par Gaudens » jeu. 26 mars 2020, 21:09
Bonsoir Nebularis,
La question que vous soulevez est bien sûr d’importance majeure pour le christianisme comme pour l’Europe :que représenterons-nous dans trente ans,dans cent ans ?Et finalement que serons-nous ?L’héritage reçu,l’aurons-nous transmis ? Le témoin reçu (l’Evangile) dans la course de fond des civilisations sera-t-il repris et porté encore plus loin ?
Surtout si s’y même la notion de concurrence entre toutes les religions présentes à l’étal des supermarchés du religieux et tout particulièrement entre le christianisme et l’islam,toujours présente dans les esprits,fût-ce sournoisement, depuis au moins la parution du "Choc des civilisations » de John Huntington.
Derrière les études que vous nous donnez à lire se profile une typologie diversifiée du religieux qui ne doit pas masquer des différences ontologiques à l’intérieur de ce qui est communément appelé « religions »:
-des religions orientales où il ne s’agit pas de Révélation,mais de dieux à se rendre propice pour respecter l’ordre du monde et/ou de chemin de sagesse,
-de l’islam où il s’agit de se soumettre et de soumettre le monde à Dieu,
-du christianisme(et dans une certaine mesure du judaisme issu de la même source) pour qui Dieu et l’univers,notre monde en particulier , sont en interaction,depuis la grande aventure initiée par Dieu de la création, de la révélation et de la rédemption.
Le second élément à distinguer est entre sociétés touchées en profondeur (valeurs,modes de vie,éducation,pratiques sociales , démographiques et économiques) par la modernité et les autres(touchées seulement matériellement et peu autrement) . En gros,l’Europe et l’Amérique(du nord et graduellement , du sud) d’un côté et les autres (monde musulman,Inde,Extrême Ofrient avec l’exception du Japon et des autres dragons asiatiques(Crée du Sud,Singapour,Taiwan…voire l’immense Chne dont,au fond, on ne perçoit que la croûte superficielle donnée à voir à l’extérieur).
Et bien sûr,les deux critères interfèrent.
Quelles religions sont et seront le mieux à même de se confronter à la modernité si celle-ci dure et se répand car il n’est pas impossible d’assister dans les décennies qui viennent à un grand reflux de celle-ci(la pandémie actuelle ne remet -elle pas apparemment en cause une grande part de ce que nous pensions irrévocable,acquis,etc… ?).
Le christianisme est jusqu’à présent le seul qui a eu à se confronter pleinement à la modernité,à côté de quelques zones où il est implanté peu ou pas touchées en profondeur.L’islam me parait presque entièrement dans la situation inverse,du moins jusqu’à il y a peu ;cela commence à changer d’où une part des graves crises du monde islamique ces dernières années.
Pour le christianisme la modernité a produit une large désaffection ;la vision athée du phénomène est d’y voir un processus normal et inéluctable,jusqu’à la disparition programmée de la religion dans un monde devenu totalement moderne(vois certains des nombreux hors-sujet du fil « Durand contre Dumouch » ces derniers mois).Il a produit aussi un éclatement des visions de la foi et de la manière de la vivre à l’intérieur même du christianisme (voir l’étude du sociologue Philippe d’Iribarne « Chrétien et moderne » dont j’ai commencé et dû interrompre récemment la lecture).
Les documents que vous avez mis en lien (dont j’ai lu le second et la longue introduction du premier) font l’économie de ces considérations quand ils évoquent les moyens de propagation des différentes religions en compétition dans le monde :démographie, changement de religion,résilience à la modernité (et encore je ne suis pas sûr qu’ils aient vraiment approfondi ce point).
Restant factuelles et prolongeant des évolutions déjà constatées, ces études donnent d’ici trente ans,islam et christianisme à égalité avec une forte progression des « non-affiliés » (encore faudrait-il préciser cette catégorie :outre athées et agnostiques fruit de la modernité, il se peut bien que beaucoup d’asiatiques pratiquant simultanément divers cultes sans y être formellement affiliés puissent convenir à la définition…).Et dans cinquante ans,l’islam devancant le christianisme,l’effet démographique jouant à plein en sa faveur,tandis que le christianisme n’augmenterait que faiblement et les « non affiliés » diminueraient fortement pour les mêmes raisons.
Est-ce si sûr ? Rien n ‘est moins certain.En particulier l’islam résistera-t-il tant que cela à la modernité au point ,pour ses adeptes, de ne pas suivre les comportements de limitation des naissances de type moderne ? Or beaucoup de pays musulmans ont déjà entrepris cette transition démographique ,parfois depuis plus de dix ans et sans même baigner profondément dans ladite modernité : aujourd’hui 2,4 en Libye , au Maroc,passage de 5,5 enfants par femme en 1982 à 2,5 aujourd’hui , comme en Tunisie et en Algérie(8 en 1962),,pour ne rien dire de l’Iran.De plus certaines affirmations de l’étude sont surprenantes,telle l’annonce du passage de la Macédoine du Nord à une majorité musulmane(56% , dans les trente ans à venir(alors que 66% de la population est aujourd’hui chrétienne orthodoxe ;même si les Macédoniens sont irrités par le plus haut taux de fecondité de leurs compatriotes Albanais musulmans,il semble qu’il y ait de la marge …).
