par Cinci » mar. 09 août 2016, 16:00
Un texte très intéressant de Noam Chomsky abordant la question via l'angle des dépenses militaires.
Ici :
- "... donc à ce moment là il y avait un accord général dans le monde des affaires et parmi les planificateurs d'élite aux États-Unis : un afflux massif de fonds publics vers l'économie était nécessaire. La seule question était de savoir comment le faire. Et alors arriva quel.que chose d'intéressant, une sorte de ... de ... ce n'était pas vraiment un débat, mais la question fut au moins soulevée : le gouvernement devait-il suivre une politique de dépenses militaires ou de dépenses sociales? Il est rapidement devenu clair que la voie que les dépenses gouvernementales allaient suivre serait la voie militaire. Et ce n'était pas pour des raisons d'efficacité économique, sûrement pas, c'était juste pour de simples raisons de pouvoir comme celles que j'ai citées : les dépenses militaires ne redistribuent pas la richesse, elles ne contribuent pas à la démocratisation, elles ne créent pas de mouvements populaires et n'encouragent pas les gens à participer à la prise de décision. C'est juste un simple cadeau aux dirigeants d'entreprises, un point c'est tout.
Et le public n'est pas censé en être informé. C'est ainsi qu'en 1948 le premier secrétaire de l'Air Force, Stuart Stymington, a pu très sèchement remettre les choses à leur place : "Le mot a employer n'est pas subvention mais sécurité". En d'autre termes, si on veut être sûr que le gouvernement puisse financer l'industrie électronique, les ordinateurs, la métallurgie, les machines-outils, les produits chimiques, etc;, et qu'on ne veut pas que le grand public essaie d'avoir son mot à dire dans aucun de ces domaines, il faut constamment maintenir un semblant de menace sur la sécurité - et ça peut provenir de la Russie, de la Libye, de Grenade, de Cuba, de n'importe où.
Eh bien, c'est à peu près ça, le système du Pentagone : un système qui assure une certaine forme de domination et de contrôle. Et ce sont les buts pour lesquels il a été conçu qui ont mené ce système : non pas donner aux gens une vie meilleure, mais "rendre l'économie florissante"., dans le sens habituel de l'expression, c'est à dire assurer les bénéfices des entreprises. Et cela, il le fait très efficacement, La course aux armements est un enjeu important pour les États-Unis : elle est nécessaire pour le contrôle intérieur, pour le contrôle de l'empire, pour maintenir le fonctionnement de l'économie.
[...]
Le monde des affaires n'a pas besoin qu'on leur dise "avec tous ces jets, nous pourrions avoir toutes ces écoles, n'est-ce pas affreux de construire ces jets?" Il n'est pas nécessaire de convaincre les patrons de General Motors : ils savaient, quarante ans avant que quiconque commence à parler de conversion de l'économie, pourquoi ils voulaient des jets. Cela ne sert à rien d'expliquer au pouvoir que la conversion serait meilleure pour le monde. Bien sûr. Mais qu'est-ce que ça peut leur faire? Ils savent cela depuis longtemps, c'est pourquoi ils ont choisi l'autre option. N'oubliez pas que ce système a été conçu avec conscience et intelligence pour servir certains buts particuliers. Cela signifie que tout type de conversion ne pourra être qu'une partie d'une restructuration totale de la société, conçue pour saper le pouvoir centrale.
Nous avons besoin d'une vraie démocratisation de la société.
Je veux dire que si nous continuons à avoir un système économique et politique dominé par les monopoles, pourquoi devraient-ils se comporter autrement? Ce n'est pas que les gens qui travaillent dans les monopoles soient de mauvaises gens, c'est que la nécessité institutionnelle du système est de maintenir la domination des monopoles et du profit. Ainsi, si le président de General Motors décidait soudainement de produire des voitures de meilleur qualité au prix le plus bas, il ne serait plus président - il y aurait une dégringolade à la bourse et on le jetterait dehors en cinq minutes. Et ceci est valable pour l'ensemble du système.
Il n'y a aucune raison pour que ceux qui possèdent l'économie veuillent qu'elle fonctionne d'une façon qui sape ou affaiblisse leur contrôle, pas plus qu'il n'y a de raison pour qu'ils veuillent d'un système politique auquel la population participe réellement : pourquoi voudraient-ils cela? Ils seraient fous. Tout comme ils seraient fous d'ouvrir les médias à l'opinion dissidente, à quoi donc cela servirait-il? Ou, par exemple, laisser les universités enseigner honnêtement l'Histoire. Ce serait absurde.
