par Cinci » sam. 30 mars 2013, 17:51
Néanmoins, je voudrais faire part d'un élément de critique, qui proviendra de John Paul Meier cette fois, puis s'agissant de l'épisode des épis arrachés justement.
Il peut faire remarquer :
« ... à mon avis, il y a un certain nombre de raisons qui font pencher la balance contre l'historicité.
Il y a premièrement le point souligné par E. P. Sanders : que les pharisiens apparaissent soudainement au milieu d'un champ de céréales, le jour du sabbat pour critiquer une action des disciples défie toute vraisemblance. On dirait presque une comédie musicale de Broadway «Oh quel merveilleux sabbat !» Sommes-nous sensé imaginer que les pharisiens patrouillaient normalement dans les champs de céréales, le jour du sabbat, pour détecter d'éventuelles violations ? Ou bien qu'ils avaient chargé une commission spéciale de surveiller Jésus et ses disciples dans ce champ en particulier ? Dans un certain nombre de récits évangéliques de controverse, les pharisiens ou d'autres adversaires ont la curieuse habitude de surgir sur la scène juste quand Jésus ou ses disciples font ou disent quelque chose de discutable. Le scénario devient encore plus improbable si l'on partage l'opinion des commentateurs pour qui il n'y avait pas de présence pharisienne organisée en Galilée à l'époque de Jésus. De plus, même si elle existait, on s'attendrait à ce que les pharisiens rencontrent Jésus le jour du sabbat et peut-être entrent en conflit avec lui dans une synagogue. Qu'iraient-ils faire dans un champ de blé ?
Il y a aussi la question de la distance qui sépare Jésus et ses disciples d'une ville ou d'un village quand la controverse intervient. Si nous supposons pour l'instant que Jésus et ses disciples, comme bien des juifs pieux, observaient la limite imposée restreignant la marche autorisée pendant le sabbat (deux milles coudées dans la Mischna, environ neuf cents mètres), on se demande pourquoi, s'ils avaient faim, ils n'ont pas tout simplement été chercher de quoi manger dans le village voisin. Si au contraire, on suppose qu'un Jésus libertaire n'observait pas les règles sabbatiques strictes auxquelles obéissaient ceux qui étudiaient scrupuleusement la Loi, les pharisiens ne pouvaient être présents pour assister à l'arrachage des grains et émettre des objections. Reconnaissons que toutes ces considérations, même réunies, ne suffisent pas à empêcher que Mc 2,23-26 soit historique, mais on commence à avoir des doutes.
Ces doutes sont renforcés par la grosse difficulté que ne peut manquer d'éprouver tout historien critique devant la réponse de Jésus dans Mc 2, 23-26.
[...]
Le problème est que devant ces experts en Écriture, Jésus se met à déformer et à dénaturer l'histoire en question, que nous la lisions dans l'hébreu du texte massorétique, l'autre forme qui se trouve dans le fragment 4QSam de la grotte 4 de Qûmran, dans le grec de la Septante ou dans l'araméen du Targum. Nous avons déjà vu quelques unes des inexactitudes. Jésus prétend que David avait avec lui des compagnons en arrivant à Nob et qu'il a partagé les pains de la présence avec «ceux qui étaient avec lui». Or ni la présence de compagnons ni le fait que David leur ait donné du pain ne se trouvent dans le texte vétérotestamentaire, que ce soit en hébreu, en grec ou en araméen. Et même, quand le prêtre du sanctuaire voit David, il lui demande en tremblant (1 S 21,2) : «Pourquoi es-tu seul et qu'il n'y a personne avec toi ?» En d'autres termes, le texte de 1 S 21,2 contredit ce que Jésus prétend qu'il dit. De plus, le texte ne dit jamais explicitement que David (sans parler de ses compagnons inexistants) a faim ou qu'il mange de ce pain tout de suite. La demande le fait supposer mais comme le texte ne dit pas que David a consommé ces pains à Nob, on peut en déduire qu'il se procure de la nourriture pour la suite de son voyage.
La non-pertinence du texte scripturaire choisi par Jésus pour défendre ses disciples pose un problème plus sérieux. Rien dans le récit ne permet de penser que la demande de David a lieu pendant le sabbat. Certes, la Torah spécifie que ces pains doivent être renouvelés à chaque sabbat, mais rien dans l'histoire de 1 S 21,2 ne relie le don des pains par le prêtre à leur remplacement régulier le jour du sabbat et les sources juives d'avant 70 n'indiquent nulle part qu'à l'époque de Jésus on pensait que les événements racontés en 1 S 21, 2 avaient eu lieu un jour de sabbat. En un certain sens, l'effort de certains commentateurs modernes pour voir le sabbat dans la référence de Jésus à l'action de David est à côté de la question, car Jésus parle de ce qu'a fait David - manger de la nourriture réservée aux prêtres - non du moment où il l'a fait.
[...]
