Les médias et l'opinion

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Re: Les médias et l'opinion

par Cinci » ven. 14 oct. 2016, 18:19

Pour faire un petit suivi ...


Aujourd'hui. dans Le Devoir, une ancienne journaliste et retraitée de l'enseignement en communication écrit :
  • Le journalisme auquel elle croit? Il n'existe plus. Tout a changé, dit-elle, la finalité du journalisme professionnel. Avant, c'était un service public, l'Info était essentielle à la démocratie. C'est devenu un business perverti par le pouvoir de l'argent dans le grand tourbillon du néolibéralisme. La finalité est de faire vivre les actionnaires.
Source : Josée Blanchette, "Les médias, qu'ossa donne?" , cahier B, p.10


Et à quoi un Christian Rioux peut faire remarquer des choses intéressantes dans son topo du jour portant sur le populisme. Il fait remarquer que la présente évolution "dévoyée" des médias n'est sans doute pas étrangère non plus au développement de la démagogie dans l'espace publique, une démagogie décomplexée.

Il dit :
  • Où le populisme est-il apparut sinon dans les médias? La télévision de papa était peut-être un peu terne, mais on y interviewait des écrivains et des hommes politiques aux heures de grande écoute sans les forcer à se déguiser en clowns. [...] Aujourd'hui, un dirigeant politique n'a guère le choix d'aller faire le pitre dans des émissions comme Tout le monde en parle. Quand ce n'est pas les humoristes eux-mêmes qui envahissent les rares émissions d'informations encore un tantinet sérieuses, Les journalistes ont beau jeu de dénoncer le populisme, alors que le système médiatique contribue à sa propagation en récompensant souvent le dénigrement de la politique et la petite phrase provocante. La télévision publique, qui a liquidée toute idée de service publique, porte à cet égard une lourde responsabilité.


Source : Christian Rioux, "Le populisme ou la tarte à la crème", Cahier A, p.3

Re: Les médias et l'opinion

par Cinci » ven. 19 août 2016, 18:00

(suite)

L'exemple du vol 007 de la Korean Airlines

Pour ne donner qu'une illustration, je doute qu'aucun récit ait jamais reçu une couverture aussi fanatique que celui du vol 007 de la Korean Airlines abattu par les Russes en 1983 : les faits étaient présentés comme une preuve certaine que les Russes étaient les pires des barbares depuis Attila et que, par conséquent, nous devions installer des missiles en Allemagne, monter d'un cran dans la guerre contre le Nicaragua, et ainsi de suite. [...] Le Boston Globe avait, le premier jour, ses dix premières pages entièrement consacrées à l'affaire et à rien d'autre.

Pourtant, d'autres événements se sont produits au milieu de toute cette fureur à propos du vol de la KAL; par exemple, le Times a consacré une centaine de mots, mais pas de commentaires, au fait suivant : l'UNITA, que l'on appelle les "combattants de la liberté" en Angola et qui est soutenue par les États-Unis et l'Afrique du Sud, s'est attribué le mérite d'avoir abattu un avion civile angolais, faisant 126 tués. Et il n'y avait pas d'ambiguïté dans ce cas-ci : l'avion n'était pas hors de sa route, il n'avait pas de RC-135 pour mettre la confusion dans la question. Ceci n'était rien d'autre qu'un massacre prémédité et cela a mérité une centaine de mots sans autre commentaire. Quelques années plus tôt, en octobre 1976, un avion de ligne cubain avait été attaqué à la bombe par des terroristes soutenus par la CIA, tuant 73 civils. Quelle couverture y a-t-il eu pour cela?

En 1973, Israël avait abattu un avion civil égaré dans une tempête de sable au-dessus du canal de Suez : 110 personnes tuées. Il n'y eut pas de protestations, uniquement des commentaires éditoriaux pour expliquer - je cite le Times - pourquoi "un débat enflammé sur l'attribution des responsabilités ne serait d'aucune utilité". Quatre jours plus tard, Golda Meir arrivait aux États-Unis et la presse la mit en situation délicate, lui posant quelques questions embarrassantes - mais, en fait, elle rentra ensuite chez elle avec de nouveaux cadeaux sous la forme d'avions militaires.


