Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

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Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par marcb » mar. 18 mars 2008, 18:43

Indeed, désolé, ça s'entasse pas mal... :oops:

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Christophe » mar. 18 mars 2008, 13:08

[ Pour la lisibilité des échanges, merci de limiter l'usage des citations au strict nécessaire... ;) | PaX Christophe ]

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par marcb » mar. 18 mars 2008, 12:21

Petit point de détail, pour Gödel : il me semble bien que c'est qqch comme : des propositions indécidables à partir d'un ensemble d'axiomes donnés. La proposition devient décidable quand on enrichit les axiomes - ce qui revient au même, il me semble, que ce que je disais.
Pour ce qui est de la physique mathématique, je n'ai jamais entendu parler de limitations de ce type, mais je ne suis pas un théoricien, loin s'en faut... A l'inverse, y sera-t-onconfronté au plein sens du terme ? La physique ne tranche pas par la démonstration, mais par l'expérimentation. Je ne sais pas dans quelle mesure le théorème de Gödel concerne la science ? Car - a priori - on peut bien imaginer que l'expérience permettra de trancher entre deux systèmes théoriques possibles, c'est comme ça qu'on fait depuis toujours. Mais peut-être - sûrement - que je n'ai qu'une compréhension trop limitée du théorème de Gödel (enfin, des deux !).

Marc

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par marcb » mar. 18 mars 2008, 11:32

Métazét a écrit :
marcb a écrit : Je ne suis pas infiniment compétent en la matière, mais ne peut-on interpréter le théorème de Gödel comme la trace d'un arbitraire ? Car, par ailleurs, la physique mathématique, Gödel ou pas, ne marche pas trop mal, il me semble ?
Je ne suis pas sûr de comprendre. Voulez-vous dire que ce théorème pourrait être faux ? Eh bien non, de même que le théorème de Pythagore (quoique un brin plus compliqué), il ne peut pas être faux, puisqu'il a été démontré (je vous passe la démonstration que je ne maîtrise pas...). La physique mathématique, cela marche pas trop mal certes, mais en vertu du théorème de Gödel on peut être certain que certaines propositions formulables au moyen de cette physique mathématique sont indécidables dans le cadre de cette physique mathématique.
Oula ! Non non, pas faux !! Ce que je veux dire c'est que, sauf erreur de ma part - mais il faudrait un mathématicien pour confirmer/infirmer, les énoncés indécidables permettent de bâtir deux mathématiques, selon qu'ils sont tenus pour vrais ou faux : ils permettent d'aller dans deux directions. Mais je marche sur des oeufs, pour le coup...
On ne peut pas le savoir... par nous-même.Ca d'accord. Mais par définition également, rien ne saurait interdire absolument, a priori, l'irruption de ce que nous ne connaissons pas dans notre existence. Comment le démontrer ?
Eh bien justement, c'est ce dont je parle plus loin. Vous croyiez que j'étais ironique ? Non non, point du tout. Personnellement, je ne crois guère en des irruptions de la transcendance dans l'immanence, mais objectivement et rationnellement, je ne peux exclure cette possibilité. C'est pourquoi je n'ai pas de problème particulier avec les mystiques et les fidéistes :) Mais comme vous dites : comment le démontrer ? Eh bien je ne sais pas, je pense que ce n'est pas rationnellement et objectivement prouvable. C'est une affaire de foi.
Ca me va. Moi j'y crois, à ces irruptions ;). Mais pour une part, onpeut en rechercher la trace - forcément sous le regard de la foi, ferme ou vacillante ou interrogative...
A savoir ?
Imposer des "vérités de foi" à ceux qui n'ont pas la foi. Bon, ce n'est pas vraiment la définition officielle du dogmatisme, mais c'est ainsi que je l'entendais et que beaucoup l'entendent. Un terme plus approprié serait peut-être "totalitarisme religieux" ?
Oui, totalitarisme me va mieux. Ledogme est une ouverture à la transcendance, et son intérêt principal est mystique, à mon sens. Le mystère trinitaire, par exemple, n'a de sens que dans l'amour. Si c'est affaire de mauvaise mathématique, c'est sans intérêt. Pour ce qui est de ne pas imposer les vérités de foi, je vous rejoins à 100%. L'amour ne s'impose pas, s'il est bien vrai que Dieu est amour ;).


Je dirais plutôt : qui ne peut être objet de démonstration au même sens que les démonstrations mathématiques - on n'est pas dans le même champ épistémologique. Mais à moins de considérer tous les mystiques comme des dingues, pour prendre un exemple simple, ils vivent des choses qui sont plus de l'ordre de l'expérience - même personnelle et incommunicable - que de la "croyance".
Certes oui, si effectivement ils ne sont pas dingues, et pas davantage menteurs, sujets à des apparences trompeuses, ou des hallucinations, et qu'ils étaient dans de bonnes conditions d'observation, etc.
Certes.
Mais puisque l'on ne peut garantir ces points, et que l'expérience n'est pas (ou guère) réitérable en suivant un certain "protocole expérimental", toute démonstration de la réalité authentique des objets de leurs expériences partira donc nécessairement d'un présupposé de confiance. Notez bien que je ne suis pas en train de vous dire qu'il ne faut pas avoir ce présupposé. Je ne fais qu'expliciter les conditions de possibilités d'une démonstration au sens où vous l'entendez. Conditions de possibilités qui ne sont donc pas réalisées chez tout le monde, loin s'en faut.
Dit comme ça, ça me va. A un moment ou à un autre, nous sommes renvoyés à notre solitude existentielle... ou pas, si l'on en croit Augustin.
Mais parfois, si, à eux. Ma chère maman a connu Marthe Robin, qui semble être une mystique sur qui "le mystère est tombé". Et pas qu'un peu.
Remarquez bien que j'ai dit "en général", et non pas "jamais". Si c'était jamais, alors la foi serait tout simplement impossible, car il n'y aurait tout bonnement personne pour en être l'objet... ("jamais" ça voudrait même pas Jésus-Christ).
Ah ! On ne m'avait jamais présenté les choses sous cet angle, je veux dire, de la part de quelqu'un de "non croyant". Intéressant.
Je ne sais pas à quel point c'est si fréquent ? Il faudrait mieux illustrer/définir votre position pour moi.
Eh bien par exemple popeye qui veut "imposer le for exterieur".
Pour ce qui est de ne pas imposer la foi, j'y ai répondu, il me semble, ci-dessus.Tout ce qui se peut/doit/devrait imposer est d'ordre rationnelle - loi naturelle - à mon sens.
Cet exemple est assez (baba)cool, je dirais. Il me semble que des problèmes plus cruciaux se posent en bio-éthique où les positions des chrétiens - disons des "pro-life" : les chrétiens ne sont pas si homogènes - se traduisent sans problème en termes purement philosophiques. La question étant plutôt d'ordre : quelle est la valeur première, de laquelle toute décision morale découle ?
J'ai fait exprès de ne pas prendre ces exemples bio-éthiques, parce que justement :
1/ Ils peuvent se formuler en termes philosophiques
2/ C'est précisément pourquoi les chrétiens entendent changer la société sur ces points, car ce ne sont pas des "vérités de foi" mais des "vérités de raison".
3/ Ils sont accompagnés dans leur lutte par des gens de diverses obédiances religieuses, et même des athées, des féministes, des païens, des anarchistes et des homosexuelsqui en viennent tous aux mêmes conclusions, de diverses manières, généralement en privilégiant une démarche rationnelle.
D'accord, je comprends mieux votre point de vue, ou plutôt le sens de votre question. Je dirais que dans une certaine zone floue, l'interdit peut causer bien des maux, aussi bien psychologiques que spirituels (de même que le manque d'interdits, du reste). Au niveau social, le problème est de s'entendre sur la nature des comportements déviants intolérables. Le cas du viol est trivial, de l'exhibitionnisme également... mais quid du naturisme ? En quoi est-il/n'est-il pas exhibitionnisme, pour prendre cet exemple ? De toute façon, la réponse courte d'un chrétien est "vous n'êtes pas de ce monde", et il n'est pas surprenant que tout le monde n'ait pas la même "sensibilité" morale, la même pudeur. L'éducation y a une forte part...
La question de la damnation est un peu plus complexe que cela, il me semble. Ce n'est pas qu'un ensemble de cases à cocher, c'est avant tout une affaire d'amour et de don de soi.
Donc rien à voir avec le naturisme alors ?
J'espère pas...
On ne saurait être sauvé contre son gré. De même qu'on ne peut aimer "contre son gré" : c'est une contradiction dans les termes. Quant à "empêcher toute manifestation du péché", c'est une proposition trop abstraite pour votre serviteur !
Eh bien si une personne ne péche pas, non pas par manque d'envie et de détermination à pécher, mais parce que elle est dans une prison, pieds et poings liés et que si ça suffit pas, elle peut encore se prendre un coup de boule ;)
Aïe ! Mais si cette personne est pleine de haine et de désir de meurtre de ses matons... Car le Salut, au final, est accueilhumble et amoureux du Créateur et du Rédempteur. Pas simplement, encore uen fois, un cochage de liste. C'est directement dans l'évangile : "aux champs, l'un sera pris, l'autre laissé", à mon sens.

