Méditations bibliques de Monique Hébrard

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Re: Les brebis aimées

par gerardh » sam. 07 sept. 2013, 12:12

________

Bonjour,

Amen !

Jésus a dit de ses brebis : "nul ne les ravira de ma main".


____

Les brebis aimées

par etienne lorant » sam. 07 sept. 2013, 11:43

Les brebis

Le thème des brebis et du berger est fréquent dans l'Ancien Testament. Tous les chrétiens ont chanté le psaume 22 : « Tu es mon berger, Ô Seigneur, rien ne saurait me manquer... »
Jésus reprend ce thème dans une scène pastorale pleine de fraîcheur et de tendresse.
Les brebis sont paisiblement dans leur enclos. Elles se croient protégées, mais voilà qu'un loup, un voleur escalade le mur et c'est la panique. Chacun de nous a ses voleurs de paix : une relation, une addiction, une amertume, une jalousie... qui entre par effraction dans le plus intime. Jésus, lui, entre par la porte, sans se cacher. Le voilà dans l'enclos, avec ces brebis dont il est le berger. Elles lui appartiennent, non pas jalousement comme les amoureux parfois, mais comme le berger qui prend soin d'elles. Il les appelle chacune par leur nom et chacune se sent reconnue, aimée.

Je me souviens avec émotion d'une jeune femme catéchumène qui se sentait la « petite brebis aimée de Dieu ». Elle avait eu une enfance sans amour, elle savait que sa mère ne l'avait pas désirée. Elle vivait dans une barre d'immeubles de banlieue, dans une situation de grande précarité, et elle avouait qu'il lui arrivait encore de « piquer le sac d'une vieille dame » ; mais elle n'était pas inquiète : « Dieu me pardonnera soixante-dix fois sept fois ». Elle parlait de Lui comme une amoureuse. Ses bras se lovaient comme pour embrasser un bébé et elle disait : « Je suis certaine qu'il m'aime ; il me donne l'amour que je n'ai pas eu. Si je suis née, moi, Sandrine S., c'est qu'il m'a voulue et aimée. Il me dit : « Sandrine, tu es ma petite brebis ».
Mais pour entendre l'appel si doux de son nom, il ne faut pas bloquer la porte de son coeur, il ne faut pas s'enfermer dans l'enclos de son ego ! Ce n'est pourtant jamais désespéré, le portier aide la porte à s'ouvrir. Le portier, c'est l'Esprit, le « maître de l'impossible » comme titrait un beau livre de Paul Dagens. Le portier ouvre les portes des oreilles et des coeurs, car elles y sentent de l'amour et de la bienveillance. Si l'on a souvent si peur de l'intrusion de Dieu, c'est parce qu'on le conçoit comme un voleur qui va s'introduire dans notre intimité pour y faire la loi. Mais non, n'ayons pas peur ! Il est plus nous-mêmes que nous-mêmes.

Jésus connaît et aime ses brebis, et ses brebis « connaissent » sa voix. On sait la profondeur de la résonance de ce verbe 'connaître' en hébreu. Ce n'est pas une connaissance de carte d'identité, mais une connaissance d'amour. Connaître quelqu'un, c'est avoir une union intime avec cette personne. Jésus est un berger amoureux qui ne retient pas prisonnières ses brebis qu'il aime, puisqu'il les fait sortir. Et si elles le suivent, c'est parce qu'elles connaissent sa voix et que cette voix éveille la confiance et le désir.

Ce n'est pas le cas des pharisiens : ils ne comprennent rien à cette histoire de brebis.
Alors, Jésus reprend avec encore plus de force : le berger ne se contente plus d'entrer par la porte, il EST la porte ! Pour entrer dans l'enclos de l'Amour – ou du Royaume – il faut passer PAR lui, par lui qui se donne dans son incarnation, dans sa mort et sa résurrection. Il faut passer par cette relation de communion.
Ne vous trompez pas de porte semble dire Jésus. Il y a tant de voleurs rusés, tant de pensées qui viennent déguisées, envahir votre intériorité. Ces portes-là sont tellement plus faciles et tentantes !
Passer par Jésus, avec Jésus, n'est pas un piège, mais un chemin qui donne la vie, qui sauve. Jésus n'enferme pas dans un enclos. Il libère de l'enclos pour faire accéder aux pâturages. Et celui qui entre par Jésus ne sera pas prisonnier. « Je suis la porte ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé, il ira et viendra et trouvera de quoi se nourrir.
Moi qui ai tellement peur de perdre ma liberté si je passe par Jésus, si je m'en remets à Dieu, il faut que j'entende ces deux petits verbes si doux : « Il ira et viendra », il sera enfin libre.

