieu n’existe pas.
Le non-être s’accorde avec la corruption.
Or la génération (engendrer) est le contraire de la corruption :
génération = affirmation maximale de l’être,
corruption = pente vers le non-être.
Donc, en Dieu, la génération s’oppose à la corruption : cela signifie qu’il y a en Dieu paternité et filiation.
Ensuite, la prudence (Augustin : “l’amour qui distingue ce qui est utile de ce qui est nuisible”) a besoin :
d’égalité face aux inégalités,
de concordance contre la contradiction.
Mais sans pluralité, pas d’égalité ni de concordance.
Donc la prudence “voit” qu’il convient qu’en Dieu il y ait pluralité : la Trinité.
10) Bonté et orgueil : humble don total
L’orgueil s’oppose à la bonté. L’humilité est son contraire.
L’idée à clarifier (comme tu le notes) :
la bonté aime tout les biens : le bien le plus noble, et elle aime aussi le “bien-milieu” (l’Esprit) qui est entre le plus grand (le Père comme principe) et le moindre (le Fils comme engendré).
On dit alors : il y a en Dieu un bien qui se donne entièrement à un bien donné, et de ce don surgit un troisième “bien donné” : cela signifie la Trinité.
11) Grandeur et orgueil : l’humilité divine doit dépasser tout orgueil
Il doit y avoir en Dieu une humilité plus grande que tout orgueil humain possible.
Sinon, l’esprit humain pourrait penser que l’orgueil est “plus grand” que l’humilité de Dieu, ce qui est impossible.
Ainsi Lulle décrit :
un humble (le Père) engendre un autre humble (le Fils) infini en bonté, grandeur, etc.,
et de l’humble engendrant et de l’humble engendré procède un autre humble (l’Esprit),
les trois sont une seule essence.
Objection du “gentil” (non-chrétien)
Si Dieu est si humble, pourquoi laisse-t-il exister l’orgueil (le mal) ?
Deux réponses :
Sans liberté (pouvoir être orgueilleux ou humble), l’homme ne pourrait pas mériter la grâce : ce serait contraire à la sagesse divine.
L’humilité créée peut contraster avec l’orgueil humain, et ainsi rendre honneur à l’humilité incréée.
12) Amour et avarice : largesse infinie
Chez l’homme, amour et avarice sont contraires :
l’amour va avec la largesse,
l’avarice prend et ne donne pas,
elle va avec le désespoir, contre l’espérance.
Dieu est contraire à l’avarice par sa largesse infinie.
Et si Dieu donne une largesse infinie, il doit la donner de sa propre largesse, sinon sa largesse ne serait pas infinie.
Cela renvoie à l’idée d’un don intérieur en Dieu : Trinité.
13) Foi et espérance : il doit y avoir une œuvre en Dieu avant le monde
Si la Trinité n’existait pas, il n’y aurait pas d’œuvre en Dieu lui-même.
Alors l’œuvre la plus haute de Dieu serait seulement la création, ce qui serait absurde : l’œuvre en Dieu doit être plus parfaite que l’œuvre dans les créatures.
Donc il y a une œuvre éternelle en Dieu : la Trinité.
Foi
La foi ne peut pas être plus grande en ce qui n’est pas en Dieu qu’en ce qui est en Dieu.
Croire la Trinité, c’est croire qu’en Dieu :
une personne engendre une autre personne infinie,
et qu’une troisième procède d’elles,
toutes infinies en bonté, grandeur, éternité, etc.
Espérance
S’il n’y avait aucune œuvre en Dieu avant le monde, l’homme pourrait craindre qu’un jour il n’y ait plus rien (que tout finisse).
Mais si Dieu a éternellement en lui-même une œuvre infinie, l’homme peut espérer que le monde et la destinée humaine ont un sens durable, et même une ouverture vers l’éternel.
14) Charité et justice
Charité et justice s’opposent à la mauvaise volonté et à l’injustice.
