par MB » jeu. 18 oct. 2007, 12:58
Avé
Je reprends, pour commencer, les quelques points qui se trouvent ici.
Dans la réflexion, il y a des grands mouvements, mais il y a aussi une technique, propre à chaque discipline, propre à chaque branche de la pensée. L'historien ne travaillera pas de la même manière que le philosophe, que le sociologue, etc. Tous ont leurs outils de travail bien à eux, ils ont aussi leur vocabulaire, leur jargon ; de la même manière que tel artisan a ses outils à lui et son jargon professionnel.
L'intellectuel, de temps en temps, peut s'envoyer en l'air dans de grandes envolées, mais parfois, il lui faut retomber sur ses pattes, mettre les mains dans le cambouis, chercher la ptite bébête, et faire une sorte de travail de terrain, extrêmement ingrat, qui se cantonne, justement, à ces questions de style ou de technique. C'est souvent ennuyeux, pas marrant, mais c'est indispensable (par exemple, il m'arrive souvent d'étudier les occurrences d'un mot dans la littérature latine, ce qui est casse-pieds, mais qui permet de tirer des conclusions souvent pénétrantes, enfin j'espère). Et, une fois que ce travail a été fait, on peut se permettre de redécoller dans de grandes envolées. Tout le travail de l'intellectuel, finalement, est fait de ces allers-retours entre réflexion générale et tâche de bénédictin.
Après cela, un décalage peut naître du fait du croisement des regards : le philosophe ne s'intéresse pas aux mêmes choses que l'historien. Chacun aura la tentation de caricaturer l'autre : à l'historien, le philosophe donnera l'impression de ne pas être rigoureux et de se laisser avoir par ses textes ; au philosophe, l'historien donnera l'impression d'être sceptique jusqu'à la mesquinerie. Les disputes qu'il peut y avoir à ce sujet, pour reprendre l'exemple de la Cité de Dieu, proviennent de là : l'un s'intéressait uniquement au fond même de la pensée, indépendamment de tout contexte (Saint Augustin, le plus grand des philosophes, l'Esprit sur papier, etc.) ; l'autre, au risque d'oublier le fond de la pensée, cherchait avant tout à la contextualiser (Saint Augustin, homme de son temps, etc.).
Ces deux approches ne s'excluent pas, elles sont au contraire complémentaires. Par exemple, pour mieux saisir encore à quel point la pensée de Saint Augustin peut être révolutionnaire, il faut remettre l'oeuvre dans le contexte, connaître le public à qui elle s'adresse (et donc les caractéristiques, la culture et les attentes de ce public), connaître le paysage intellectuel de son temps, et jusqu'aux choses les plus petites : savoir, outre le sens précis, l'univers mental, la connotation, de tel ou tel mot employé. Il faut voir quels sont les modèles rhétoriques du saint (nombreux en l'occurrence, et parfaitement visibles), il faut voir dans quelle situation il était au moment de rédiger son oeuvre, et même jusqu'à des choses encore plus mesquines : écrivait-il ou dictait-il ? Faisait-il des brouillons ou jetait-il tout d'une traite, en suivant ses arts de la parole et de la mémoire ? Cela a une importance, car on n'imagine pas le nombre de baudruches qu'il est possible de dégonfler de cette manière.
Une fois que ces efforts ont été faits, il est possible de jeter à leur auteur un regard suspicieux : "tu veux relativiser la Cité de Dieu !" Mais non ; ce n'est pas la Cité de Dieu que l'on veut corriger ; c'est le regard que l'on porte sur cette oeuvre que l'on cherche à réajuster. Ce qui n'est pas la même chose.
Il faut être capable de faire confiance à un intellectuel qui n'est pas de la même branche que vous. Ne pas s'imaginer a priori qu'il veut tout détruire ; non, il veut savoir, et pour cela il utilise ses outils à lui.
Très souvent, ce qui fait critiquer un intello qui a l'air un peu vaseux, c'est l'ignorance de ses outils. Par exemple, celui qui n'a jamais entendu parler du structuralisme trouvera les réflexions d'un Lévi-Strauss complètement oiseuses, il trouvera que ça n'avance à rien, que ça coupe les cheveux en quatre, etc. ; mais celui qui en a entendu parler, et qui commence à maîtriser cette méthode, se rendra compte de la puissance de raisonnement et de compréhension du monde qui en résulte. De la même manière, celui qui n'a jamais entendu parler de la méthode scolastique, du quodlibet, etc. trouvera les auteurs médiévaux complètement ridicules ; mais une fois qu'il aura compris comment ça marche, il en profitera à fond.
Il faut donc maîtriser les impulsions premières qui nous sont données par l'ignorance des autres méthodes que la nôtre. Le savoir dans les sciences humaines a vocation à être un ; mais les méthodes pour s'en approcher doivent être diverses. Le réel n'appelle pas un regard unique. Au lieu, donc, de critiquer, par exemple, un ethnologue pour ses méthodes bizarres, il faut le lire, le comprendre en interne, et surtout - partir du principe qu'il n'est pas méchant, qu'il cherche à connaître, et lui faire confiance. Voilà le maître-mot.
A bientôt !
MB
Avé
Je reprends, pour commencer, les quelques points qui se trouvent ici.
