par Héraclius » jeu. 01 déc. 2016, 3:00
Bonjour Ploup, et bienvenue !
L'Orthodoxie est en effet très attirante ; j'ai moi-même, quelques temps, vu mon coeur se pencher sur les merveilles de l'Orient chrétien avec une certaine envie. Mais je peux vous donner, sans prétendre à une quelconque objectivité, vous donner quelques éléments qui me semblent, à moi décisif. Aucun, je suppose, ne vous semblera totalement nouveau, mais essayons tout de même.
1/ L'élément décisif, bien sûr, le coeur du débat, c'est la question de la nature théologique de l'épiscopat romain. Un Orthodoxe vous dira que le Siège Romain est le premier siège épisopal de la chrétienté, tant à cause de sa glorieuse double origine apostolique que de la tradition conciliaire qui lui a toujours conféré la première place. Mais bien sûr, pour un orthodoxe, aucune différence substantielle entre l'évêque de Rome et celui de Constantinople - ou d'Athène ou de Lyon, pour ce que cela importe.
Cependant, je crois que la clé de cette question se trouve dans la Sainte Écriture. Est-ce que le "collège épiscopal" primitif - soit le collège apostolique lui-même - ressemble à cette écclésiologie Orthodoxe ? C'est avec très peu de doute que je vous dit : non. Quelques arguments scripturaires :
(a) Pierre est le seul apôtre à qui Notre-Seigneur octroya un nouveau nom. Ce seul fait devrait attirer notre attention sur sa spécificité - mais surtout, cela nous amène à nous poser la question du "pourquoi". Dans l'Ancien Testament, trouve-t-on un précédent ? Oui, deux : Abram-Abraham et Jacob-Israël, les patriarches fondateurs et pères spirituels de la nation juive, d'
Israël. Or, vous ne l'ignorez pas, le Nouvel Israël dans le Nouveau Testament, le nouveau peuple élu, n'est rien de moins que l'Église. De là à dire que Simon-Pierre est au Nouvel Israël ce que les premiers Patriarches précédemment cités étaient à l'Ancien, il y a moins d'un pas.
(b) Évidemment, cet argument nous amène à contempler le fameux passage de Matthieu 16 où le Christ revient sur le changement du nom de Pierre et le place comme fondation de Son Eglise. "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église...". Le passage, est, je le crois, explicite, surtout à la lumière de l'argument (a). Mais la suite n'est pas moins intéréssante : "...et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux: ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux..."
(c) "Lorsqu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre: " Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci?" Il lui répondit: "Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime." Jésus lui dit:
"Pais mes agneaux." Il lui dit une seconde fois: "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?" Pierre lui répondit: " Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime." Jésus lui dit:
"Pais mes agneaux." Il lui dit pour la troisième fois: "M'aimes-tu?" et il lui répondit: "Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez bien que je vous aime." Jésus lui dit:
"Pais mes brebis."" - Jean 21
Là encore, passage assez explicite. L'interprétation catholique, qui y voit le Christ confiant son troupeau en particulier à Pierre parmi les apôtres, me semble être la plus évidente, spontanée. Mais deux éléments liés à la place de passage viennent encore renforcer cette interprétation. D'abord, il faut rappeller que juste avant cet épisode, au chapitre 20 de l'Evangile de Jean (verset 21), on trouve ce que certains appellent la pentecôte johannique, où le Christ configure Ses apôtres à Lui-même ("Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé") et leur remet le pouvoir sacramentel de l'absolution des fautes. Ensuite, Jean clos son Évangile quelques versets à peine après ce triple "pais mes brebis". De là à dire que Jésus est dépeint par l'évangéliste comme finalisant la constitution hiérarchique et sacramentelle de Son Eglise avant Son départ, et que Son dernier acte est de remettre Son autorité à Pierre par cette solennelle triple formulle, le laissant comme chef visible de cette Eglise... moins d'un pas, encore.
(d) "Le Seigneur dit : Simon, Simon, Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères." - Luc 22, 31-32
(e) Plus généralement, plutôt que de rester centré sur tel ou tel passage impliquant la transmission explicite d'une autorité sacrée, on peut juste s'attarder sur l'effet général que donne la lecture des quatre Évangiles. Tout au long de ces récits sacrés, Pierre s'impose comme le premier des apôtres. C'est toujours lui qui parle pour le groupe. Il est, il me semble, toujours cété en premier dans les listes des 12. Son nom est le plus cité dans les Evangiles, et de très loin - une centaine d'occurences, la seconde place revenant à Jean avec à peine une vingtaine d'occurences.