Le complexe militaro-industriel
Rappelez-vous, tout État, tout État a un ennemi principal : sa propre population. Si le climat politique commence à se déteriorer dans votre pays et que la population commence à devenir active, toutes sortes de choses horribles peuvent arriver; il faut donc que vous fassiez en sorte que la population reste calme, obéissante et passive. Et un conflit international est un des meilleurs moyens pour y arriver : s'il y a un dangereux ennemi dans les environs, les gens vont abandonner leurs droits, parce qu'ils doivent survivre, Donc, la course aux armements est fonctionnelle de ce point de vue, elle crée une tension globale et une atmosphère de crainte.
Si vous suivez des cours d'économie, on vous apprendra, et c'est exact, que si le gouvernement dépense X dollars pour stimuler l'économie, il n'est pas vraiment important de savoir à quoi ils sont employés : on peut construire des avions, on peut les enfouir dans le sable et payer des gens pour qu'ils les retrouvent, on peut construire des routes et des maisons, on peut faire toutes sortes de choses - en terme de stimulation de l'économie, les retombées ne sont pas tellement différentes. En fait, il est parfaitement vraisemblable que, pour toutes sortes de raisons, les dépenses militaires sont en réalité un stimulus moins efficace que les dépenses sociales.
Mais le problème est que les dépenses à des fins civiles ont des effets secondaires négatifs. D'une part, cela interfère avec les prérogatives des managers. [...] D'autre part, ce qui est probablement encore plus sérieux du point du vue du secteur privé, c'est que des dépenses sociales augmentent le danger de démocratie : cela menacerait d'accroître l'implication populaire dans la prise de décision.
Si, par exemple, le gouvernement se lance par ici dans la construction d'hôpitaux, d'écoles, de routes et de choses comme ça, les gens vont s'y intéresser et ils vont vouloir avoir leur mot à dire, parce que cela les concerne et que c'est lié à leur vie. Mais si le gouvernement dit : "Nous allons fabriquer un bombardier furtif", personne n'a aucune opinion. Les gens se préoccupent de savoir où il y aura une école ou un hôpital, mais pas du genre d'avion à réaction que vous construirez, parce qu'ils n'ont pas la moindre opinion à ce sujet. Et comme l'un des buts principaux de la politique est de maintenir la passivité de la population, les gens au pouvoir vont vouloir éliminer tout ce qui tend à encourager la population à s'occuper de planification : en effet, l'engagement populaire menace le monopole de décision du monde des affaire, et il stimule aussi les organisations populaires, mobilise les gens, conduirait probablement à une redistribution des bénéfices, et ainsi de suite."
Source : N, Chomsky, Comprendre le pouvoir, pp. 122-131
Un texte très intéressant de Noam Chomsky abordant la question via l'angle des dépenses militaires.
Ici :
[color=#0000BF][list]"... donc à ce moment là il y avait un accord général dans le monde des affaires et parmi les planificateurs d'élite aux États-Unis : un afflux massif de fonds publics vers l'économie était nécessaire. La seule question était de savoir comment le faire. Et alors arriva quel.que chose d'intéressant, une sorte de ... de ... ce n'était pas vraiment un débat, mais la question fut au moins soulevée : le gouvernement devait-il suivre une politique de dépenses militaires ou de dépenses sociales? Il est rapidement devenu clair que la voie que les dépenses gouvernementales allaient suivre serait [u]la voie militaire.[/u] Et ce n'était pas pour des raisons d'efficacité économique, sûrement pas, c'était juste pour de simples raisons de pouvoir comme celles que j'ai citées : les dépenses militaires ne redistribuent pas la richesse, elles ne contribuent pas à la démocratisation, elles ne créent pas de mouvements populaires et n'encouragent pas les gens à participer à la prise de décision. C'est juste un simple cadeau aux dirigeants d'entreprises, un point c'est tout.
Et le public n'est pas censé en être informé. C'est ainsi qu'en 1948 le premier secrétaire de l'Air Force, Stuart Stymington, a pu très sèchement remettre les choses à leur place : "Le mot a employer n'est pas [i]subvention[/i] mais [b]sécurité[/b]". En d'autre termes, si on veut être sûr que le gouvernement puisse financer l'industrie électronique, les ordinateurs, la métallurgie, les machines-outils, les produits chimiques, etc;, et qu'on ne veut pas que le grand public essaie d'avoir son mot à dire dans aucun de ces domaines, il faut constamment maintenir un semblant de menace sur la sécurité - et ça peut provenir de la Russie, de la Libye, de Grenade, de Cuba, de n'importe où.
Eh bien, c'est à peu près ça, le système du Pentagone : un système qui assure une certaine forme de domination et de contrôle. Et ce sont les buts pour lesquels il a été conçu qui ont mené ce système : non pas donner aux gens une vie meilleure, mais "rendre l'économie florissante"., dans le sens habituel de l'expression, c'est à dire assurer les bénéfices des entreprises. Et cela, il le fait très efficacement, La course aux armements est un enjeu important pour les États-Unis : elle est nécessaire pour le contrôle intérieur, pour le contrôle de l'empire, pour maintenir le fonctionnement de l'économie.