La parabole se change maintenant en révélation. « Je suis le bon pasteur, je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent comme le Père me connaît et que je connais le Père ». La relation à laquelle Jésus nous invite n'est rien moins que celle qu'il a avec son Père, une relation d'amour infini.
Ce bon pasteur, contrairement au mercenaire qui fuit quand il voit le loup, se laissera dévorer plutôt que d'abandonner ses brebis. Jésus ne fuit pas le mal que les hommes sont capables de générer, même s'il doit en mourir : « Je donne ma vie pour mes brebis ». Le bon pasteur aime tellement ses brebis qu'il se dessaisit de sa vie pour elles. Et pas seulement pour celles de l'enclos, mais aussi pour celles qui n'en sont pas. Jésus désire être le bon pasteur pour tous. Le mal qui dévaste sans cesse l'humanité ne cesse de clouer le bon pasteur sur la croix de la souffrance de voir ses brebis s'entre-tuer. Et il en meurt.

Encore les pharisiens : « Il est possédé, il déraisonne ! »
La parabole du bon berger, ils l'entendent sans la comprendre car ils ne sont pas de la bergerie, c'est-à-dire dans l'abandon confiant au berger : « Vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis ». Pour croire, il faut, comme les brebis, comme Sandrine, se laisser prendre dans les bras du berger, se laisser aimer ! Il y a les paroles que tout le monde entend et les signes que tout le monde voit... pourtant, il y a des yeux qui ne voient pas et des oreilles qui n'entendent pas. Ceux qui entendent et comprennent et croient, ce ne sont pas les intelligents, ce sont les brebis qui reconnaissent le maître à sa voix, qui obéissent à l'ordre car elles savent qu'il sera bon pour elles, qui suivent le bon pasteur.

Un autre passage de l'Evangile parle de l'amour du berger pour sa brebis perdue. Il laisse toutes les autres pour partir à sa recherche car il ne peut pas supporter qu'une seule de ses brebis se perde ; et quand il la retrouve, sa joie est infinie.
« Je viens chercher moi-même mon troupeau, pour en prendre soin », disait Ezéchiel. (...) La bête perdue, je la chercherai ; celle qui se sera écartée, je la ferai revenir ; celle qui aura une patte cassée, je lui ferai un bandage ; la malade, je la fortifierai... »


Monique Hébrard
Ed. DDB

"Demeurer" - Monique Hébrard

par etienne lorant » jeu. 05 sept. 2013, 11:00

Demeurer

Demeurer est le verbe phare de tout l'évangile de Jean. On le retrouve presque à chaque page, et même plusieurs fois dans le même verset. J'aime la résonance de ce mot qui suggère le repos, la paix, le respect, l'intimité. Ce mot me bouleverse. Demeurer « comme un petit enfant auprès de sa mère », demeurer en coeur à coeur avec une soeur ou un ami, se blottir contre le coeur de Dieu plein de tendresse et de sollicitude et s'y reposer.

« Que cherchez-vous ? » A cette question de Jésus, les deux hommes qui viennent de décider de le suivre ont répondu par une autre question : « Où demeures-tu ? »
Ils ne lui demandent pas d'explication sur son identité, mais sur le lieu qu'il habite. Normal ! Puisqu'ils ont décidé de le suivre, ils ont envie de savoir où cela va les mener. Mais il y a plus : quand on demande à quelqu'un où il habite, c'est un peu une déclaration d'intérêt, sinon d'amitié ou d'amour naissant : j'ai envie de connaître ta maison, ton village, là où tu vis... de TE connaître.