Très cordialement,

Marc

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Métazét » dim. 16 mars 2008, 21:11

marcb a écrit :
Vous faites bien de citer Gödel. Je l'avais oublié, mais il est vrai que son théorème d'incomplétude est en quelque sorte une preuve rationnelle de l'incapacité de la raison à saisir tout le réel, et donc démontre que la raison n'est pas à 100% adéquate au réel, mais seulement, au mieux, adéquate dans les grandes lignes ou pour beaucoup d'aspects.
Je ne suis pas infiniment compétent en la matière, mais ne peut-on interpréter le théorème de Gödel comme la trace d'un arbitraire ? Car, par ailleurs, la physique mathématique, Gödel ou pas, ne marche pas trop mal, il me semble ?
Je ne suis pas sûr de comprendre. Voulez-vous dire que ce théorème pourrait être faux ? Eh bien non, de même que le théorème de Pythagore (quoique un brin plus compliqué), il ne peut pas être faux, puisqu'il a été démontré (je vous passe la démonstration que je ne maîtrise pas...). La physique mathématique, cela marche pas trop mal certes, mais en vertu du théorème de Gödel on peut être certain que certaines propositions formulables au moyen de cette physique mathématique sont indécidables dans le cadre de cette physique mathématique.
Seulement mon attitude, face à ce "mystère", se démarque de la votre, ou en tout cas de celle de popeye (qui le situe, ce "mystère", encore en amont, qui plus est), en ce que j'évite de le "peupler", ce "mystère". Bien sûr, il existe sans doute un certain "quelque chose" que l'on ne peut connaître, au-delà de ce quelque chose que nous connaissons, mais quel est-il ? On ne peut pas le savoir, par définition.
On ne peut pas le savoir... par nous-même.Ca d'accord. Mais par définition également, rien ne saurait interdire absolument, a priori, l'irruption de ce que nous ne connaissons pas dans notre existence. Comment le démontrer ?
Eh bien justement, c'est ce dont je parle plus loin. Vous croyiez que j'étais ironique ? Non non, point du tout. Personnellement, je ne crois guère en des irruptions de la transcendance dans l'immanence, mais objectivement et rationnellement, je ne peux exclure cette possibilité. C'est pourquoi je n'ai pas de problème particulier avec les mystiques et les fidéistes :) Mais comme vous dites : comment le démontrer ? Eh bien je ne sais pas, je pense que ce n'est pas rationnellement et objectivement prouvable. C'est une affaire de foi.
Ceci dit, libre à chacun de spéculer, d'extrapoler, d'imaginer... mais il faut faire attention en s'aventurant dans les chemins non balisés, on n'est pas à l'abri d'une chute mortelle ! Il n'y a pas plus de raison de suspecter que ce que l'on ignore soit semblable à ce que l'on connaît, plutôt que radicalement différent. Un morceau de fromage est encore du fromage, mais un morceau d'homme n'est pas un homme.
J'aime bien cette image sur l'homme et le fromage, elle est parlante ! :)
Merci bien :)
Il faut aussi, et pour les mêmes raisons, éviter l'attitude dogmatique.
A savoir ?
Imposer des "vérités de foi" à ceux qui n'ont pas la foi. Bon, ce n'est pas vraiment la définition officielle du dogmatisme, mais c'est ainsi que je l'entendais et que beaucoup l'entendent. Un terme plus approprié serait peut-être "totalitarisme religieux" ?
Nous avons donc du "mystère", par conséquent quelque chose que l'on ne peut connaître parce que nous sommes des hommes, quelque chose qui ne peut être objet que de croyance.


Je dirais plutôt : qui ne peut être objet de démonstration au même sens que les démonstrations mathématiques - on n'est pas dans le même champ épistémologique. Mais à moins de considérer tous les mystiques comme des dingues, pour prendre un exemple simple, ils vivent des choses qui sont plus de l'ordre de l'expérience - même personnelle et incommunicable - que de la "croyance".
Certes oui, si effectivement ils ne sont pas dingues, et pas davantage menteurs, sujets à des apparences trompeuses, ou des hallucinations, et qu'ils étaient dans de bonnes conditions d'observation, etc.

Mais puisque l'on ne peut garantir ces points, et que l'expérience n'est pas (ou guère) réitérable en suivant un certain "protocole expérimental", toute démonstration de la réalité authentique des objets de leurs expériences partira donc nécessairement d'un présupposé de confiance. Notez bien que je ne suis pas en train de vous dire qu'il ne faut pas avoir ce présupposé. Je ne fais qu'expliciter les conditions de possibilités d'une démonstration au sens où vous l'entendez. Conditions de possibilités qui ne sont donc pas réalisées chez tout le monde, loin s'en faut.
Et pourtant, bizarrement, certains se piquent d'avoir quelques certitudes concernant cet "incertain", quelques connaissances sur cet "inconnaissable", parce que, disent-ils, ce "mystère" se serait révélé. Pas à eux, en général.
Mais parfois, si, à eux. Ma chère maman a connu Marthe Robin, qui semble être une mystique sur qui "le mystère est tombé". Et pas qu'un peu.
Remarquez bien que j'ai dit "en général", et non pas "jamais". Si c'était jamais, alors la foi serait tout simplement impossible, car il n'y aurait tout bonnement personne pour en être l'objet... ("jamais" ça voudrait même pas Jésus-Christ).
Mais par la grâce de la foi, ils portent une confiance absolue en cette révélation que quelques-uns disent avoir reçu, de première main si je puis m'exprimer ainsi. Tant mieux pour eux. Jusque là tout va bien. Là où cela dérape quelques fois, c'est lorsque ces gens prétendent que leurs certitudes à eux ont vocation à en imposer sur le penser et l'agir de ceux qui ne les partagent pas.
Je ne sais pas à quel point c'est si fréquent ? Il faudrait mieux illustrer/définir votre position pour moi.
Eh bien par exemple popeye qui veut "imposer le for exterieur".
Quand popeye dit (dans un autre fil) qu'il faudrait interdire, par exemple, les camps de naturistes, il me semble qu'il adopte précisément cette attitude dogmatique que je conteste. Il veut utiliser une "vérité de foi" pour contrôler le comportement de gens qui ne la partage pas (et qui ne peuvent peut-être même pas la partager). Alors qu'il suffit simplement que les bons catholiques s'abstiennent de fréquenter ces camps et concentrent leur action sur une pastorale pacifique, incitative et non coercitive.
Cet exemple est assez (baba)cool, je dirais. Il me semble que des problèmes plus cruciaux se posent en bio-éthique où les positions des chrétiens - disons des "pro-life" : les chrétiens ne sont pas si homogènes - se traduisent sans problème en termes purement philosophiques. La question étant plutôt d'ordre : quelle est la valeur première, de laquelle toute décision morale découle ?
J'ai fait exprès de ne pas prendre ces exemples bio-éthiques, parce que justement :
1/ Ils peuvent se formuler en termes philosophiques
2/ C'est précisément pourquoi les chrétiens entendent changer la société sur ces points, car ce ne sont pas des "vérités de foi" mais des "vérités de raison".
3/ Ils sont accompagnés dans leur lutte par des gens de diverses obédiances religieuses, et même des athées, des féministes, des païens, des anarchistes et des homosexuelsqui en viennent tous aux mêmes conclusions, de diverses manières, généralement en privilégiant une démarche rationnelle.
Il est vrai, si l'Eglise catholique a raison, que les naturistes risquent peut-être la damnation (qui ne consiste qu'en une privation de la présence divine, paraît-il, donc est-ce bien pire que la vie terrestre d'un athée ?).
La question de la damnation est un peu plus complexe que cela, il me semble. Ce n'est pas qu'un ensemble de cases à cocher, c'est avant tout une affaire d'amour et de don de soi.
Donc rien à voir avec le naturisme alors ?
Mais on ne peut pas sauver les gens contre leur gré (d'ailleurs seront-ils vraiment sauvé, si c'est contre le gré ? si le péché est toujours là mais qu'on a juste rendu impossible sa manifestation ?).
On ne saurait être sauvé contre son gré. De même qu'on ne peut aimer "contre son gré" : c'est une contradiction dans les termes. Quant à "empêcher toute manifestation du péché", c'est une proposition trop abstraite pour votre serviteur !
Eh bien si une personne ne péche pas, non pas par manque d'envie et de détermination à pécher, mais parce que elle est dans une prison, pieds et poings liés et que si ça suffit pas, elle peut encore se prendre un coup de boule ;)

