par Cinci » sam. 30 août 2014, 14:50
Je voudrais rajouter ici que Joseph Ratzinger (Benoit XVI) fait un beau commentaire au sujet de la Transfiguration de Jésus dans son ouvrage Jésus de Nazareth.
Voici :
"... et il fut transfiguré devant eux, dit alors Marc avec une grande simplicité, ajoutant avec une certaine maladresse, quasi balbutiant devant le mystère : "Ses vêtements devinrent resplendissants, d'une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une pareille blancheur" (Mc 9,3) En cette circonstance, les mots dont dispose Matthieu sont déjà bien grandiose : "Son visage devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière" (Mt 17,2) Luc est le seul à avoir évoqué le but de l'ascension, "il alla sur la montagne pour prier", avant de relater ensuite l'événement dont les trois disciples sont témoins : "Pendant qu'il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d'une blancheur éclatante" (Lc 9,29) La Transfiguration est un événement de prière. Ce qui devient visible, c'est ce qui se passe quand Jésus parle avec le Père, Jésus est lui-même lumière de lumière.
[...]
le vêtement blanc de lumière que porte Jésus lors de la Transfiguration parle aussi de notre avenir. Dans la littérature apocalyptique, les vêtements blancs sont l'expression des êtres célestes - les vêtements des anges et des élus. Ainsi l'Apocalypse de Jean parle des vêtements blancs que porteront ceux qui sont sauvés (cf Apocalypse 7, 9-13; 19,14) Mais nous est communiqué aussi quelque chose de nouveau : les vêtements des élus sont blancs parce qu'ils les ont lavés et blanchis dans le sang de l'agneau, ce qui signifie que, par le baptême, ils sont liés à la Passion de Jésus, et que sa Passion est la purification qui nous rend le vêtement d'origine que nous avons perdu par le péché (cf Lc 15, 22)
[...]
C'est alors qu'apparaissent Moïse et Élie qui parlent avec Jésus. [...] de quoi parlent les deux grands témoins de Dieu avec Jésus : "Apparus dans la gloire, ils parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem" (Lc 9,31). Le sujet de leur dialogue est la croix, mais il faut la comprendre dans toute son extension en tant qu'exode de Jésus [...] la croix de Jésus est un exode, une sortie hors de cette vie, une traversée de la mer Rouge de la Passion et un passage vers la gloire, qui porte néanmoins toujours les stigmates de la Passion.
Ce qui indique clairement que le sujet principal de la Loi et des Prophètes est l'espérance d'Israël, l'exode qui libère définitivement, et que le contenu de cette espérance est le fils de l'homme souffrant, le serviteur de Dieu, dont la souffrance permet d'ouvrir la porte sur la liberté et la nouveauté. Avec le Transfiguré, ils parlent de ce qu'ils ont dit sur terre, ils parlent de la Passion de Jésus, mais ce dialogue fait apparaître que cette Passion apporte le salut, qu'elle est envahie par la gloire de Dieu, que la Passion devient lumière, liberté et joie.
A ce point, il nous faut anticiper l'entretien que les trois disciples ont eu avec Jésus en descendant de la haute montagne. Jésus parle avec eux de sa futur résurrection d'entre les morts, ce qui implique évidemment le préalable de la crucifixion. Les disciples, eux, l'interrogent sur le retour d'Élie annoncé par les scribes. Sur quoi Jésus leur dit : "Certes, Élie viendra d'abord pour remettre tout en place. Mais alors, pourquoi l'Écriture dit-elle, au sujet du fils de l'homme, qu'il souffrira beaucoup et sera méprisé? Eh bien! Je vous le déclare : Élie est déjà venu, et ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu, comme l'Écriture le dit à son sujet (Mc 9,12-13). Aussi Jésus confirme, d'un côté, l'attente du retour d'Élie, mais il complète et corrige, de l'autre, l'idée qu'on s'en fait. Sans le dire expressément, il identifie l'Élie qui revient à Jean le baptiste : c'est dans l'activité du baptiste que s'est produit le retour d'Élie.
Jean était venu pour rassembler à nouveau Israël, pour le préparer à la venue du Messie. Mais si le Messie est lui-même le fils de l'homme souffrant, et si lui seul ouvre la voie du salut par cette souffrance, alors l'activité préparatoire d'Élie doit nécéssairement se placer, d'une façon ou d'une autre, sous le signe de la Passion. Et en effet : Ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu, comme l'Écriture le dit à son sujet (Mc 9,13) Jésus rappelle alors ce qu'a réellement été le destin du Baptiste, mais en citant l'Écriture il fait également allusion à l'existence de traditions qui prévoyaient le martyre d'Élie : Élie passait pour le seul qui avait échappé au martyre, bien qu'il fut aussi poursuivi. Lors de son retour ... il devra lui aussi subir la mort.
