par Cinci » ven. 14 oct. 2016, 5:09
Université Laval, mémoire de maîtrise : interroger le réel. Étude du
Chat dans le sac de Gilles Groulx, par Vanessa Hebding, 2015
Contre la bourgeoisie, opposée aux intérêts du peuple
Une séquence rend compte de l'opposition des intérêts canadiens-français et du capital étranger. Dans les larges couloirs d'un centre commercial apparaissent tour à tour, dans un montage croisé, Claude et Barbara qui déambulent sous les enseignes de magasins dont les noms mettent à jour la dualité linguistique montréalaise. Les courtes scènes présentent les personnages qui se dirigent dans des directions opposées. On voit d'abord Claude qui se dirige vers la droite, devant la vitrine de la Régie des alcools du Québec, puis devant "La maison du livre". Ensuite Barbara marche vers la gauche, devant les enseignes "Toy World" et on voit de nouveau Claude, se dirigeant toujours vers la droite, devant la boutique "Maxime et Michel". Finalement, Barbara repasse, vers la gauche, devant une vitrine où est posé un écriteau rédigé en anglais. Au sens propre comme au sens figuré, les personnages s'engagent dans des chemins opposés, caractérisés par des langues différentes.
Durant toute la durée de la séquence, une musique pompeuse accuse la futilité du lieu. Elle perdure en fond sonore lorsque Claude entre dans une boutique et allume un téléviseur duquel nous parvient un bulletin de nouvelles télévisé. La superposition de la musique et de la voix du présentateur brouille la compréhension du discours. Les montages sonores et visuel rendent compte de l'incompatibilité de l'activité intellectuelle et du lieu de commerce : pendant que le présentateur télé parle du "Bill 60" créant un ministère de l'Éducation, la caméra alterne entre le visage de Claude, rivé sur la nouvelle, et les gens qui magasinent, concentrés sur les objets.
Barbara rejoint son amoureux dans la boutique, l'embrasse et trépigne aussitôt d'impatience quand il reporte son attention sur le téléviseur. Par la bande sonore, on assiste ensuite à la concurrence des monologues intérieurs des protagonistes. Barbara finit par partir et laisser Claude à son occupation, tandis que le dialogue intérieur continue et se superpose à une séquence où un ami du couple donne un spectacle de magie dans l'appartement de Claude lors d'un déjeuner entre copains. Ici, l'image, centrée sur une activité futile, est en contrepoint avec le discours énoncé, c'est à dire le dialogue intérieur qui porte sur les droits individuels et collectifs. Pendant ce temps, Claude et Barbara, affairés à leur lecture (pour lui, un journal; pour elle, la revue Vogue), se boudent l'un et l'autre, comme ils ignorent leur ami magicien. Ce dernier vient détourner l'attention du spectateur, il opère une distanciation comme le faisait la musique du centre commercial.
La revue
Parti pris fait le procès de la bourgeoisie qui entraîne "individualisme, irresponsabilité et dépolitisation". Selon les rédacteurs de la revue, la démocratie bourgeoise suppose une vision erronée de la démocratie, puisqu'elle
- repose sur le concept abstrait d'individu, sorte d'atome social, pur citoyen défini en dehors de sa vie réelle quotidienne; elle pose en principe l'égalité de droit des individus-citoyens, et quoique les membres de la société capitaliste soient objectivement inégaux, elle projette leur égalité dans l'État, abstraction qui est à la société réelle ce que le citoyen est à l'homme réel.
Parce que la bourgeoisie fait fi des particularismes des classes sociales, infailliblement, elle appréhende l'existence d'un point de vue déconnecté de la réalité, croient les partipristes, C'est d'ailleurs cette croyance qui prédomine au début du
Chat dans le sac, lorsque Barbara dit que "les droits appartiennent aux individus, non aux races", Claude s'empresse de nuancer : "Oui, mais si c'est aux races qu'on refuse des droits, alors ce sont les individus qui en sont privés". Barbara, issue d'une famille bourgeoise, conçoit l'égalité de droit comme une égalité de fait, alors que Claude, d'un milieu plus modeste, distingue loi et réalité.
Pierre Vadeboncoeur, qui publie dans
Parti pris, est prolixe au sujet de la bourgeoisie. Il souligne, dans
L'autorité du peuple (1963), sa superficialité, son indifférence et sa préférence pour
les vérités faciles, les vérités du Code. L'auteur la présente comme une classe ontologiquement narcissique et diamétralement opposée à la collectivité :
- Le peuple est un être collectif sans miroir; rien ne lui réfléchit l'image de ses dons. Seule la bourgeoisie se mire et se reconnaît, et elle ne s'en prive pas. Le miroir, s'Il en est un vraiment, qui dit au peuple ce qu'il est, c'est la bourgeoisie elle-même, mais elle lui renvoie une image mutilée, qui ne fait que lui dire au contraire ce qu'il n'est pas.