Si on remonte en 1955, un avion d'Air India qui transportait la délégation chinoise à la conférence de Bandung explosa en plein vol, au cours de ce que la police de Hong Kong appela "un massacre soigneusement organisé"; un déserteur américain prétendit plus tard qu'il avait lui-même placé la bombe sur ordre de la CIA. En juillet 1988, le navire de guerre américain Vincennes abattit un avion de ligne iranien dans un couloir de vol commercial, au large de l'Iran, et il y eut 290 tués; il fallait en effet démontrer la viabilité du système high-tech de missiles, selon le commandant David Carlson de l'U.S. Navy, qui suivait l'opération depuis un navire proche [...] Aucun de ces événements ne fut tenu pour preuve d'une quelconque "barbarie" et, en réalité, tous ont été rapidement oubliés.

Re: Les médias et l'opinion

par Cinci » ven. 19 août 2016, 16:32

(suite)

La structure du capitalisme repose en partie sur le fait que les acteurs essaient d'augmenter leur profit et leurs parts de marché : s'Ils ne font pas cela, ils ne seront plus acteurs. Tout économiste sait cela : ce n'est pas une théorie de la conspiration que de le faire observer, c'est juste considéré comme un fait institutionnel convenu. Nous avons discuté uniquement des facteurs institutionnels qui posent les limites du journalisme et de son interprétation dans les institutions idéologiques. C'est le contraire d'une théorie de la conspiration, c'est seulement une analyse institutionnelle normale, le genre d'analyse que vous faites automatiquement quand vous essayez de comprendre comment fonctionne le monde.

Lui : D'après-vous, quel rôle joue la presse alternative dans ce modèle de propagande?

Cela varie. Je pense que dans une certaine mesure les médias alternatifs jouent un rôle à l'intérieur du modèle de propagande. Ainsi, une bonne partie de ce que l'on appelle "les médias alternatifs" aux États-Unis n'est en réalité qu'une sorte de commercialisation de l'excentricité . Par exemple, c'est vrai à 95% pour Village Voice, ou peut-être même 99%. Je considère cela juste comme une autre technique de marginalisation du public : c'est une sorte de nouvelle version du National Enquirer, simplement pour un public différent.



Elle : A la télévision publique, il y a pourtant eu une série d'émissions sur des activités clandestines liées à la bombe atomique et elles ont apporté beaucoup d'informations qui semblaient aller à l'encontre de ces puissants intérêts; c'était très inhabituel, le genre de choses que l'on ne voit jamais. Quel en est le but, d'après-vous? J'étais extrêmement surprise par la franchise de ce qui était dit : ils ont mentionné l'opération Mangoose, les tentatives d'assassinat de Castro, les connections entre les Kennedy et la mafia; ils ont parlé des Américains qui avaient recruté quelques uns des pires nazis pour travailler pour nous à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Je suis curieuse de savoir pourquoi ces sortes de choses sortent maintenant [...]

Combien de gens ont-ils vu cela? Voyez-vous, ce sont des gens qui sont attentifs à ce genre d'émissions et ce sont plutôt des militants. Ce n'est pas la première fois que c'est arrivé : beaucoup de ces informations ont déjà paru dans les médias en 1975. Il serait donc intéressant de savoir exactement pourquoi cela sort maintenant. Il y a des réponses qui viennent immédiatement à l'esprit.

La première série de révélations est arrivée en 1975, juste après le Watergate. La deuxième série, c'est dans le contexte de l'après Irangate. Il est très typique qu'après des scandales gouvernementaux comme celui-ci, il y ait dans les médias une période de relative franchise, mais qui s'arrête ensuite. Il y a en fait de très nombreux journalistes qui sont bien conscients de ce fait et qui attendent les scandales gouvernementaux pour essayer de glisser des reportages dont ils savent qu'ils n'auraient pas pu les publier en d'autres temps. Je peux vous en donner des exemples si vous le voulez. Et la raison pour laquelle cela va se produire est évidente : il y a un scandale, donc les institutions veulent se légitimer , il y a de la pression populaire, donc les journalistes qui veulent écrire ce genre de choses ont une petite ouverture pour le faire.

