par Cinci » mar. 08 août 2017, 13:59
Bonjour,
Je suis tombé récemment sur un texte de Bernard Bro qui évoquait la figure de saint Maximilien Kolbe.
J'ai trouvé le récit qu'Il en faisait beaucoup plus "poignant" que l'article de Wikipédia par exemple. Moi-même, je me serai trouvé plus touché par sa figure après avoir lu ses quelques lignes que j'aurai jamais pu l'être auparavant, du fait d'avoir pu lire ou entendre d'autres détails sur le père. C'est assez curieux ce que l'écriture peut faire parfois, ou les mots et lorsqu'ils sont servis à travers la subjectivité chaleureuse ou sympathique d'un tiers.
Quoi qu'il en soit ...
Ici :
On croit connaître la vie du Père Kolbe. Et pourtant la chronologie exacte ne fut établie que récemment. Elle n'a pas fini de nous surprendre.
[...]
En 1936, le Père Maximilien Kolbe retourne définitivement en Pologne. La même année, son ordre religieux se consacre à l'Immaculée. Mai 1939, il se rend en Lettonie. Septembre 1939, il est arrêté par les troupes allemandes et remis en liberté quatre mois après.
Et voici le 17 février 1941, arrêté par la Gestapo, puis le 28 mai, il arrive avec un train chargé de prisonniers au camp de concentration d'Auschwitz, matricule 16670.
Crois-tu encore?
Le 17 mai 1941, une auto noire stoppe devant la porte du couvent. Alerté un des frères court avertir le père gardien qui était alors le Père Kolbe.
"C'est vrai?" Une ombre d'angoisse. Il se ressaisit.
-"C'est bien, j'y vais : Maria!" Et il va à leur rencontre. Les voici face à face : un religieux au corps ravagé par les privations, et cinq policiers.
-Loué soit Notre Seigneur Jésus-Christ! dit le Père Kolbe, selon la coutume polonaise. Ils ne répondent pas.
-C'est toi, Maximilien Kolbe?
-Oui, c'est moi.
- Alors, suis-nous.
Et il est arrêté avec quatre pères. Deux seulement ont survécu. Avant de monter dans l'auto, il bénit sa communauté et dit à la Vierge : "Puisque je m'en vais, c'est vous qui devrez prendre ma place."
Ils sont incarcérés dans la prison de Pawiak, dont le seul nom en Pologne glace le sang. C'est l'époque la plus dure. Les Allemands, avant l'invasion de la Russie, "nettoient l'arrière". Le Père Kolbe se trouve dans la cellule 103. Il écoute les confidences de ses compagnons, les confesse, prie avec eux. Un beau jour, il y a inspection. A la vue d'un habit religieux, le Schaarfûhrer empoigne le rosaire que le Père Maximilien porte à la ceinture.
- Dis-moi si tu crois en cela? Ei il lui montre le crucifix du rosaire.
- Oui, je crois, dit le Père Kolbe.
Une gifle magistrale. Puis une autre. Le Père Maximilien se plie en deux.
- Crois-tu encore?
- Oh oui, comment!
Grêle de coups. La figure du Père devient blanche. Il continue à faire face. La fureur du SS n'a plus de limites. Il frappe de toutes ses forces. Le Père s'écroule. Il a à peine reprise connaissance qu'il fait tout ce qu'il peut pour calmer ses compagnons. Les médecins prisonniers se prévalent de cet incident pour transférer le Père à l'infirmerie. Dans son couvent, la Niepokalanow, vingt frères s'offrent comme otages pour le remplacer. Les nazis refusent.
Auschwitz
Quelques jours après, il se trouve sur la liste du convoi destiné pour Oswiecim, nommé "Auschwitz" par les Allemands.
On a beaucoup écrit sur les camps de concentration. Restent les pages qui ne s'écriront pas sur cette terre. Il y a eu ceu qui mouraient dans la révolte et la haine. Il y a eu les martyrs involontaires, et puis il y a eu ceux qui, victimes conscientes, ont offert leur sang goutte à goutte comme une immense compensation au déchaînement du mal. On a tout dit. Il faut regarder aussi la bouleversante cohorte des saints. Des êtres qui, librement, ont continué la Passion du Christ.
Avant de tuer, il faut écraser la victime. Les prêtres forment l'avant-dernière catégorie, tout de suite avant les Juifs. On les traite de schweinerische Pfaffen, cochons de curés. Humilié, réduit en loques, le Père Maximilien témoigne. Il veut. Il sait. Il fait partie de la compagnie "Babice", la plus dure qui a pour chef "le Sanglant"; celui-ci voue au Père Kolbe une haine sans merci, et cherche toute occasion de le frapper. Avec ses camarades, le Père Kolbe doit transporter au pas de course de gros troncs d'arbres, et chaque fois qu'il tombe les coups pleuvent. Un jour, après que le chef du camp lui eut fait donner cinquante coups de fouet, on pousse le Père Kolbe dans une ornière, le couvre de branches sèches,et le laisse pour mort. Tous ces détails sont d'un témoin occulaire, l'abbé Szweda, un des rares survivants d'Oswiecim.