[...]
Revenons maintenant au récit proprement dit de la Transfiguration. Les trois disciples sont bouleversés par la grandeur de l'apparition : la "crainte de Dieu" les saisit, comme nous l'avons vu à d'autres moments ou ils ont éprouvé la présence de Dieu en Jésus, ou ils ont ressenti du coup à quel point ils étaient pitoyables et ils ont été réellement paralysés par la peur. "Tant était grande leur frayeur", nous dit Marc (Mc 9,6) Ce qui n'empêche pas Pierre de parler, même si de fait il ne savait que dire : "Rabbi, il est heureux que nous soyons ici! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie".
Ces paroles prononcées sur un mode quasi extatique, dans la crainte et en même temps dans la joie causés par la proche présence de Dieu, ont fait l'objet d'innombrables discussions. Ont-elles un rapport avec la fête des tentes? Harmut Gese le conteste et pense que la véritable référence dans l'Ancien Testament se trouve dans les versets 7 à 11 du chapitre 33 de l'Exode [...] : selon ce texte, Moïse plante hors du camp la tente de la Révélation sur laquelle descend la colonne de nuée qui se tient ensuite à l'entrée. Dans cette tente, le Seigneur et Moïse parlaient face à face, comme on s'entretient d'homme à homme (33,11). Ainsi, Pierre voulait pérénniser l'événement en dressant des tentes de la Révélation. [...] Le rapport avec la fête des tentes devient pertinent quand on considère la signification messianique de cette fête dans le judaïsme de l'époque de Jésus. Jean Daniélou a fait ressortir cet aspect dans une étude convaincante et il l'a relié au témoignage des Pères, qui connaissaient encore très bien les traditions juives et les interprétaient à la lumière du contexte chrétien. [...] Daniélou cite Riesenfeld : "Les cabanes furent conçues non seulement comme une réminiscence de la protection divine dans le désert, mais aussi comme une préfiguration des soukkot dans lesquels les justes habiteraient dans les siècles à venir. Il apparait qu'une signification eschatologique très précise était attachée au rite le plus caractéristique de la fête des tabernacles, telle qu'elle était célébrée au temps du judaïsme." Dans le Nouveau Testament, c'est chez Luc qu'il est fait mention des tentes éternelles habitées par les justes dans la vie future (cf 16,9) La manifestation de la gloire de Jésus apparait à Pierre comme le signe que les temps messianiques sont arrivés. [...] C'est seulement en descendant de la montagne que Pierre devra s'ouvrir à une nouvelle évidence : l'époque messianique est tout d'abord l'époque de la croix, et la Transfiguration - devenir lumière en vertu du Seigneur et avec lui - implique que notre être soit transformé par la lumière de la Passion.
[...]
nous sommes aussi en mesure de comprendre les paroles obscures que Marc intercale entre la confession de Pierre et l'enseignement aux disciples d'une part, et le récit de la Transfiguration d'autre part : "Et il leur disait : Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaitront pas la mort avant d'avoir vu le règne de Dieu venir avec puissance" (Mc 9,1) Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Jésus prédit-il que quelques uns de ceux qui l'entourent seront encore en vie au moment de la Parousie, à l'avénement définitif du Royaume de Dieu? ou quoi d'autre?
Rudolph Pesch a montré de façon convaincante que ce passage, placé immédiatement avant la Transfiguration, signifie on ne peut plus clairement qu'il a un rapport avec cet événement. Certains des présents, en tout cas les trois disciples qui accompagnaient ensuite Jésus dans son ascension de la montagne, reçoivent l'assurance qu'ils vivront la venue du Royaume de Dieu "avec puissance". [...] Cette puissance du Royaume à venir leur apparaît dans le Jésus transfiguré qui parle avec les témoins de l'Ancienne Alliance de la nécéssité de sa Passion comme chemin vers la gloire (cf Lc 24,26). Ainsi, ils voient l'anticipation de la Parousie, ainsi ils entrent progressivement dans la profondeur du mystère Jésus.
Source : Joseph Ratzinger, Jésus de Nazareth, pp. 333-346
Je voudrais rajouter ici que Joseph Ratzinger (Benoit XVI) fait un beau commentaire au sujet de la Transfiguration de Jésus dans son ouvrage [i]Jésus de Nazareth[/i].