Bref, pour moi, il me semble archi-évident que le collège apostolique avait clairement un chef établi, mis à part par le Christ pour le représenté, être la tête visible de Son Eglise. Mais à vous de vous faire votre idée.
2/ Bon, j'ai pris mon temps pour parler de l'écriture, alors je vais faire court, quitte à developper mon propos ultérieurement. Mais je crois que la tradition patristique a eu de très belles intutuitions sur la nature du Siège Romain. Je ne crois pas, à titre personnel, que l'on puisse se servir de ces éléments pour prouver, comme certains catholiques croient pouvoir le faire, que les Eglises d'Orient au premier millénaire étaient soumis au Pontife Romain dans les mêmes termes qu'un évêque français du 16ème siècle pouvait l'être ; mais ces éléments mettent certainement à bas le récit orthodoxe qui prétend que tout le monde vivait sous ce qu,on appelle la pentarchie - le gouvernement des 5 patriarcats - sans aucune prééminence romaine jusqu'à ce que le Pape en vienne à proclammer de nul part son autorité sur les autres patriarches (la pentarchie en temps que structure absolue n'a été définit que sous Justinien II - si je ne m'abuse - au Concile in Trullo, une masquarade de concile oeucuménique qui ne fut jamais acceptée par Rome).
3 exemples parmi bien d'autres que les autres intervants vous évoqueront certainement :
- Saint Irénée de Lyon, en
Adversus Haereses, III, 3, déclare clairement qu'à l'Eglise romaine, en raison de son excellente origine, toute église doit s'accorder.
- St Cyprien de Carthage, dans sa réfutation du Schisme de Novatien, propose une théorie de l'autorité apostolique comme ayant sa source dans le charisme pétrinien, lequel est incarné par l'évêque de Rome. Voir son
De Unitatis Ecclesiae et sa correspondance avec le Pape Cornélius.
- A une époque plus tardive, des Papes comme Saint Léon le Grand, St Grégoire (le Grand aussi), lesquels sont tenus en grand estime par les Orthodoxes, se se contentent pas de simplement
exercer l'autorité pétrinienne comme tant de Pape avant eux, mais encore ils la théorisent largement, et n'ont aucun mal à se revêtir de titres très clairs comme "Vicaire de Saint Pierre" ; dans la même ligne, Théodore Ier pris le titre de pontifex maximus alors même qu'il fut un grand défenseur de l'Eglise contre les hérétiques monthélètes - excommuniant sans hésitation le patriarches hétérodoxe de Constantinople à l'occasion. La Papauté était déjà la Papauté bien avant le schisme, sous des Papes tenus pour des saints et des héros par les orientaux eux-mêmes.
Comme je l'ai dit plus haut, il y a beaucoup d'autres exemples. Je pense à St Optat, Saint Maxime, et il y en a d'autres encore.
3/ Cet argument n'est ni le plus intellectuel si le plus complexe, mais tout simplement... On mesure l'arbre à ses fruits. Le Catholicisme, après le schisme, n'a pas cessé de vivre. Il s'est étendu aux quatres coins du globe, a réunit plus d'une dizaine de nouveaux grands conciles, a définit des dogmes, réfuté des hérésies... L'Orthodoxie, elle, semble s'être figé avec la Séparation. Alors, qu'on m'excuse, mais j'ai du mal à croire, pour parler crûement, que l'Eglise du Christ soit constitué par trois russes et deux grecs au fond de l'Europe de l'Est qui, en mille ans, n'ont sû ni évangliser, ni même simplement se réunir en Concile - la dernière tentative et dernier fiasco est encore toute récente, et elle avait 50 ans de préparation derrière elle.
Quand à vos questionnements sur l'état actuel du catholicisme, notamment sur les plans spirituels et liturgiques... Je comprends tout à fait. Simplement, je vous ferait remarquer que malgré tout, les choses vont de mieux en mieux. La dernière génération de prêtres et de fidèles, à bien des égards, partage vos préoccupations, qui me semblent tout à fait légitimes.
J'essayerai de développer plus tard.
Dieu vous garde !
