par Cinci » lun. 20 sept. 2021, 2:12
(suite)
A cette époque, une terrible épidémie de peste se déclara, les morts se multiplièrent, chaque jour on apprenait de nouveaux décès : parents, amis, brusquement frappés, succombaient en quelques jours, et pour échapper à ce fléau chacun s'enfermait chez soi, faisant brûler des herbes aromatiques, et vivait en reclus, replié sur sa terreur.
Les malades abandonnés, chassés de chez eux par des parents que la contagion effrayait, mouraient parfois dans la rue; on rencontrait des cadavres sur le bord des chemins. A la nuit tombante des charrettes ramassaient les dépouilles de ces malheureux pour aller les jeter dans des fossés, hors de la ville. La famine s'ajoutait à la maladie; le désespoir, un silence angoissé pesaient sur Rome.
Françoise n'hésita pas à ouvrir toutes grandes les portes du Palais Ponziani, de larges distributions de nourritures y furent faites chaque jour, la jeune femme ne pensait pas même à l'avenir des siens, elle donnait tout sans regrets. Cependant, son beau-père, Andreazzo Ponziani, plus prudent et plus raisonnable, commença à s'inquiéter en voyant diminuer les provisions nécessaires au nombreux personnel de la maison; il enferma donc une certaine quantité de victuailles dans les greniers.
Au bout d'un peu de temps, Françoise n'avait plus rien à sa disposition. Elle fut désolée, mais reconnaissant la prudence de son beau-père, elle ne s'adressa pas à lui et chercha un autre moyen de nourrir les malheureux. Elle appela Vannozza, l'entraîna vers une sorte de grenier ou l'on avait entassé des bottes de paille, et toute la journée les deux jeunes femmes assises dans la poussière trièrent cette paille dans l'espoir d'y trouver encore quelques grains de blé; il fallait soulever les lourdes bottes, les secouer, chercher dans les fentes du plancher, et quand vint le soir Françoise et Vannozza harassées, mais fières et ravies autant que poussiéreuses, descendirent avec une pleine mesure de blé qu'elles s'empressèrent de montrer à Laurent.
- Vous avez bien travaillé, dit celui-ci qui riait de les voir si noires, mais pour un aussi faible résultat ce n'était pas la peine de vous donner tant de mal, et de vous salir à ce point.
Puis il monta au grenier pour en fermer les portes, laissant les deux petites soeurs un peu déçues. Lorsque le jeune homme pénétra dans la vaste pièce il s'attendait à trouver un grand désordre et de la paille répandue un peu partout, mais avec une profonde stupeur il vit au milieu de la pièce un «monceau de blé beau et doré comme moissonné dans le paradis et apporté par les anges».
Le beau-père de Françoise eut lui aussi une leçon : il avait gardé dans sa cave une barrique de vin pour les mauvais jours. Or Françoise découvrit par hasard la précieuse barrique, elle s'empressa de la vider de son contenu qu'elle distribua aux pauvres. Cette fois-ci le père Ponziani fut pris d'une grande colère , il accabla la jeune femme de reproches :
- Belle charité, crait-il, que celle qui dépouille sa famille pour des étrangers !
Françoise se sentait très coupable, regrettait d'avoir causé tant de peine à son beau-père qu'elle aimait beaucoup et retenait ses larmes.
Brusquement son visage s'éclaira :
- Venez Père, s'écria-t-elle, venez avec moi au cellier, la main de Dieu peut réparer le tort que je vous ai causé.
Dans la cave ils trouvèrent la barrique pleine à nouveau d'un vin bien meilleur que l'autre. Le vieil Andreazzo fut bien obligé de s'incliner devant la sainteté de la jeune femme et il mit à sa disposition tous ses biens pour qu'elle en fit l'usage qui lui conviendrait.
***
Un autre petit enfant naquit, que Laurent et Françoise appelèrent Evangelista; il était merveilleusement beau et fragile, puis ce fut une petite fille aussi belle et douce que son frère. Ainsi le bonheur semblait devoir régner dans le Palais Ponziani, d'autant plus que l'épidémie était enfin arrêtée. C'est le moment que choisit le démon pour tourmenter encore la pauvre Françoise.
Il s'attaqua d'abord à son amie chérie, sachant bien qu'ainsi c'est Françoise qu'il ferait souffrir davantage. Comme Vannozza était un jour montée au sommet de la tour du Palais pour contempler le radieux paysage de la campagne romaine, elle se sentit brusquement saisie et projetée dans l'escalier et elle roula jusqu'en bas; il y avait de quoi se briser les os, Françoise terrifiée assista à cette terrible chute, et s'élança pour recevoir sa pauvre soeur dont elle osait à peine imaginer l'état, mais Vannozza se relevait déjà, seule et à peine meurtrie, son ange gardien l'avait soutenue et protégée.
Ce fut alors le tour de Françoise : pendant la nuit, comme elle dormait paisiblement, elle fut saisie par ses beaux cheveux noirs, emportée sur la loggia et suspendue au-dessus du vide. D'un moment à l'autre elle pouvait aller s'écraser sur le pavé. Glacée de terreur, confiante cependant, Françoise murmurait doucement :
- Jésus, mon Jésus !
Quelques instants plus tard elle se retrouvait dans sa chambre indemne. Mais dès le lendemain Françoise coupait ses beaux cheveux sombres que Satan ne toucherait plus.