Voici :
[color=#004080]"... et il fut transfiguré devant eux, dit alors Marc avec une grande simplicité, ajoutant avec une certaine maladresse, quasi balbutiant devant le mystère : "Ses vêtements devinrent resplendissants, d'une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une pareille blancheur" (Mc 9,3) En cette circonstance, les mots dont dispose Matthieu sont déjà bien grandiose : "Son visage devint brillant comme le soleil et ses vêtements blancs comme la lumière" (Mt 17,2) Luc est le seul à avoir évoqué le but de l'ascension, "il alla sur la montagne pour prier", avant de relater ensuite l'événement dont les trois disciples sont témoins : "Pendant qu'il priait, son visage apparut tout autre, ses vêtements devinrent d'une blancheur éclatante" (Lc 9,29) La Transfiguration est un événement de prière. Ce qui devient visible, c'est ce qui se passe quand Jésus parle avec le Père, Jésus est lui-même lumière de lumière.
[...]
le vêtement blanc de lumière que porte Jésus lors de la Transfiguration parle aussi de notre avenir. Dans la littérature apocalyptique, les vêtements blancs sont l'expression des êtres célestes - les vêtements des anges et des élus. Ainsi l'Apocalypse de Jean parle des vêtements blancs que porteront ceux qui sont sauvés (cf Apocalypse 7, 9-13; 19,14) Mais nous est communiqué aussi quelque chose de nouveau : les vêtements des élus sont blancs parce qu'ils les ont lavés et blanchis dans le sang de l'agneau, ce qui signifie que, par le baptême, ils sont liés à la Passion de Jésus, et que sa Passion est la purification qui nous rend le vêtement d'origine que nous avons perdu par le péché (cf Lc 15, 22)
[...]
C'est alors qu'apparaissent Moïse et Élie qui parlent avec Jésus. [...] de quoi parlent les deux grands témoins de Dieu avec Jésus : "Apparus dans la gloire, ils parlaient de son départ qui allait se réaliser à Jérusalem" (Lc 9,31). Le sujet de leur dialogue est la croix, mais il faut la comprendre dans toute son extension en tant qu'exode de Jésus [...] la croix de Jésus est un exode, une sortie hors de cette vie, une traversée de la mer Rouge de la Passion et un passage vers la gloire, qui porte néanmoins toujours les stigmates de la Passion.
Ce qui indique clairement que le sujet principal de la Loi et des Prophètes est [u]l'espérance d'Israël[/u], l'exode qui libère définitivement, et que le contenu de cette espérance est le fils de l'homme souffrant, le serviteur de Dieu, dont la souffrance permet d'ouvrir la porte sur la liberté et la nouveauté. Avec le Transfiguré, ils parlent de ce qu'ils ont dit sur terre, ils parlent de la Passion de Jésus, mais ce dialogue fait apparaître que cette Passion apporte le salut, qu'elle est envahie par la gloire de Dieu, que la Passion devient lumière, liberté et joie.
A ce point, il nous faut anticiper l'entretien que les trois disciples ont eu avec Jésus en descendant de la haute montagne. Jésus parle avec eux de sa futur résurrection d'entre les morts, ce qui implique évidemment le préalable de la crucifixion. Les disciples, eux, l'interrogent sur le retour d'Élie annoncé par les scribes. Sur quoi Jésus leur dit : "Certes, Élie viendra d'abord pour remettre tout en place. Mais alors, pourquoi l'Écriture dit-elle, au sujet du fils de l'homme, qu'il souffrira beaucoup et sera méprisé? Eh bien! Je vous le déclare : Élie est déjà venu, et ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu, comme l'Écriture le dit à son sujet (Mc 9,12-13). Aussi Jésus confirme, d'un côté, l'attente du retour d'Élie, mais il complète et corrige, de l'autre, l'idée qu'on s'en fait. Sans le dire expressément, il identifie l'Élie qui revient à Jean le baptiste : c'est dans l'activité du baptiste que s'est produit le retour d'Élie.
Jean était venu pour rassembler à nouveau Israël, pour le préparer à la venue du Messie. Mais si le Messie est lui-même le fils de l'homme souffrant, et si lui seul ouvre la voie du salut par cette souffrance, alors l'activité préparatoire d'Élie doit nécéssairement se placer, d'une façon ou d'une autre, sous le signe de la Passion. Et en effet : Ils lui ont fait tout ce qu'ils ont voulu, comme l'Écriture le dit à son sujet (Mc 9,13) Jésus rappelle alors ce qu'a réellement été le destin du Baptiste, mais en citant l'Écriture il fait également allusion à l'existence de traditions qui prévoyaient le martyre d'Élie : Élie passait pour le seul qui avait échappé au martyre, bien qu'il fut aussi poursuivi. Lors de son retour ... il devra lui aussi subir la mort.