Si Dieu est Trinité, l’homme peut mieux comprendre comment charité et justice s’accordent, parce qu’il comprend un Dieu où :
l'amour doit être juste dans des relations intra-trinitaires.
15) Prudence et force : l’esprit s’élève
Avec Trinité + unité, l’intelligence peut savoir plus sur Dieu qu’avec l’unité seule.
Comparaison : on sait plus sur l’homme que sur l’animal, plus sur l’animal que sur l’herbe, etc.
L’entendement s’ennoblit par le savoir, tout en restant limité : cela appelle la foi.
Plus il cherche Dieu, plus il s’accorde avec la force et augmente sa prudence.
Et plus il voit ses limites, plus il fortifie la foi, et “mortifie” l’orgueil de croire tout comprendre.
16) Charité et envie
Si en Dieu une charité engendre une charité égale, et qu’une troisième charité procède d’elles, alors l’envie apparaît encore plus contraire à la charité divine.
17) Force et colère : image de Dieu dans l’homme
L’homme est “un en trois” :
âme,
corps,
union des deux (leur conjonction).
Cela ressemble analogiquement à l’unité et à la trinité.
Et plus l’homme ressemble à Dieu trinitaire, plus il est fort contre la colère.
Rien n’est plus opposé à la colère que Dieu.
Lulle parle donc de “preuve” de la Trinité (au sens plutôt persuasif, pas forcément mathématique).
18) Espérance et mélancolie
Plus l’espérance est grande, plus elle s’oppose à la mélancolie.
L’âme juste désire connaître en Dieu des choses grandes et merveilleuses, et espère leur gloire.
La Trinité comble mieux cette espérance et est la plus contraire à la mélancolie.
II) Comment trois personnes peuvent être une seule essence simple
Si les réalités infinies (bonté, grandeur, éternité, etc.) n’étaient pas simples (une même substance), alors les réalités finies le seraient encore moins.
Or, en Dieu, elles sont infinies :
par leur infinité et par l’infini pouvoir de Dieu, elles peuvent être ensemble une essence simple, sans composition.
Donc : une essence divine unique, en trois personnes, sans “assemblage de pièces”.
III) Pourquoi Trinité = paternité, filiation, procession
Le “gentil” demande : pourquoi dit-on Père, Fils, Esprit, plutôt qu’autre chose ?
Réponse : parce que ces relations (générateur/engendré, aimé/donné) sont ce qu’il y a de plus proche et de plus digne pour signifier la Trinité.
Là où il y a génération et procession, les personnes sont “proches” par nature, bonté, grandeur, etc., puisqu’elles sont une seule essence divine.
IV) Pourquoi le Père est “avant” le Fils (sans dire “avant dans le temps”)
Dans la création, on vient après son père parce qu’on a un commencement et une fin.
Mais en Dieu, perfection et éternité impliquent : pas de commencement, pas de fin.
Donc le Fils et l’Esprit ne peuvent pas “commencer”.
Le Père est “principe” non pas par priorité temporelle, mais par relation :
le Père, se connaissant et s’aimant, engendre un Fils égal à lui-même,
et l’amour commun du Père et du Fils est l’Esprit.
Pourquoi l’Esprit procède de deux personnes ?
Parce que Père et Fils ont la même dignité : l’Esprit serait “moins digne” s’il procédait d’une seule.
Pour que tout s’accorde (les “fleurs” de l’arbre), il convient qu’il procède du Père et du Fils.
Argument du “1 et du 3” dans les créatures
Lulle ajoute : l’être des créatures “s’accorde” mieux aux nombres 1 et 3 qu’à d’autres.
Exemple : un corps est un, mais il a longueur, largeur, profondeur (trois dimensions).
Sans les trois, pas de corps ; et sans corps, pas les trois ensemble.
Donc, si 1 et 3 font le meilleur accord dans les créatures, cela doit être encore plus vrai en Dieu, dont l’être est plus parfait.
Sinon, la créature semblerait “mieux accordée” que Dieu, ce qui est impossible.
Donc : Dieu doit être une seule essence en trois personnes, ni plus ni moins.