Le film présente à de nombreuses reprises Barbara devant un miroir. Au contraire de Claude, Barbara a, dès le début du film, une image, une représentation : on la voit jouer au mannequin sur des photos (Barnara Ulrich était réellement mannequin), elle se compare à Nana (Anna Karina), revêt des costumes de théâtre. La façon dont elle est présentée colle à l'archétype de la bourgeoise. Au fil de l'histoire, le spectateur peut cependant mettre en doute l'authenticité ou la facticité de cette représentation, qui réduit essentiellement la personnalité de Barbara à une caractéristque : la vanité. Notons, par ailleurs, que ce portrait, qu'on pourrait désigner comme un "culte du moi", est excluant. Vadeboncoeur insiste sur sa dévalorisation des individus que suppose la norme établie par la bourgeoisie, une norme basée sur la possession :
- Les hommes du peuple n'existaient pas, car ils ne représentent rien. Les propriétaires représentaient leurs entreprises, possédaient les moyens de se déplacer par toutes les parties du monde, représentaient la politique de leur classe, avaient leurs relations parmi les dirigeants, parmi les juges, détenaient un pouvoir économique, un pouvoir politique, une quasi-toute-puissance. Un propriétaire, c'était tout le reste des propriétaires et en définitive c'était la société elle-même et ses rouages, possédés par eux. Mais un homme du peuple, ce n'était que lui-même. L'homme du peuple est un individu.
Groulx écrit à propos de cette toute-puissance : "L'emprise des capitaux américains au Canada est telle qu'ils contrôlent notre vie nationale à tous les niveaux". "Par les journaux, la radio, le cinéma, la télévision, on entraîne les salariés à désirer le confort et la jouissance immédiate et à ne s'intéresser qu'à leur satisfaction personnelle", écrit quant à lui Jean-Marc Piotte. La consommation tient à l'écart les préoccupations sociales.
Université Laval, mémoire de maîtrise : interroger le réel. Étude du [i]Chat dans le sac[/i] de Gilles Groulx, par Vanessa Hebding, 2015
[b]Contre la bourgeoisie, opposée aux intérêts du peuple
[/b]
Une séquence rend compte de l'opposition des intérêts canadiens-français et du capital étranger. Dans les larges couloirs d'un centre commercial apparaissent tour à tour, dans un montage croisé, Claude et Barbara qui déambulent sous les enseignes de magasins dont les noms mettent à jour la dualité linguistique montréalaise. Les courtes scènes présentent les personnages qui se dirigent dans des directions opposées. On voit d'abord Claude qui se dirige vers la droite, devant la vitrine de la Régie des alcools du Québec, puis devant "La maison du livre". Ensuite Barbara marche vers la gauche, devant les enseignes "Toy World" et on voit de nouveau Claude, se dirigeant toujours vers la droite, devant la boutique "Maxime et Michel". Finalement, Barbara repasse, vers la gauche, devant une vitrine où est posé un écriteau rédigé en anglais. Au sens propre comme au sens figuré, les personnages s'engagent dans des chemins opposés, caractérisés par des langues différentes.
Durant toute la durée de la séquence, une musique pompeuse accuse la futilité du lieu. Elle perdure en fond sonore lorsque Claude entre dans une boutique et allume un téléviseur duquel nous parvient un bulletin de nouvelles télévisé. La superposition de la musique et de la voix du présentateur brouille la compréhension du discours. Les montages sonores et visuel rendent compte de l'incompatibilité de l'activité intellectuelle et du lieu de commerce : pendant que le présentateur télé parle du "Bill 60" créant un ministère de l'Éducation, la caméra alterne entre le visage de Claude, rivé sur la nouvelle, et les gens qui magasinent, concentrés sur les objets.
