par Cinci » dim. 07 avr. 2013, 3:27
(suite et fin)
Franchir ses limites
L'orgueil en effet ne consiste pas uniquement dans l'excès, la démesure, la mégalomanie; il ne consiste pas seulement à supplanter l'autre, à vouloir «prendre la place de». Ce n'est qu'un de ses aspects. Il peut se vivre, paradoxalement mais de façon plus dangereuse encore, sous la forme d'une fausse humilité, dans l'autosuffisance peureuse, la volonté de rester dans ses propres limites, dans son moi, et cela sous différents prétextes : n'est-ce pas pour une bonne part la définition du péché angélique, du péché contre l'Esprit, auquel nous participons par la fine pointe de notre liberté chaque fois que nous péchons ? Un grand théologien a mis ces paroles en eux :
- «Nous voulons orgueilleusement nous reposer dans nos limites, en abandonnant à Dieu le divin.» (Cajétan, Commentaire de la Somme théologique)
Ainsi nous détournons notre affection de Dieu sous le prétexte que nous sommes hommes et qu'il est Dieu, qu'il ne saurait exiger de pénétrer dans notre «jardin secret», chacun chez soi. C'est ce que dit le mauvais serviteur : «J'ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain; tu moissonnes où tu n'as pas semé, et tu ramasses où tu n'as rien répandu» (Mt 25,24) Et cette parole s'attire la réplique suivante : «Serviteur de rien et timoré ...»
Le juste milieu chrétien n'est pas en effet un enfouissement, une fuite du risque : de la petitesse d'âme, de la «pusillanimité» comme diraient les anciens. Il n'est juste milieu qu'en tant que situé dans
le milieu divin, dans cette sagesse de Dieu mystérieuse, demeurée cachée, dont parle Paul (1 Co 2, 6-9) et qui est si peu semblable à une sage moyenne humaine qu'elle comporte le risque de la croix.
A y regarder de près, du reste, le juste milieu païen, en quoi consiste la vertu, n'est pas non plus à assimiler trop vite à de la médiocrité ou à une excessive prudence : il comporte lui-même de la grandeur d'âme [...] il est intéressant de noter que, dans le cas de Socrate surtout, cette humble magnanimité s'allie au risque de la mort.
L'union dans la différence
Nous pouvons en venir plus précisément au point qui a provoqué cette réflexion : les autres et moi;
moi dans ma relation aux autres, à l'altérité. Comment être humble, tout en gardant notre identité ?
Il est certain que le moi de chacun est le centre d'un tissu de relations. Il n'existe pas sans elles, il n'existe pas en soi, il devient par ce faisceau de rapports. Je viens d'un Autre, Dieu, de deux autres, mes père et mère, ce qui indique déjà ma singularité et ma dualité originelle. Et je prend conscience chaque jour davantage de ma solidarité au corps social, au monde qui me fait vivre et sans lequel je ne serais rien. C'est la première vérité : seule une grande capacité d'aveuglement me la voilerait. C'est par un retour à cette réalité que s'opère la conversion. En consentant à la perte de mon moi, du moi séparé, je retrouve ma vérité et mon moi. Ainsi, dans l'amour et l'amitié, qui sont les types par excellence de la relation,
comme le dit le philosophe Hegel :
- Dans l'amour et l'amitié, j'abandonne ma personnalité abstraite et gagne ma personnalité concrète. La vérité de la personne est justement ceci, de la gagner à travers cette submersion, cet «être submergé» dans l'autre.