Enfin, Lulle dit que juifs et musulmans (et d’autres) ne comprennent pas la Trinité chrétienne et croient souvent que les chrétiens croient une “autre trinité” .
S’ils comprenaient la Trinité telle qu’elle est pensée ici, la force du raisonnement pourrait les conduire à la vérité de la Trinité.
lien :
https://livres-mystiques.com/partieTEXT ... kgpTjh0A8g
Une trinité approchable par la raison humaine ? D'après Ramon Lull dans le livre du gentil et des trois sages.
Abstract (résumé du résumé) : Dieu se résume comme amour parfaitement généreux : il se donne sans égoïsme, avec grandeur et humilité. Il n’a aucun de nos défauts et possède, à l’infini, tout ce que nos bontés ont de meilleur. Il a marqué pour remonter à lui la création par le rythme du “un et du trois” (trois natures végétative/animal/spirituel du monde, trois dimensions du réel et de l'amour, corps/âme/esprit...), mais la réalité première est en Dieu : ses processions internes existent avant la création.
Enfin, puisque les réalités en Dieu (bonté, grandeur, éternité, etc.) sont infinies, elles peuvent être une seule essence simple (une même substance) sans être divisées en parties. Cette infinité convient notamment parfaitement à l'éternité, à la bonté, bref à la grandeur.
Donc Dieu est trinitaire, autrement il ne serait pas Dieu. Et on dit Père, Fils, Esprit parce que ces relations (générateur/engendré, aimé/donné) sont les plus proches naturellement et les plus dignes pour exprimer la Trinité.
Le résumé :
Beaucoup de religions pensent Dieu de manière trop abstraite, trop proche du monde, trop humaine, ou au contraire trop impersonnelle (comme une force).
Selon cette thèse, elles manquent quelque chose de crucial : Dieu est Trinité.
Ne pas croire au Dieu trinitaire, c’est rater plusieurs aspects profonds de Dieu : sa bonté, sa grandeur, sa perfection, son amour, son intelligence, sa vie intérieure, etc.
I) Pourquoi Dieu est Trinité
1) Bonté et grandeur
Dieu est le bien suprême. Or, un bien parfaitement grand ne reste pas fermé : il se communique pleinement.
Pourquoi 3 personnes ?
Parce que Dieu peut faire grandir le bien qu’il est sans perte :
le Père se communique totalement au Fils,
et l’amour qui unit le Père et le Fils est lui-même vivant : c’est le Saint-Esprit.
Ainsi, Dieu est pleinement vivant, pleinement bon, pleinement communicatif.
Pourquoi pas plus de 3 personnes ?
Parce qu’une multiplication indéfinie des personnes ne s’accorde pas avec la perfection.
Il convient à Dieu de générer parfaitement : le Père engendre le Fils.
Et il convient aussi qu’il y ait l’Esprit qui fait lien entre Père et Fils : la “génération” est comme comblée.
Si on ajoutait plusieurs “fils” sur le même plan, cela ferait apparaître des contradictions :
compétition,
partage de la filiation,
division de ce qui doit être simple et total.
Le Père est-il imparfait puisqu’il “doit” se communiquer ?
Non.
La Trinité ne vient pas “réparer” un manque : elle est la perfection même de Dieu.
2) Pouvoir, sagesse et amour
On peut distinguer dans l’œuvre de Dieu :
le pouvoir (capacité d’agir),
la sagesse (intelligence, ordre),
l’amour (volonté du bien).
L’idée est que ces “appropriations” (pouvoir, sagesse, amour) fonctionnent mieux si Dieu est trois personnes distinctes.
Le monde reflète souvent une triade (puissance / ordre / finalité), mais chez Dieu c’est élevé à un niveau parfait et vivant :
Dieu veut que tout ce qui est pleinement bon vive en soi, et non comme une chose inerte.
3) Éternité et perfection
Il serait absurde que l’esprit humain puisse penser une “éternité” ou une “perfection” plus noble (+illimité) que celle de Dieu.