Barbara rejoint son amoureux dans la boutique, l'embrasse et trépigne aussitôt d'impatience quand il reporte son attention sur le téléviseur. Par la bande sonore, on assiste ensuite à la concurrence des monologues intérieurs des protagonistes. Barbara finit par partir et laisser Claude à son occupation, tandis que le dialogue intérieur continue et se superpose à une séquence où un ami du couple donne un spectacle de magie dans l'appartement de Claude lors d'un déjeuner entre copains. Ici, l'image, centrée sur une activité futile, est en contrepoint avec le discours énoncé, c'est à dire le dialogue intérieur qui porte sur les droits individuels et collectifs. Pendant ce temps, Claude et Barbara, affairés à leur lecture (pour lui, un journal; pour elle, la revue Vogue), se boudent l'un et l'autre, comme ils ignorent leur ami magicien. Ce dernier vient détourner l'attention du spectateur, il opère une distanciation comme le faisait la musique du centre commercial.
La revue [i]Parti pris[/i] fait le procès de la bourgeoisie qui entraîne "individualisme, irresponsabilité et dépolitisation". Selon les rédacteurs de la revue, la démocratie bourgeoise suppose une vision erronée de la démocratie, puisqu'elle
[list]repose sur le concept abstrait d'individu, sorte d'atome social, pur citoyen défini en dehors de sa vie réelle quotidienne; elle pose en principe l'égalité de droit des individus-citoyens, et quoique les membres de la société capitaliste soient objectivement inégaux, elle projette leur égalité dans l'État, abstraction qui est à la société réelle ce que le citoyen est à l'homme réel.[/list]
Parce que la bourgeoisie fait fi des particularismes des classes sociales, infailliblement, elle appréhende l'existence d'un point de vue déconnecté de la réalité, croient les partipristes, C'est d'ailleurs cette croyance qui prédomine au début du [i]Chat dans le sac[/i], lorsque Barbara dit que "les droits appartiennent aux individus, non aux races", Claude s'empresse de nuancer : "Oui, mais si c'est aux races qu'on refuse des droits, alors ce sont les individus qui en sont privés". Barbara, issue d'une famille bourgeoise, conçoit l'égalité de droit comme une égalité de fait, alors que Claude, d'un milieu plus modeste, distingue loi et réalité.
Pierre Vadeboncoeur, qui publie dans [i]Parti pris[/i], est prolixe au sujet de la bourgeoisie. Il souligne, dans [u]L'autorité du peuple[/u] (1963), sa superficialité, son indifférence et sa préférence pour [i]les vérités faciles, les vérités du Code[/i]. L'auteur la présente comme une classe ontologiquement narcissique et diamétralement opposée à la collectivité :
[list]Le peuple est un être collectif sans miroir; rien ne lui réfléchit l'image de ses dons. Seule la bourgeoisie se mire et se reconnaît, et elle ne s'en prive pas. Le miroir, s'Il en est un vraiment, qui dit au peuple ce qu'il est, c'est la bourgeoisie elle-même, mais elle lui renvoie une image mutilée, qui ne fait que lui dire au contraire ce qu'il n'est pas. [/list]
Le film présente à de nombreuses reprises Barbara devant un miroir. Au contraire de Claude, Barbara a, dès le début du film, une image, une représentation : on la voit jouer au mannequin sur des photos (Barnara Ulrich était réellement mannequin), elle se compare à Nana (Anna Karina), revêt des costumes de théâtre. La façon dont elle est présentée colle à l'archétype de la bourgeoise. Au fil de l'histoire, le spectateur peut cependant mettre en doute l'authenticité ou la facticité de cette représentation, qui réduit essentiellement la personnalité de Barbara à une caractéristque : la vanité. Notons, par ailleurs, que ce portrait, qu'on pourrait désigner comme un "culte du moi", est excluant. Vadeboncoeur insiste sur sa dévalorisation des individus que suppose la norme établie par la bourgeoisie, une norme basée sur la possession :
[list]Les hommes du peuple n'existaient pas, car ils ne représentent rien. Les propriétaires représentaient leurs entreprises, possédaient les moyens de se déplacer par toutes les parties du monde, représentaient la politique de leur classe, avaient leurs relations parmi les dirigeants, parmi les juges, détenaient un pouvoir économique, un pouvoir politique, une quasi-toute-puissance. Un propriétaire, c'était tout le reste des propriétaires et en définitive c'était la société elle-même et ses rouages, possédés par eux. Mais un homme du peuple, ce n'était que lui-même. L'homme du peuple est un individu.[/list]
Groulx écrit à propos de cette toute-puissance : "L'emprise des capitaux américains au Canada est telle qu'ils contrôlent notre vie nationale à tous les niveaux". "Par les journaux, la radio, le cinéma, la télévision, on entraîne les salariés à désirer le confort et la jouissance immédiate et à ne s'intéresser qu'à leur satisfaction personnelle", écrit quant à lui Jean-Marc Piotte. La consommation tient à l'écart les préoccupations sociales.