Héraclius -
Bonjour Ploup, et bienvenue ! ;)
L'Orthodoxie est en effet très attirante ; j'ai moi-même, quelques temps, vu mon coeur se pencher sur les merveilles de l'Orient chrétien avec une certaine envie. Mais je peux vous donner, sans prétendre à une quelconque objectivité, vous donner quelques éléments qui me semblent, à moi décisif. Aucun, je suppose, ne vous semblera totalement nouveau, mais essayons tout de même.
[b]1/[/b] L'élément décisif, bien sûr, le coeur du débat, c'est la question de la nature théologique de l'épiscopat romain. Un Orthodoxe vous dira que le Siège Romain est le premier siège épisopal de la chrétienté, tant à cause de sa glorieuse double origine apostolique que de la tradition conciliaire qui lui a toujours conféré la première place. Mais bien sûr, pour un orthodoxe, aucune différence substantielle entre l'évêque de Rome et celui de Constantinople - ou d'Athène ou de Lyon, pour ce que cela importe.
Cependant, je crois que la clé de cette question se trouve dans la Sainte Écriture. Est-ce que le "collège épiscopal" primitif - soit le collège apostolique lui-même - ressemble à cette écclésiologie Orthodoxe ? C'est avec très peu de doute que je vous dit : non. Quelques arguments scripturaires :
[b](a)[/b] Pierre est le seul apôtre à qui Notre-Seigneur octroya un nouveau nom. Ce seul fait devrait attirer notre attention sur sa spécificité - mais surtout, cela nous amène à nous poser la question du "pourquoi". Dans l'Ancien Testament, trouve-t-on un précédent ? Oui, deux : Abram-Abraham et Jacob-Israël, les patriarches fondateurs et pères spirituels de la nation juive, d'[i]Israël[/i]. Or, vous ne l'ignorez pas, le Nouvel Israël dans le Nouveau Testament, le nouveau peuple élu, n'est rien de moins que l'Église. De là à dire que Simon-Pierre est au Nouvel Israël ce que les premiers Patriarches précédemment cités étaient à l'Ancien, il y a moins d'un pas.
[b](b) [/b]Évidemment, cet argument nous amène à contempler le fameux passage de Matthieu 16 où le Christ revient sur le changement du nom de Pierre et le place comme fondation de Son Eglise. "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église...". Le passage, est, je le crois, explicite, surtout à la lumière de l'argument (a). Mais la suite n'est pas moins intéréssante : "...et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux: ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux..."
[b](c)[/b] "Lorsqu'ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre: " Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci?" Il lui répondit: "Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime." Jésus lui dit: [b]"Pais mes agneaux."[/b] Il lui dit une seconde fois: "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?" Pierre lui répondit: " Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime." Jésus lui dit:[b] "Pais mes agneaux."[/b] Il lui dit pour la troisième fois: "M'aimes-tu?" et il lui répondit: "Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez bien que je vous aime." Jésus lui dit: [b]"Pais mes brebis."[/b]" - Jean 21
Là encore, passage assez explicite. L'interprétation catholique, qui y voit le Christ confiant son troupeau en particulier à Pierre parmi les apôtres, me semble être la plus évidente, spontanée. Mais deux éléments liés à la place de passage viennent encore renforcer cette interprétation. D'abord, il faut rappeller que juste avant cet épisode, au chapitre 20 de l'Evangile de Jean (verset 21), on trouve ce que certains appellent la pentecôte johannique, où le Christ configure Ses apôtres à Lui-même ("Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé") et leur remet le pouvoir sacramentel de l'absolution des fautes. Ensuite, Jean clos son Évangile quelques versets à peine après ce triple "pais mes brebis". De là à dire que Jésus est dépeint par l'évangéliste comme finalisant la constitution hiérarchique et sacramentelle de Son Eglise avant Son départ, et que Son dernier acte est de remettre Son autorité à Pierre par cette solennelle triple formulle, le laissant comme chef visible de cette Eglise... moins d'un pas, encore.
[b](d) [/b]"Le Seigneur dit : Simon, Simon, Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères." - Luc 22, 31-32
[b](e)[/b] Plus généralement, plutôt que de rester centré sur tel ou tel passage impliquant la transmission explicite d'une autorité sacrée, on peut juste s'attarder sur l'effet général que donne la lecture des quatre Évangiles. Tout au long de ces récits sacrés, Pierre s'impose comme le premier des apôtres. C'est toujours lui qui parle pour le groupe. Il est, il me semble, toujours cété en premier dans les listes des 12. Son nom est le plus cité dans les Evangiles, et de très loin - une centaine d'occurences, la seconde place revenant à Jean avec à peine une vingtaine d'occurences.