Perdre, gagner, n'est-ce pas un langage proche de celui de l'Évangile ? Avec une nuance cependant : c'est à cause du Christ que doit s'opérer une telle perte : «Qui aura gagné sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera» (Mt 11, 39)
C'est sans doute une telle nuance qui peut nous éviter l'aliénation, la dépersonnalisation à laquelle pourrait nous conduire la perte de soi prônée par une pseudo-spiritualité de l'altruisme. Sortir de soi pour aller vers l'autre est en effet susceptible de deux acceptions dont la seconde est mortelle; la première est l'extériorisation au terme de laquelle, en m'ouvrant à l'autre, je reviens à moi dans une sage estime de moi-même (cette extériorisation peut d'ailleurs avoir fait tomber au passage toute tentation de surestimation du moi que je pouvais avoir). La seconde acception est l'aliénation où je perds ma personnalité sans la retrouver : je me perds dans l'autre, je fusionne, je suis submergé dans l'autre, comme le dit Hegel, l'inventeur du mot, et je deviens étranger à moi-même, aliéné dans un soi-disant universel. «Je suis un autre». [...] La relation extériorise, mais n'aliène pas et cela grâce à la médiation du Christ, qui, loin de venir abolir la personnalité, vient l'accomplir.
L'humilité qui vient de la connaissance du Christ
La charité du Christ et de l'Esprit qui le continue, crée les différences de chacun, les respecte, les organise dans un unique corps [...] De plus, la perte que le Christ nous invite à faire pour le trouver n'est pas une perte définitive, abstraite, insensée. Elle est ordonnée à l'obtention de l'amour vrai, où rien de valable ne se perd,
dès ce temps-ci :
- «En vérité je vous le dis, nul n'aura quitté maison, frère, soeur, mère, père ... à cause de moi et de la Bonne Nouvelle qu'il ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent.
Ainsi le moi ne se perd pas dans la relation qui passe par le Christ pour aller vers les autres : il retrouve son centre, les autres au centuple et sort de sa solitude aliénée. Il devient lui-même, dans une universelle reconnaissance où tous ont leur place et leur part. Le moi, si minuscule soit-il, n'est pas détruit, il est à sa place.
[...]
Pour que l'oubli de soi, le don de soi à l'autre, voir la perte de soi pour l'autre soient et restent l'acte de l'amour et non pas son abolition, il faut un ''je'' qui soit et qui reste le sujet de cet oubli, de ce don, de cette perte de soi. Et ce ''je'', ce centre personnel intransférable, c'est
le point d'insertion de l'humilité et de la charité, c'est «la matière spirituelle» de la conformation au Christ.
Ainsi, crée à l'image de la Trinité divine, en laquelle nous adorons une seule nature en trois personnes, la nature humaine se différencie en un corps unique où chacun garde sa personnalité. C'est sur cette foi qu'est basé notre juste estime de nous-même et non sur notre sagesse. Grâce à elle, nous pouvons nous aimer nous-même «comme n'importe quel membre souffrant de Jésus Christ» selon le mot de Bernanos. Un parmi d'autres, mais un malgré notre intime division personnelle. Telle est notre dignité d'hommes et de fils de Dieu.»
Christus, «L'humilité des croyants», no 104, p. 420 [/color]
(suite et fin)
[color=#004080][b]Franchir ses limites[/b]
L'orgueil en effet ne consiste pas uniquement dans l'excès, la démesure, la mégalomanie; il ne consiste pas seulement à supplanter l'autre, à vouloir «prendre la place de». Ce n'est qu'un de ses aspects. Il peut se vivre, paradoxalement mais de façon plus dangereuse encore, sous la forme d'une fausse humilité, dans l'autosuffisance peureuse, la volonté de rester dans ses propres limites, dans son moi, et cela sous différents prétextes : n'est-ce pas pour une bonne part la définition du péché angélique, du péché contre l'Esprit, auquel nous participons par la fine pointe de notre liberté chaque fois que nous péchons ? Un grand théologien a mis ces paroles en eux :
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«Nous voulons orgueilleusement nous reposer dans nos limites, en abandonnant à Dieu le divin.» (Cajétan, [i]Commentaire de la Somme théologique[/i])[/list]
Ainsi nous détournons notre affection de Dieu sous le prétexte que nous sommes hommes et qu'il est Dieu, qu'il ne saurait exiger de pénétrer dans notre «jardin secret», chacun chez soi. C'est ce que dit le mauvais serviteur : «J'ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain; tu moissonnes où tu n'as pas semé, et tu ramasses où tu n'as rien répandu» (Mt 25,24) Et cette parole s'attire la réplique suivante : «Serviteur de rien et timoré ...»
