par Cinci » jeu. 14 août 2014, 0:50
Longtemps les responsables américains l'ont affirmé : l'invasion de l'Irak n'était pas destiné à s'emparer du pétrole. Pourtant des documents récemment déclassifiés racontent une autre histoire.
"Pour la population irakienne c'est une évidence; pour les "faucons" du Pentagone, un contresens. La guerre d'Irak, qui, depuis mars 2003, a fait au moins
650 000 morts, un million huit cent mille exilés et autant de personnes déplacées, a-t-elle été une guerre pour le pétrole ?
Grace à une série de documents récemment déclassifiés, et malgré les dénégations de Monsieur Georges W. Bush, de son vice-président Richard ("Dick") Cheney, de son ministre de la défense Richard Rumsfeld, ainsi que de leur fidèle allié Anthony Blair, premier ministre britannique au moment de l'invasion, l'historien peut désormais répondre par l'affirmative.
En janvier 2001, quand il arrive à la Maison Blanche, M. Bush doit faire face à un problème déjà ancien : le déséquilibre entre la demande de pétrole, qui augmente rapidement en raison de la montée en puissance de grands pays émergents comme la Chine ou l'Inde, et une offre qui ne suit pas.
La seule solution envisageable se trouve dans le Golfe, qui abrite 60% des réserves mondiales [...] Comment tirer plus de pétrole du Golfe sans mettre en danger la suprématie américaine dans la région ? Les néoconservateurs - à l'origine des intellectuels démocrates gagnés à un impérialisme décomplexé après la chute de l'Union soviétique - croient avoir trouvé la solution. Ils n'ont jamais admis la décision du président George Bush Senior, en 1991, lors de la première guerre du Golfe, de ne pas avoir renversé Saddam Hussein.
Dans une lettre ouverte au président William Clinton inspirée par leur "Projet pour un nouveau siècle américain" (PNAC), ils préconisent
dès 1998 un changement de régime à Bagdad. La ligne des néoconservateurs est simple : il faut sortir de force Saddam Hussein et faire entrer les majors américaines en Irak. Plusieurs des signataires du PNAC se retrouvent à partir de 2001 dans la nouvelle administration républicaine.
L'année suivante, c'est l'un d'entre eux, M. Douglas Feith, juriste de profession et second de M. Rumsfeld au ministère de la défense, qui supervise le travail des experts sur l'avenir de l'industrie pétrolière irakienne. Sa première décision est d'en confier la gestion, après la victoire, à Kellog Brown & Root (KBR), une filiale du groupe pétrolier américain Haliburton, que M. Cheney a longtemps dirigé. [...]"
Et
- [+] Texte masqué
- '"M. McKnee, qui a succédé à M. Carrol au poste-clé de conseiller pétrolier du proconsul américain, constate à son arrivée à l'automne 2003 : "Les gens en place sont nuls et ont été nommés par le ministère pour des raisons religieuses, politiques ou de copinage. Ceux qui ont fait tourner l'industrie pétrolière sous Saddam Hussein, puis qui l'ont ramenée à la vie après la libération du pays, ont été systématiquement poussés dehors".
Sans surprise, l'épuration ouvre une voie royale aux conseillers de tout poil, venus pour l'essentiel d'outre-Atlantique. Ils squattent les directions du ministère du pétrole et multiplient notes, circulaires et rapports [...] sans trop se préoccuper de leur application sur le terrain.
La rédaction de deux textes fondamentaux, la nouvelle Constitution et la loi pétrolière, va leur donner l'occasion inespérée de bouleverser les règles du jeu. La survie d'un État centralisé est à priori condamnée : Washington n'en veut pas, au nom de la lutte contre le totalitarisme et des crimes perpétrés contre les Kurdes au temps de Hussein. Le nouveau régime, fédéral ou même confédéral, sera donc décentralisé au point d'en être déstructuré. Il suffit de rassembler deux tiers des voix dans l'une des trois provinces du pays pour exercer un droit de veto sur les décisions du gouvernement central.
Mais seul le Kurdistan en a les moyens et l'envie. Le pouvoir en matière pétrolière va être de fait divisé entre Bagdad et Erbil, siège du gouvernement régional du Kurdistan, qui impose sa lecture de la Constitution en la matière : [...] l'octroi de nouveaux permis relève de la compétence des provinces.