Où demeures-tu ?
Jésus répond à son tour : « Venez et vous verrez ». Il aurait pu répondre : à Nazareth. Mais cela eût été très réducteur. D'abord, il n'habite plus Nazareth ; il est déjà l'homme des chemins de Palestine. Il ne reste pas en place et ne reste pas très longtemps dans le même lieu. Ensuite, sa demeure véritable ne s'enferme pas entre quatre murs.
En ce début de l'Evangile de Jean, nous avons les trois verbes qui caractérisent le disciple : chercher, suivre, demeurer...

« Ils virent où il demeurait et ils demeurèrent auprès de lui. »

Le double emploi du verbe demeurer dans cette toute petite phrase est vraiment fascinant. C'est comme un rendez-vous. La demeure de Jésus devient la demeure de ces deux hommes. Demeurer pour être avec l'être aimé. Demeurer pour aimer et se laisser aimer. Demeurer, ne plus bouger, rester dans l'éblouissement et la grâce de la présence.
Nous sommes invités à demeurer avec Jésus. Facile d'en rêver ! Moins facile de le faire... ne serait -ce que pour une méditation de dix minutes ! On s'assied pour demeurer un peu avec lui, dans sa Parole, et voilà que notre tête devient un kaléidoscope où tout ce que l'on a à penser et faire virevolte perfidement, et nous rend incapable de ... demeurer.

Il est venu habiter parmi nous.
En fait, la véritable demeure de Jésus nous est révélée dès le début de l'évangile de Jean : il a habité depuis toujours auprès du Père, si proche qu'il est Dieu lui-même. Puis, il est venu habiter parmi nous, pour que, par Lui, le Verbe de Dieu habite au milieu de nous. Enfin, pour que la grande histoire de la Nouvelle Demeure puisse commencer, il fallait que l'Esprit vienne demeurer sur le Fils. (Jn, 1, 32-33)

A la fin de l'évangile de Jean, Jésus résumera ainsi son « Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde, maintenant je quitte le monde et je vais vers le Père. »

A la suite des douze, des foules seront attirées et désireront entrer dans cette demeure d'amour. Le demeurer, comme l'amour, n'étant jamais à sens unique, Jésus partagera la demeure des uns ou des autres : celle de Pierre à Capharnaüm ; celle des Samaritains qui l'invitent à demeurer chez eux et chez qui il resta deux jours ; celle de Zachée le temps d'un repas ; celle de ses amis : Marie,
Marthe, Lazare...

Là où je suis vous serez vous aussi
Mais déjà se profile le fin de ce demeurer ensemble terrestre : Jésus est venu du Père et il va y retourner. Avec quelle délicatesse il l'annonce à ses disciples : « Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. » Où vas-tu ?, lui demande Simon-Pierre.
La réponse de Jésus est bouleversante d'attention à l'autre : il ne pense pas à ce qui va lui arriver de terrible, mais à ceux qu'il aime et qu'il va laisser. Il n'a qu'un désir : les consoler en leur promettant qu'ils se reverront bientôt. Il va leur préparer une place dans la maison de son Père, où il y aura des demeures pour tout le monde. Et puis, « je reviendrai et vous prendrez avec moi, si bien que là où je suis, vous serez aussi ». Quelle promesse si simple, mais si pleine de délicatesse !
Jésus leur rappelle alors qu'ils connaissent le chemin pour aller où il va, c'est-à-dire vers son Père.
Après Thomas, c'est Philippe qui met les pieds dans le plat : il demande « Montre-nous le Père. »
On devine la déception de Jésus : comment peux-tu dire cela ? Je suis avec vous depuis si longtemps et tu ne me connais pas ?  Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même, mais c'est le Père qui demeure en moi et qui accomplit ses propres oeuvres. »

Demeurer avec Jésus et demeurer avec le Père, c'est tout un
Jean l'illustre au chapitre 15, bouleversant et sublime. On y compte douze fois le terme demeurer.
C'est l'image de la vigne qui sert de support pour illustrer la relation entre le Père, le Fils et les disciples. Jésus est la vigne, le Père est le vigneron qui en prend soin et les disciples sont les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance. Quoi de plus intimement lié que la vigne et ses sarments ? La sève, la vie y circulent. Le sarment porte du fruit quand il est sainement relié au pied de vigne, comme Jésus porte du fruit parce qu'il est relié au Père. Entre le Père, Jésus et ses disciples, la vie circule en abondance. C'est bien d'amour circulant qu'il s'agit. « Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour ». Comme le Fils demeure dans le Père, les disciples demeurent en Jésus et donc aussi dans le Père. Nous sommes associés à la danse trinitaire de l'Amour, dont parlait Jean Lafrance dans ses retraites.