Bien cordialement,

Mikaël

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par marcb » dim. 16 mars 2008, 19:04

Vous faites bien de citer Gödel. Je l'avais oublié, mais il est vrai que son théorème d'incomplétude est en quelque sorte une preuve rationnelle de l'incapacité de la raison à saisir tout le réel, et donc démontre que la raison n'est pas à 100% adéquate au réel, mais seulement, au mieux, adéquate dans les grandes lignes ou pour beaucoup d'aspects.
Je ne suis pas infiniment compétent en la matière, mais ne peut-on interpréter le théorème de Gödel comme la trace d'un arbitraire ? Car, par ailleurs, la physique mathématique, Gödel ou pas, ne marche pas trop mal, il me semble ?
Je ne suis pas contre ce "mystère" que vous évoquez. Bien au contraire, je pense que s'il y a bien une chose dont on peut être à peu près certain, c'est qu'il y a du "mystère" dans le réel. Et je l'entends bien comme vous, ou presque.
En effet, "presque" ;).
Car je ne parle pas du "mystère" scientifique qui est un problème à résoudre, potentiellement provisoire, et en tout cas résolvable en principe. Je parle bien de ce "mystère" que notre humaine nature ne peut percer.
Tout à fait d'accord jusque-là.
Seulement mon attitude, face à ce "mystère", se démarque de la votre, ou en tout cas de celle de popeye (qui le situe, ce "mystère", encore en amont, qui plus est), en ce que j'évite de le "peupler", ce "mystère". Bien sûr, il existe sans doute un certain "quelque chose" que l'on ne peut connaître, au-delà de ce quelque chose que nous connaissons, mais quel est-il ? On ne peut pas le savoir, par définition.
On ne peut pas le savoir... par nous-même.Ca d'accord. Mais par définition également, rien ne saurait interdire absolument, a priori, l'irruption de ce que nous ne connaissons pas dans notre existence. Comment le démontrer ?
Ceci dit, libre à chacun de spéculer, d'extrapoler, d'imaginer... mais il faut faire attention en s'aventurant dans les chemins non balisés, on n'est pas à l'abri d'une chute mortelle ! Il n'y a pas plus de raison de suspecter que ce que l'on ignore soit semblable à ce que l'on connaît, plutôt que radicalement différent. Un morceau de fromage est encore du fromage, mais un morceau d'homme n'est pas un homme.
J'aime bien cette image sur l'homme et le fromage, elle est parlante ! :)
Il faut aussi, et pour les mêmes raisons, éviter l'attitude dogmatique.
A savoir ?
Nous avons donc du "mystère", par conséquent quelque chose que l'on ne peut connaître parce que nous sommes des hommes, quelque chose qui ne peut être objet que de croyance.


Je dirais plutôt : qui ne peut être objet de démonstration au même sens que les démonstrations mathématiques - on n'est pas dans le même champ épistémologique. Mais à moins de considérer tous les mystiques comme des dingues, pour prendre un exemple simple, ils vivent des choses qui sont plus de l'ordre de l'expérience - même personnelle et incommunicable - que de la "croyance".
Et pourtant, bizarrement, certains se piquent d'avoir quelques certitudes concernant cet "incertain", quelques connaissances sur cet "inconnaissable", parce que, disent-ils, ce "mystère" se serait révélé. Pas à eux, en général.
Mais parfois, si, à eux. Ma chère maman a connu Marthe Robin, qui semble être une mystique sur qui "le mystère est tombé". Et pas qu'un peu.
Mais par la grâce de la foi, ils portent une confiance absolue en cette révélation que quelques-uns disent avoir reçu, de première main si je puis m'exprimer ainsi. Tant mieux pour eux. Jusque là tout va bien. Là où cela dérape quelques fois, c'est lorsque ces gens prétendent que leurs certitudes à eux ont vocation à en imposer sur le penser et l'agir de ceux qui ne les partagent pas.
Je ne sais pas à quel point c'est si fréquent ? Il faudrait mieux illustrer/définir votre position pour moi.
Quand popeye dit (dans un autre fil) qu'il faudrait interdire, par exemple, les camps de naturistes, il me semble qu'il adopte précisément cette attitude dogmatique que je conteste. Il veut utiliser une "vérité de foi" pour contrôler le comportement de gens qui ne la partage pas (et qui ne peuvent peut-être même pas la partager). Alors qu'il suffit simplement que les bons catholiques s'abstiennent de fréquenter ces camps et concentrent leur action sur une pastorale pacifique, incitative et non coercitive.
Cet exemple est assez (baba)cool, je dirais. Il me semble que des problèmes plus cruciaux se posent en bio-éthique où les positions des chrétiens - disons des "pro-life" : les chrétiens ne sont pas si homogènes - se traduisent sans problème en termes purement philosophiques. La question étant plutôt d'ordre : quelle est la valeur première, de laquelle toute décision morale découle ?
Il est vrai, si l'Eglise catholique a raison, que les naturistes risquent peut-être la damnation (qui ne consiste qu'en une privation de la présence divine, paraît-il, donc est-ce bien pire que la vie terrestre d'un athée ?).
La question de la damnation est un peu plus complexe que cela, il me semble. Ce n'est pas qu'un ensemble de cases à cocher, c'est avant tout une affaire d'amour et de don de soi.
Mais on ne peut pas sauver les gens contre leur gré (d'ailleurs seront-ils vraiment sauvé, si c'est contre le gré ? si le péché est toujours là mais qu'on a juste rendu impossible sa manifestation ?).
On ne saurait être sauvé contre son gré. De même qu'on ne peut aimer "contre son gré" : c'est une contradiction dans les termes. Quant à "empêcher toute manifestation du péché", c'est une proposition trop abstraite pour votre serviteur !
Mais bon, je digresse...
J'aime bien ça. Surtout après du vélo :D (je me trouve drôle, désolé).

Bien cordialement,

Marc

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Métazét » dim. 16 mars 2008, 15:53

Bonjour Marc,
marcb a écrit :
D'après moi, le réel est globalement intelligible, massivement intelligible, mais pas absolument intelligible.
Si je puis me permettre une brève intrusion :

Je dirais surtout que le réel nous fait mesurer nos limites. Que veut dire absolument intelligible ? S'il est une oeuvre qui nous dépasse, puisque nous sommes inclus dedans, mystère à nous-mêmes, il est "logique" qu'il nous dépasse. La raison a ses propres limites, cf. Gödel, pour faire technique, ou le paradoxe du menteur. Quant à la rationalité de la réalité matérielle, sa "mathématicité", elle est avérée un peu plus à chaque progrès de la science. Après cela, soit on tombre dans le positivisme matérialiste, et on réduit le monde à cette seule dimension, soit on envisage un "au-delà", qui dépasse ce que nous appelons "raison" et nous allons vers le "mystère", au sens théologique du terme. Vers l'infini et le Tout Autre.

Marc
Vous faites bien de citer Gödel. Je l'avais oublié, mais il est vrai que son théorème d'incomplétude est en quelque sorte une preuve rationnelle de l'incapacité de la raison à saisir tout le réel, et donc démontre que la raison n'est pas à 100% adéquate au réel, mais seulement, au mieux, adéquate dans les grandes lignes ou pour beaucoup d'aspects.

Je ne suis pas contre ce "mystère" que vous évoquez. Bien au contraire, je pense que s'il y a bien une chose dont on peut être à peu près certain, c'est qu'il y a du "mystère" dans le réel. Et je l'entends bien comme vous, ou presque. Car je ne parle pas du "mystère" scientifique qui est un problème à résoudre, potentiellement provisoire, et en tout cas résolvable en principe. Je parle bien de ce "mystère" que notre humaine nature ne peut percer.

Seulement mon attitude, face à ce "mystère", se démarque de la votre, ou en tout cas de celle de popeye (qui le situe, ce "mystère", encore en amont, qui plus est), en ce que j'évite de le "peupler", ce "mystère". Bien sûr, il existe sans doute un certain "quelque chose" que l'on ne peut connaître, au-delà de ce quelque chose que nous connaissons, mais quel est-il ? On ne peut pas le savoir, par définition. Ceci dit, libre à chacun de spéculer, d'extrapoler, d'imaginer... mais il faut faire attention en s'aventurant dans les chemins non balisés, on n'est pas à l'abri d'une chute mortelle ! Il n'y a pas plus de raison de suspecter que ce que l'on ignore soit semblable à ce que l'on connaît, plutôt que radicalement différent. Un morceau de fromage est encore du fromage, mais un morceau d'homme n'est pas un homme.