Une intense querelle se développe entre les deux capitales, d'autant que le gouvernement du Kurdistan consent aux compagnies américaines des conditions beaucoup plus favorables que Bagdad : les majors qui investisent sur le sol kurde jouiront d'un droit sur une partie de la production qui peut être très important au cours des premières années d'exploitation. C'est la formule que les Américans, politiques comme pétroliers, voulaient imposer dès leur arrivée.
Exxon Mobil, BP, Shell, Total, mais aussi des groupes russes, chinois, angolais, pakistanais ou turcs, se précipiteront dans l'espoir que les choses évolueront dans le bon sens pour eux. Newsweek titre le 24 mai 2010 sur le "miracle irakien" et écrit : "Ce pays a le potentiel pour devenir la nouvelle Arabie saoudite".
- [+] Texte masqué
- Compagnies étrangères et gouvernement turc tentent de jouer la carte du Kurdistan
Malgré l'oukaze du gouvernement fédéral irakien qui menace de déchoir de leurs droits les compagnies qui se laisseraient séduire par des contrats de partage de production au Kurdistan, Exxon Mobil puis Total passent outre. Pis, la compagnie américaine répond à la menace par une provocation supplémentaire : la mise en vente de son contrat de service sur West Qurna, le plus grand gisement du pays, ou elle devrait investir 50 milliards de dollars et doubler la production actuelle du pays. Bagdad est sous pression : si son refus des conditions persiste, le Kurdistan lui sera préféré, même si ses réserves sont trois fois moins importantes que celles du sud du pays.
La Turquie, qui ne fait rien pour arranger les choses avec Bagdad, promet un oléoduc direct entre le Kurdistan et la Mediterrannée. Chantage ? Pour une part, sans doute. Mais, sans la guerre, les compagnies auraient-elles eu le loisir de mettre les Irakiens en compétition entre eux ?
[...]
M. Alan Greenspan, qui a dirigé la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, de 1987 à 2006, et qui est donc bien placé pour connaître l'importance du pétrole dans l'économie internationale, a sans doute formulé ce qui s'approche le plus de la vérité dans cette sanglante affaire : "Je déplore qu'il soit politiquement déplacé de reconnaître ce que tout le monde sait : l'un des grands enjeux de cette guerre d'Irak était le pétrole de la région" (Alan Greenspan, Le Temps des turbulences, J.-C. Lattès, Paris, 2007)
Source : Jean Pierre Sereni,"Échec d'une guerre pour le pétrole",
Le Monde diplomatique, mars 2013
Pour faire un résumé :
Le Kurdistan dans la partie nord de l'Irak se révèle être une "pierre angulaire" du dispositif turco-américain de reconfiguration de l'Irak. C'est la véritable raison pourquoi Obama intervient sur place. C'est pourquoi il se foule un peu contre le groupe islamiste sunnite fanatisé. Les Américains et les Turcs ont justement besoin des Kurdes en Irak, pour s'assurer une emprise sur l'Irak, pour bénéficier à meilleur coût des puits d'huile, pour stabiliser la situation en Turquie et mieux faire pression sur Assad en Syrie.
Les chrétiens ne comptent pour rien dans tout cela. Zéro. Rien de rien et moins que zéro.
Les peshmergas kurdes du nord de l'Irak ont déjà fait leur "fête" aux chrétiens par le passé. Les Kurdes ont déjà massacrés du chrétien, détruit des églises par centaines. Les chrétiens sont pris entre l'enclume et le marteau.
L'administration américaine ne fait que suivre les bons conseils de Voltaire en son temps : "Qu'il est toujours bon d'avoir un parti pour soi". Bien paraître aux yeux du pape (de l'opinion internationale) ne peut pas nuire, d'autant plus lorsque le beau geste coincide avec les impératifs géostratégiques du militaire et de l'économique en même temps. Pourquoi s'en priverait-on ? Entre deux largages de caisses de munitions aux combattants peshmerga anti-chrétien, une caisse d'eau pour l'autre groupe de civils un peu loin et quelques ration pack ...
