Bonjour Stéphane,
Lisez l'article en lien dans mon premier post. Nous en reparlerons plus tard
J’ai profité de l’ennui d’un long trajet en avion pour lire attentivement le texte que vous recommandez. Il est important et il est faux. Important, parce que l’Eglise doit réinvestir l’espace qu’elle a abandonné aux hommes de l’Etat, et Radical Orthodoxy s’y emploie. Faux, à cause de l’opposition que Milbank croit repérer entre RO et le libéralisme.
Cette opposition n’existe que dans son esprit. Je vais le démontrer.
Mais un point de méthode d’abord. La pensée libérale fut formalisée au 17ème siècle sur des racines remontant à Aristote, Epicure, Jésus-Christ, Thomas d’Aquin et les Jésuites de l’Ecole de Salamanque. Cette pensée est riche d’apports de centaines de théoriciens. Or
Milbank fonde tout son propos sur l’œuvre du seul Pierre Manent. Un peu léger quand même. Manent est un bon esprit, mais plus proche des conservateurs à la Tocqueville que des libéraux pur jus.
Le procédé qui consiste à ériger une figure imaginaire de l’ennemi pour lui décocher publiquement ses flèches est assez fréquent, ce qui ne le rend pas plus honnête. En rhétorique, on appelle ça
créer un homme de paille. Procédons honnêtement. Désignons correctement l’adversaire, le libéralisme, et voyons si les critiques de Milbank sont encore pertinentes.
Piqûre de rappel : le libéralisme est une théorie juridique. Elle est celle que nous suivons naturellement dans notre vie quotidienne. Nous n’attaquons pas physiquement autrui qui ne nous a rien fait, nous ne tuons, violons, volons ni trompons sciemment personne.
C’est tout ce que le libéralisme nous demande. Le Patagon ou le Persan qui débarque à Paris sait que les langues, les coutumes, les religions locales, l’économie, vont être différentes des siennes, mais il s’attend légitimement à ce minimum de protection juridique contre l’agression physique et le mensonge. Il sait qu’il peut l’obtenir
puisqu’il est dans les capacités de tout le monde de ne pas agresser. Cette abstention ne dépend ni de la culture ni du niveau de prospérité (contrairement à d’autres prétendus droits « à la santé », « à une bonne éducation », etc., qui n’ont forcément pas le même contenu à Paris qu’à Tombouctou).
Le Droit libéral est donc universel, je l’écrirai ici avec une majuscule.
Bien entendu,
ce Droit n’est qu’un minimum.
Il fonctionne comme une plate-forme sur laquelle chaque groupe humain (familial, religieux …) peut développer d’autres normes, d’autres morales et règles de conduite. Tant que ces règles ne violent pas le Droit, elles permettent la cohabitation pacifique de tous les êtres humains. Voilà le projet libéral.
Cette précision rappelée, nous pouvons examiner le texte de Milbank. J’ai pris des citations qui sont les arguments forts de sa démonstration pour les commenter. Si vous croyez que mon choix est biaisé, nous pouvons analyser d’autres passages. En attendant, mettons-nous en route :
Singulier et improbable, le libéralisme l’est parce qu’il commence par inventer un être humain totalement artificiel, qui n’a jamais réellement existé, et qu’il prétend ensuite que nous appartenons tous à cette espèce imaginaire : l’individu. Le pur individu est obtenu par abstraction du genre, de la naissance, des fréquentations, des croyances, etc. Plus encore, et cela est déterminant, le pur individu abstrait ne peut être observé que par un observateur s’étant lui-même abstrait de ses opinions religieuses ou philosophiques, comme celle de savoir si cet individu est une créature de Dieu, ou bien seulement un amas de matière, ou encore le fruit d’une évolution naturelle, et ainsi de suite.
Oui, puisque le libéralisme est une théorie juridique qui a valeur universelle, il pose un être humain
sujet de droit. Comme le Droit est également applicable à tous, il n’est pas pertinent de savoir si le sujet est blond ou brun, homme ou femme, catholique ou musulman, vieux ou jeune, français ou chinois… Un voleur ne cesse pas d’être un voleur parce qu’il est « une créature de Dieu » ou un « amas de matière », ou d’une autre origine que sa victime.
Faire grief au libéralisme de ne considérer que des
sujets abstraits manifeste soit que l’on a rien compris au Droit, soit (ce qui est la même chose) que l’on est partisan de la ségrégation et de la discrimination légales entre humains.
À cette entité vierge on attache des « droits », par exemple le droit d’être libre de la peur ou d’être libre à l’égard des besoins matériels.
L’ami Milbank commet un contresens sur le mot
libéral. L’erreur est bien la sienne, car Pierre Manent, qui est francophone et cultivé, sait que ce vocable français a connu un glissement sémantique en franchissant l’Atlantique.
Liberal aux Etats-Unis désigne ceux que nous appelons ici sociaux-démocrates ou socialistes. Les Américains appellent nos vrais libéraux :
libertarians.