Il faut aussi, et pour les mêmes raisons, éviter l'attitude dogmatique. Nous avons donc du "mystère", par conséquent quelque chose que l'on ne peut connaître parce que nous sommes des hommes, quelque chose qui ne peut être objet que de croyance. Et pourtant, bizarrement, certains se piquent d'avoir quelques certitudes concernant cet "incertain", quelques connaissances sur cet "inconnaissable", parce que, disent-ils, ce "mystère" se serait révélé. Pas à eux, en général. Mais par la grâce de la foi, ils portent une confiance absolue en cette révélation que quelques-uns disent avoir reçu, de première main si je puis m'exprimer ainsi. Tant mieux pour eux. Jusque là tout va bien. Là où cela dérape quelques fois, c'est lorsque ces gens prétendent que leurs certitudes à eux ont vocation à en imposer sur le penser et l'agir de ceux qui ne les partagent pas.

Quand popeye dit (dans un autre fil) qu'il faudrait interdire, par exemple, les camps de naturistes, il me semble qu'il adopte précisément cette attitude dogmatique que je conteste. Il veut utiliser une "vérité de foi" pour contrôler le comportement de gens qui ne la partage pas (et qui ne peuvent peut-être même pas la partager). Alors qu'il suffit simplement que les bons catholiques s'abstiennent de fréquenter ces camps et concentrent leur action sur une pastorale pacifique, incitative et non coercitive. Il est vrai, si l'Eglise catholique a raison, que les naturistes risquent peut-être la damnation (qui ne consiste qu'en une privation de la présence divine, paraît-il, donc est-ce bien pire que la vie terrestre d'un athée ?). Mais on ne peut pas sauver les gens contre leur gré (d'ailleurs seront-ils vraiment sauvé, si c'est contre le gré ? si le péché est toujours là mais qu'on a juste rendu impossible sa manifestation ?).

Mais bon, je digresse...

Bien cordialement,

Mikaël, naturiste de salle de bain ;)

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par marcb » dim. 16 mars 2008, 13:23

D'après moi, le réel est globalement intelligible, massivement intelligible, mais pas absolument intelligible.
Si je puis me permettre une brève intrusion :

Je dirais surtout que le réel nous fait mesurer nos limites. Que veut dire absolument intelligible ? S'il est une oeuvre qui nous dépasse, puisque nous sommes inclus dedans, mystère à nous-mêmes, il est "logique" qu'il nous dépasse. La raison a ses propres limites, cf. Gödel, pour faire technique, ou le paradoxe du menteur. Quant à la rationalité de la réalité matérielle, sa "mathématicité", elle est avérée un peu plus à chaque progrès de la science. Après cela, soit on tombre dans le positivisme matérialiste, et on réduit le monde à cette seule dimension, soit on envisage un "au-delà", qui dépasse ce que nous appelons "raison" et nous allons vers le "mystère", au sens théologique du terme. Vers l'infini et le Tout Autre.

Marc

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Métazét » sam. 15 mars 2008, 19:12

Bonsoir Popeye,
popeye a écrit :
Métazét a écrit :Je comprends votre inquiétude face à une position qui nierait l'intelligibilité du réel. Mais entre nier et affirmer, n'y-a-t-il pas une troisième voie ?
S'il s'agit pour vous de placer le doute entre l'affirmation et la négation, votre doute s'assimile à la négation en ce qu'il refuse d'affirmer l'intelligibilité du réel. Or l'alternative n'a que deux branches : soit le réel est intelligible, soit non. Si non, sollipsisme aboutissant absurdement au nihilisme [voyez mon précédent post]. Donc oui ! Oui, pas peut-être.
Ce que je veux dire c'est que le réel n'est ni purement inintelligible, c'est-à-dire contredisant systématiquement les conclusions de la raison à son sujet (ou plutôt les contredisant une fois sur deux, car si je sais que toute proposition sur le réel que ma raison va produire est nécessairement faux, je peux en déduire [encore que...] que la proposition contraire sera nécessairement vraie, et ma raison ne sera pas tant inadéquat au réel que "mal réglée"), ni purement intelligible, c'est-à-dire adéquat à toute pensée issue de ma raison.

D'après moi, le réel est globalement intelligible, massivement intelligible, mais pas absolument intelligible.
popeye a écrit :
Métazét a écrit :Pour ma part, je crois (sans que cela soit une certitude absolue, mais plutôt un pari) que le réel expérimentable est intelligible. Mais d'une, je n'ai pas de garantie que le réel inexpérimentable soit intelligible (puisque je ne peux pas le vérifier expérimentalement...), donc je crois plus sage de suspendre mon jugemenT;
Si le réel n'est pas de soi intelligible, solipsisme aboutissant absurdement au nihilisme, selon l'argumentation de mon précédent post. Comment échappez-vous aux conséquences qu'on y dénonce, à nier ou révoquer en doute l'intelligibilité du réel ?

Et si le réel est de soi intelligible, son intelligibilité ne dépend pas de l'expérience sensible mais de sa réalité, laquelle réalité peut être connue non seulement par la sensation mais encore par le raisonnement.
Il se pourrait aussi que le réel se décompose en deux sous-domaines :
- un réel inintelligible ;
- un réel intelligible, qui se décomposerait lui-même en deux sous-sous-domaines :
--- un réel intelligible imperceptible ;
--- un réel intelligible perceptible.

Non ?
popeye a écrit :
Métazét a écrit :Enfin, je crois que l'on peut être réaliste pour certains concepts mais peut-être pas pour tous. Il y a des concepts qui ont un équivalent direct dans l'expérience. Par exemple les concepts de couleurs, de formes, de sons, etc. Etre réaliste pour ces concepts ne me pose pas de problème. Mais il y a de nombreux concepts pour lesquels une position réaliste semble plus problématique. Soit que ces concepts soient mal définis (ex. : le concept de "tas", de "liberté", de "grand", de "petit", de "rivière", etc.), soit qu'ils soient assez bien définis mais ne correspondant pas à des espèces naturelles, mais plutôt à des conventions linguistico-sociales (par ex. : le concept de "livre", de "chaise", de "contrat", de "match de foot", etc.). Même des concepts comme "chien", "chat", etc. ne sont pas forcément si réels que cela. Un chien croisé avec un loup, par exemple, est-ce que cela donne un chien-loup ou un loup-chien ? A partir de quand et selon quels critères, le pré-chien est-il devenu un chien ? Etc.

[...]

Sinon, que pensez-vous de l'ontologie du vague ? ;)
Quant à vos concepts mal définis, au pire, c'est un vague épistémique. Sauf qu'avec la bonne table des catégories et un solide sens des définitions, le vague disparait ou du moins s'amenuise.

Ainsi grand et petit sont des dimensions de la quantité. De ce point de vue, les concepts sont parfaitement définis : grand et petit sont des mesures variables de quantité prises par référence à un étalon mesure en fonction duquel se disent le grand et le petit.

Le concept de liberté est parfaitement défini : c'est le pouvoir qu'a la volonté de se déterminer en faveur de tel ou tel bien réel ou apparent.

Pour les chiens et les loups, je vous accorde qu'il est difficile de décider s'il s'agit de deux espèces d'un même genre, ou d'une seule espèce. Je nie pourtant un quelconque vague ontique, ceci parce que le réel est de soi intelligible. En conséquence de quoi, le vague (l'imprécis, l'indéterminé, l'incertain, l'indéfini) n'est qu'épistémique, lié à la misère de l'intellect humain.
Et pour les matchs de foot, les chaises, les livres, les contrats, et je peux rajouter : les trous, les ombres, les cérémonies, les centres de gravité, les symphonies, la timidité, la jalousie, l'avarice, etc. ?

Et pour les licornes, les schtroumpfs et les loups-garous ? Etes-vous réalistes aussi pour ces concepts ? J'entends bien qu'être réaliste pour un concept ne signifie pas que l'on pense qu'à ce concept correspond nécessairement une réalité effective, mais seulement une réalité possible. Seulement voilà, est-ce bien raisonnable de penser que le schtroumpf à lunettes est une authentique possibilité métaphysique, c'est-à-dire qu'il existe une essence éternelle du schtroumpf à lunettes, totalement indépendante de notre esprit ?