[b]Longtemps les responsables américains l'ont affirmé : l'invasion de l'Irak n'était pas destiné à s'emparer du pétrole. Pourtant des documents récemment déclassifiés racontent une autre histoire. [/b]
"Pour la population irakienne c'est une évidence; pour les "faucons" du Pentagone, un contresens. La guerre d'Irak, qui, depuis mars 2003, a fait au moins [u]650 000 morts[/u], un million huit cent mille exilés et autant de personnes déplacées, a-t-elle été une guerre pour le pétrole ?
Grace à une série de documents récemment déclassifiés, et malgré les dénégations de Monsieur Georges W. Bush, de son vice-président Richard ("Dick") Cheney, de son ministre de la défense Richard Rumsfeld, ainsi que de leur fidèle allié Anthony Blair, premier ministre britannique au moment de l'invasion, l'historien peut désormais répondre par l'affirmative.
En janvier 2001, quand il arrive à la Maison Blanche, M. Bush doit faire face à un problème déjà ancien : le déséquilibre entre la demande de pétrole, qui augmente rapidement en raison de la montée en puissance de grands pays émergents comme la Chine ou l'Inde, et une offre qui ne suit pas.
La seule solution envisageable se trouve dans le Golfe, qui abrite 60% des réserves mondiales [...] Comment tirer plus de pétrole du Golfe sans mettre en danger la suprématie américaine dans la région ? Les néoconservateurs - à l'origine des intellectuels démocrates gagnés à un impérialisme décomplexé après la chute de l'Union soviétique - croient avoir trouvé la solution. Ils n'ont jamais admis la décision du président George Bush Senior, en 1991, lors de la première guerre du Golfe, de ne pas avoir renversé Saddam Hussein.
Dans une lettre ouverte au président William Clinton inspirée par leur "Projet pour un nouveau siècle américain" (PNAC), ils préconisent[u] dès 1998[/u] un changement de régime à Bagdad. La ligne des néoconservateurs est simple : il faut sortir de force Saddam Hussein et faire entrer les majors américaines en Irak. Plusieurs des signataires du PNAC se retrouvent à partir de 2001 dans la nouvelle administration républicaine.
L'année suivante, c'est l'un d'entre eux, M. Douglas Feith, juriste de profession et second de M. Rumsfeld au ministère de la défense, qui supervise le travail des experts sur l'avenir de l'industrie pétrolière irakienne. Sa première décision est d'en confier la gestion, après la victoire, à Kellog Brown & Root (KBR), une filiale du groupe pétrolier américain Haliburton, que M. Cheney a longtemps dirigé. [...]"
Et
[spoiler]'"M. McKnee, qui a succédé à M. Carrol au poste-clé de conseiller pétrolier du proconsul américain, constate à son arrivée à l'automne 2003 : "Les gens en place sont nuls et ont été nommés par le ministère pour des raisons religieuses, politiques ou de copinage. Ceux qui ont fait tourner l'industrie pétrolière sous Saddam Hussein, puis qui l'ont ramenée à la vie après la libération du pays, ont été systématiquement poussés dehors".
Sans surprise, l'épuration ouvre une voie royale aux conseillers de tout poil, venus pour l'essentiel d'outre-Atlantique. Ils squattent les directions du ministère du pétrole et multiplient notes, circulaires et rapports [...] sans trop se préoccuper de leur application sur le terrain.
La rédaction de deux textes fondamentaux, la nouvelle Constitution et la loi pétrolière, va leur donner l'occasion inespérée de bouleverser les règles du jeu. La survie d'un État centralisé est à priori condamnée : Washington n'en veut pas, au nom de la lutte contre le totalitarisme et des crimes perpétrés contre les Kurdes au temps de Hussein. Le nouveau régime, fédéral ou même confédéral, sera donc décentralisé au point d'en être déstructuré. Il suffit de rassembler deux tiers des voix dans l'une des trois provinces du pays pour exercer un droit de veto sur les décisions du gouvernement central.
Mais [size=150]seul le Kurdistan[/size] en a les moyens et l'envie. Le pouvoir en matière pétrolière va être de fait divisé entre Bagdad et Erbil, siège du gouvernement régional du Kurdistan, qui impose sa lecture de la Constitution en la matière : [...] l'octroi de nouveaux permis relève de la compétence des provinces.