Si c’était possible, cela voudrait dire que l’éternité et la perfection de Dieu seraient limitées et donc finies, ce qui contredit la grandeur divine.
Il faut donc croire à l’illimité de Dieu : Dieu s’accorde avec une éternité et une perfection infinies, qui sont des réalités de l’être.
4) Pouvoir et amour
Si Dieu peut et veut engendrer un Dieu semblable à lui-même (vrai Dieu, éternel, infini en perfection), alors cela manifeste une puissance et un vouloir plus grands que s’il ne le pouvait pas.
On revient donc à l’idée de la grandeur : la perfection s’exprime en se communiquant pleinement.
5) Sagesse et perfection : pourquoi Dieu a créé
Selon ce raisonnement, la cause finale de la création de l’homme est double :
pour que l’homme connaisse Dieu et aime Dieu ;
pour que l’homme participe éternellement à la gloire de Dieu.
Raymond Lulle explique aussi que le monde se répartit en trois natures :
nature animée (êtres vivants sensibles : corps + âme sensitive),
nature sensible (corporelle sans vie),
nature intellectuelle (anges, âmes, incorporel).
Ces trois natures font le monde.
Et parce que le monde porte du “un et du trois”, il signifie l’unité et la trinité de Dieu.
Lulle dit : si Dieu n’était qu’unité sans trinité, alors la trinité qu’on voit dans les créatures ferait croire à tort qu’il y a trinité en Dieu.
Or, selon lui, c’est l’inverse car Dieu a mis son image dans la création qu'il veut parfaite pour remonter à lui : c’est la Trinité divine qui explique pourquoi la création peut avoir des structures “un + trois”.
Pour lui, la Trinité est démontrable.
6) Bonté et charité
En Dieu, le pouvoir agit selon la perfection de la bonté, du savoir et du vouloir divins.
Et plus l’homme ressemble à Dieu, plus il est disposé à la bonté et à la charité envers Dieu, le prochain et lui-même.
Ainsi, la Trinité se manifeste dans la manière dont la charité parfaite doit exister.
7) Bonté, charité et grandeur
Dieu doit nécessairement avoir une charité plus grande envers lui-même (en se connaissant et s’aimant) qu’envers quelque chose d’extérieur (la création).
Si ce n’était pas vrai, cela voudrait dire que sa bonté est aussi grande “hors de lui” qu’“en lui”, ce qui serait contradictoire.
Donc, en Dieu, il doit y avoir une “œuvre” intérieure.
Or, sans pluralité, pas d’œuvre : l’œuvre intérieure manifeste donc une pluralité dans l’unité, c’est-à-dire la Trinité.
Cool Bonté, charité, pouvoir : aimé / aimant / amour
Pour que l’amour soit parfait, il faut qu’il y ait :
quelqu’un qui aime,
quelqu’un qui est aimé,
et l’amour lui-même comme lien vivant.
Dans la Trinité :
le Père aime,
le Fils est aimé (et aime aussi),
l’Esprit est l’amour commun.
C’est “la meilleure efficacité” de la bonté : se donner en d'autres pour se renforcer, sans perdre sa perfection.
Lulle ajoute : Dieu doit avoir la noblesse que la charité créée aurait… si elle pouvait être infinie.
9) Pouvoir et prudence : génération contre corruption
La plus grande impossibilité est : Dieu n’existe pas.
Le non-être s’accorde avec la corruption.
Or la génération (engendrer) est le contraire de la corruption :
génération = affirmation maximale de l’être,
corruption = pente vers le non-être.
Donc, en Dieu, la génération s’oppose à la corruption : cela signifie qu’il y a en Dieu paternité et filiation.
Ensuite, la prudence (Augustin : “l’amour qui distingue ce qui est utile de ce qui est nuisible”) a besoin :
d’égalité face aux inégalités,
de concordance contre la contradiction.
Mais sans pluralité, pas d’égalité ni de concordance.
Donc la prudence “voit” qu’il convient qu’en Dieu il y ait pluralité : la Trinité.