[...]
Revenons maintenant au récit proprement dit de la Transfiguration. Les trois disciples sont bouleversés par la grandeur de l'apparition : la "crainte de Dieu" les saisit, comme nous l'avons vu à d'autres moments ou ils ont éprouvé la présence de Dieu en Jésus, ou ils ont ressenti du coup à quel point ils étaient pitoyables et ils ont été réellement paralysés par la peur. "Tant était grande leur frayeur", nous dit Marc (Mc 9,6) Ce qui n'empêche pas Pierre de parler, même si de fait il ne savait que dire : "Rabbi, il est heureux que nous soyons ici! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie".
Ces paroles prononcées sur un mode quasi extatique, dans la crainte et en même temps dans la joie causés par la proche présence de Dieu, ont fait l'objet d'innombrables discussions. Ont-elles un rapport avec la fête des tentes? Harmut Gese le conteste et pense que la véritable référence dans l'Ancien Testament se trouve dans les versets 7 à 11 du chapitre 33 de l'Exode [...] : selon ce texte, Moïse plante hors du camp la tente de la Révélation sur laquelle descend la colonne de nuée qui se tient ensuite à l'entrée. Dans cette tente, le Seigneur et Moïse parlaient face à face, comme on s'entretient d'homme à homme (33,11). Ainsi, Pierre voulait pérénniser l'événement en dressant des tentes de la Révélation. [...] Le rapport avec la fête des tentes devient pertinent quand on considère la signification messianique de cette fête dans le judaïsme de l'époque de Jésus. Jean Daniélou a fait ressortir cet aspect dans une étude convaincante et il l'a relié au témoignage des Pères, qui connaissaient encore très bien les traditions juives et les interprétaient à la lumière du contexte chrétien. [...] Daniélou cite Riesenfeld : "Les cabanes furent conçues non seulement comme une réminiscence de la protection divine dans le désert, mais aussi comme une préfiguration des [i]soukkot[/i] dans lesquels les justes habiteraient dans les siècles à venir. Il apparait qu'une signification eschatologique très précise était attachée au rite le plus caractéristique de la fête des tabernacles, telle qu'elle était célébrée au temps du judaïsme." Dans le Nouveau Testament, c'est chez Luc qu'il est fait mention des tentes éternelles habitées par les justes dans la vie future (cf 16,9) La manifestation de la gloire de Jésus apparait à Pierre comme le signe que les temps messianiques sont arrivés. [...] C'est seulement en descendant de la montagne que Pierre devra s'ouvrir à une nouvelle évidence : l'époque messianique est tout d'abord l'époque de la croix, et la Transfiguration - devenir lumière en vertu du Seigneur et avec lui - implique que notre être soit transformé par la lumière de la Passion.
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nous sommes aussi en mesure de comprendre les paroles obscures que Marc intercale entre la confession de Pierre et l'enseignement aux disciples d'une part, et le récit de la Transfiguration d'autre part : "Et il leur disait : Amen, je vous le dis : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaitront pas la mort avant d'avoir vu le règne de Dieu venir avec puissance" (Mc 9,1) Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Jésus prédit-il que quelques uns de ceux qui l'entourent seront encore en vie au moment de la Parousie, à l'avénement définitif du Royaume de Dieu? ou quoi d'autre?
Rudolph Pesch a montré de façon convaincante que ce passage, placé immédiatement avant la Transfiguration, signifie on ne peut plus clairement qu'il a un rapport avec cet événement. Certains des présents, en tout cas les trois disciples qui accompagnaient ensuite Jésus dans son ascension de la montagne, reçoivent l'assurance qu'ils vivront la venue du Royaume de Dieu "avec puissance". [...] Cette puissance du Royaume à venir leur apparaît dans le Jésus transfiguré qui parle avec les témoins de l'Ancienne Alliance de la nécéssité de sa Passion comme chemin vers la gloire (cf Lc 24,26). Ainsi, ils voient l'anticipation de la Parousie, ainsi ils entrent progressivement dans la profondeur du mystère Jésus.
Source : Joseph Ratzinger, [u]Jésus de Nazareth[/u], pp. 333-346 [/color]