Certains des meilleurs journalistes d'enquête du pays sont très conscients de la façon dont fonctionne le système et en jouent comme d'un violon, cherchant juste les moments où ils pourront faire passer leurs articles. Certains sont même encore plus cyniques que moi à propos des médias. Ainsi, ces gens mettent en réserve des articles sur lesquels ils ont travaillé, et ils attendent le moment où les choses sont un peu plus détendues et où ils peuvent les placer. Ou alors, ils cherchent le bon rédacteur en chef, ils rédigent très soigneusement leurs arguments en les cadrant bien pour qu'ils passent.

Rappelez-vous, il y a vraiment des valeurs conflictuelles dans ce système, et ces conflits offrent des possibilités.

De plus, vous le savez, les médias éprouvent généralement le besoin de présenter une image du monde d'une exactitude acceptable, et cela aussi crée des ouvertures. Ainsi, prenez par exemple le Wall Street Journal, le prototype du journal d'affaires : les éditoriaux sont juste des accès de colère comiques, mais la présentation des informations est souvent très intéressante et bien faite, Leur information fait partie des meilleurs reportages du pays, en fait. Et la raison est assez claire. Dans la page des éditoriaux du Wall Street Journal les rédacteurs peuvent crier et hurler et écumer, personne ne s'en soucie vraiment, mais le monde des affaires a besoin d'un tableau réaliste de ce qui se passe dans le monde pour pouvoir prendre des décisions sensées à propos de leur argent.

Le point principal n'est donc pas la suppression totale de l'information par les médias : c'est rare, bien que cela existe certainement. Le point principal est la mise en forme de l'histoire, la sélection, l'Interprétation qui a lieu.

Re: Les médias et l'opinion

par Cinci » ven. 19 août 2016, 16:20

(Suite)

L'une des choses qu'Edward Herman et moi avons faites dans Manufacturing Consent est d'examiner les sources que les journalistes utilisent. Dans une partie que j'ai écrite, je discutais de l'Amérique centrale et j'ai donc lu cinquante articles, commençant en 1987, de Stephen Kinzer du New York Times, et je me suis simplement demandé : de qui a-t-il essayé d'obtenir l'opinion? Eh bien, il apparaît que pour ces cinquantes articles, il n,a pas parlé avec une seule personne au Nicaragua qui soit prosandiniste. Or il y avait sûrement quelqu'un, vous savez, la mère d'Ortega par exemple, qui devait être prosandiniste. Et bien non, tous ceux qu'il cite sont antisandinistes.

Bon, il y a des sondages, dont le Times n'a pas dit un mot, qui montrent que tous les partis d'opposition au Nicaragua avaient ensembles le soutien de 9% seulement de la population. Mais ils ont 100% selon Stephen Kinzer. Toutes les personnes qu'il a trouvées soutiennent les partis d'opposition et ils sont 9% de la population. C'est dans cinquante articles.


Lui : je pense que votre accusation de roublardise est à nouveau simpliste. Par exemple, j'ai lu votre article écrit pour The Progressive à propos de la dépendance des journalistes par rapport aux sources gouvernementales : c'est vraiment important, on doit avoir des données économiques, on doit développer des sources à long terme, on ne peut pas obtenir de l'information autrement. Pourquoi avez-vous une si mauvaise opinion du lectorat, au point de penser qu'ils ne vont pas comprendre la nuance? C'est peut-être dans le cinquième ou sixième paragraphe, mais on peut y trouver l'opinion du journaliste lui-même.

Je ne comprend pas ce que vous dites. Ce que je dis, c'est que si vous regardez les sources que les journalistes choisissent, ce ne sont pas des sources fiables, ce sont des sources qui représentent des intérêts privés : c'est de la propagande.


Elle : Mais je ne pense pas que les journalistes se disent cela, ils veulent penser qu'Ils font un travail honnête.

