par Riou » dim. 26 janv. 2020, 20:28
Cet enseignement de tendre l'autre joue appartient à une série de dépassement de la Loi par l'Amour afin d'accomplir la justice légale par la liberté intérieure. Ce passage est un commandement portant sur le souci de soi, c'est-à-dire le soin apporté à son âme comme condition de la perfection chrétienne que tout catholique se doit de poursuivre. Cela conditionne les rapports de justice entre les hommes.
Ces paroles de Jésus prennent place dans une problématique bien précise : que faire lorsque je subis un mal? Trois voies générales sont possibles :
1) Se venger. C'est la disposition naturelle et spontanée de notre cœur. Quelqu'un qui me fait souffrir me donne immédiatement envie de réparer mon honneur offensé par une offense en retour. Si on me frappe je frapperai. Saint Augustin analyse ceci en disant que j'aurai même tendance à frapper plus fort. C'est la démesure de la vengeance, qui produit une escalade de la violence, car l'offenseur cherchera lui aussi à rétablir l'équilibre en répondant plus violemment encore. C'est toute la tragédie grecque et'Illiade qu'on retrouve là, où les luttes pour l'honneur n'en finissent pas, laissant place à un monde où règne les conflits de force incessants, parfois jusqu'à la mort terminale de tous les protagonistes qui emportent avec eux des collectivités entières (famille, cité, clan, etc.). Les héros sont intérieurement esclaves de passions comme la colère, le ressentiment, la jalousie, l'envie, la haine, à tel point que leur âme finit par se perdre dans des querelles infinies, malgré la consolation illusoire et passagère que la vengeance semble apporter.
2) Le talion. Tentative pour trouver un équilibre mesuré dans le châtiment, où l'honneur offensé va répondre de manière proportionné à l'offense. Ceci a pour fonction d'instaurer un équilibre de justice en mettant fin à la violence, la paix étant préférable à la discorde. On retrouve quelque chose comme cela dans nos systèmes de procédures juridique. Comme le souligne Saint Augustin, le talion ne nous libère pas du désir haineux de la vengeance, mais ne fait que contenir cette passion dans une mesure raisonnable : "la vengeance, réglée ici par la justice, ne dépasse pas les droits que l'injure donne à celui qui en est offensé ". Il s'agit donc d'une vengeance modérée, premier pas d'une justice encore imparfaite car encore esclave intérieurement de la haine. Combien de nos contemporains, dans leur frénésie procédurière, ne se laissent-ils pas intérieurement ronger par des procès coûteux en argent et en temps, sans jamais parvenir à rétablir une authentique paix de communion entre les parties civiles engagées? La paix du talion est une paix extérieure seulement.
3) La non résistance au mal par le mal, c'est-à-dire la non-violence (tendre l'autre joue). Saint Augustin précise bien qu'il s'agit là d'une disposition intérieure du cœur, et non d'une attitude à prendre au pied de la lettre. Il ne s'agit pas du tout d'un désir masochiste qui se "laisse faire" et se laisser martyriser sans résister. La non violence est une vertu, et non une passion (contrairement à la colère et la vengeance, qui sont des passions), vertu fondée sur l'amour généreux. Il s'agit de ne pas résister au mal par le mal, mais de résister au mal par l'amour. Cela ne signifie pas se laisser maltraiter et ne pas se respecter soi-même, bien au contraire. Pour vous-même, en faisant cela, en extirpant tout désir de vengeance, vous éliminez le péché de votre âme, car celui qui se venge se plaint d'être une victime, mais il ne se rend pas compte qu'en rendant le mal, il est contaminé par son offenseur et devient aussi injuste que lui. Or, l'injustice est la pire maladie de l'âme, bien pire qu'une blessure subie par l'injustice d'autrui (il est préférable de subir l'injustice plutôt que de la commettre). C'est ce qu'exprime Saint Jérôme : "Le Seigneur, en nous ôtant le droit de nous venger, tranche donc jusqu'à la racine du péché ; dans la loi, la faute est corrigée ; ici, les commencements mêmes du péché sont détruits."Et, de plus, vous faites preuve de générosité envers autrui en ne laissant aucune prise au mal en vous-même, et en ne faisant rien qui puisse stimuler l'injustice de celui qui vous offense. Cette non violence est une action noble, et non une passivité qui se laisse faire. Pour illustrer ceci, Saint Augustin prend l'exemple de Jésus lors de son procès : "Or lorsqu'il eut reçu un soufflet dans sa passion, il ne dit pas : « Voici l'autre joue, » mais : « Si j'ai mal parlé, faites voir le mal que j'ai dit : et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? » Cet exemple nous prouve que c'est intérieurement qu'il faut être disposé à présenter l'autre joue". On voit bien ici que Jésus réplique quelque chose, et que son attitude non violente est une action infiniment plus digne que s'il avait frappé en retour son agresseur. Au lieu de se venger, il questionne sur la justice et rend un grand service à son offenseur si celui-ci venait à écouter ses paroles. C'est ce modèle qu'il faut suivre, et nous voyons que l'expression "tendre l'autre joue" est une image.