Bien à vous,
Mikaël

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Métazét » mar. 25 sept. 2007, 20:11

Cher Christophe,
Christophe a écrit :C'était pour être bien certain de ne pas être suspecté d'accointances avec le relativisme moral ! :p
Oui, vous avez raison, la Très Sainte Inquisition n'est jamais bien loin, elle voit tout, elle sait tout, elle traque l'infidèle jusque dans ses propres rangs :diable:

;)

Bien à vous,

Mikaël

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Christophe » mar. 25 sept. 2007, 20:00

Cher Mikaël
Métazét a écrit :Merci de le reconnaître Christophe, cette parole m'emplie de joie... :) Juste dommage que vous terminiez votre phrase par ce qui constitue une autre tendance que l'on observe parfois chez les catholiques : affirmer à brûle pourpoint que les autres systèmes moraux que celui du catholicisme sont "erronés" et sont des "morales déviantes", comme si cela allait de soi, et n'avait pas à être discuté :( Mais ayant déjà remarqué chez vous une certaine tendance à la taquinerie (me trompe-je ? ;) ), je pense que vous l'avez fait exprès pour me faire réagir (si c'est le cas, alors bravo car vous avez réussi !).
C'était pour être bien certain de ne pas être suspecté d'accointances avec le relativisme moral ! :p

Bien à vous
Christophe

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Popeye » lun. 24 sept. 2007, 20:24

Bonsoir Métazét. :)

Métazét a écrit :Mais les preuves propter quid et a posteriori, ne sont-elles pas plutôt le propre des sciences de la nature ? Je pose une hypothèse. Si cette hypothèse est vrai, alors il y aura telles conséquences observables (donc on part d'une cause supposé pour aller vers les effets, donc c'est propter quid), puis on vérifie expérimentalement si c'est le cas (donc a posteriori). Je n'ai pas l'impression que c'est le cas de votre preuve. Donc, pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire en quoi elle est propter quid et a posteriori où me renvoyer vers le passage de votre discussion avec Lumen où vous vous en expliqueriez éventuellement ? Merci. :)

Démonstration quia / propter quid : La démonstration quia démontre le fait ; la démonstration propter quid démontre le fait en donnant la raison de ce fait. Je dis que la démonstration donnée est propter quid non que nous sachions le formel de la nature divine, mais parce que nous savons pourquoi Dieu existe : l'essence de la Perfection si parfaite que rien de plus parfait ne puisse ni être ni être pensée inclut nécessairement son existence, de sorte que Parfait donc ratio sui.


A priori / a posteriori : Au sens scolastique, le raisonnement a priori va de l’antécédent au conséquent, du simple au composé, du principe à la conséquence, de la cause à l’effet ; le raisonnement a posteriori allant en sens inverse. Au sens moderne, le raisonnement a priori est celui qui part du concept, le raisonnement a posteriori partant du réel ; l’un allant du concret à l’abstrait, l’autre de l’abstrait au concret. Mais selon que l’intelligence abstraie ou produise le concept à partir duquel elle raisonne, le sens moderne fléchira ou non. Car si abstraction, le concept est tiré du sensible, donc de l’expérience. Donc au sens scolastique mon raisonnement est a posteriori puisqu'il part du conséquent, l'effet créé, duquel il abstrait les notes de cause, de causé, de perfection, d'imperfection, de privation, pour forger ensuite, à partir de ces notes, le concept complexe de perfection si parfaite que rien de plus parfait ne peut être pensé ni être. Au sens moderne, en tant que ce concept forgé à partir de concepts abstrait est au principe de mon raisonnement dont il forme la majeure, la preuve peut être dite a priori.


Métazét a écrit :Je voulais parler de la raison logique pure de tout élément empirique.

J'entendais l'expression de "raison empirique" comme l'ensemble des normes de la connaissance empirique... même si ces normes ont une origine empirique. Donc il n'y a pas, il me semble, de contradiction. Par exemple, qu'un empiriste affirme que toute connaissance part du sensible est une norme, même si elle dérive éventuellement du sensible elle-même. Car en effet, si on lui soumet une proposition telle que : "il existe un fantôme dans ce château, mais il se cache dès lors que l'on veut chercher à prouver son existence", notre empiriste pourra se baser sur la proposition "toute connaissance part du sensible", pour affirmer ensuite : "l'existence ou la non-existence de ce fantôme est inconnaissable, car on ne peut en avoir une expérience sensible".
Si la raison est distincte de la connaissance empirique, c'est que la connaissance empirique est une connaissance sensible. Que dans l'ordre naturel (= en faisant abstraction des lumières infuses) la connaissance intellectuelle suive la connaissance sensible, l'intellect étant initialement tabula rasa, je vous le concède volontiers (je professe la doctrine aristotélicienne de l'abstraction). Par contre, je nie que la connaissance intellectuelle soit empirique, l'empirie étant d'ordre sensible.

Quant à votre fantôme. Soit il est perçu par le biais de ses qualités sensibles (spectre) et son existence s'impose, pour autant qu'un gentilhomme farceur n'ait pas truffé sa demeure d'effets d'optiques. Soit aucun spectre n'est perçu, et on pourra toujours s'interroger pour savoir si tels effets (bruits, déplacements d'objets sans cause visible ...) doivent être imputés comme à leur cause à Dieu, aux diables ou aux fantômes.


Métazét a écrit :Je comprends votre inquiétude face à une position qui nierait l'intelligibilité du réel. Mais entre nier et affirmer, n'y-a-t-il pas une troisième voie ?
S'il s'agit pour vous de placer le doute entre l'affirmation et la négation, votre doute s'assimile à la négation en ce qu'il refuse d'affirmer l'intelligibilité du réel. Or l'alternative n'a que deux branches : soit le réel est intelligible, soit non. Si non, sollipsisme aboutissant absurdement au nihilisme [voyez mon précédent post]. Donc oui ! Oui, pas peut-être.


Métazét a écrit :Pour ma part, je crois (sans que cela soit une certitude absolue, mais plutôt un pari) que le réel expérimentable est intelligible. Mais d'une, je n'ai pas de garantie que le réel inexpérimentable soit intelligible (puisque je ne peux pas le vérifier expérimentalement...), donc je crois plus sage de suspendre mon jugemenT;
Si le réel n'est pas de soi intelligible, solipsisme aboutissant absurdement au nihilisme, selon l'argumentation de mon précédent post. Comment échappez-vous aux conséquences qu'on y dénonce, à nier ou révoquer en doute l'intelligibilité du réel ?

Et si le réel est de soi intelligible, son intelligibilité ne dépend pas de l'expérience sensible mais de sa réalité, laquelle réalité peut être connue non seulement par la sensation mais encore par le raisonnement.


Métazét a écrit :De deux, en ce qui concerne le réel expérimentable, je pense que son intelligibilité est modérée. En effet, plusieurs façons mutuellement contradictoires de modéliser le réel expérimentable sont possibles. Pour trancher il faut passer par l'expérience.
Seulement pour les sciences hypothético-déductives, qui ont toutes en commun la quantité où la qualité quantifiée, ce qui n'épuise nullement le spectre des catégories. Vous ne pouvez donc pas restreindre la science du réel aux sciences de la quantité.


Métazét a écrit :Enfin, je crois que l'on peut être réaliste pour certains concepts mais peut-être pas pour tous. Il y a des concepts qui ont un équivalent direct dans l'expérience. Par exemple les concepts de couleurs, de formes, de sons, etc. Etre réaliste pour ces concepts ne me pose pas de problème. Mais il y a de nombreux concepts pour lesquels une position réaliste semble plus problématique. Soit que ces concepts soient mal définis (ex. : le concept de "tas", de "liberté", de "grand", de "petit", de "rivière", etc.), soit qu'ils soient assez bien définis mais ne correspondant pas à des espèces naturelles, mais plutôt à des conventions linguistico-sociales (par ex. : le concept de "livre", de "chaise", de "contrat", de "match de foot", etc.). Même des concepts comme "chien", "chat", etc. ne sont pas forcément si réels que cela. Un chien croisé avec un loup, par exemple, est-ce que cela donne un chien-loup ou un loup-chien ? A partir de quand et selon quels critères, le pré-chien est-il devenu un chien ? Etc.

[...]

Sinon, que pensez-vous de l'ontologie du vague ? ;)
Quant à vos concepts mal définis, au pire, c'est un vague épistémique. Sauf qu'avec la bonne table des catégories et un solide sens des définitions, le vague disparait ou du moins s'amenuise.

Ainsi grand et petit sont des dimensions de la quantité. De ce point de vue, les concepts sont parfaitement définis : grand et petit sont des mesures variables de quantité prises par référence à un étalon mesure en fonction duquel se disent le grand et le petit.

Le concept de liberté est parfaitement défini : c'est le pouvoir qu'a la volonté de se déterminer en faveur de tel ou tel bien réel ou apparent.

Pour les chiens et les loups, je vous accorde qu'il est difficile de décider s'il s'agit de deux espèces d'un même genre, ou d'une seule espèce. Je nie pourtant un quelconque vague ontique, ceci parce que le réel est de soi intelligible. En conséquence de quoi, le vague (l'imprécis, l'indéterminé, l'incertain, l'indéfini) n'est qu'épistémique, lié à la misère de l'intellect humain.


Métazét a écrit :J'ajoute que (mais je pense que vous êtes d'accord) :

- Il y a peut-être plus, dans l'essence des choses, que ce que nos concepts peuvent en dire ;
- Même notre meilleur concept pour une chose n'épuise pas forcément l'essence de cette chose.
Je suis d'accord : l'intellect humain peut appréhender, il ne peut pas comprendre (saisir l'intégralité des notes de l'objet) ; comprendre n'appartient qu'à Dieu.