Plus embarrassante encore est l'erreur sur l'identité du prêtre que David rencontre. La forme hébraïque comme la forme grecque de 1 S 21, 2-10 disent clairement que le prêtre auquel David s'adresse est le prêtre Ahimélek; d'ailleurs aucun autre prêtre n'est nommé dans toute l'histoire. Le texte de l'Ancien Testament ne justifie en rien l'erreur que fait le Jésus de Marc en affirmant que le «grand prêtre» (titre assez anachronique qui ne se trouve pas dans l'histoire vétérotestamentaire) en ce temps-là était Abiathar (Mc 2,26) : «comment il entra dans la demeure de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar ...» Abiathar, du moins si l'on en croit la tradition la plus fiable de l'Ancien Testament, était le fils d'Ahimélek, avec qui le Jésus de Marc l'a confondu.
Il est amusant de voir comment les commentateurs d'hier se sont démenés pour ne pas avoir à admettre que Jésus, au moins dans la présentation qu'en fait Marc dans 2, 26 se trompe lourdement sur ce que dit 1 S 21, 2-10. Hélas, aucune des échappatoires n'est convaincante sauf si l'on est convaincu d'avance. La conclusion que nous devons tirer tant de cette erreur que des autres exemples de l'imprécision de Jésus quand il redit l'histoire vétérotestamentaire est simple : la façon de raconter l'incident de David et Ahimélek montre une totale méconnaissance de ce que dit effectivement le texte de l'Ancien Testament et une étonnante inaptitude à tirer du récit un argument convaincant.
[...]
Cela dit, je pense que ces erreurs manifestes dans l'argumentation scripturaire de Jésus incitent à assigner cette histoire à des chrétiens des premiers temps plutôt qu'à Jésus - mais la raison en est historique, non pas théologique. Si une chose est sûre quant au ministère du Jésus historique et son dénouement, c'est que Jésus fut un maître et un débatteur remarquable. Au sein de la compétition acharnée que se livraient les juifs palestiniens du 1er siècle pour gagner l'estime publique et avoir le plus d'influence, il avait réussi à acquérir une grande réputation et à être largement suivi - au point qu'on le percevait comme dangereux. Cette image fondamentale du Jésus historique semble incompatible avec l'image qu'en donne involontairement Marc. Ce Jésus marcien est non seulement un ignorant mais de plus un ignorant stupide, car il provoque à l'étourdie des experts en Écritures à un débat public sur la bonne lecture d'un texte donné, prouvant ainsi immédiatement à ses disciples comme à ses adversaires à quel point il ignore le texte qu'il a lui-même mis en avant pour la discussion.»
Source : John P. Meier, Un certain juif Jésus. Les données de l'histoire, Paris, Cerf, 2009, tome IV, La loi et l'amour, pp. 173-176
Néanmoins, je voudrais faire part d'un élément de critique, qui proviendra de [b]John Paul Meier[/b] cette fois, puis s'agissant de l'épisode des épis arrachés justement.
Il peut faire remarquer :
« ... à mon avis, il y a un certain nombre de raisons qui font pencher la balance contre l'historicité.
Il y a premièrement le point souligné par E. P. Sanders : que les pharisiens apparaissent soudainement au milieu d'un champ de céréales, le jour du sabbat pour critiquer une action des disciples défie toute vraisemblance. On dirait presque une comédie musicale de Broadway «Oh quel merveilleux sabbat !» Sommes-nous sensé imaginer que les pharisiens patrouillaient normalement dans les champs de céréales, le jour du sabbat, pour détecter d'éventuelles violations ? Ou bien qu'ils avaient chargé une commission spéciale de surveiller Jésus et ses disciples dans ce champ en particulier ? Dans un certain nombre de récits évangéliques de controverse, les pharisiens ou d'autres adversaires ont la curieuse habitude de surgir sur la scène juste quand Jésus ou ses disciples font ou disent quelque chose de discutable. Le scénario devient encore plus improbable si l'on partage l'opinion des commentateurs pour qui il n'y avait pas de présence pharisienne organisée en Galilée à l'époque de Jésus. De plus, même si elle existait, on s'attendrait à ce que les pharisiens rencontrent Jésus le jour du sabbat et peut-être entrent en conflit avec lui dans une synagogue. Qu'iraient-ils faire dans un champ de blé ?
Il y a aussi la question de la distance qui sépare Jésus et ses disciples d'une ville ou d'un village quand la controverse intervient. Si nous supposons pour l'instant que Jésus et ses disciples, comme bien des juifs pieux, observaient la limite imposée restreignant la marche autorisée pendant le sabbat (deux milles coudées dans la Mischna, environ neuf cents mètres), on se demande pourquoi, s'ils avaient faim, ils n'ont pas tout simplement été chercher de quoi manger dans le village voisin. Si au contraire, on suppose qu'un Jésus libertaire n'observait pas les règles sabbatiques strictes auxquelles obéissaient ceux qui étudiaient scrupuleusement la Loi, les pharisiens ne pouvaient être présents pour assister à l'arrachage des grains et émettre des objections. Reconnaissons que toutes ces considérations, même réunies, ne suffisent pas à empêcher que Mc 2,23-26 soit historique, mais on commence à avoir des doutes.
Ces doutes sont renforcés par la grosse difficulté que ne peut manquer d'éprouver tout historien critique devant la réponse de Jésus dans Mc 2, 23-26.