Et cette invitation : demeurez en moi, comme je demeure en vous. Quoi de plus fort que de demeurer dans celui ou celle que l'on aime dans une forme spirituelle de l'étreinte amoureuse ?
Demeurer pour laisser s'écouler en soi la vie et l'amour de l'autre. Dans une réciprocité trinitaire :
« Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme en conservant les commandements de mon Père, je demeure dans son amour.

Se peut-il qu'un Dieu offre une telle communion, une telle réciprocité à des humains ? Mais pour que cela s'accomplisse, il faudra que le Fils « glorifie » le Père dans l'abandon total.

Tout comme il n'a jamais quitté son Père, Jésus désire ne jamais quitter ses amis. Quelle promesse ! Avant de « partir », Jésus supplie son Père pour que cette « unité de demeure » ne soit jamais rompue : que nous soyons un! « Et moi je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous sommes un, moi en eux comme toi en moi, pour qu'ils parviennent à l'unité parfaite, pour qu'ainsi le monde puisse connaître que c'est toi qui m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé. Père, je veux que là où je suis, ceux que tu m'as donné soient eux aussi avec moi... »

Mais comment ferons-nous pour demeurer ainsi avec lui et avec le Père ? Jésus nous a laissé un testament de conseils.
Si nous voulons ne pas demeurer dans les ténèbres, il faudra croire en Lui qui est lumière. Et croire en Lui comme il a cru dans le Père. Il nous faudra vivre le commandement essentiel : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » et je l'aimerai et me manifesterai en lui.
Il nous faudra sans cesse nous nourrir de sa Parole : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; alors vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. » Et encore : si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui... »

Manger pour demeurer
Il nous faudra aussi, sans cesse, nous nourrir de la substance même du Christ Jésus : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi je demeure en lui ».
Avec ce verset, la boucle de la grande Histoire sainte est bouclée : c'est la dévoration de l'Autre qui avait provoqué la chute, c'est la manducation de la substance du Christ qui instaurera le salut.
Quel mystère ! Dieu, en Jésus incarné, prendrait ainsi en compte le besoin de dévoration qui habite tout amour. Mais ce n'est plus la même dévoration ! Au « paradis », la dévoration inspirée par le serpent visait à s'approprier la puissance de l'autre pour la posséder ; elle était négation de l'Altérité de Dieu. Avec Jésus, il ne s'agit ni d'un vol, ni d'un viol, mais d'un don au summum de la vulnérabilité de son amour. Il ne dévore pas, il se laisse dévorer.
Qui n'a pas fait l'expérience de ces deux façons d'aimer ? Qui n'a pas rencontré sur les chemins de sa vie des personnes qui dévorent l'autre, qui l'épuisent en se nourrissant de sa propre substance. Et d'autres, qui se mettent à votre « service » au point de se laisser « transformer » pour mieux répondre aux attentes de l'autre, sans pour autant perdre leur propre substance.
En donnant son Corps – c'est-à-dire sa réalité dans tout son poids d'humanité et de divinité – à manger, Jésus, le « nouvel Adam », nous délivre de cette forme instinctive et possessive de dévoration, et nous invite à entrer dans sa logique de don total de sa propre vie, dans sa façon d'aimer et de se laisser aimer, en faisant non pas sa volonté, mais celle de son Père.
En se donnant à manger, Jésus le Christ nous ouvre le chemin vers la Demeure qu'il habite avec le Père.

Monique Hébrard
Editions DDB 2013

Méditations bibliques de Monique Hébrard

par etienne lorant » mer. 28 août 2013, 17:46

Voici une très belle et profonde médiation de Monique Hébrard, recopiée "à chaud":
"La Samaritaine ou l'étincelle de deux désirs" (Ed DDB)
Il s'était assis au bord du puits. Pas n'importe quel puits; celui de Jacob.
Le puits ! Source de fraîcheur et de vie en ces terres arides.
Reflet des profondeur de l'âme humaine.
Margelle de repos et de méditation.
Lieu biblique de grandes rencontres amoureuses. Puits d'alliance. Le bon juif qu'était Jésus ne devait pas manquer d'être sensible à un tel lieu !

