par Cinci » sam. 30 avr. 2016, 15:08
Heraclius :
c'est l'antiracisme qui a fait peser sur le mot un poids qui n'existait pas avant. Je vous l'accorde volontier.
Il y a l'antiracisme mais peut-être aussi le discrédit que les racistes eux-mêmes ont fini par faire retomber sur leurs théories raciales, en ayant poussé la folie de leurs idées jusqu'au bout au tournant du XXe siècle.
Détails :
Comment le mot race a-t-il pu acquérir cette valeur sinistre? quand il est apparut au XVie siècle, il était encore assez inoffensif : il désignait tout simplement les enfants issus d'un même parent, et, par extension, tout une génération. Les zoologues s'en emparèrent ensuite pour décrire des variétés locales d'animaux appartenant à la même espèce. Il fut aisé ensuite de l'appliquer à l'homme quand, au début du XIXe siècle, il devint apparent qu'il est lui aussi un animal.
C'est avec la grande lutte intellectuelle contre l'esclavage que le mot prit tout son sens moderne. Les colons américains avaient bien déclaré que de toute évidence "les hommes ont été crée égaux"; ils n'en tinrent pas moins des millions d'hommes en esclavage pendant les quatre-vingt sept années qui suivirent cette déclaration. Puisque tous se gargarisaient du mot démocratie, que l'égalité n'était pour eux qu'un vain mot, les avocats de l'esclavage durent trouver une justification à cette situation paradoxale. Ils la trouvèrent dans la théorie de la race.
Lorsqu'on disait "tous les hommes", il allait sans dire que les nègres étaient exclus, puisqu'ils n'étaient pas à proprement parler des hommes, mais une sous-espèce d'humanité, mentalement et moralement inférieure aux Blancs. On ne pouvait rien faire pour eux car ils étaient inaptes à recevoir toute culture et, pour décourager les excentriques et leur éviter une perte de temps inutile, la plupart des États du Sud votèrent des lois faisant un délit de toute tentative d'instruire les Noirs.
Mais ...
- [+] Texte masqué
- C'est à un Français qu'on doit toutefois la codification des principes raciaux en un système philosophique : le comte Joseph de Gobineau (1816-1882), écrivain réactionnaire du Second Empire. Pour soutenir ses propres prétentions aristocratiques, il s'en prit à la philosophie de la Révolution française, déclara que la fraternité humaine n'était qu'une chimère parce que fondée sur une erreur : celle de l'égalité des hommes. Il y a parmi les hommes, affirma-t-il, des différences innées de talent et de valeur qu'on peut rattacher à la couleur de la peau, à la structure du cheveu, et à d'autres caractéristiques physiques. La race blanche est une race supérieure non seulement en degré mais en qualité. Elle seule est capable de créer une culture, mais pour cela elle doit conserver sa pureté.
En Allemagne, où le problème était surtout théorique et par conséquent ouvert aux influences littéraires, Gobineau eu une large audience, N'avait-il pas couronné les Allemands comme les représentants de la race des maîtres? Ravi d'une telle perspicacité, le peuple des seigneurs fonda sur tout son territoire des sociétés Gobineau chargées de répandre la bonne nouvelle . Et le plaisir des seigneurs fut porté au paroxysme sinon au délire, quand, en 1899, Houston Stewart Chamberlain publia Les fondements du XIXe siècle, ouvrage où les rèveries de Gobineau échappèrent franchement à l'attraction universelle de la santé mentale. Chamberlain confondit linguistique et génétique et plaça les Aryens au-dessus de tout, étant admis qu'était Aryens tous ceux qui, à son avis, devaient être placés au-dessus de tout. Gobineau avait craint que du sang nègre ne vint corrompre le sang blanc. Mais Chamberlain s'avisa que les Blancs étaient bien plus insidieusement menacés dans leur pureté raciale par les Juifs, parce que ceux-ci ne pouvaient se distinguer par la couleur de la peau.
