par Cinci » ven. 03 janv. 2014, 18:19
Suliko,
... comment Rousseau explique-t-il que l'état de nature initial ait été remplacé par un état bien moins parfait? Dans ces deux cas (Marx et Rousseau), n'y a-t-il pas quelque chose qui cloche? Il me semble que dans ces pensées, il existe également un moment similaire à celui de la chute de la doctrine chrétienne. Chute qui ne serait peut-être pas celle de l'homme en tant qu'individu, mais chute de la société (en quelque sorte), surtout dans le cas de Marx. (Si je ne me trompe pas, Rousseau écrit que l'homme commença à désirer le bien de son voisin. Cependant, c'est un peu faible comme explication, non? [...]
J'aurai pris connaissance il y a quelques jours d'un petit vidéo que je présente ici, et c'est bien en second lieu, enfin, que j'aurai vu votre message pour la première fois (parce que Peccator nous l'aura ramené des limbes sans doute) impliquant le philosophe contemporain de Voltaire.
Voici :
Jean-Jacques Rousseau
http://www.youtube.com/watch?v=xYh5YvpKMbU
(Lecture du professeur Henri Guillemin. Il faut voir à partir de 29' pour la question de la chute; ensuite 39' 27'')
D'après le fameux professeur que j'aimais bien, Rousseau en arrivait simplement à une définition de l'homme qui serait sensiblement la même que dans la théologie catholique. «L'homme va spontanément vers le bien, mais il y a en lui une
imperfection qui fait que cet amour du bien se trompe d'objet».
En parallèle, un texte ici que j'aime bien et pouvant toujours servir (allez savoir !) à nous éclairer l'affaire par contraste :
- [+] Texte masqué
- La perfection d'Adam est la perfection d'une vocation
Ce que la Bible nous présente, c'est la fin à laquelle Dieu a ordonné l'homme : sa divinisation. La perfection du premier homme, c'est qu'il n'est pas comme les autres êtres de la nature, animaux ou végétaux, mais qu'il est appelé par Dieu, dès l'origine, à une fin proprement divine : appel à entrer dans l'amour de Dieu, à partager éternellement la vie même de Dieu. Dès que l'esprit de l'homme s'éveille, il voit qu'il ne peut pas vivre comme les autres êtres de la terre : ceux-ci n'ont pas à devenir libres. Lui, il a à devenir ce qu'il doit être. Autrement dit, la perfection de l'homme est la perfection d'une vocation et non pas d'une situation. C'est ce que la Bible enseigne en disant que l'homme est crée à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26), exactement «à l'image en vue de la ressemblance de Dieu», les théologiens interprètent la ressemblance au sens précis de participation à la vie divine elle-même.
Dieu donne à l'homme la capacité de devenir parfait, car il veut que l'homme soit parfait, à son image. Dieu, je le répète , n'a pas fabriqué une liberté, car c'est à l'homme crée en possibilité de liberté de se rendre libre lui-même. Dieu crée l'homme capable de se créer lui-même. C'est pourquoi je n'aime pas l'expression : Dieu a créé l'homme libre car il y a deux erreurs : on met la création au passé et on a le sentiment que la liberté est un cadeau, une sorte de tout-fait, alors que la liberté est essentiellement le contraire d'une chose toute faite. La liberté n'est liberté que si on la crée soi-même. Par conséquent, la perfection d'Adam, dont il est question, n'est pas un état de perfection mais le commencement d'une histoire de perfection qui doit s'achever dans la gloire de Dieu. C'est cela que Dieu veut, il crée l'homme divinisable. C'est la définition la plus profonde qu'on puisse donner de l'homme, au-delà de tout ce que nous disent les sciences humaines. C'est là sa vocation et elle est éminement exigeante.