Bien sûr. Toutefois, l'on peut voir exactement comment cela fonctionne. Supposez qu'en tant que journaliste, vous commenciez à aller voir en dehors des intérêts privés. Vous vous apercevrez tout d'abord, que le niveau de preuve nécessaire est beaucoup plus élevé. Vous n'avez pas besoin de vérification quand vous allez du côté des intérêts privés : ils se vérifient eux-mêmes. Ainsi, si vous rapportez une atrocité commise par les guérilleros, tout ce dont vous avez besoin, c'est d'un témoin par ouï-dire. Mais parlez de tortures commises par un officier américain, vous aurez besoin d'une bande vidéo. Et c'est pareil pour n'importe quel sujet.

Je m'explique, si un journaliste cite un haut-fonctionnaire du gouvernement américain anonyme, cela suffit comme preuve. Que se passe-t-il s'Il dot citer quelque dissident ou quelque officiel d'un gouvernement étranger ennemi? Eh bien, le journaliste doit commencer à creuser, à cadenasser son enquête, il doit disposer de montagnes de preuves, s'attendre à subir de violentes attaques et peut-être perdre son emploi, etc. Avec des contraintes de cet ordre, il est très facile de prévoir de quel côté il ira. Et les journalistes choisissent généralement la facilité.


Elle : Diriez-vous de cette analyse des médias que c'est une théorie de la conspiration?

C'est précisément le contraire d'une théorie de la conspiration, En réalité, cette analyse tend généralement à minimiser le rôle des individus, ils ne sont que des pièces interchangeables.

Re: Les médias et l'opinion

par Cinci » ven. 19 août 2016, 16:11

(suite)

Les filtres de presse


Elle : S'agit-il d'un effort conscient de la part de la presse, ou diriez-vous plutôt que cela se joue sur l'économique parce qu'ils veulent vendre des journaux et que le public va les acheter?

Cela n'a rien à voir avec le public.

Elle : Les annonceurs?

Parfaitement, les annonceurs. La presse ne gagne pas d'argent sur les gens qui achètent les journaux, ils en perdent. Mais la presse est une affaire commerciale : la grande presse a d'énormes intérêts économiques, tandis que la presse de moindre envergure a plutôt des intérêts commerciaux locaux, mais dans un cas comme dans l'autre, la presse est maintenue en vie par d'autres entreprises, grâce à la publicité

Les médias et l'opinion

par Cinci » jeu. 18 août 2016, 2:16

Il s'agit de la retranscription d'un échange entre Noam Chomsky et des étudiants intervenant lors de la tenue d'une tournée de conférences aux États-Unis et portant sur le thème des médias. C'est très intéressant, très instructif. Il vaut la peine de lire ça. J'Indiquerai la source plus loin.

Ainsi :

Les médias sont différents de l'ensemble de la population, ils ressemblent beaucoup aux élites américaines.

Lui : Je ne suis pas bien sûr que ce soit vrai, pouvez-vous le démontrer?

En fait, on peut le démontrer : sur les problèmes principaux , il y a une très nette divergence entre les opinions populaires et celles de l'élite, et les médias reflètent avec constance l'opinion de l'élite. Ainsi, par exemple, sur des sujets comme disons le démantèlement des programmes sociaux, ou les politiques américaines en Amérique centrale dans les années 1980, ou la nature de la guerre du Viêt-nam, les points de vue exprimés dans les médias ont toujours été très différents de ceux de l'opinion publique, et alignés sur l'opinion de l'élite.

Lui : Regardez le terme médias, il signifie "nous, nous adressant à nous-mêmes".

Ici, je ne suis vraiment pas d'accord, Après tout, que sont les médias? Qui sont-ils? Sont-ils "nous"? Prenez CBS, ou le New York Times, qui sont ils? Ils sont parmi les plus importantes sociétés du pays, ils ne sont pas "nous". Ils ne sont pas plus "nous" que ne l'est General Motors.