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Métazét » lun. 24 sept. 2007, 17:12

Bonjour Popeye :)
popeye a écrit :
Métazét a écrit : Elles ne sont pas hypothético-déductives (méthode des maths et de la logique) certes, mais elles ne sont pas non plus inductives (comme dans la méthode expérimentale "brute"*) ni abductives (méthode "Sherlock Holmes"), sauf à mal utiliser la méthode abductive. Donc que sont-elles ?
Dans la perspective d'Avéroès et de S.Thomas d'Aquin, elles sont des preuves "physiques", quia a posteriori. Dans la perspective d'Henri de Gand, de Duns Scot et de Suarez (?), elles sont des preuves "métaphysiques", a priori. Dans la perspective popeyesque, c'est une preuve logico-critique, qui se veut : 1) propter quid ; 2) a posteriori (ce qui fût contesté par Lumen, dans le débat auquel vous faites mention).
Mais les preuves propter quid et a posteriori, ne sont-elles pas plutôt le propre des sciences de la nature ? Je pose une hypothèse. Si cette hypothèse est vrai, alors il y aura telles conséquences observables (donc on part d'une cause supposé pour aller vers les effets, donc c'est propter quid), puis on vérifie expérimentalement si c'est le cas (donc a posteriori). Je n'ai pas l'impression que c'est le cas de votre preuve. Donc, pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire en quoi elle est propter quid et a posteriori où me renvoyer vers le passage de votre discussion avec Lumen où vous vous en expliqueriez éventuellement ? Merci. :)
popeye a écrit :
Métazét a écrit :J'ai ma petite idée sur la question. Je me permets de vous la présenter. Il me semble que théologiens naturels et scientifiques n'ont pas la même conception de ce qu'est la raison. C'est aussi simple que cela. Pour le scientifique, la raison se réduit - il me semble - à la raison logique et empirique, voire aussi - mais à titre provisoire - à un certain nombre de notions issues du sens commun (ex. : la notion de causalité, qui semble quelque peu malmenée au niveau quantique). J'oublie peut-être qqch, mais j'ai le sentiment que dans les grandes lignes, c'est à peu près ça. Le théologien admet aussi tout cela, mais - il me semble - il admet également d'autres principes - et si ce n'est pas le cas, alors je ne vois pas comment il peut validement atteindre ses conclusions.
D'une, la raison illogique, je ne vois pas trop ce que c'est, sinon une raison qui se vautre dans la contradiction.
Je voulais parler de la raison logique pure de tout élément empirique.
popeye a écrit :Pour ce qui est de l'empirisme, le terme est mal chosit puisqu'il réfère à la théorie anglo-saxonne de la connaissance (Locke, Hume ...) selon laquelle : 1° l'intellect ne possède ni idées innée ni concepts abstraits, mais seulement des images sensibles résultant de la seule expérience et improprement nommées "idées" ; 2° les liaisons logiques entre ces "idées" sont de simples associations d'images, associations en lesquelles les empiristes résolvent ce que les scolastiques nomment les premiers principes rationnels (principe d'être, d'identité, de causalité ...) ; 3° la connaissance est limitée aux phénomènes sensibles, d'où le refus de toute théologie naturelle comme de toute métaphysique. L'empirisme est donc une théorie de la connaissance dont l'exact pendant est le rationalisme (Descartes, Leibniz, Wolf ...), lequel : 1° affirme l'existence des concepts, donnés a priori, soit qu'il soient innés, soit qu'ils soient construits par l'intellect mais toujours indépendants de l'expérience alors même qu'ils seraient forgés à l'occasion de celle-ci (la quiddité n’est point lue à même le phantasme mais est constituée par l’intellect à l’occasion du phantasme) ; 2° d'où ensuite la nécessité (problématique) de passer du plan logique au plan ontique, pour rendre raison du réel.
J'entendais l'expression de "raison empirique" comme l'ensemble des normes de la connaissance empirique... même si ces normes ont une origine empirique. Donc il n'y a pas, il me semble, de contradiction. Par exemple, qu'un empiriste affirme que toute connaissance part du sensible est une norme, même si elle dérive éventuellement du sensible elle-même. Car en effet, si on lui soumet une proposition telle que : "il existe un fantôme dans ce château, mais il se cache dès lors que l'on veut chercher à prouver son existence", notre empiriste pourra se baser sur la proposition "toute connaissance part du sensible", pour affirmer ensuite : "l'existence ou la non-existence de ce fantôme est inconnaissable, car on ne peut en avoir une expérience sensible".
popeye a écrit :Le criticisme et l'idéalisme ont donc là leur matrice. Quant au conceptualisme réaliste, ou réalisme,
Il me semble préférable de garder "conceptualisme réaliste", car le réalisme scientifique est aussi un réalisme, mais il n'embrasse pas nécessairement le conceptualisme réaliste (me semble-t-il).
popeye a écrit :Récusons donc que l'intelligence soit adéquate au réel. Que s'en suit-il ? Ceci que si l’intelligence n’est pas adéquate au réel, un mur infranchissable s’élève entre les conclusions de l'intelligence et la réalité. Or une intelligence qui n’est adéquate qu’à elle-même est déconnectée du réel, autiste, et réduit à néant chacune de ses affirmations, et signe par là son arrêt de mort. Car si inadéquate au réel, l’intelligence ne sert à rien et n’aboutit qu’à l’erreur. Loin d’être lumière sur le réel, elle n’est que projection du psychisme, et aucune de ces conclusions ne vaut quant à l’extra-mental : elle est une prison enfermant l’être pensant dans ses syllogismes. Ce qui est manifestement faux : l’intelligence appréhende le réel dont elle découvre les lois, comme le prouve abondamment les moissons scientifiques, par quoi l’homme maitrise de mieux en mieux l’univers qui l’entoure.

[...]

Dit autrement, soit « l’être » est pensé par abstraction du réel (en tant que l'abstraction ne déforme pas), soit par projection (déformante) d’une forme a priori de l’entendement. Dans la seconde hypothèse, pas d’autre conséquence qu’un idéalisme absolu, sollipcisme inéluctable aboutissant piteux au nihilisme, vu que si « l’être » n’est que la projection mentale d’une forme a priori de l’entendement, « l’être » n’a aucune consistance extra-mentale, et devient impossible que l’intelligence projette sur le réel, puisque pour projetter l’être sur le réel il faut que le réel soit une réalité extra-mentale. D’où la conclusion que loin de projetter ses formes a priori sur le réel, l’intelligence le pense, c’est-à dire l’engendre, le réduisant à n’être que de raison. D’où sollipsisme. Et plus encore, si tant « l’être » que « le réel » ne sont que projections de l’intellect, quoi les projette ? L’intellect ? Mais il n’est pas réel, l’être n’étant que de raison à suivre la théorie. Donc nihilisme absolu, aussi contraire à l’expérience que ridiculement absurde. Donc « l’être » est réel avant d’être pensé. Ce qui revient à dire que, relativement à « l’être », la saisie intellectuelle de l’« être » ne passe aucunement par le prisme d’une quelconque catégorie a priori de l’entendement. Partant, l’intelligence ne projette pas mais appréhende abstractivement le donné objectif qui lui fait face, donné non pas tant noèmal que noumènal : conceptualisme réaliste. Et il ne sert de rien de rétorquer que la proposition « l’être est » est un jugement analytique. Car l’affirmation de l’existence ou de l’être du noumène est un jugement synthétique. Soit donc c’est l’intelligence qui projette l’être sur le « noumène », d’où nihilisme, le « noumène » n’étant lors qu’un pur phénomène sans fondement réel ni extra-mental ni mental ; soit c’est le réel qui se donne à connaître comme être, et l’être s’abstrait du réel : conceptualisme réaliste, cqfd. Le nihilisme étant manifestement absurde, idéalisme et criticisme font faillite.
Je comprends votre inquiétude face à une position qui nierait l'intelligibilité du réel. Mais entre nier et affirmer, n'y-a-t-il pas une troisième voie ? Pour ma part, je crois (sans que cela soit une certitude absolue, mais plutôt un pari) que le réel expérimentable est intelligible. Mais d'une, je n'ai pas de garantie que le réel inexpérimentable soit intelligible (puisque je ne peux pas le vérifier expérimentalement...), donc je crois plus sage de suspendre mon jugement. De deux, en ce qui concerne le réel expérimentable, je pense que son intelligibilité est modérée. En effet, plusieurs façons mutuellement contradictoires de modéliser le réel expérimentable sont possibles. Pour trancher il faut passer par l'expérience. Enfin, je crois que l'on peut être réaliste pour certains concepts mais peut-être pas pour tous. Il y a des concepts qui ont un équivalent direct dans l'expérience. Par exemple les concepts de couleurs, de formes, de sons, etc. Etre réaliste pour ces concepts ne me pose pas de problème. Mais il y a de nombreux concepts pour lesquels une position réaliste semble plus problématique. Soit que ces concepts soient mal définis (ex. : le concept de "tas", de "liberté", de "grand", de "petit", de "rivière", etc.), soit qu'ils soient assez bien définis mais ne correspondant pas à des espèces naturelles, mais plutôt à des conventions linguistico-sociales (par ex. : le concept de "livre", de "chaise", de "contrat", de "match de foot", etc.). Même des concepts comme "chien", "chat", etc. ne sont pas forcément si réels que cela. Un chien croisé avec un loup, par exemple, est-ce que cela donne un chien-loup ou un loup-chien ? A partir de quand et selon quels critères, le pré-chien est-il devenu un chien ? Etc.