Enfin la question des passages d’une religion à une autre:
Pas sûr que le christianisme s’en sorte mal dans la durée,lui seul ayant largement tenu compte de la modernité dans la réflexion sur lui-même et son rapport au monde, ce qui le menace est plutôt d’un côté la fuite de ses adhérents vers l’agnosticisme et de l’autre une déchirure entre courants traditionnalistes anti-modernes et courants au contraire de plus en plus attirés du côté de la modernité : il est des écarts impossible à redresser tant ils sont devenus larges… D’ autant qu’il est menacé un peu partout ,en particulier en Europe,par l’entrisme géographique de l’islam (10% à l’horizon 2050 me parait même une prévision conservatrice) , entrisme qui a donné ces dernières décennies un prétexte majeur (la "diversité" )aux tenants du laicisme non seulement dans la politique mais dans la société pour dissoudre toujours un peu plus le christianisme de la culture et de la société occidentales …jusqu’à ce qu’ils commencent eux aussi,tout récemment,à prendre peur mais ceci est une autre histoire . Mais en effet ils commencent à se rendre compte qu’ils seraient les premiers à être marginalisés( démographiquement aussi) voire menacés dans une société occidentale islamisée où règneraient fatalement,de par la loi du nombre et du jeu démocratique,d’autres concepts que les leurs et plutôt radicalement anti-modernes.
Mais comment le monde musulman résistera à l’assaut de cette modernité ? Il me semble pour l’instant très mal préparé à ce choc (qu’il subit depuis des décennies ans en réagissant par des flambées de violence chroniques mais bouger d’un iota son socle conceptuel ,ce qui élargira fatalement le fossé et peut menacer cette religion dans sa survie plus tôt qu’on ne croirait ;on parle parfois avec doute de celle du christianisme mais celle-ci me parait encore bien plus compromise.Que seront les transferts d’allégeance religieuse au plus fort de la crise ?
Tout cela sans compter avec le joueur, acteur caché derrière nos théâtres :Dieu.
Bonsoir Nebularis,
La question que vous soulevez est bien sûr d’importance majeure pour le christianisme comme pour l’Europe :que représenterons-nous dans trente ans,dans cent ans ?Et finalement que serons-nous ?L’héritage reçu,l’aurons-nous transmis ? Le témoin reçu (l’Evangile) dans la course de fond des civilisations sera-t-il repris et porté encore plus loin ?
Surtout si s’y même la notion de concurrence entre toutes les religions présentes à l’étal des supermarchés du religieux et tout particulièrement entre le christianisme et l’islam,toujours présente dans les esprits,fût-ce sournoisement, depuis au moins la parution du "Choc des civilisations » de John Huntington.
Derrière les études que vous nous donnez à lire se profile une typologie diversifiée du religieux qui ne doit pas masquer des différences ontologiques à l’intérieur de ce qui est communément appelé « religions »:
-des religions orientales où il ne s’agit pas de Révélation,mais de dieux à se rendre propice pour respecter l’ordre du monde et/ou de chemin de sagesse,
-de l’islam où il s’agit de se soumettre et de soumettre le monde à Dieu,
-du christianisme(et dans une certaine mesure du judaisme issu de la même source) pour qui Dieu et l’univers,notre monde en particulier , sont en interaction,depuis la grande aventure initiée par Dieu de la création, de la révélation et de la rédemption.
Le second élément à distinguer est entre sociétés touchées en profondeur (valeurs,modes de vie,éducation,pratiques sociales , démographiques et économiques) par la modernité et les autres(touchées seulement matériellement et peu autrement) . En gros,l’Europe et l’Amérique(du nord et graduellement , du sud) d’un côté et les autres (monde musulman,Inde,Extrême Ofrient avec l’exception du Japon et des autres dragons asiatiques(Crée du Sud,Singapour,Taiwan…voire l’immense Chne dont,au fond, on ne perçoit que la croûte superficielle donnée à voir à l’extérieur).
Et bien sûr,les deux critères interfèrent.
Quelles religions sont et seront le mieux à même de se confronter à la modernité si celle-ci dure et se répand car il n’est pas impossible d’assister dans les décennies qui viennent à un grand reflux de celle-ci(la pandémie actuelle ne remet -elle pas apparemment en cause une grande part de ce que nous pensions irrévocable,acquis,etc… ?).