Malgré l'interdiction et la menace de représailles, il confesse à longueur de nuits. De temps en temps il risque le coup, et prononce de vraies conférences spirituelles. Les rescapés de son groupe se rappellent tel ou tel dimanche où il parla.
C'est la fin de juillet 1941. Dans le bloc du Père Kolbe il manque un homme. Une nouvelle évasion! On sait la menace du chef du camp : pour chaque évadé, vingt hommes de son bloc seraient condamnés à mourir de faim. Cette nuit-là, personne ne dort dans la baraque.
Le lendemain, à l'appel, le chef de camp annonce que le fugitif n'a pas été retrouvé. Il donne l'ordre de rompre les rangs à tous les blocs, sauf le 14. Les voici debout, sous le soleil de juillet. Les heures passent. Interdit de donner à boire. Des SS surveillent. On traîne hors des rangs les évanouis et on les jette en vrac. LePère Kolbe tient. Sa décision mûrit. Les heures passent. Vers 3 heures de l'après-midi, relâche d'une demi-heure et on leur permet de manger leur soupe. Ce sera le dernier repas. Puis ils continuent au garde à vous, jusqu'au soir, en attendant la sentence. Le Lagerfûhrer Fritsch attend l'heure propice. Voici l'appel du soir. Sur l'immense plaine, les différents blocs de retour du travail s'alignent. Fritsch circule lentement. Puis, tout d'un coup, devant le bloc 14, il s'arrête. Le silence. Soudain, ses paroles tombent une à une : "L'évadé n'a pas été repris. Dix d'entre vous mourront à sa place dans le bunker de la faim. La prochaine fois il y aura vingt condamnés". Et il s'approche du premier rang, regarde et semble réfléchir. Puis, en mauvais polonais : "Tire la langue, montre les dents."
Il lève la main, montre du doigt :"Celui-ci." Alors Palitsch, son adjoint, inscrit le numéro sur la liste des condamnés. Fritsch continue à choisir : "Celui-ci, celui-là encore". Ils sont dix. L'un d'eux en sortant s'écrie :"Ma femme, mes enfants!"
[...]
Palistch donne un nouvel ordre :"Schuhe weg!" Enlevez les chaussures. Les condamnés vont au lieu de l'exécution pieds nus. Nouvel ordre :"Tournez à gauche" Les spectateurs de cette scène frémissent : à gauche se trouvent le mur des exécutions, les gibets et les bunkers de la faim.
Tous à coup il se passe quelque chose d'absolument inattendu. Au milieu de ses camarades pétrifiés, un homme se fraie un chemin, il sort du rang ... Il ose : sa tête est légèrement penchée sur le côté. Il regarde en face Fritsch qui est stupéfait. Un murmure se répand, comme une vague. De rang en rang la nouvelle passe : C'est le Père Maximilien! C'est le Père Kolbe!
Le chef du camp saisit son revolver, recule : "Arrête!"
Le Père Kolbe est debout devant lui. Très calme.
"Je voudrais mourir à la place d'un de ces condamnés".
Le commandant qui ne revient jamais sur ses décisions, reste comme interdit sous ce regard. En ce moment c'est le Père Maximilien qui commande et le Lagerfüher demande : "Pourquoi? "
Le Père Maximilien répond : "Je suis vieux et bon à rien. Ma vie ne servira plus à grand chose ..." Le Père Kolbe a alors quarante-cinq ans.
- Pour qui veux-tu mourir?
- Pour celui-ci : il a une femme, des enfants ...
Et le Père désigne du doigt l'homme qui vient de se lamenter, François Gajowniczeck. C'est la première fois que les déportés voient Fritsch parler avec un prisonnier. Pour une fois, Fritsch veut comprendre.
-Qui es-tu?
-La réponse tombe, brève mais solennelle :
- Prêtre catholique.
Le Père Maximilien mourra, il veut mourir comme prêtre, parce que prêtre. Suit un moment de silence. Le fait est que Fritsch n'ose pas dire non. Le pape Jean-Paul II relèvera ce fait en disant : "Ce qui s'est produit restera à jamais une énigme, que Fritsch, commandant du camp, ait obéi à un prisonnier."
Le Père Maximilien attend. Enfin Fritsch dit : "Soit, Geh mit. Va avec eux." A partir de ce moment-là, Fritsch se tait. Les lèvres du Père remuent doucement. Il vient d'offrir sa vie.