Aucune constitution ni régime politique ne nous « libèrera de la peur » ni ne nous rendra « libres à l’égard des biens matériels ». Cette formule socialiste elle-même n’a d’ailleurs aucun sens politique. Seule une ascèse personnelle peut opérer cette double libération. Le libéralisme, qui est une pensée juridique, n’entre pas en matière ici.
le libéralisme suppose que le mal est plus réel que le bien ; le libéralisme commence par se passer de l’âme, ou plutôt il s’appuie sur une psychologie grossière, surtout pour des raisons de commodité administrative. Comme le diagnostiquèrent des libéraux tels que Rousseau, Constant et Tocqueville, il écartèle dans la pratique la conscience, en affirmant qu’elle doit se soumettre à la tyrannie de ce qui n’est qu’une opinion, étant entendu que pour lui aucune opinion n’est en elle-même bonne ou mauvaise.
Cette soumission à « la tyrannie de l’opinion » n’est nullement le libéralisme, mais son enfant bâtard non reconnu, la démocratie. Bien des libéraux ont soutenu l’idée du suffrage universel ; il s’agissait pour eux que le peuple se choisisse un
représentant, comme le conclave des cardinaux élit un Pape, qui parle au nom de l’Eglise. En aucun cas, pour un libéral comme pour un catholique, le vote ne saurait légitimer un changement de principes et faire que le crime devienne vertu et le Mal un Bien.
Milbank se goure grave en assimilant le libéralisme à un relativisme. Comment qualifier ainsi une doctrine qui affirme avec force l’inviolabilité du Droit ?
Avant 1548, les rois de France avaient accordé des privilèges au commerce et à l’industrie de la ville de Lyon, à l’issue d’une visite au cours de laquelle des présents et des spectacles pompeux avaient été offerts par la cité. Bien qu’étant son souverain, le roi avait alors remis une partie de son pouvoir à la ville. Ainsi donc, lorsqu’il déléguait un pouvoir de gouvernement à la cité, il recevait quelque chose en retour. La façon de régner de ces rois considérés traditionnellement comme sacrés ne consistait pas seulement à donner, mais se traduisait également par un échange de dons qui, en somme, obligeait les rois. Mais en 1548, Henri II décida de cesser ce type de relation : il resta à Paris, ne reçut rien et se contenta d’accorder simplement ses privilèges sous forme de documents écrits. La cité de Lyon en déduisit qu’elle aurait pu aussi bien ne rien recevoir, qu’elle n’était plus gouvernée mais commandée, et que les privilèges dont avait été gratifiée n’étaient plus des présents, mais de simples moyens d’une politique d’État manipulée par des politiques (en français dans le texte - NdT), de surcroît meurtriers .
Passage sidérant ! Manent en est sûrement l’auteur, je doute que Milbank soit un spécialiste du règne d’Henri II, mais ce n’en est que plus affligeant.
La Ville remercie le Roi de lui déléguer un
pouvoir de gouvernement ; mais ce pouvoir appartenait à la Ville et aux gens avant que la monarchie absolue ne le confisque. Et le Roi accorde des
privilèges, sans doute le monopole d’une foire ou de la fabrication d’un produit, qui est une façon d’arnaquer le reste du Royaume.
La politique n’a jamais cessé d’être cette compétition entre différents groupes d’intérêts pour obtenir des privilèges (Sécu, retraites, subventions, monopoles…) aux dépens d’autrui. On pouvait espérer que RO ne reprendrait pas ce triste projet à son compte.
si l’Église est trop parfaite pour « détenir » des biens, on en conclut que toute possession est déshonorante et on encourage l’existence d’un domaine radicalement sécularisé . À l’opposé, si la richesse est un don de la grâce, l’acquisition honnête de biens légitime une authentique propriété privée, une propriété qui ne sera pas déshonorante et dont la référence sera (saint Thomas d’Aquin ne dit pas autre chose) la situation d’Adam au Paradis
Oui, c’est tout à fait cela. La richesse est un don de la grâce, et l’acquisition de propriétés, même des plus grandes, par l’échange et par le don (héritage compris) n’est nullement déshonorante. Milbank aurait pu partir de là et se serait épargné bien des sophismes.
Si donc existe de nos jours un problème de recrudescence de l’intolérance religieuse, ce n’est pas le libéralisme qui peut le résoudre car il en est plutôt l’auteur. Nous ne pouvons nous y opposer au nom des droits de l’homme, parce que cette notion libérale est circulaire : on affirme que les droits de l’homme sont naturels, mais on conçoit dans le même temps cette nature comme inerte et non-créée, sans se rendre compte qu’une telle nature ne peut qu’être sourde au langage du droit. Les droits de l’homme n’existent, dit-on aussi, que lorsque l’État les rend publics, mais si l’État seul peut les légitimer ils cessent d’être naturels et, de ce fait, universels et objectifs. Ou encore : les droits d’un individu ne deviennent réalité que si un autre les reconnaît. Mais dans ce cas, le devoir de l’autre constitue la réalité intrinsèque du droit. Pourquoi ne peut-on torturer quelqu’un ? Est-ce parce que le droit lui octroie la possession de son corps ? Si c’est le cas, dans les situations d’urgence l’État libéral pourra toujours modifier le droit lorsque les droits de la majorité justifieront de telles atteintes.