Contrairement aux apparences, cet enseignement est aristocratique. L'aristocrate au sens existentiel du terme, c'est celui qui hiérarchise correctement l'inférieur et le supérieur, et dont l'âme laisse régner en elle ce qui a le plus de perfection. L'amour évangélique est une recherche d'excellence. Que les valeurs sociales n'y voient que de la faiblesse et du manque de respect envers soi-même, c'est normal, car elles font dépendre l'honneur de biens extérieurs et périssables, biens liés à l'amour propre mondain (la renomée, l'exhibition de sa force, etc.). Mais l'évangile a renversé ceci, et à montré que la vraie puissance paraissait faible aux yeux du monde. C'est ainsi que Jésus s'éléve sur la croix, alors qu'aux yeux du monde, la croix est une faiblesse et une défaite totale.
N'ayez pas peur de vous manquer de respect à vous-même en "tendant l'autre joue", car cette maxime vous invite justement à tout faire pour ne pas vous abaisser au mal, ce qui ne signifie pas vous laisser maltraiter délibérement. C'est toute la différence entre la justice des pharisiens et la justice parfaitement accomplie de Jésus-Christ. C'est un enseignement qui illustre cette affirmation du Cantique des cantiques : "l'amour est fort comme la mort". Mais l'amour est une force spirituelle, non une force mondaine.
En espérant vous avoir éclairé sans vous avoir induit en erreur.
Cet enseignement de tendre l'autre joue appartient à une série de dépassement de la Loi par l'Amour afin d'accomplir la justice légale par la liberté intérieure. Ce passage est un commandement portant sur le souci de soi, c'est-à-dire le soin apporté à son âme comme condition de la perfection chrétienne que tout catholique se doit de poursuivre. Cela conditionne les rapports de justice entre les hommes.
Ces paroles de Jésus prennent place dans une problématique bien précise : que faire lorsque je subis un mal? Trois voies générales sont possibles :
1) Se venger. C'est la disposition naturelle et spontanée de notre cœur. Quelqu'un qui me fait souffrir me donne immédiatement envie de réparer mon honneur offensé par une offense en retour. Si on me frappe je frapperai. Saint Augustin analyse ceci en disant que j'aurai même tendance à frapper plus fort. C'est la démesure de la vengeance, qui produit une escalade de la violence, car l'offenseur cherchera lui aussi à rétablir l'équilibre en répondant plus violemment encore. C'est toute la tragédie grecque et'Illiade qu'on retrouve là, où les luttes pour l'honneur n'en finissent pas, laissant place à un monde où règne les conflits de force incessants, parfois jusqu'à la mort terminale de tous les protagonistes qui emportent avec eux des collectivités entières (famille, cité, clan, etc.). Les héros sont intérieurement esclaves de passions comme la colère, le ressentiment, la jalousie, l'envie, la haine, à tel point que leur âme finit par se perdre dans des querelles infinies, malgré la consolation illusoire et passagère que la vengeance semble apporter.
2) Le talion. Tentative pour trouver un équilibre mesuré dans le châtiment, où l'honneur offensé va répondre de manière proportionné à l'offense. Ceci a pour fonction d'instaurer un équilibre de justice en mettant fin à la violence, la paix étant préférable à la discorde. On retrouve quelque chose comme cela dans nos systèmes de procédures juridique. Comme le souligne Saint Augustin, le talion ne nous libère pas du désir haineux de la vengeance, mais ne fait que contenir cette passion dans une mesure raisonnable : "la vengeance, réglée ici par la justice, ne dépasse pas les droits que l'injure donne à celui qui en est offensé ". Il s'agit donc d'une vengeance modérée, premier pas d'une justice encore imparfaite car encore esclave intérieurement de la haine. Combien de nos contemporains, dans leur frénésie procédurière, ne se laissent-ils pas intérieurement ronger par des procès coûteux en argent et en temps, sans jamais parvenir à rétablir une authentique paix de communion entre les parties civiles engagées? La paix du talion est une paix extérieure seulement.