Son livre eut une popularité extraordinaire. Le Kaiser, en tant que Seigneur de la race des seigneurs, et qui s'était lui-même nommé le "Très-Haut", proclamait que ce livre était sa lecture favorite. Hitler aurait été dans sa jeunesse un familier de la maison des Wagner et, comme le grand musicien était le beau-père de Chamberlain, il n'est pas impossible que le futur dictateur ait eu des contacts personnels avec ce dernier.
[...]
On sait que les Juifs étaient persécutés en Europe depuis de nombreux siècles, mais les motifs des persécutions étaient d'ordre social ou culturel. On leur reprochait d'avoir mis le Christ à mort [...] c'était des infidèles et par conséquent des êtres dénués de toute morale. Mais personne ne les croyait différents par leur nature même. Shylock pouvait bien être un monstre, on n'estimait pas pour cela que sa fille put souiller le sang bleu de Lorenzo en devenant son épouse, pourvu qu'elle fut baptisée au préalable.
Mais l'idée de justifier des brimades par une différence biologique est un produit de la pensée moderne. Ou plutôt comme le fit remarquer John Stuart Mill à la naissance de cette idée, elle est un produit de la paresse intellectuelle.
- "De toutes les manières vulgaires de ne point tenir compte des influences sociales ou morales sur l'esprit humain, écrivit-il, la plus vulgaire consiste à expliquer la diversité des types et des comportements par des causes naturelles intrinsèques."
Ceux qui étudièrent le problème se contentèrent d'admettre sans discussion l'hypothèse raciste. Leur tâche consistait selon eux non à mettre en doute le concept racial mais à classer les races c'est à dire leur assigner une place dans une hiérarchie où la race blanche occupait le sommet. "
Source : "Les races humaines" dans Bergen Evans, Histoire naturelle des sottises. 3000 ans d'erreurs quotidiennes, p. 148
[quote]Heraclius :
c'est l'antiracisme qui a fait peser sur le mot un poids qui n'existait pas avant. Je vous l'accorde volontier.[/quote]
Il y a l'antiracisme mais peut-être aussi le discrédit que les racistes eux-mêmes ont fini par faire retomber sur leurs théories raciales, en ayant poussé la folie de leurs idées jusqu'au bout au tournant du XXe siècle.
Détails :
[color=#0000BF]Comment le mot[i] race[/i] a-t-il pu acquérir cette valeur sinistre? quand il est apparut au XVie siècle, il était encore assez inoffensif : il désignait tout simplement les enfants issus d'un même parent, et, par extension, tout une génération. Les zoologues s'en emparèrent ensuite pour décrire des variétés locales d'animaux appartenant à la même espèce. Il fut aisé ensuite de l'appliquer à l'homme quand, au début du XIXe siècle, il devint apparent qu'il est lui aussi un animal.
C'est avec la grande lutte intellectuelle contre l'esclavage que le mot prit tout son sens moderne. Les colons américains avaient bien déclaré que de toute évidence "les hommes ont été crée égaux"; ils n'en tinrent pas moins des millions d'hommes en esclavage pendant les quatre-vingt sept années qui suivirent cette déclaration. Puisque tous se gargarisaient du mot [i]démocratie[/i], que l'égalité n'était pour eux qu'un vain mot, les avocats de l'esclavage durent trouver une justification à cette situation paradoxale. Ils la trouvèrent dans la théorie de la race.
Lorsqu'on disait "tous les hommes", il allait sans dire que les nègres étaient exclus, puisqu'ils n'étaient pas à proprement parler des hommes, mais une sous-espèce d'humanité, mentalement et moralement inférieure aux Blancs. On ne pouvait rien faire pour eux car ils étaient inaptes à recevoir toute culture et, pour décourager les excentriques et leur éviter une perte de temps inutile, la plupart des États du Sud votèrent des lois faisant un délit de toute tentative d'instruire les Noirs. [/color]
Mais ...