Voilà une analyse juste, même si elle n’est pas nouvelle. Le problème est celui-ci :
Nous ne pouvons plus dans nos sociétés modernes fonder le Droit sur une prescription divine, puisque trop de non croyants pourraient la rejeter. Je ne crois pas qu’Allah m’ait donné la charia, pourquoi y serais-je soumis ?
Le Droit (tel que les libéraux l’entendent — voir ci-dessus) est le fondement nécessaire de toute société. Nous ne pouvons pas imaginer une société qui poserait que le meurtre, le vol, la tromperie sont licites.
Malheureusement, la tentation de s’affranchir du Droit demeure. Après tout, si peu de gens volent, la société pourra supporter cette nuisance et les voleurs prospèreront.
C’est alors qu’intervient la politique.
La politique est l’exercice par lequel certains individus, les hommes de l’Etat, s’affranchissent du Droit. Ils tuent impunément, c’est par
raison d’Etat. Ils volent impunément, ils l’appellent
impôts, etc. Lorsque la prédation est trop grande, comme en Union Soviétique, le système se bloque, mais dans nos démocraties occidentales, les hommes de l’Etat ont su maintenir les violations du Droit à un niveau supportable.
Et donc l’Etat ne légitime pas le Droit, l’Etat est conçu dans la seule intention de permettre à certains de violer le Droit impunément.
Survient alors l’objection de Milbank.
Si le Droit peut être violé impunément, il est un arbitraire. S’il tolère des exceptions au nom de la « défense nationale », de l’impôt, de la « justice sociale » et autres chansons, pourquoi pas la torture ? Milbank a raison, mais sans comprendre pourquoi. Il perçoit bien que le Droit ne peut être respectable que s’il est « inviolable et sacré ». Or la seule pensée politique qui affirme cette haute conception du Droit est paradoxalement celle que Milbank attaque, le libéralisme.
Pour résumer
Le Droit existe en dehors de l’Etat parce qu’il est la règle nécessaire de fonctionnement de toute société humaine. Dieu ne pouvait pas nous donner d’autres Commandements que ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper, ne pas adorer d’idoles (y compris l’Etat), etc., parce que ces règles sont celles de l’être humain social qu’Il a créé. Et les athées non plus ne peuvent pas avoir d’autres règles, parce que pas plus que nous, ils ne souhaitent être agressés, violés etc.
Sur ce socle dur du Droit, nous pouvons tous nous retrouver.
Ensuite, les catholiques
ajouteront d’autres règles, qui ne contrediront pas le Droit universel, des règles qui les définissent en tant que catholiques, valables pour eux et pas pour les non chrétiens : pratique religieuse, mariage monogamique indissoluble, abstention de « pilule », préservatif, pornographie, prostitution… ; de même, les musulmans
ajouteront au Droit universel leurs règles propres, applicables aux seuls musulmans qui se déclarent tels, circoncision, polygamie, tabous alimentaires, etc. Et les socialistes de même
ajouteront au Droit universel la mise en pratique de leurs idéaux, le partage de
leurs revenus, la mise en commun de
leurs moyens de production…
On peut décliner le Droit libéral ad libitum. Les partisans de M Le Pen n’emploieront pas d’étrangers et ne leur loueront pas d’appart’, les autres ne seront que trop heureux de trouver de bons plombiers polonais et de riches locataires russes. On ne voit pas pourquoi les uns imposeraient leurs préférences aux autres.
La non imposition ne signifie ni la tolérance ni le retrait. Il faut avoir l’esprit totalement perverti par la politique pour exiger que la législation
interdise tout ce qui nous déplaît. Jésus n’a jamais envoyé une pétition à une quelconque autorité politique, Il a prêché, Il a enseigné, Il a montré l’exemple avec Ses disciples. Il se souciait peu de changer les lois, Il convertissait les cœurs.
RO, donc l’Eglise, doivent entrer
dans la bataille des idées, pas celle pour le pouvoir, elles doivent investir le champ associatif, caritatif, syndical, médiatique, elles doivent chercher la conversion des cœurs… Si les gens sont convertis, les lois sont inutiles ; si les gens ne sont pas convertis, les lois conduisent au pharisaïsme et à l’hypocrisie. Très précisément le comportement que le Christ condamnait avec le plus de vigueur.
Pardon d’avoir été si long.
Cordialement
Christian
L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde
s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.
Frédéric Bastiat