3) La non résistance au mal par le mal, c'est-à-dire la non-violence (tendre l'autre joue). Saint Augustin précise bien qu'il s'agit là d'une disposition intérieure du cœur, et non d'une attitude à prendre au pied de la lettre. Il ne s'agit pas du tout d'un désir masochiste qui se "laisse faire" et se laisser martyriser sans résister. La non violence est une vertu, et non une passion (contrairement à la colère et la vengeance, qui sont des passions), vertu fondée sur l'amour généreux. Il s'agit de ne pas résister au mal par le mal, mais de résister au mal par l'amour. Cela ne signifie pas se laisser maltraiter et ne pas se respecter soi-même, bien au contraire. Pour vous-même, en faisant cela, en extirpant tout désir de vengeance, vous éliminez le péché de votre âme, car celui qui se venge se plaint d'être une victime, mais il ne se rend pas compte qu'en rendant le mal, il est contaminé par son offenseur et devient aussi injuste que lui. Or, l'injustice est la pire maladie de l'âme, bien pire qu'une blessure subie par l'injustice d'autrui (il est préférable de subir l'injustice plutôt que de la commettre). C'est ce qu'exprime Saint Jérôme : "Le Seigneur, en nous ôtant le droit de nous venger, tranche donc jusqu'à la racine du péché ; dans la loi, la faute est corrigée ; ici, les commencements mêmes du péché sont détruits."Et, de plus, vous faites preuve de générosité envers autrui en ne laissant aucune prise au mal en vous-même, et en ne faisant rien qui puisse stimuler l'injustice de celui qui vous offense. Cette non violence est une action noble, et non une passivité qui se laisse faire. Pour illustrer ceci, Saint Augustin prend l'exemple de Jésus lors de son procès : "Or lorsqu'il eut reçu un soufflet dans sa passion, il ne dit pas : « Voici l'autre joue, » mais : « Si j'ai mal parlé, faites voir le mal que j'ai dit : et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? » Cet exemple nous prouve que c'est intérieurement qu'il faut être disposé à présenter l'autre joue". On voit bien ici que Jésus réplique quelque chose, et que son attitude non violente est une action infiniment plus digne que s'il avait frappé en retour son agresseur. Au lieu de se venger, il questionne sur la justice et rend un grand service à son offenseur si celui-ci venait à écouter ses paroles. C'est ce modèle qu'il faut suivre, et nous voyons que l'expression "tendre l'autre joue" est une image.
Contrairement aux apparences, cet enseignement est aristocratique. L'aristocrate au sens existentiel du terme, c'est celui qui hiérarchise correctement l'inférieur et le supérieur, et dont l'âme laisse régner en elle ce qui a le plus de perfection. L'amour évangélique est une recherche d'excellence. Que les valeurs sociales n'y voient que de la faiblesse et du manque de respect envers soi-même, c'est normal, car elles font dépendre l'honneur de biens extérieurs et périssables, biens liés à l'amour propre mondain (la renomée, l'exhibition de sa force, etc.). Mais l'évangile a renversé ceci, et à montré que la vraie puissance paraissait faible aux yeux du monde. C'est ainsi que Jésus s'éléve sur la croix, alors qu'aux yeux du monde, la croix est une faiblesse et une défaite totale.
N'ayez pas peur de vous manquer de respect à vous-même en "tendant l'autre joue", car cette maxime vous invite justement à tout faire pour ne pas vous abaisser au mal, ce qui ne signifie pas vous laisser maltraiter délibérement. C'est toute la différence entre la justice des pharisiens et la justice parfaitement accomplie de Jésus-Christ. C'est un enseignement qui illustre cette affirmation du Cantique des cantiques : "l'amour est fort comme la mort". Mais l'amour est une force spirituelle, non une force mondaine.
En espérant vous avoir éclairé sans vous avoir induit en erreur.