Donc pour résumer en deux mots ma position (qui n'est sans doute pas seulement la mienne) :

- Le conceptualisme réaliste est valable pour certains concepts mais pas tous ;
- Lorsqu'il est valable, il est plus ou moins valable (parfois plus, parfois moins) ;
- Il y a toujours plusieurs manière de modéliser la réalité et c'est l'expérience qui va (parfois) permettre de trancher ;
- Pour ce qui est inexpérimentable, je suspends mon jugement quant à la validité du conceptualisme réaliste ;

J'ajoute que (mais je pense que vous êtes d'accord) :

- Il y a peut-être plus, dans l'essence des choses, que ce que nos concepts peuvent en dire ;
- Même notre meilleur concept pour une chose n'épuise pas forcément l'essence de cette chose.

Sinon, que pensez-vous de l'ontologie du vague ? ;)

Bien cordialement,

Mikaël

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Popeye » lun. 24 sept. 2007, 13:01

Guillaume a écrit :C'est quoi le scepticisme moral?
Et quel lien cela a t'il avec le libertinage au 18ème siècle, particulièrement le libertinage des moeurs?

Guillaume
Bonjour Guillaume. :)

Le lien est assez évident. Si vous êtes sceptique, que vous révoquiez en doute l'existence de Dieu et de la loi naturelle, vous n'avez plus aucune raison de discipliner les penchants de la chair qui, loin de vous apparaitre comme un fruit de la concupiscence hérité du péché originel, vous apparait comme une donnée naturelle et non plus comme un mouvement déréglé de la dite nature. En conséquence de quoi, au nom du naturalisme, vous vous livrerez incontinent à la débauche.
Dès lors que vous cessez d'avoir la foi, vous perdez les moeurs. Car si vous révoquez en doute les doctrines eschatologiques (jugement, enfer), vous n'avez guère de raison de soummettre la chair à l'esprit et l'esprit à Dieu.

Re: Qu'est-ce que le scepticisme moral ?

par Popeye » lun. 24 sept. 2007, 12:45

Bonjour Métazet. :)

Métazét a écrit : Elles ne sont pas hypothético-déductives (méthode des maths et de la logique) certes, mais elles ne sont pas non plus inductives (comme dans la méthode expérimentale "brute"*) ni abductives (méthode "Sherlock Holmes"), sauf à mal utiliser la méthode abductive. Donc que sont-elles ?
Dans la perspective d'Avéroès et de S.Thomas d'Aquin, elles sont des preuves "physiques", quia a posteriori. Dans la perspective d'Henri de Gand, de Duns Scot et de Suarez (?), elles sont des preuves "métaphysiques", a priori. Dans la perspective popeyesque, c'est une preuve logico-critique, qui se veut : 1) propter quid ; 2) a posteriori (ce qui fût contesté par Lumen, dans le débat auquel vous faites mention).

Métazét a écrit :J'ai ma petite idée sur la question. Je me permets de vous la présenter. Il me semble que théologiens naturels et scientifiques n'ont pas la même conception de ce qu'est la raison. C'est aussi simple que cela. Pour le scientifique, la raison se réduit - il me semble - à la raison logique et empirique, voire aussi - mais à titre provisoire - à un certain nombre de notions issues du sens commun (ex. : la notion de causalité, qui semble quelque peu malmenée au niveau quantique). J'oublie peut-être qqch, mais j'ai le sentiment que dans les grandes lignes, c'est à peu près ça. Le théologien admet aussi tout cela, mais - il me semble - il admet également d'autres principes - et si ce n'est pas le cas, alors je ne vois pas comment il peut validement atteindre ses conclusions.
D'une, la raison illogique, je ne vois pas trop ce que c'est, sinon une raison qui se vautre dans la contradiction. Pour ce qui est de l'empirisme, le terme est mal chosit puisqu'il réfère à la théorie anglo-saxonne de la connaissance (Locke, Hume ...) selon laquelle : 1° l'intellect ne possède ni idées innée ni concepts abstraits, mais seulement des images sensibles résultant de la seule expérience et improprement nommées "idées" ; 2° les liaisons logiques entre ces "idées" sont de simples associations d'images, associations en lesquelles les empiristes résolvent ce que les scolastiques nomment les premiers principes rationnels (principe d'être, d'identité, de causalité ...) ; 3° la connaissance est limitée aux phénomènes sensibles, d'où le refus de toute théologie naturelle comme de toute métaphysique. L'empirisme est donc une théorie de la connaissance dont l'exact pendant est le rationalisme (Descartes, Leibniz, Wolf ...), lequel : 1° affirme l'existence des concepts, donnés a priori, soit qu'il soient innés, soit qu'ils soient construits par l'intellect mais toujours indépendants de l'expérience alors même qu'ils seraient forgés à l'occasion de celle-ci (la quiddité n’est point lue à même le phantasme mais est constituée par l’intellect à l’occasion du phantasme) ; 2° d'où ensuite la nécessité (problématique) de passer du plan logique au plan ontique, pour rendre raison du réel. Le criticisme et l'idéalisme ont donc là leur matrice. Quant au conceptualisme réaliste, ou réalisme, il admet avec l'empirisme que la connaissance part du sensible duquel l'intellect abstrait l'intelligible, mais pose l'intelligible par delà le sensible. Cependant il semble exagéré de faire de l'origine de la connaissance intellectuelle la clé de voute de réalisme. La quintessence du réalisme n'est pas dans l'origine de la connaissance intemllectuelle, mais dans la valeur de celle-ci, c'est à dire dans l'adéquation de la pensée au réel. En effet, si j'abstrait l'intelligible du sensible mais qu'en cette opération l'intellect rajoute du sien de sorte qu'il défigure l'objet qu'il énonce, à l'abstraction ne répondra pas l'adéquation de la pensée au réel. A l'inverse, si l'intelligible produit par l'intellect est adéquat à l'intelligibilité intrinsèque à l'objet sensible, il y a adéquation de la pensée au réel en l'absence d'abstraction.


Métazét a écrit :Par exemple, vous, Popeye, affirmiez dans un autre fil que votre preuve "popeysesque" de l'existence de Dieu requérait comme préalable philosophique le conceptualisme réaliste. Il me manque le vocabulaire scholastique nécessaire pour vous suivre jusqu'au bout dans vos raisonnements, donc je m'abstiendrai d'en faire la critique. Toutefois, si vous admettez que la validité de cette preuve nécessite un présupposé philosophique, alors, il me semble que se pose la question : et si on n'a pas ce présupposé, comment on fait ? Or, il me semble que beaucoup de scientifiques (et sans doute un bon nombre de gens en général, mais là c'est peut-être un préjugé...) sont plutôt nominalistes ou à la rigueur conceptualistes mais non réalistes, donc cela veut dire qu'ils ne pourront pas trouver convaincant votre raisonnement. Nous sommes d'accord ? Mais si tel est le cas, cela ne porte-t-il pas un coup fatal à tout le projet de théologie naturelle ? Car après tout, on peut sans doute construire un système cohérent basé sur un certain nombre d'axiomes choisis arbitrairement, et tel que dans ce système, une proposition comme : "tous les chats sont des chiens" soit vraie. Alors comment savoir si nous ne sommes pas, avec la théologie naturelle, dans un cas un peu semblable ? Certes, je vous accorde bien volontiers que vous n'êtes pas le seul conceptualiste réaliste, donc il semble bien que cette philosophie ait un certain pouvoir de persuasion. Mais les nominalistes ne sont pas seuls non plus ! Alors comment faire ? Peut-on simplement dire que les nominalistes déraisonnent ? Mais sur quel critère se baser puisqu'il s'agit au final d'un postulat admis sans démonstration (à moins que vous ayez une démonstration du conceptualisme réaliste ?) ? Ou alors ne vaut-il mieux pas dire que le conceptualisme réaliste n'est pas un principe de la raison, mais une intuition partagée par un certain nombre de personnes mais pas par d'autres ? Mais alors, on admet du même coup que la preuve "popeyesque" n'est pas une preuve purement rationnelle. Elle utilise la raison, certes, mais également un postulat intuitif auquel il n'est pas donné à tout le monde d'adhérer. Ce qui relativise du même coup l'universalité de la démonstration, et donc aussi sa force démonstrative, car il me semble plutôt sain, comme je l'ai dit, de tenir le fait qu'il soit possible de ne pas croire en la proposition p pour une bonne raison de ne pas croire que p décrive une connaissance absolument certaine. Ce qui serait absolument certain devrait, normalement, au minimum, être indubitable. Pas seulement pour soi, mais pour quiconque comprend la proposition concernée. Car si ce n'est pas le cas, cela veut dire qu'il est possible de construire un système cohérent dans lequel p est faux, et s'il est possible de construire un tel système, alors il est possible que p soit faux, et s'il est possible que p soit faux, alors p ne peut être absolument certain.
Il est évident qu'à défaut de prouver le présupposé conceptualiste réaliste, aucune preuve rationnelle de Dieu n'est possible.