Dans la réflexion, il y a des grands mouvements, mais il y a aussi une technique, propre à chaque discipline, propre à chaque branche de la pensée. L'historien ne travaillera pas de la même manière que le philosophe, que le sociologue, etc. Tous ont leurs outils de travail bien à eux, ils ont aussi leur vocabulaire, leur jargon ; de la même manière que tel artisan a ses outils à lui et son jargon professionnel.
L'intellectuel, de temps en temps, peut s'envoyer en l'air dans de grandes envolées, mais parfois, il lui faut retomber sur ses pattes, mettre les mains dans le cambouis, chercher la ptite bébête, et faire une sorte de travail de terrain, extrêmement ingrat, qui se cantonne, justement, à ces questions de style ou de technique. C'est souvent ennuyeux, pas marrant, mais c'est indispensable (par exemple, il m'arrive souvent d'étudier les occurrences d'un mot dans la littérature latine, ce qui est casse-pieds, mais qui permet de tirer des conclusions souvent pénétrantes, enfin j'espère). Et, une fois que ce travail a été fait, on peut se permettre de redécoller dans de grandes envolées. Tout le travail de l'intellectuel, finalement, est fait de ces allers-retours entre réflexion générale et tâche de bénédictin.
Après cela, un décalage peut naître du fait du croisement des regards : le philosophe ne s'intéresse pas aux mêmes choses que l'historien. Chacun aura la tentation de caricaturer l'autre : à l'historien, le philosophe donnera l'impression de ne pas être rigoureux et de se laisser avoir par ses textes ; au philosophe, l'historien donnera l'impression d'être sceptique jusqu'à la mesquinerie. Les disputes qu'il peut y avoir à ce sujet, pour reprendre l'exemple de la [i]Cité de Dieu[/i], proviennent de là : l'un s'intéressait uniquement au fond même de la pensée, indépendamment de tout contexte (Saint Augustin, le plus grand des philosophes, l'Esprit sur papier, etc.) ; l'autre, au risque d'oublier le fond de la pensée, cherchait avant tout à la contextualiser (Saint Augustin, homme de son temps, etc.).
Ces deux approches ne s'excluent pas, elles sont au contraire complémentaires. Par exemple, pour mieux saisir encore à quel point la pensée de Saint Augustin peut être révolutionnaire, il faut remettre l'oeuvre dans le contexte, connaître le public à qui elle s'adresse (et donc les caractéristiques, la culture et les attentes de ce public), connaître le paysage intellectuel de son temps, et jusqu'aux choses les plus petites : savoir, outre le sens précis, l'univers mental, la connotation, de tel ou tel mot employé. Il faut voir quels sont les modèles rhétoriques du saint (nombreux en l'occurrence, et parfaitement visibles), il faut voir dans quelle situation il était au moment de rédiger son oeuvre, et même jusqu'à des choses encore plus mesquines : écrivait-il ou dictait-il ? Faisait-il des brouillons ou jetait-il tout d'une traite, en suivant ses arts de la parole et de la mémoire ? Cela a une importance, car on n'imagine pas le nombre de baudruches qu'il est possible de dégonfler de cette manière.
Une fois que ces efforts ont été faits, il est possible de jeter à leur auteur un regard suspicieux : "tu veux relativiser la [i]Cité de Dieu [/i]!" Mais non ; ce n'est pas la [i]Cité de Dieu[/i] que l'on veut corriger ; c'est le [i]regard [/i]que l'on porte sur cette oeuvre que l'on cherche à réajuster. Ce qui n'est pas la même chose.
Il faut être capable de faire confiance à un intellectuel qui n'est pas de la même branche que vous. Ne pas s'imaginer [i]a priori[/i] qu'il veut tout détruire ; non, il veut savoir, et pour cela il utilise ses outils à lui.
Très souvent, ce qui fait critiquer un intello qui a l'air un peu vaseux, c'est l'ignorance de ses outils. Par exemple, celui qui n'a jamais entendu parler du structuralisme trouvera les réflexions d'un Lévi-Strauss complètement oiseuses, il trouvera que ça n'avance à rien, que ça coupe les cheveux en quatre, etc. ; mais celui qui en a entendu parler, et qui commence à maîtriser cette méthode, se rendra compte de la puissance de raisonnement et de compréhension du monde qui en résulte. De la même manière, celui qui n'a jamais entendu parler de la méthode scolastique, du [i]quodlibet[/i], etc. trouvera les auteurs médiévaux complètement ridicules ; mais une fois qu'il aura compris comment ça marche, il en profitera à fond.
Il faut donc maîtriser les impulsions premières qui nous sont données par l'ignorance des autres méthodes que la nôtre. Le savoir dans les sciences humaines a vocation à être un ; mais les méthodes pour s'en approcher doivent être diverses. [b]Le réel n'appelle pas un regard unique[/b]. Au lieu, donc, de critiquer, par exemple, un ethnologue pour ses méthodes bizarres, il faut le lire, le comprendre en interne, et surtout - partir du principe qu'il n'est pas méchant, qu'il cherche à connaître, et lui faire [i]confiance[/i]. Voilà le maître-mot.
A bientôt !
MB