La question est la suivante : les médias sont-ils un échantillon de l'opinion publique? Le public a-t-il une certaine gamme de croyance dont les médias seraient juste un échantillon représentatif? Si c'était le cas, les médias seraient en réalité très démocratique.

Lui : Le seul sondage que j'ai vu à propos des journalistes disait qu'ils sont essentiellement narcissiques et de centre-gauche.

Ce que les gens appellent le "centre-gauche" ne veut rien dire, sinon que ce sont des libéraux classiques et ces derniers sont fortement dans la ligne de l'État, et d'habitude dévoués au pouvoir privé.

Lui : Mais il n'y a qu'un petit pourcentage de la population américaine qui soient des dissidents actifs, je pense qu'il serait injuste d'espérer un pourcentage plus grand dans les médias.

Je pense qu'il y a de très nombreux cas avéré où l'opinion publique et la présentation médiatique ont très nettement divergé. Le public considérait en général les médias bien trop complaisants à l'égard de l'administration Reagan, il pensait qu'il aurait fallu davantage de remise en cause, En fait, le public pensait que les médias étaient trop durs avec Carter, mais trop mous avec Reagan, C.est exactement le contraire de ce que tout le monde dit.

Elle : D'où tenez-vous ces informations?

Des sondages. En réalité, ce sujet est traité dans un livre bien intéressant de Mark Hertsgaard sur la couverture médiatique de l'administration Reagan, On Bended Knee.

Lui : Vous avez donné l'exemple du public qui était plus en faveur des programmes de sécurité sociale que les médias [...] Ne reconnaissez-vous pas que le soutien au démantèlement est plus important ces temps-ci?

Non, si vous demandez aux gens : "Voulez-vous de nouveaux impôts?", ils diront non; mais si vous leur demandez : "Voulez-vous de meilleurs services médicaux?" , ils diront oui.

Ou bien prenez ce qui était certainement le problème le plus discuté des médias dans les années 1980, le Nicaragua. J'ai fait beaucoup d'analyses des articles d'opinion dans les médias nationaux, comme le Washington Post et le New York Times, et c'est partout pareil, plus de 99% d'entre eux étaient anti-sandinistes et pensaient que le gouvernement sandiniste devait être éliminé. La seule question était comment faire : en attaquant avec des forces révolutionnaires, ou autrement? Eh bien, cela ne reflétait pas l'opinion publique. Je veux dire que le plus gros de l'opinion publique pensait que nous devions simplement nous retirer du Nicaragua et les laisser tranquille. Cela ne se reflétait pas dans les médias. Parmi la minorité de la population qui savait de quel côté nous étions, il y avait une très forte opposition à n'importe quelle méthode de renversement du gouvernement. Mais une telle position était impossible à exprimer dans les médias.

Permettez-moi de vous donner juste une illustration. Les six derniers mois de 1986 et les six premiers mois de 1987 avaient été les périodes les plus intenses du débat sur le Nicaragua, juste avant que les propositions de loi pour une importante aide aux contras n'arrivent au Congrès. Le New York Times et le Washington Post ne publièrent au cours de ces deux périodes que deux articles qui évoquaient au mieux la possibilité de permettre aux Sandinistes de survivre. L'un était de la plume de l'ambassadeur du Nicaragua. L'autre était de Kevin Cahill, un médecin du Lennox Hill Hospital de New York, un spécialiste des maladies tropicales qui avait beaucoup travaillé dans cette région. Dans son article, il disait qu'il n'y avait qu'un seul État en Amérique latine où le gouvernement se souciait de la population, c'était le Nicaragua. C'était la seule exception, le seul article qui envisage seulement cette position, sur pratiquement un an de couverture intensive du sujet dans les deux journaux les plus importants du pays. Ceci ne reflète certainement pas l'opinion populaire. Dans ce cas, cela ne reflète même pas l'opinion des milieux universitaires : les médias n'acceptaient pas de contributions des intellectuels d'Amérique latine sur le sujet, simplement parce qu'ils n'étaient pas d'accord.

Elle : Il y a des gens qui ont perdu leur emploi dans les médias pour avoir fait état d'autres points de vue.