Bonjour,
Je suis tombé récemment sur un texte de Bernard Bro qui évoquait la figure de saint Maximilien Kolbe.
J'ai trouvé le récit qu'Il en faisait beaucoup plus "poignant" que l'article de Wikipédia par exemple. Moi-même, je me serai trouvé plus touché par sa figure après avoir lu ses quelques lignes que j'aurai jamais pu l'être auparavant, du fait d'avoir pu lire ou entendre d'autres détails sur le père. C'est assez curieux ce que l'écriture peut faire parfois, ou les mots et lorsqu'ils sont servis à travers la subjectivité chaleureuse ou sympathique d'un tiers.
Quoi qu'il en soit ...
Ici :
On croit connaître la vie du Père Kolbe. Et pourtant la chronologie exacte ne fut établie que récemment. Elle n'a pas fini de nous surprendre.
[...]
En 1936, le Père Maximilien Kolbe retourne définitivement en Pologne. La même année, son ordre religieux se consacre à l'Immaculée. Mai 1939, il se rend en Lettonie. Septembre 1939, il est arrêté par les troupes allemandes et remis en liberté quatre mois après.
Et voici le 17 février 1941, arrêté par la Gestapo, puis le 28 mai, il arrive avec un train chargé de prisonniers au camp de concentration d'Auschwitz, matricule 16670.
[b]Crois-tu encore?
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Le 17 mai 1941, une auto noire stoppe devant la porte du couvent. Alerté un des frères court avertir le père gardien qui était alors le Père Kolbe.
"C'est vrai?" Une ombre d'angoisse. Il se ressaisit.
-"C'est bien, j'y vais : Maria!" Et il va à leur rencontre. Les voici face à face : un religieux au corps ravagé par les privations, et cinq policiers.
-Loué soit Notre Seigneur Jésus-Christ! dit le Père Kolbe, selon la coutume polonaise. Ils ne répondent pas.
-C'est toi, Maximilien Kolbe?
-Oui, c'est moi.
- Alors, suis-nous.
Et il est arrêté avec quatre pères. Deux seulement ont survécu. Avant de monter dans l'auto, il bénit sa communauté et dit à la Vierge : "Puisque je m'en vais, c'est vous qui devrez prendre ma place."
Ils sont incarcérés dans la prison de Pawiak, dont le seul nom en Pologne glace le sang. C'est l'époque la plus dure. Les Allemands, avant l'invasion de la Russie, "nettoient l'arrière". Le Père Kolbe se trouve dans la cellule 103. Il écoute les confidences de ses compagnons, les confesse, prie avec eux. Un beau jour, il y a inspection. A la vue d'un habit religieux, le Schaarfûhrer empoigne le rosaire que le Père Maximilien porte à la ceinture.
- Dis-moi si tu crois en cela? Ei il lui montre le crucifix du rosaire.
- Oui, je crois, dit le Père Kolbe.
Une gifle magistrale. Puis une autre. Le Père Maximilien se plie en deux.
- Crois-tu encore?
- Oh oui, comment!
Grêle de coups. La figure du Père devient blanche. Il continue à faire face. La fureur du SS n'a plus de limites. Il frappe de toutes ses forces. Le Père s'écroule. Il a à peine reprise connaissance qu'il fait tout ce qu'il peut pour calmer ses compagnons. Les médecins prisonniers se prévalent de cet incident pour transférer le Père à l'infirmerie. Dans son couvent, la Niepokalanow, vingt frères s'offrent comme otages pour le remplacer. Les nazis refusent.
Auschwitz
Quelques jours après, il se trouve sur la liste du convoi destiné pour Oswiecim, nommé "Auschwitz" par les Allemands.
On a beaucoup écrit sur les camps de concentration. Restent les pages qui ne s'écriront pas sur cette terre. Il y a eu ceu qui mouraient dans la révolte et la haine. Il y a eu les martyrs involontaires, et puis il y a eu ceux qui, victimes conscientes, ont offert leur sang goutte à goutte comme une immense compensation au déchaînement du mal. On a tout dit. Il faut regarder aussi la bouleversante cohorte des saints. Des êtres qui, librement, ont continué la Passion du Christ.
Avant de tuer, il faut écraser la victime. Les prêtres forment l'avant-dernière catégorie, tout de suite avant les Juifs. On les traite de schweinerische Pfaffen, cochons de curés. Humilié, réduit en loques, le Père Maximilien témoigne. Il veut. Il sait. Il fait partie de la compagnie "Babice", la plus dure qui a pour chef "le Sanglant"; celui-ci voue au Père Kolbe une haine sans merci, et cherche toute occasion de le frapper. Avec ses camarades, le Père Kolbe doit transporter au pas de course de gros troncs d'arbres, et chaque fois qu'il tombe les coups pleuvent. Un jour, après que le chef du camp lui eut fait donner cinquante coups de fouet, on pousse le Père Kolbe dans une ornière, le couvre de branches sèches,et le laisse pour mort. Tous ces détails sont d'un témoin occulaire, l'abbé Szweda, un des rares survivants d'Oswiecim.