10) Bonté et orgueil : humble don total
L’orgueil s’oppose à la bonté. L’humilité est son contraire.
L’idée à clarifier (comme tu le notes) :
la bonté aime tout les biens : le bien le plus noble, et elle aime aussi le “bien-milieu” (l’Esprit) qui est entre le plus grand (le Père comme principe) et le moindre (le Fils comme engendré).
On dit alors : il y a en Dieu un bien qui se donne entièrement à un bien donné, et de ce don surgit un troisième “bien donné” : cela signifie la Trinité.
11) Grandeur et orgueil : l’humilité divine doit dépasser tout orgueil
Il doit y avoir en Dieu une humilité plus grande que tout orgueil humain possible.
Sinon, l’esprit humain pourrait penser que l’orgueil est “plus grand” que l’humilité de Dieu, ce qui est impossible.
Ainsi Lulle décrit :
un humble (le Père) engendre un autre humble (le Fils) infini en bonté, grandeur, etc.,
et de l’humble engendrant et de l’humble engendré procède un autre humble (l’Esprit),
les trois sont une seule essence.
Objection du “gentil” (non-chrétien)
Si Dieu est si humble, pourquoi laisse-t-il exister l’orgueil (le mal) ?
Deux réponses :
Sans liberté (pouvoir être orgueilleux ou humble), l’homme ne pourrait pas mériter la grâce : ce serait contraire à la sagesse divine.
L’humilité créée peut contraster avec l’orgueil humain, et ainsi rendre honneur à l’humilité incréée.
12) Amour et avarice : largesse infinie
Chez l’homme, amour et avarice sont contraires :
l’amour va avec la largesse,
l’avarice prend et ne donne pas,
elle va avec le désespoir, contre l’espérance.
Dieu est contraire à l’avarice par sa largesse infinie.
Et si Dieu donne une largesse infinie, il doit la donner de sa propre largesse, sinon sa largesse ne serait pas infinie.
Cela renvoie à l’idée d’un don intérieur en Dieu : Trinité.
13) Foi et espérance : il doit y avoir une œuvre en Dieu avant le monde
Si la Trinité n’existait pas, il n’y aurait pas d’œuvre en Dieu lui-même.
Alors l’œuvre la plus haute de Dieu serait seulement la création, ce qui serait absurde : l’œuvre en Dieu doit être plus parfaite que l’œuvre dans les créatures.
Donc il y a une œuvre éternelle en Dieu : la Trinité.
Foi
La foi ne peut pas être plus grande en ce qui n’est pas en Dieu qu’en ce qui est en Dieu.
Croire la Trinité, c’est croire qu’en Dieu :
une personne engendre une autre personne infinie,
et qu’une troisième procède d’elles,
toutes infinies en bonté, grandeur, éternité, etc.
Espérance
S’il n’y avait aucune œuvre en Dieu avant le monde, l’homme pourrait craindre qu’un jour il n’y ait plus rien (que tout finisse).
Mais si Dieu a éternellement en lui-même une œuvre infinie, l’homme peut espérer que le monde et la destinée humaine ont un sens durable, et même une ouverture vers l’éternel.
14) Charité et justice
Charité et justice s’opposent à la mauvaise volonté et à l’injustice.
Si Dieu est Trinité, l’homme peut mieux comprendre comment charité et justice s’accordent, parce qu’il comprend un Dieu où :
l'amour doit être juste dans des relations intra-trinitaires.
15) Prudence et force : l’esprit s’élève
Avec Trinité + unité, l’intelligence peut savoir plus sur Dieu qu’avec l’unité seule.
Comparaison : on sait plus sur l’homme que sur l’animal, plus sur l’animal que sur l’herbe, etc.
L’entendement s’ennoblit par le savoir, tout en restant limité : cela appelle la foi.
Plus il cherche Dieu, plus il s’accorde avec la force et augmente sa prudence.
Et plus il voit ses limites, plus il fortifie la foi, et “mortifie” l’orgueil de croire tout comprendre.