Oui, les cas sont fréquents. Ray Bonner est le plus célébre : c'était un journaliste indépendant que le New York Times publiait et qui a fait l'erreur de rapporter ce qui se passait depuis un an au Salvador. Il fut renvoyé à la section "Métropole" ou quelque chose comme cela, puis il est simplement parti. Et il y a de nombreux autres journalistes qui ont fini par quitter leur poste; Sy Hersh, par exemple, qui est parti du New York Times parce qu'on ne le laissait pas préparer le genre d'articles qu'il voulait faire.


Vous voyez, un de mes bons amis est l'un des sept ou huit rédacteurs principaux d'un grand journal américain et il est très opposé aux politiques américaines en Amérique centrale [...] Il essaie de composer des éditoriaux qui permettent de jeter un coup d'oeil sous la barrière idéologique mais qui donnent une petite indication sur quelques unes des choses qu'il voudrait que les gens voient: pour cela, il doit peser très soigneusement ce qui pourra passer.

Ce n'est pas le public qui va protester si un rédacteur en chef écrit ce genre d'idées; en fait, ce gars vit dans une ville libérale où le public applaudira - c'est à Boston.

Elle : Alors pourquoi cette barrière?

Eh bien, j'ai demandé un jour à un autre rédacteur en chef que je connais au Boston Globe pourquoi leur couverture du conflit israélo-palestinien était si horrible (elle l'est). Il a juste ri et m'a dit : "Combien d'annonceurs arabes pensez-vous que nous ayons?"La conversation s'est arrêtée là.

Lui : Ce n'est pas vrai, il plaisantait.

C'est vrai et il ne plaisantait pas. Ce n'était pas une blague.

Lui : Le rédacteur en chef ne fait pas attention à la publicité, il se fiche de la publicité.

Vous voulez rire? S'il se fiche de la publicité, il ne sera plus rédacteur en chef pour longtemps.

Lui : vous dites que les décisions éditoriales du Globe sont basées sur le fait d'essayer d'empêcher les revenus de la publicité de - de quoi?

De disparaître. Cela signifie que les commerçants ne placeraient plus de publicités et que le Globe coulerait.

Lui : Mais le Globe a un marché captif.

Pas du tout.

Lui : Que vont-ils faire, passer les annonces dans le Herald?

Absolument.

Lui : Je crois que c'est vraiment simpliste, je le crois vraiment.

C'est réellement arrivé. C'est même arrivé plusieurs fois. La plupart du temps, ça n'arrive jamais, parce que les journaux ne dévient jamais. Mais en 1976 ou 1977, les revenus d'annonces et la cote de la bourse du New York Times ont commencé à faiblir très légèrement. Il y a eu immédiatement des articles là-dessus dans le Wall Street Journal et dans Business Week, indiquant ce qui n'allait pas : Business Week a en fait dit que si le New York Times ne comprenait pas qu'il était une affaire commerciale, il n'en aurait plus pour bien longtemps.

Ce qui se passait c'est que le Times avait pris une position éditoriale soutenant modérément une proposition de taxe de l'État de New York à laquelle le monde des affaires s'opposait, et ses annonces ont commencé à diminuer un peu, la cote boursière a commencé à décroître très légèrement. Et le Times a alors changé toute son équipe éditoriale : John Oakes s'en alla, les rédacteurs libéraux s'en allèrent et tout un paquet de nouvelles têtes arrivèrent. Tout ce qu'il avait fallu , c'est une légère chute du cours.

Lui : j'Imagine que je ne sais pas comment ça se passe dans un grand journal. J'ai une large autonomie en tant que journaliste pour un petit journal local.

Un petit journal local, c'est autre chose. Mais supposez que vous commenciez à faire des choses qui nuisent aux intérêts des commerçants locaux : je pense que vous découvrirez qu'il n'est pas facile de continuer. Vous pouvez probablement faire du bon journalisme sur les affaires internationales si vous voulez, simplement parce que l'on ne s'en soucie pas beaucoup dans un journal de petite ville.

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