C'était dans la chaleur brûlante de midi, il avait marché, il était fatigué et il avait soif... D'eau fraîche, mais surtout de rencontre vraie, de relation profonde. D'ailleurs dans la suite de l'histoire, il n'y aura pas mention au moindre verre d'eau échangé !
Mais est-ce possible que le Fils de Dieu, tellement uni à son Père, tellement habité par la Source d'Amour de son Père, ait encore soif de rencontre humaine ? Bien sûr puisque cette soif était précisément greffée au coeur même de sa soif d'amour du Père ! Et puis, il ne s'était pas incarné pour rire, le Fils de Dieu, il avait également soif d'un coeur à coeur humain.
D'ailleurs, il se sentait parfois seul, incompris de ses frères juifs, et même de ces lourdauds d'apôtres; c'étaient encore les femmes qui le comprenaient le mieux... et il était peut-être inconsciemment en attente de pouvoir rencontrer quelqu'un qui ait le coeur assez ouvert et disponible pour l'écouter avec un désir d'une telle intensité que cela permettrait que puisse jaillir et se dire l'essentiel.

Elle est arrivée, comme chaque jour, avec sa cruche. Travail quotidien de bonne ménagère, avec parfois la tête et le coeur complètement ailleurs. Le sien était sans doute blessé. Quand on a eu cinq maris, il y a quelque chose qui ne va pas ! Ou bien on est une "pute" ou bien une assoiffée d'amour, d'amour toujours insatisfait. D'ailleurs, combien parmi celles qu'on qualifie ainsi sont des femmes au coeur immense et toujours insatisfait !
Les hommes, elle connaissait ! Tout de même, qu'il était beau celui qui était assis près de "son" puits. Ce n'était pas un homme du pays.
Son regard ne s'attarda pas sur lui: elle se savait doublement infréquentable aux yeux de cet étranger, comme femme et comme Samaritaine, infidèle à l'Alliance ! Et encore, il ne savait pas ce qu'était sa vie ! Cela n'allait pas l'empêcher de puiser tranquillement son eau et de repartir sans lui adresser la parole.
Mais pourquoi avait-elle le coeur qui battait si fort ?

Et voilà que, contre toute attente, c'est lui qui lui adresse la parole ! Et, comble du comble, il lui demande à boire ! Cet homme, ce juif, a l'audace d'outrepasser les règles sociales et religieuses de la bonne conduite ! Bien sûr, elle ignore que l'homme qui est près d'elle n'a vraiment rien à faire du "religieusement correct". Il y a seulement la soif, ce puits chargé de tant de symboles et cette femme qu'il devine également assoiffée...
Toujours est-il que par cette demande, Jésus se rend vulnérable.

La Samaritaine se protège; elle préfère raisonner, d'ailleurs elle n'a pas la langue dans sa poche; elle s'étonne: "Comment, toi, qui es juif, tu me demandes à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ?" Manifestement, cet homme l'intrigue et elle cherche à savoir qui il est vraiment.
Jésus le sent. Et comme le Fils de Dieu ne se révèle vraiment que dans la relation, il renouvelle son invitation: si elle connaissait le "don de Dieu" et celui qui lui parle, c'est elle qui aurait demandé à boire ! Et il lui aurait donné de "l'eau vive".

Qu'est-ce que tout cela signifie ? Elle ne comprend pas mais son coeur bat encore plus vite, comme si quelque chose avait été touché au plus profond d'elle-même qui réveillait en elle une soif inconnue. Cette soif qui habite tout être, elle a toujours cherché à l'apaiser, sans succès, dans l'amour humain. Comment cet homme devine-t-il qu'elle est toujours assoiffée mais que cette soif est terriblement douloureuse ? L'eau dont elle emplit sa cruche serait-elle à l'image de l'amour humain, qu'elle essaie de retenir et qui finalement l'emprisonne elle-même ? On en boit mais on a toujours soif. Et en plus de la gorge sèche, on a mal à l'âme.