[...]
Le problème est que devant ces experts en Écriture, Jésus se met à déformer et à dénaturer l'histoire en question, que nous la lisions dans l'hébreu du texte massorétique, l'autre forme qui se trouve dans le fragment 4QSam de la grotte 4 de Qûmran, dans le grec de la Septante ou dans l'araméen du Targum. Nous avons déjà vu quelques unes des inexactitudes. Jésus prétend que David avait avec lui des compagnons en arrivant à Nob et qu'il a partagé les pains de la présence avec «ceux qui étaient avec lui». Or ni la présence de compagnons ni le fait que David leur ait donné du pain ne se trouvent dans le texte vétérotestamentaire, que ce soit en hébreu, en grec ou en araméen. Et même, quand le prêtre du sanctuaire voit David, il lui demande en tremblant (1 S 21,2) : «Pourquoi es-tu seul et qu'il n'y a personne avec toi ?» En d'autres termes, le texte de 1 S 21,2 contredit ce que Jésus prétend qu'il dit. De plus, le texte ne dit jamais explicitement que David (sans parler de ses compagnons inexistants) a faim ou qu'il mange de ce pain tout de suite. La demande le fait supposer mais comme le texte ne dit pas que David a consommé ces pains à Nob, on peut en déduire qu'il se procure de la nourriture pour la suite de son voyage.
La non-pertinence du texte scripturaire choisi par Jésus pour défendre ses disciples pose un problème plus sérieux. Rien dans le récit ne permet de penser que la demande de David a lieu pendant le sabbat. Certes, la Torah spécifie que ces pains doivent être renouvelés à chaque sabbat, mais rien dans l'histoire de 1 S 21,2 ne relie le don des pains par le prêtre à leur remplacement régulier le jour du sabbat et les sources juives d'avant 70 n'indiquent nulle part qu'à l'époque de Jésus on pensait que les événements racontés en 1 S 21, 2 avaient eu lieu un jour de sabbat. En un certain sens, l'effort de certains commentateurs modernes pour voir le sabbat dans la référence de Jésus à l'action de David est à côté de la question, car Jésus parle de ce qu'a fait David - [i]manger de la nourriture réservée aux prêtres[/i] - non du moment où il l'a fait.
[...]
Plus embarrassante encore est l'erreur sur l'identité du prêtre que David rencontre. La forme hébraïque comme la forme grecque de 1 S 21, 2-10 disent clairement que le prêtre auquel David s'adresse est le prêtre Ahimélek; d'ailleurs aucun autre prêtre n'est nommé dans toute l'histoire. Le texte de l'Ancien Testament ne justifie en rien l'erreur que fait le Jésus de Marc en affirmant que le «grand prêtre» (titre assez anachronique qui ne se trouve pas dans l'histoire vétérotestamentaire) en ce temps-là était Abiathar (Mc 2,26) : «comment il entra dans la demeure de Dieu, au temps du grand prêtre Abiathar ...» Abiathar, du moins si l'on en croit la tradition la plus fiable de l'Ancien Testament, était le fils d'Ahimélek, avec qui le Jésus de Marc l'a confondu.
Il est amusant de voir comment les commentateurs d'hier se sont démenés pour ne pas avoir à admettre que Jésus, au moins dans la présentation qu'en fait Marc dans 2, 26 se trompe lourdement sur ce que dit 1 S 21, 2-10. Hélas, aucune des échappatoires n'est convaincante sauf si l'on est convaincu d'avance. La conclusion que nous devons tirer tant de cette erreur que des autres exemples de l'imprécision de Jésus quand il redit l'histoire vétérotestamentaire est simple : la façon de raconter l'incident de David et Ahimélek montre une totale méconnaissance de ce que dit effectivement le texte de l'Ancien Testament et une étonnante inaptitude à tirer du récit un argument convaincant.
[...]
Cela dit, je pense que ces erreurs manifestes dans l'argumentation scripturaire de Jésus incitent à assigner cette histoire à des chrétiens des premiers temps plutôt qu'à Jésus - mais la raison en est historique, non pas théologique. Si une chose est sûre quant au ministère du Jésus historique et son dénouement, c'est que Jésus fut un maître et un débatteur remarquable. Au sein de la compétition acharnée que se livraient les juifs palestiniens du 1er siècle pour gagner l'estime publique et avoir le plus d'influence, il avait réussi à acquérir une grande réputation et à être largement suivi - au point qu'on le percevait comme dangereux. Cette image fondamentale du Jésus historique semble incompatible avec l'image qu'en donne involontairement Marc. Ce Jésus marcien est non seulement un ignorant mais de plus un ignorant stupide, car il provoque à l'étourdie des experts en Écritures à un débat public sur la bonne lecture d'un texte donné, prouvant ainsi immédiatement à ses disciples comme à ses adversaires à quel point il ignore le texte qu'il a lui-même mis en avant pour la discussion.»
Source : John P. Meier, [u]Un certain juif Jésus. Les données de l'histoire[/u], Paris, Cerf, 2009, tome IV, La loi et l'amour, pp. 173-176