Récusons donc que l'intelligence soit adéquate au réel. Que s'en suit-il ? Ceci que si l’intelligence n’est pas adéquate au réel, un mur infranchissable s’élève entre les conclusions de l'intelligence et la réalité. Or une intelligence qui n’est adéquate qu’à elle-même est déconnectée du réel, autiste, et réduit à néant chacune de ses affirmations, et signe par là son arrêt de mort. Car si inadéquate au réel, l’intelligence ne sert à rien et n’aboutit qu’à l’erreur. Loin d’être lumière sur le réel, elle n’est que projection du psychisme, et aucune de ces conclusions ne vaut quant à l’extra-mental : elle est une prison enfermant l’être pensant dans ses syllogismes. Ce qui est manifestement faux : l’intelligence appréhende le réel dont elle découvre les lois, comme le prouve abondamment les moissons scientifiques, par quoi l’homme maitrise de mieux en mieux l’univers qui l’entoure.

À nier que l'intelligence est adéquate au réel, force est de conclure que l'intelligence n’est adéquate qu'à elle même. Dans cette hypothèse, il faudra distinguer deux types de conclusions, selon qu’elles soient nécessaires ou contingentes. Comme nécessaires, toutes celles qui pourront se déduire des premiers principes. Dans la mesure où les premiers principes sont évidents par eux-mêmes, un idéaliste pourra conclure que les conclusions qui s'en déduisent nécessairement sont vraies tant au regard de la logique formelle que de la grande logique, pour autant qu’il ne fasse pas intervenir des formes a priori de l’entendement. Mais qu'adviendra-t-il des conclusions dont les prémisses sont contingentes ? Comment l'idéaliste pourra-t-il connecter les données empiriques à son intellect ? Dans la psychologie conceptualiste réaliste, cela se fait par abstraction de l'intelligible inhérent aux espèces sensibles, ce qui présuppose précisément que le réel comme tel soit intelligible jusqu’en ses aspects sensibles. Mais si vous refusez que l'intelligence soit adéquate au réel, autrement dit si vous niez l’intellibilité du réel, sa vérité transcendantale, comment pourrez-vous justifier vos conclusions portant sur le singulier ? Si vous dites que vous appliquerez au réel singulier perçu par les sens soit des formes a priori de l'entendement, soit les conclusions générales que l'intellect dégage des premiers principes, en quoi cette application traduira-t-elle l'intelligibilité du réel ? En rien ! Car dans votre hypothèse ce n'est pas le réel qui est, de soi, intelligible ; c'est l'intelligence qui plaque ses conclusions idéelles sur le réel pour lui conférer une intelligibilité que de soi il n'a pas. Partant, il vous faut nier le pouvoir de l’intellect de dégager les lois scientifiques régissant l’univers, lesquelles ne se déduisent pas mais s’infèrent, en quoi manifestement vous faites erreur. Dès lors que sont vraies les conclusions auxquelles les scientifiques arrivent, s’affirme que l'homme a le pouvoir, par sa raison, de percer l'intelligibilité du réel. Car les lois scientifiques qui régissent l'univers et que l'intelligence découvre sont inhérentes au réel qu'elle régissent. Et c'est pourquoi l'existence des lois scientifiques qui tout à la fois sont inhérentes au réel et sont intelligibles atteste que le réel est de soi intelligible, comme l'appréhension de ces lois atteste que l'intelligence humaine est adéquate au réel.

De plus, si l'intelligence n'est pas adéquate au réel, comment l'intelligence pourra-t-elle être adéquate à elle même ? Soit l’intelligence n’est pas réelle et alors, a-réelle, elle ne peut pas même être adéquate à elle même. Soit l’intelligence est réelle, et alors est adéquate au réel en se saisissant réflexivement. Dans la première branche de l’alternative, ce n’est plus seulement l’au-delà de la pensée qui est impensable, mais la pensée elle-même, puisque se saisir reflexivement, c’est se saisir comme objet, donc s’affirmer réel. En effet, la saisie reflexive qu’opère la pensée sur elle-même a cette pensée tout à la fois comme terme a quo (terme dont on part) et terme ad quem (terme auquel on arrive). Terme ad quem, en tant que se pensant, elle se termine (ad quem) à un verbe mental, jugement ou concept en lequel elle s’exprime. Mais d’abord terme a quo, en tant qu’elle est l’objet sur lequel elle investigue, objet nécessairement antécédent, fusse d’une simple antécédence logique, au verbe qui l’exprime. Nier cette antécédence, c’est nier l’objet, sauf à le réduire à n’être qu’au terme ad quem de cette pensée reflexive. Or si la pensée n’apparaît qu’au terme (ad quem) de son exercice, qui ou quoi l’exerce ? Absurde ! Soit donc la réalité de la pensée s’impose à la pensée, soit la pensée n’atteint ni l’au delà de la pensée (noumène extra mental) ni même la pensée, d’où l’absence totale de validité de toutes nos conclusions, fussent-elles immédiatement déduites des premiers principes intelligibles. S’en suit, quant à la réalité qu’est la pensée se saisissant reflexivement, que sa réalité est de soi intelligible. Soit donc elle ne la saisit qu’en la déformant en lui plaquant des formes a priori de l’entendement, et tout discours est faux au regard de la grande logique , elle fonctionne à vide, incapable de découvrir le vrai , pas même la vérité relative à elle même. Soit elle la saisit sans lui plaquer de formes a priori, et alors seulement l’intelligence est adéquate à elle-même. À elle-même, puisque réelle autant qu’intelligible. À tout le réel, puisque non infectée par des formes a priori de l’entendement déformant le réel en l’appréhendant, elle saisit l’intelligible partout où il se trouve, donc jusqu’en le sensible, comme le prouve la découverte des lois scientifiques régissant l’univers. Vous n’avez donc pas d’autre choix que de nier la pensée après avoir nié le reél, ou qu’affirmer que la réalité est de soi intelligible, que le réel est transcendantalement vrai .

Dit autrement, soit « l’être » est pensé par abstraction du réel (en tant que l'abstraction ne déforme pas), soit par projection (déformante) d’une forme a priori de l’entendement. Dans la seconde hypothèse, pas d’autre conséquence qu’un idéalisme absolu, sollipcisme inéluctable aboutissant piteux au nihilisme, vu que si « l’être » n’est que la projection mentale d’une forme a priori de l’entendement, « l’être » n’a aucune consistance extra-mentale, et devient impossible que l’intelligence projette sur le réel, puisque pour projetter l’être sur le réel il faut que le réel soit une réalité extra-mentale. D’où la conclusion que loin de projetter ses formes a priori sur le réel, l’intelligence le pense, c’est-à dire l’engendre, le réduisant à n’être que de raison. D’où sollipsisme. Et plus encore, si tant « l’être » que « le réel » ne sont que projections de l’intellect, quoi les projette ? L’intellect ? Mais il n’est pas réel, l’être n’étant que de raison à suivre la théorie. Donc nihilisme absolu, aussi contraire à l’expérience que ridiculement absurde. Donc « l’être » est réel avant d’être pensé. Ce qui revient à dire que, relativement à « l’être », la saisie intellectuelle de l’« être » ne passe aucunement par le prisme d’une quelconque catégorie a priori de l’entendement. Partant, l’intelligence ne projette pas mais appréhende abstractivement le donné objectif qui lui fait face, donné non pas tant noèmal que noumènal : conceptualisme réaliste. Et il ne sert de rien de rétorquer que la proposition « l’être est » est un jugement analytique. Car l’affirmation de l’existence ou de l’être du noumène est un jugement synthétique. Soit donc c’est l’intelligence qui projette l’être sur le « noumène », d’où nihilisme, le « noumène » n’étant lors qu’un pur phénomène sans fondement réel ni extra-mental ni mental ; soit c’est le réel qui se donne à connaître comme être, et l’être s’abstrait du réel : conceptualisme réaliste, cqfd. Le nihilisme étant manifestement absurde, idéalisme et criticisme font faillite.

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