Seulement, l'homme ne peut pas se diviniser tout seul, il faut qu'il accueille le don de Dieu, car c'est Dieu qui divinise. Ce n'est pas l'homme par lui-même qui va franchir l'abîme infini qu'il y a entre Dieu et lui, parce que son origine est terrestre, ses racines sont cosmiques. Il est «terreux». Peu importe la façon dont vous concevez cette origine terrestre, que ce soit, comme dit la Genèse, en étant tiré directement de la terre ou que ce soit, comme on l'admet couramment aujourd'hui, par l'intermédiaire de nombreuses échelles animales. Cette origine terrestre est pour l'homme une source de dissemblance à l'égard de Dieu. Car la voix de la nature fait retentir constamment en l'homme un appel à vivre non pour Dieu et les autres hommes mais pour lui seul, égoïstement, comme les autres êtres de la nature qui vivent selon leur instinct. En simplifiant les choses, on peut dire ceci : il y a en l'homme une double force :
Une force de pesanteur et d'inertie qui l'invite à renoncer à être un homme libre et le pousse à vivre comme les autres êtres du monde qui n'ont pas de liberté à construire (une plante, un chien, un chat, etc);
Une force ascensionnelle qui l'invite à construire sa liberté que Dieu, par grâce, fera accéder jusqu'à sa propre liberté.
Voici donc l'homme tiraillé - et il ne peut pas ne pas l'être, étant donné que Dieu l'appelle à partager sa propre vie» (F. Varillon : conférence sur le péché originel recueilli par Bernard Housset)
Ainsi :
«Toute l'oeuvre de Rousseau est dominé par une certaine préoccupation d'ordre religieux, et cette préoccupation est d'expliquer ce que c'est que la nature profonde de l'homme, la destination de l'homme.» (Guillemin, cf. vidéo)
«Il n'y a pas de vertu sans combat. On est obligé de lutter contre soi-même». (Rousseau
dixit Guillemin)
L'explication quant à Rousseau résiderait simplement dans le fait que Rousseau est un chrétien. Ses observations sont ni plus ni moins les mêmes que celles de l'Église, du moment que l'on ne s'amuse pas non plus à chipoter sur la forme. Il se trouve que l'homme n'est pas Dieu.
Suliko,
[quote]... comment Rousseau explique-t-il que l'état de nature initial ait été remplacé par un état bien moins parfait? Dans ces deux cas (Marx et Rousseau), n'y a-t-il pas quelque chose qui cloche? Il me semble que dans ces pensées, il existe également un moment similaire à celui de la chute de la doctrine chrétienne. Chute qui ne serait peut-être pas celle de l'homme en tant qu'individu, mais chute de la société (en quelque sorte), surtout dans le cas de Marx. (Si je ne me trompe pas, Rousseau écrit que l'homme commença à désirer le bien de son voisin. Cependant, c'est un peu faible comme explication, non? [...][/quote]
J'aurai pris connaissance il y a quelques jours d'un petit vidéo que je présente ici, et c'est bien en second lieu, enfin, que j'aurai vu votre message pour la première fois (parce que Peccator nous l'aura ramené des limbes sans doute) impliquant le philosophe contemporain de Voltaire.
Voici :
Jean-Jacques Rousseau
http://www.youtube.com/watch?v=xYh5YvpKMbU
(Lecture du professeur Henri Guillemin. Il faut voir à partir de 29' pour la question de la chute; ensuite 39' 27'')
D'après le fameux professeur que j'aimais bien, Rousseau en arrivait simplement à une définition de l'homme qui serait sensiblement la même que dans la théologie catholique. «L'homme va spontanément vers le bien, mais il y a en lui une [i]imperfection[/i] qui fait que cet amour du bien se trompe d'objet».