Bref, pour moi, il me semble archi-évident que le collège apostolique avait clairement un chef établi, mis à part par le Christ pour le représenté, être la tête visible de Son Eglise. Mais à vous de vous faire votre idée.
[b]2/[/b] Bon, j'ai pris mon temps pour parler de l'écriture, alors je vais faire court, quitte à developper mon propos ultérieurement. Mais je crois que la tradition patristique a eu de très belles intutuitions sur la nature du Siège Romain. Je ne crois pas, à titre personnel, que l'on puisse se servir de ces éléments pour prouver, comme certains catholiques croient pouvoir le faire, que les Eglises d'Orient au premier millénaire étaient soumis au Pontife Romain dans les mêmes termes qu'un évêque français du 16ème siècle pouvait l'être ; mais ces éléments mettent certainement à bas le récit orthodoxe qui prétend que tout le monde vivait sous ce qu,on appelle la pentarchie - le gouvernement des 5 patriarcats - sans aucune prééminence romaine jusqu'à ce que le Pape en vienne à proclammer de nul part son autorité sur les autres patriarches (la pentarchie en temps que structure absolue n'a été définit que sous Justinien II - si je ne m'abuse - au Concile in Trullo, une masquarade de concile oeucuménique qui ne fut jamais acceptée par Rome).
3 exemples parmi bien d'autres que les autres intervants vous évoqueront certainement :
- Saint Irénée de Lyon, en [i]Adversus Haereses[/i], III, 3, déclare clairement qu'à l'Eglise romaine, en raison de son excellente origine, toute église doit s'accorder.
- St Cyprien de Carthage, dans sa réfutation du Schisme de Novatien, propose une théorie de l'autorité apostolique comme ayant sa source dans le charisme pétrinien, lequel est incarné par l'évêque de Rome. Voir son [i]De Unitatis Ecclesiae [/i]et sa correspondance avec le Pape Cornélius.
- A une époque plus tardive, des Papes comme Saint Léon le Grand, St Grégoire (le Grand aussi), lesquels sont tenus en grand estime par les Orthodoxes, se se contentent pas de simplement [i]exercer[/i] l'autorité pétrinienne comme tant de Pape avant eux, mais encore ils la théorisent largement, et n'ont aucun mal à se revêtir de titres très clairs comme "Vicaire de Saint Pierre" ; dans la même ligne, Théodore Ier pris le titre de pontifex maximus alors même qu'il fut un grand défenseur de l'Eglise contre les hérétiques monthélètes - excommuniant sans hésitation le patriarches hétérodoxe de Constantinople à l'occasion. La Papauté était déjà la Papauté bien avant le schisme, sous des Papes tenus pour des saints et des héros par les orientaux eux-mêmes.
Comme je l'ai dit plus haut, il y a beaucoup d'autres exemples. Je pense à St Optat, Saint Maxime, et il y en a d'autres encore.
[b]3/[/b] Cet argument n'est ni le plus intellectuel si le plus complexe, mais tout simplement... On mesure l'arbre à ses fruits. Le Catholicisme, après le schisme, n'a pas cessé de vivre. Il s'est étendu aux quatres coins du globe, a réunit plus d'une dizaine de nouveaux grands conciles, a définit des dogmes, réfuté des hérésies... L'Orthodoxie, elle, semble s'être figé avec la Séparation. Alors, qu'on m'excuse, mais j'ai du mal à croire, pour parler crûement, que l'Eglise du Christ soit constitué par trois russes et deux grecs au fond de l'Europe de l'Est qui, en mille ans, n'ont sû ni évangliser, ni même simplement se réunir en Concile - la dernière tentative et dernier fiasco est encore toute récente, et elle avait 50 ans de préparation derrière elle.
Quand à vos questionnements sur l'état actuel du catholicisme, notamment sur les plans spirituels et liturgiques... Je comprends tout à fait. Simplement, je vous ferait remarquer que malgré tout, les choses vont de mieux en mieux. La dernière génération de prêtres et de fidèles, à bien des égards, partage vos préoccupations, qui me semblent tout à fait légitimes.
J'essayerai de développer plus tard.
Dieu vous garde !
Héraclius -