Le christianisme est jusqu’à présent le seul qui a eu à se confronter pleinement à la modernité,à côté de quelques zones où il est implanté peu ou pas touchées en profondeur.L’islam me parait presque entièrement dans la situation inverse,du moins jusqu’à il y a peu ;cela commence à changer d’où une part des graves crises du monde islamique ces dernières années.
Pour le christianisme la modernité a produit une large désaffection ;la vision athée du phénomène est d’y voir un processus normal et inéluctable,jusqu’à la disparition programmée de la religion dans un monde devenu totalement moderne(vois certains des nombreux hors-sujet du fil « Durand contre Dumouch » ces derniers mois).Il a produit aussi un éclatement des visions de la foi et de la manière de la vivre à l’intérieur même du christianisme (voir l’étude du sociologue Philippe d’Iribarne « Chrétien et moderne » dont j’ai commencé et dû interrompre récemment la lecture).
Les documents que vous avez mis en lien (dont j’ai lu le second et la longue introduction du premier) font l’économie de ces considérations quand ils évoquent les moyens de propagation des différentes religions en compétition dans le monde :démographie, changement de religion,résilience à la modernité (et encore je ne suis pas sûr qu’ils aient vraiment approfondi ce point).
Restant factuelles et prolongeant des évolutions déjà constatées, ces études donnent d’ici trente ans,islam et christianisme à égalité avec une forte progression des « non-affiliés » (encore faudrait-il préciser cette catégorie :outre athées et agnostiques fruit de la modernité, il se peut bien que beaucoup d’asiatiques pratiquant simultanément divers cultes sans y être formellement affiliés puissent convenir à la définition…).Et dans cinquante ans,l’islam devancant le christianisme,l’effet démographique jouant à plein en sa faveur,tandis que le christianisme n’augmenterait que faiblement et les « non affiliés » diminueraient fortement pour les mêmes raisons.
Est-ce si sûr ? Rien n ‘est moins certain.En particulier l’islam résistera-t-il tant que cela à la modernité au point ,pour ses adeptes, de ne pas suivre les comportements de limitation des naissances de type moderne ? Or beaucoup de pays musulmans ont déjà entrepris cette transition démographique ,parfois depuis plus de dix ans et sans même baigner profondément dans ladite modernité : aujourd’hui 2,4 en Libye , au Maroc,passage de 5,5 enfants par femme en 1982 à 2,5 aujourd’hui , comme en Tunisie et en Algérie(8 en 1962),,pour ne rien dire de l’Iran.De plus certaines affirmations de l’étude sont surprenantes,telle l’annonce du passage de la Macédoine du Nord à une majorité musulmane(56% , dans les trente ans à venir(alors que 66% de la population est aujourd’hui chrétienne orthodoxe ;même si les Macédoniens sont irrités par le plus haut taux de fecondité de leurs compatriotes Albanais musulmans,il semble qu’il y ait de la marge …).
Enfin la question des passages d’une religion à une autre:
Pas sûr que le christianisme s’en sorte mal dans la durée,lui seul ayant largement tenu compte de la modernité dans la réflexion sur lui-même et son rapport au monde, ce qui le menace est plutôt d’un côté la fuite de ses adhérents vers l’agnosticisme et de l’autre une déchirure entre courants traditionnalistes anti-modernes et courants au contraire de plus en plus attirés du côté de la modernité : il est des écarts impossible à redresser tant ils sont devenus larges… D’ autant qu’il est menacé un peu partout ,en particulier en Europe,par l’entrisme géographique de l’islam (10% à l’horizon 2050 me parait même une prévision conservatrice) , entrisme qui a donné ces dernières décennies un prétexte majeur (la "diversité" )aux tenants du laicisme non seulement dans la politique mais dans la société pour dissoudre toujours un peu plus le christianisme de la culture et de la société occidentales …jusqu’à ce qu’ils commencent eux aussi,tout récemment,à prendre peur mais ceci est une autre histoire . Mais en effet ils commencent à se rendre compte qu’ils seraient les premiers à être marginalisés( démographiquement aussi) voire menacés dans une société occidentale islamisée où règneraient fatalement,de par la loi du nombre et du jeu démocratique,d’autres concepts que les leurs et plutôt radicalement anti-modernes.
Mais comment le monde musulman résistera à l’assaut de cette modernité ? Il me semble pour l’instant très mal préparé à ce choc (qu’il subit depuis des décennies ans en réagissant par des flambées de violence chroniques mais bouger d’un iota son socle conceptuel ,ce qui élargira fatalement le fossé et peut menacer cette religion dans sa survie plus tôt qu’on ne croirait ;on parle parfois avec doute de celle du christianisme mais celle-ci me parait encore bien plus compromise.Que seront les transferts d’allégeance religieuse au plus fort de la crise ?
Tout cela sans compter avec le joueur, acteur caché derrière nos théâtres :Dieu.