Allons, allons, une femme de caractère comme elle ne va pas se laisser égarer par de telles pensées! Restons réalistes ! La Samaritaine se ressaisit, résiste encore en se raccrochant à un registre très concret et un brin provocateur : "Seigneur, tu n'as rien pour puiser et le puits est profond. D'où l'as-tu donc, l'eau vive ?"
Mais c'est trop tard, la porte de son coeur a été ouverte sur une autre Réalité, et elle est déjà touchée par ce mystérieux flot de vie. Cet homme n'est pas un homme comme les autres. Il la séduit, lui aussi, mais à une profondeur telle qu'elle n'a jamais éprouvée. Comme s'il touchait la vraie personne en elle, le vrai elle-même enseveli sous ses habitudes de séductrice. Cependant, elle avance avec précaution, pour essayer d'y voir plus clair : "Serais-tu plus grand que notre père Jacob qui a donné ce puits et y a bu lui-même" ?
Il se passe alors quelque chose de magique dans la rencontre de ces deux êtres de désir.
Jésus poursuit sur son registre mystérieux, et il fait vibrer le plus profond de l'être de la femme: "Quiconque boit de cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif; l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissant en vie éternelle."
Mais quelle est donc cette eau ? C'est bien séduisant mais incompréhensible. L'eau, pour elle, ne peut venir que de ce puits, il faut la puiser et la cruche est lourde à porter, elle se vide très vite et il faut recommencer. Mais elle est curieuse et son désir continue de s'éveiller: "Donne-moi de cette eau." Si c'était vrai, non seulement elle n'aurait plus à venir au puits mais qui sait si cette eau ne laverait pas aussi le sel de ses larmes ?"

En se rendant vulnérable, en s'exposant à une demande de relation, Jésus a fait s'écrouler les barrières de protection de la Samaritaine. Et voilà qu'au lieu de lui répondre qu'il va lui donner cette eau, Jésus lui demande d'aller chercher son mari ! Dialogue de choc :
- Je n'en ai pas.
- Tu en as eu cinq et l'homme avec qui tu vis n'est pas ton mari !
Il se joue là quelque chose de très important: pour que coule l'eau vive entre ces deux êtres, entre Dieu et chacun de nous, il ne suffit pas d'avoir soif de rencontre profonde, il faut se mettre dans la vérité et cela peut être très coûteux ! Pour que jaillisse la source d'eau vive, il faut exposer sa vie à la Vérité, à la lumière. Jésus le dira : "Celui qui fait la Vérité, vient à la Lumière". Il dira aussi: "Je suis la Vérité." S'exposer à Jésus. Accepter une Alliance avec Jésus.

Il faut tout de même être déjà dans un dialogue de confiance et d'amour très profonds pour dire ainsi à l'autre sa vérité, avec douceur et fermeté, sans l'accuser, avec le désir de le désembourber de son marécage, de l'aider à émerger de son marécage, de l'aider à émerger de ce qui lui fait mal.
Alors, la Samaritaine craque; elle a compris: "Tu es un prophète !"
Cette intuition fait basculer l'échange dans un registre plus profond encore, théologique, spirituel. Où convient-il d'adorer Dieu, demande la femme dont le peuple adore de faux dieux : sur notre montagne, le mont Garizim, ou à Jérusalem ? Echos de querelles théologiques. Jésus les dépasse et répond dans l'ordre de l'Esprit, de la vie éternelle, de la Vérité qui dépasse tous les lieux et tous les cultes. "Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père". Certes, le salut vient des juifs, mais l'heure vient "où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité". Le lieu de la communion avec Dieu, n'est ni tel temple ni tel église, mais Jésus qui est là devant cette femme et qui est le Prêtre, "l'autel du Père." Plus besoin de temples de pierre. Jésus ouvre le temps d'un coeur à coeur en tous lieux.

Mais cette raisonneuse questionne encore, comme pour retarder l'aboutissement et les conséquences de cette rencontre tellement désirée et redoutée. "Je sais qu'un Messie doit venir, celui qu'on appelle Christ. Lorsqu'il viendra, il nous enseignera toutes choses".
A-t-elle eu une intuition ?
En entrant dans cette relation profonde, la Samaritaine et Jésus sont entrés en vulnérabilité, car toute relation rend vulnérable. Et jésus est amené lui aussi à dire la vérité profonde de ce qu'il est:
"Je le suis, moi qui te parle."...

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