16) Charité et envie
Si en Dieu une charité engendre une charité égale, et qu’une troisième charité procède d’elles, alors l’envie apparaît encore plus contraire à la charité divine.
17) Force et colère : image de Dieu dans l’homme
L’homme est “un en trois” :
âme,
corps,
union des deux (leur conjonction).
Cela ressemble analogiquement à l’unité et à la trinité.
Et plus l’homme ressemble à Dieu trinitaire, plus il est fort contre la colère.
Rien n’est plus opposé à la colère que Dieu.
Lulle parle donc de “preuve” de la Trinité (au sens plutôt persuasif, pas forcément mathématique).
18) Espérance et mélancolie
Plus l’espérance est grande, plus elle s’oppose à la mélancolie.
L’âme juste désire connaître en Dieu des choses grandes et merveilleuses, et espère leur gloire.
La Trinité comble mieux cette espérance et est la plus contraire à la mélancolie.
II) Comment trois personnes peuvent être une seule essence simple
Si les réalités infinies (bonté, grandeur, éternité, etc.) n’étaient pas simples (une même substance), alors les réalités finies le seraient encore moins.
Or, en Dieu, elles sont infinies :
par leur infinité et par l’infini pouvoir de Dieu, elles peuvent être ensemble une essence simple, sans composition.
Donc : une essence divine unique, en trois personnes, sans “assemblage de pièces”.
III) Pourquoi Trinité = paternité, filiation, procession
Le “gentil” demande : pourquoi dit-on Père, Fils, Esprit, plutôt qu’autre chose ?
Réponse : parce que ces relations (générateur/engendré, aimé/donné) sont ce qu’il y a de plus proche et de plus digne pour signifier la Trinité.
Là où il y a génération et procession, les personnes sont “proches” par nature, bonté, grandeur, etc., puisqu’elles sont une seule essence divine.
IV) Pourquoi le Père est “avant” le Fils (sans dire “avant dans le temps”)
Dans la création, on vient après son père parce qu’on a un commencement et une fin.
Mais en Dieu, perfection et éternité impliquent : pas de commencement, pas de fin.
Donc le Fils et l’Esprit ne peuvent pas “commencer”.
Le Père est “principe” non pas par priorité temporelle, mais par relation :
le Père, se connaissant et s’aimant, engendre un Fils égal à lui-même,
et l’amour commun du Père et du Fils est l’Esprit.
Pourquoi l’Esprit procède de deux personnes ?
Parce que Père et Fils ont la même dignité : l’Esprit serait “moins digne” s’il procédait d’une seule.
Pour que tout s’accorde (les “fleurs” de l’arbre), il convient qu’il procède du Père et du Fils.
Argument du “1 et du 3” dans les créatures
Lulle ajoute : l’être des créatures “s’accorde” mieux aux nombres 1 et 3 qu’à d’autres.
Exemple : un corps est un, mais il a longueur, largeur, profondeur (trois dimensions).
Sans les trois, pas de corps ; et sans corps, pas les trois ensemble.
Donc, si 1 et 3 font le meilleur accord dans les créatures, cela doit être encore plus vrai en Dieu, dont l’être est plus parfait.
Sinon, la créature semblerait “mieux accordée” que Dieu, ce qui est impossible.
Donc : Dieu doit être une seule essence en trois personnes, ni plus ni moins.
Enfin, Lulle dit que juifs et musulmans (et d’autres) ne comprennent pas la Trinité chrétienne et croient souvent que les chrétiens croient une “autre trinité” .
S’ils comprenaient la Trinité telle qu’elle est pensée ici, la force du raisonnement pourrait les conduire à la vérité de la Trinité.
lien : https://livres-mystiques.com/partieTEXTES/Raymond_Lulle/Livre_du_gentil.htm?fbclid=IwY2xjawPOQxpleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZBAyMjIwMzkxNzg4MjAwODkyAAEezS4U3NEAntuh8RVrd4AOnoh0Ce6sCM9FCv4W-zc6O011yFhIuSx3HB_L5ic_aem_GMPqgh2e3WnUkgpTjh0A8g