En parallèle, un texte ici que j'aime bien et pouvant toujours servir (allez savoir !) à nous éclairer l'affaire par contraste :
[spoiler]La perfection d'Adam est la perfection d'une vocation
Ce que la Bible nous présente, c'est la fin à laquelle Dieu a ordonné l'homme : sa divinisation. La perfection du premier homme, c'est qu'il n'est pas comme les autres êtres de la nature, animaux ou végétaux, mais qu'il est appelé par Dieu, dès l'origine, à une fin proprement divine : appel à entrer dans l'amour de Dieu, à partager éternellement la vie même de Dieu. Dès que l'esprit de l'homme s'éveille, il voit qu'il ne peut pas vivre comme les autres êtres de la terre : ceux-ci n'ont pas à devenir libres. Lui, il a à devenir ce qu'il doit être. Autrement dit, la perfection de l'homme est la perfection [u]d'une vocation[/u] et non pas d'une situation. C'est ce que la Bible enseigne en disant que l'homme est crée à l'image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26), exactement «à l'image en vue de la ressemblance de Dieu», les théologiens interprètent la ressemblance au sens précis de participation à la vie divine elle-même.
Dieu donne à l'homme la capacité de devenir parfait, car il veut que l'homme soit parfait, à son image. Dieu, je le répète , n'a pas fabriqué une liberté, car c'est à l'homme crée en possibilité de liberté de se rendre libre lui-même. Dieu crée l'homme capable de se créer lui-même. C'est pourquoi je n'aime pas l'expression : Dieu a créé l'homme libre car il y a deux erreurs : on met la création au passé et on a le sentiment que la liberté est un cadeau, une sorte de tout-fait, alors que la liberté est essentiellement le contraire d'une chose toute faite. La liberté n'est liberté que si on la crée soi-même. Par conséquent, la perfection d'Adam, dont il est question, n'est pas un état de perfection mais le commencement d'une histoire de perfection qui doit s'achever dans la gloire de Dieu. C'est cela que Dieu veut, il crée l'homme divinisable. C'est la définition la plus profonde qu'on puisse donner de l'homme, au-delà de tout ce que nous disent les sciences humaines. C'est là sa vocation et elle est éminement exigeante.
Seulement, l'homme ne peut pas se diviniser tout seul, il faut qu'il accueille le don de Dieu, car c'est Dieu qui divinise. Ce n'est pas l'homme par lui-même qui va franchir l'abîme infini qu'il y a entre Dieu et lui, parce que son origine est terrestre, ses racines sont cosmiques. Il est «terreux». Peu importe la façon dont vous concevez cette origine terrestre, que ce soit, comme dit la Genèse, en étant tiré directement de la terre ou que ce soit, comme on l'admet couramment aujourd'hui, par l'intermédiaire de nombreuses échelles animales. Cette origine terrestre est pour l'homme une source de dissemblance à l'égard de Dieu. Car la voix de la nature fait retentir constamment en l'homme un appel à vivre non pour Dieu et les autres hommes mais pour lui seul, égoïstement, comme les autres êtres de la nature qui vivent selon leur instinct. En simplifiant les choses, on peut dire ceci : il y a en l'homme une double force :
Une force de pesanteur et d'inertie qui l'invite à renoncer à être un homme libre et le pousse à vivre comme les autres êtres du monde qui n'ont pas de liberté à construire (une plante, un chien, un chat, etc);
Une force ascensionnelle qui l'invite à construire sa liberté que Dieu, par grâce, fera accéder jusqu'à sa propre liberté.
Voici donc l'homme tiraillé - et il ne peut pas [i]ne pas l'être[/i], étant donné que Dieu l'appelle à partager sa propre vie» ([b]F. Varillon[/b] : conférence sur le péché originel recueilli par Bernard Housset)[/spoiler]
Ainsi :
«Toute l'oeuvre de Rousseau est dominé par une certaine préoccupation d'ordre religieux, et cette préoccupation est d'expliquer ce que c'est que la nature profonde de l'homme, la destination de l'homme.» (Guillemin, cf. vidéo)
«Il n'y a pas de vertu sans combat. On est obligé de lutter contre soi-même». (Rousseau [i]dixit[/i] Guillemin)
L'explication quant à Rousseau résiderait simplement dans le fait que Rousseau est un chrétien. Ses observations sont ni plus ni moins les mêmes que celles de l'Église, du moment que l'on ne s'amuse pas non plus à chipoter sur la forme. Il se trouve que l'homme n'est pas Dieu.