[spoiler]C'est à un Français qu'on doit toutefois la codification des principes raciaux en un système philosophique : le comte Joseph de Gobineau (1816-1882), écrivain réactionnaire du Second Empire. Pour soutenir ses propres prétentions aristocratiques, il s'en prit à la philosophie de la Révolution française, déclara que la fraternité humaine n'était qu'une chimère parce que fondée sur une erreur : [i]celle de l'égalité des hommes[/i]. Il y a parmi les hommes, affirma-t-il, des différences innées de talent et de valeur qu'on peut rattacher à la couleur de la peau, à la structure du cheveu, et à d'autres caractéristiques physiques. La race blanche est une race supérieure non seulement en degré mais en qualité. Elle seule est capable de créer une culture, mais pour cela elle doit conserver sa pureté.
En Allemagne, où le problème était surtout théorique et par conséquent ouvert aux influences littéraires, Gobineau eu une large audience, N'avait-il pas couronné les Allemands comme les représentants de la race des maîtres? Ravi d'une telle perspicacité, le peuple des seigneurs fonda sur tout son territoire des sociétés Gobineau chargées de répandre la bonne nouvelle . Et le plaisir des seigneurs fut porté au paroxysme sinon au délire, quand, en 1899, [b]Houston Stewart Chamberlain[/b] publia[i] Les fondements du XIXe siècle[/i], ouvrage où les rèveries de Gobineau échappèrent franchement à l'attraction universelle de la santé mentale. Chamberlain confondit linguistique et génétique et plaça les Aryens au-dessus de tout, étant admis qu'était Aryens tous ceux qui, à son avis, devaient être placés au-dessus de tout. Gobineau avait craint que du sang nègre ne vint corrompre le sang blanc. Mais Chamberlain s'avisa que les Blancs étaient bien plus insidieusement menacés dans leur pureté raciale par les Juifs, parce que ceux-ci ne pouvaient se distinguer par la couleur de la peau.
Son livre eut une popularité extraordinaire. Le Kaiser, en tant que Seigneur de la race des seigneurs, et qui s'était lui-même nommé le "Très-Haut", proclamait que ce livre était sa lecture favorite. Hitler aurait été dans sa jeunesse un familier de la maison des Wagner et, comme le grand musicien était le beau-père de Chamberlain, il n'est pas impossible que le futur dictateur ait eu des contacts personnels avec ce dernier.
[...]
On sait que les Juifs étaient persécutés en Europe depuis de nombreux siècles, mais les motifs des persécutions étaient d'ordre social ou culturel. On leur reprochait d'avoir mis le Christ à mort [...] c'était des infidèles et par conséquent des êtres dénués de toute morale. Mais personne ne les croyait différents par leur nature même. Shylock pouvait bien être un monstre, on n'estimait pas pour cela que sa fille put souiller le sang bleu de Lorenzo en devenant son épouse, pourvu qu'elle fut baptisée au préalable.
Mais l'idée de justifier des brimades par une différence biologique est un produit de la pensée moderne. Ou plutôt comme le fit remarquer John Stuart Mill à la naissance de cette idée, elle est un produit de la paresse intellectuelle.
[list] "De toutes les manières vulgaires de ne point tenir compte des influences sociales ou morales sur l'esprit humain, écrivit-il, la plus vulgaire consiste à expliquer la diversité des types et des comportements par des causes naturelles intrinsèques." [/list]
Ceux qui étudièrent le problème se contentèrent d'admettre sans discussion l'hypothèse raciste. Leur tâche consistait selon eux non à mettre en doute le concept racial mais à classer les races c'est à dire leur assigner une place dans une hiérarchie où la race blanche occupait le sommet. "
Source : "Les races humaines" dans Bergen Evans, [u]Histoire naturelle des sottises. 3000 ans d'erreurs quotidiennes[/u], p. 148[/spoiler]