Une intense querelle se développe entre les deux capitales, d'autant que le gouvernement du Kurdistan consent aux compagnies américaines des conditions beaucoup plus favorables que Bagdad : les majors qui investisent sur le sol kurde jouiront d'un droit sur une partie de la production qui peut être très important au cours des premières années d'exploitation. C'est la formule que les Américans, politiques comme pétroliers, voulaient imposer dès leur arrivée.
Exxon Mobil, BP, Shell, Total, mais aussi des groupes russes, chinois, angolais, pakistanais ou turcs, se précipiteront dans l'espoir que les choses évolueront dans le bon sens pour eux. [i]Newsweek[/i] titre le 24 mai 2010 sur le "miracle irakien" et écrit : "Ce pays a le potentiel pour devenir la nouvelle Arabie saoudite".[/spoiler]
[spoiler][size=150]Compagnies étrangères et gouvernement turc tentent de jouer la carte du Kurdistan[/size]
Malgré l'oukaze du gouvernement fédéral irakien qui menace de déchoir de leurs droits les compagnies qui se laisseraient séduire par des contrats de partage de production au Kurdistan, Exxon Mobil puis Total passent outre. Pis, la compagnie américaine répond à la menace par une provocation supplémentaire : la mise en vente de son contrat de service sur West Qurna, le plus grand gisement du pays, ou elle devrait investir 50 milliards de dollars et doubler la production actuelle du pays. Bagdad est sous pression : si son refus des conditions persiste, le Kurdistan lui sera préféré, même si ses réserves sont trois fois moins importantes que celles du sud du pays.
La Turquie, qui ne fait rien pour arranger les choses avec Bagdad, promet un oléoduc direct entre le Kurdistan et la Mediterrannée. Chantage ? Pour une part, sans doute. Mais, sans la guerre, les compagnies auraient-elles eu le loisir de mettre les Irakiens en compétition entre eux ?
[...]
M. Alan Greenspan, qui a dirigé la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, de 1987 à 2006, et qui est donc bien placé pour connaître l'importance du pétrole dans l'économie internationale, a sans doute formulé ce qui s'approche le plus de la vérité dans cette sanglante affaire : "Je déplore qu'il soit politiquement déplacé de reconnaître ce que tout le monde sait : l'un des grands enjeux de cette guerre d'Irak était le pétrole de la région" (Alan Greenspan, [i]Le Temps des turbulences[/i], J.-C. Lattès, Paris, 2007)[/spoiler]
Source : Jean Pierre Sereni,"Échec d'une guerre pour le pétrole", [i]Le Monde diplomatique[/i], mars 2013
Pour faire un résumé :
Le Kurdistan dans la partie nord de l'Irak se révèle être une "pierre angulaire" du dispositif turco-américain de reconfiguration de l'Irak. C'est la véritable raison pourquoi Obama intervient sur place. C'est pourquoi il se foule un peu contre le groupe islamiste sunnite fanatisé. Les Américains et les Turcs ont justement besoin des Kurdes en Irak, pour s'assurer une emprise sur l'Irak, pour bénéficier à meilleur coût des puits d'huile, pour stabiliser la situation en Turquie et mieux faire pression sur Assad en Syrie.
Les chrétiens ne comptent pour rien dans tout cela. Zéro. Rien de rien et moins que zéro.
Les peshmergas kurdes du nord de l'Irak ont déjà fait leur "fête" aux chrétiens par le passé. Les Kurdes ont déjà massacrés du chrétien, détruit des églises par centaines. Les chrétiens sont pris entre l'enclume et le marteau.
L'administration américaine ne fait que suivre les bons conseils de Voltaire en son temps : "Qu'il est toujours bon d'avoir un parti pour soi". Bien paraître aux yeux du pape (de l'opinion internationale) ne peut pas nuire, d'autant plus lorsque le beau geste coincide avec les impératifs géostratégiques du militaire et de l'économique en même temps. Pourquoi s'en priverait-on ? Entre deux largages de caisses de munitions aux combattants peshmerga anti-chrétien, une caisse d'eau pour l'autre groupe de civils un peu loin et quelques ration pack ...