Malgré l'interdiction et la menace de représailles, il confesse à longueur de nuits. De temps en temps il risque le coup, et prononce de vraies conférences spirituelles. Les rescapés de son groupe se rappellent tel ou tel dimanche où il parla.
C'est la fin de juillet 1941. Dans le bloc du Père Kolbe il manque un homme. Une nouvelle évasion! On sait la menace du chef du camp : [i]pour chaque évadé, vingt hommes de son bloc seraient condamnés à mourir de faim[/i]. Cette nuit-là, personne ne dort dans la baraque.
Le lendemain, à l'appel, le chef de camp annonce que le fugitif n'a pas été retrouvé. Il donne l'ordre de rompre les rangs à tous les blocs, sauf le 14. Les voici debout, sous le soleil de juillet. Les heures passent. Interdit de donner à boire. Des SS surveillent. On traîne hors des rangs les évanouis et on les jette en vrac. LePère Kolbe tient. Sa décision mûrit. Les heures passent. Vers 3 heures de l'après-midi, relâche d'une demi-heure et on leur permet de manger leur soupe. Ce sera le dernier repas. Puis ils continuent au garde à vous, jusqu'au soir, en attendant la sentence. Le Lagerfûhrer Fritsch attend l'heure propice. Voici l'appel du soir. Sur l'immense plaine, les différents blocs de retour du travail s'alignent. Fritsch circule lentement. Puis, tout d'un coup, devant le bloc 14, il s'arrête. Le silence. Soudain, ses paroles tombent une à une : "L'évadé n'a pas été repris. Dix d'entre vous mourront à sa place dans le bunker de la faim. La prochaine fois il y aura vingt condamnés". Et il s'approche du premier rang, regarde et semble réfléchir. Puis, en mauvais polonais : "Tire la langue, montre les dents."
Il lève la main, montre du doigt :"Celui-ci." Alors Palitsch, son adjoint, inscrit le numéro sur la liste des condamnés. Fritsch continue à choisir : "Celui-ci, celui-là encore". Ils sont dix. L'un d'eux en sortant s'écrie :"Ma femme, mes enfants!"
[...]
Palistch donne un nouvel ordre :"Schuhe weg!" Enlevez les chaussures. Les condamnés vont au lieu de l'exécution pieds nus. Nouvel ordre :"Tournez à gauche" Les spectateurs de cette scène frémissent : à gauche se trouvent le mur des exécutions, les gibets et les bunkers de la faim.
Tous à coup il se passe quelque chose d'absolument inattendu. Au milieu de ses camarades pétrifiés, un homme se fraie un chemin, il sort du rang ... Il ose : sa tête est légèrement penchée sur le côté. Il regarde en face Fritsch qui est stupéfait. Un murmure se répand, comme une vague. De rang en rang la nouvelle passe : C'est le Père Maximilien! C'est le Père Kolbe!
Le chef du camp saisit son revolver, recule : "Arrête!"
Le Père Kolbe est debout devant lui. Très calme.
"Je voudrais mourir à la place d'un de ces condamnés".
Le commandant qui ne revient jamais sur ses décisions, reste comme interdit sous ce regard. En ce moment c'est le Père Maximilien qui commande et le Lagerfüher demande : "Pourquoi? "
Le Père Maximilien répond : "Je suis vieux et bon à rien. Ma vie ne servira plus à grand chose ..." Le Père Kolbe a alors quarante-cinq ans.
- Pour qui veux-tu mourir?
- Pour celui-ci : il a une femme, des enfants ...
Et le Père désigne du doigt l'homme qui vient de se lamenter, François Gajowniczeck. C'est la première fois que les déportés voient Fritsch parler avec un prisonnier. Pour une fois, Fritsch veut comprendre.
-Qui es-tu?
-La réponse tombe, brève mais solennelle :
- Prêtre catholique.
Le Père Maximilien mourra, il veut mourir comme prêtre, [i]parce que[/i] prêtre. Suit un moment de silence. Le fait est que Fritsch n'ose pas dire non. Le pape Jean-Paul II relèvera ce fait en disant : "Ce qui s'est produit restera à jamais une énigme, que Fritsch, commandant du camp, ait obéi à un prisonnier."
Le Père Maximilien attend. Enfin Fritsch dit : "Soit, Geh mit. Va avec eux." A partir de ce moment-là, Fritsch se tait. Les lèvres du Père remuent doucement. Il vient d'offrir sa vie.