[...]
Le monde des affaires n'a pas besoin qu'on leur dise "avec tous ces jets, nous pourrions avoir toutes ces écoles, n'est-ce pas affreux de construire ces jets?" Il n'est pas nécessaire de convaincre les patrons de General Motors : ils savaient, quarante ans avant que quiconque commence à parler de conversion de l'économie, pourquoi ils voulaient des jets. Cela ne sert à rien d'expliquer au pouvoir que la conversion serait meilleure pour le monde. Bien sûr. Mais qu'est-ce que ça peut leur faire? Ils savent cela depuis longtemps, c'est pourquoi ils ont choisi l'autre option. N'oubliez pas que ce système a été conçu avec conscience et intelligence pour servir certains buts particuliers. Cela signifie que tout type de conversion ne pourra être qu'une partie d'une restructuration totale de la société, conçue pour saper le pouvoir centrale.
Nous avons besoin d'une vraie démocratisation de la société.
Je veux dire que si nous continuons à avoir un système économique et politique dominé par les monopoles, pourquoi devraient-ils se comporter autrement? Ce n'est pas que les gens qui travaillent dans les monopoles soient de mauvaises gens, c'est que la nécessité institutionnelle du système est de maintenir la domination des monopoles et du profit. Ainsi, si le président de General Motors décidait soudainement de produire des voitures de meilleur qualité au prix le plus bas, il ne serait plus président - il y aurait une dégringolade à la bourse et on le jetterait dehors en cinq minutes. Et ceci est valable pour l'ensemble du système.
Il n'y a aucune raison pour que ceux qui possèdent l'économie veuillent qu'elle fonctionne d'une façon qui sape ou affaiblisse leur contrôle, pas plus qu'il n'y a de raison pour qu'ils veuillent d'un système politique auquel la population participe réellement : pourquoi voudraient-ils cela? Ils seraient fous. Tout comme ils seraient fous d'ouvrir les médias à l'opinion dissidente, à quoi donc cela servirait-il? Ou, par exemple, laisser les universités enseigner honnêtement l'Histoire. Ce serait absurde.
[b]Le complexe militaro-industriel
[/b]
Rappelez-vous, tout État, tout État a un ennemi principal : sa propre population. Si le climat politique commence à se déteriorer dans votre pays et que la population commence à devenir active, toutes sortes de choses horribles peuvent arriver; il faut donc que vous fassiez en sorte que la population reste calme, obéissante et passive. Et un conflit international est un des meilleurs moyens pour y arriver : s'il y a un dangereux ennemi dans les environs, les gens vont abandonner leurs droits, parce qu'ils doivent survivre, Donc, la course aux armements est fonctionnelle de ce point de vue, elle crée une tension globale et une atmosphère de crainte.
Si vous suivez des cours d'économie, on vous apprendra, et c'est exact, que si le gouvernement dépense X dollars pour stimuler l'économie, il n'est pas vraiment important de savoir à quoi ils sont employés : on peut construire des avions, on peut les enfouir dans le sable et payer des gens pour qu'ils les retrouvent, on peut construire des routes et des maisons, on peut faire toutes sortes de choses - en terme de stimulation de l'économie, les retombées ne sont pas tellement différentes. En fait, il est parfaitement vraisemblable que, pour toutes sortes de raisons, les dépenses militaires sont en réalité un stimulus moins efficace que les dépenses sociales.
Mais le problème est que les dépenses à des fins civiles ont des effets secondaires négatifs. D'une part, cela interfère avec les prérogatives des managers. [...] D'autre part, ce qui est probablement encore plus sérieux du point du vue du secteur privé, c'est que des dépenses sociales augmentent le [u]danger de démocratie[/u] : cela menacerait d'accroître l'implication populaire dans la prise de décision.
Si, par exemple, le gouvernement se lance par ici dans la construction d'hôpitaux, d'écoles, de routes et de choses comme ça, les gens vont s'y intéresser et ils vont vouloir avoir leur mot à dire, parce que cela les concerne et que c'est lié à leur vie. Mais si le gouvernement dit : "Nous allons fabriquer un bombardier furtif", personne n'a aucune opinion. Les gens se préoccupent de savoir où il y aura une école ou un hôpital, mais pas du genre d'avion à réaction que vous construirez, parce qu'ils n'ont pas la moindre opinion à ce sujet. Et comme l'un des buts principaux de la politique est de maintenir la passivité de la population, les gens au pouvoir vont vouloir éliminer tout ce qui tend à encourager la population à s'occuper de planification : en effet, l'engagement populaire menace le monopole de décision du monde des affaire, et il stimule aussi les organisations populaires, mobilise les gens, conduirait probablement à une redistribution des bénéfices, et ainsi de suite."
Source : N, Chomsky, [i]Comprendre le pouvoir[/i], pp. 122-131[/list][/color]