(suite)
A cette époque, une terrible épidémie de peste se déclara, les morts se multiplièrent, chaque jour on apprenait de nouveaux décès : parents, amis, brusquement frappés, succombaient en quelques jours, et pour échapper à ce fléau chacun s'enfermait chez soi, faisant brûler des herbes aromatiques, et vivait en reclus, replié sur sa terreur.
Les malades abandonnés, chassés de chez eux par des parents que la contagion effrayait, mouraient parfois dans la rue; on rencontrait des cadavres sur le bord des chemins. A la nuit tombante des charrettes ramassaient les dépouilles de ces malheureux pour aller les jeter dans des fossés, hors de la ville. La famine s'ajoutait à la maladie; le désespoir, un silence angoissé pesaient sur Rome.
Françoise n'hésita pas à ouvrir toutes grandes les portes du Palais Ponziani, de larges distributions de nourritures y furent faites chaque jour, la jeune femme ne pensait pas même à l'avenir des siens, elle donnait tout sans regrets. Cependant, son beau-père, Andreazzo Ponziani, plus prudent et plus raisonnable, commença à s'inquiéter en voyant diminuer les provisions nécessaires au nombreux personnel de la maison; il enferma donc une certaine quantité de victuailles dans les greniers.
Au bout d'un peu de temps, Françoise n'avait plus rien à sa disposition. Elle fut désolée, mais reconnaissant la prudence de son beau-père, elle ne s'adressa pas à lui et chercha un autre moyen de nourrir les malheureux. Elle appela Vannozza, l'entraîna vers une sorte de grenier ou l'on avait entassé des bottes de paille, et toute la journée les deux jeunes femmes assises dans la poussière trièrent cette paille dans l'espoir d'y trouver encore quelques grains de blé; il fallait soulever les lourdes bottes, les secouer, chercher dans les fentes du plancher, et quand vint le soir Françoise et Vannozza harassées, mais fières et ravies autant que poussiéreuses, descendirent avec une pleine mesure de blé qu'elles s'empressèrent de montrer à Laurent.
- Vous avez bien travaillé, dit celui-ci qui riait de les voir si noires, mais pour un aussi faible résultat ce n'était pas la peine de vous donner tant de mal, et de vous salir à ce point.
Puis il monta au grenier pour en fermer les portes, laissant les deux petites soeurs un peu déçues. Lorsque le jeune homme pénétra dans la vaste pièce il s'attendait à trouver un grand désordre et de la paille répandue un peu partout, mais avec une profonde stupeur il vit au milieu de la pièce un «monceau de blé beau et doré comme moissonné dans le paradis et apporté par les anges».
Le beau-père de Françoise eut lui aussi une leçon : il avait gardé dans sa cave une barrique de vin pour les mauvais jours. Or Françoise découvrit par hasard la précieuse barrique, elle s'empressa de la vider de son contenu qu'elle distribua aux pauvres. Cette fois-ci le père Ponziani fut pris d'une grande colère , il accabla la jeune femme de reproches :
- Belle charité, crait-il, que celle qui dépouille sa famille pour des étrangers !
Françoise se sentait très coupable, regrettait d'avoir causé tant de peine à son beau-père qu'elle aimait beaucoup et retenait ses larmes.
Brusquement son visage s'éclaira :
- Venez Père, s'écria-t-elle, venez avec moi au cellier, la main de Dieu peut réparer le tort que je vous ai causé.
Dans la cave ils trouvèrent la barrique pleine à nouveau d'un vin bien meilleur que l'autre. Le vieil Andreazzo fut bien obligé de s'incliner devant la sainteté de la jeune femme et il mit à sa disposition tous ses biens pour qu'elle en fit l'usage qui lui conviendrait.
***
Un autre petit enfant naquit, que Laurent et Françoise appelèrent Evangelista; il était merveilleusement beau et fragile, puis ce fut une petite fille aussi belle et douce que son frère. Ainsi le bonheur semblait devoir régner dans le Palais Ponziani, d'autant plus que l'épidémie était enfin arrêtée. C'est le moment que choisit le démon pour tourmenter encore la pauvre Françoise.
Il s'attaqua d'abord à son amie chérie, sachant bien qu'ainsi c'est Françoise qu'il ferait souffrir davantage. Comme Vannozza était un jour montée au sommet de la tour du Palais pour contempler le radieux paysage de la campagne romaine, elle se sentit brusquement saisie et projetée dans l'escalier et elle roula jusqu'en bas; il y avait de quoi se briser les os, Françoise terrifiée assista à cette terrible chute, et s'élança pour recevoir sa pauvre soeur dont elle osait à peine imaginer l'état, mais Vannozza se relevait déjà, seule et à peine meurtrie, son ange gardien l'avait soutenue et protégée.
Ce fut alors le tour de Françoise : pendant la nuit, comme elle dormait paisiblement, elle fut saisie par ses beaux cheveux noirs, emportée sur la loggia et suspendue au-dessus du vide. D'un moment à l'autre elle pouvait aller s'écraser sur le pavé. Glacée de terreur, confiante cependant, Françoise murmurait doucement :
- Jésus, mon Jésus !
Quelques instants plus tard elle se retrouvait dans sa chambre indemne. Mais dès le lendemain Françoise coupait ses beaux cheveux sombres que Satan ne toucherait plus.