Le juste milieu chrétien n'est pas en effet un enfouissement, une fuite du risque : de la petitesse d'âme, de la «pusillanimité» comme diraient les anciens. Il n'est juste milieu qu'en tant que situé dans [i]le milieu divin[/i], dans cette sagesse de Dieu mystérieuse, demeurée cachée, dont parle Paul (1 Co 2, 6-9) et qui est si peu semblable à une sage moyenne humaine qu'elle comporte le risque de la croix.
A y regarder de près, du reste, le juste milieu païen, en quoi consiste la vertu, n'est pas non plus à assimiler trop vite à de la médiocrité ou à une excessive prudence : il comporte lui-même de la grandeur d'âme [...] il est intéressant de noter que, dans le cas de Socrate surtout, cette humble magnanimité s'allie au risque de la mort.
[b]L'union dans la différence[/b]
Nous pouvons en venir plus précisément au point qui a provoqué cette réflexion : les autres et moi; [u]moi dans ma relation aux autres, à l'altérité[/u]. Comment être humble, tout en gardant notre identité ?
Il est certain que le moi de chacun est le centre d'un tissu de relations. Il n'existe pas sans elles, il n'existe pas en soi, il devient par ce faisceau de rapports. Je viens d'un Autre, Dieu, de deux autres, mes père et mère, ce qui indique déjà ma singularité et ma dualité originelle. Et je prend conscience chaque jour davantage de ma solidarité au corps social, au monde qui me fait vivre et sans lequel je ne serais rien. C'est la première vérité : seule une grande capacité d'aveuglement me la voilerait. C'est par un retour à cette réalité que s'opère la conversion. En consentant à la perte de mon moi, du moi séparé, je retrouve ma vérité et mon moi. Ainsi, dans l'amour et l'amitié, qui sont les types par excellence de la relation, [b]comme le dit le philosophe Hegel [/b]:
[size=85][list]Dans l'amour et l'amitié, j'abandonne ma personnalité abstraite et gagne ma personnalité concrète. La vérité de la personne est justement ceci, de la gagner à travers cette submersion, cet «être submergé» dans l'autre. [/list][/size]
Perdre, gagner, n'est-ce pas un langage proche de celui de l'Évangile ? Avec une nuance cependant : c'est à cause du Christ que doit s'opérer une telle perte : «Qui aura gagné sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera» (Mt 11, 39)
C'est sans doute une telle nuance qui peut nous éviter l'aliénation, la dépersonnalisation à laquelle pourrait nous conduire la perte de soi prônée par une pseudo-spiritualité de l'altruisme. Sortir de soi pour aller vers l'autre est en effet susceptible de deux acceptions dont la seconde est mortelle; la première est l'extériorisation au terme de laquelle, en m'ouvrant à l'autre, je reviens à moi dans une sage estime de moi-même (cette extériorisation peut d'ailleurs avoir fait tomber au passage toute tentation de surestimation du moi que je pouvais avoir). La seconde acception est l'aliénation où je perds ma personnalité sans la retrouver : je me perds dans l'autre, je fusionne, je suis submergé dans l'autre, comme le dit Hegel, l'inventeur du mot, et je deviens étranger à moi-même, aliéné dans un soi-disant universel. «Je suis un autre». [...] La relation extériorise, mais n'aliène pas et cela grâce à la médiation du Christ, qui, loin de venir abolir la personnalité, vient l'accomplir.
[b]L'humilité qui vient de la connaissance du Christ[/b]
La charité du Christ et de l'Esprit qui le continue, crée les différences de chacun, les respecte, les organise dans un unique corps [...] De plus, la perte que le Christ nous invite à faire pour le trouver n'est pas une perte définitive, abstraite, insensée. Elle est ordonnée à l'obtention de l'amour vrai, où rien de valable ne se perd, [i]dès ce temps-ci[/i] :
[list]«En vérité je vous le dis, nul n'aura quitté maison, frère, soeur, mère, père ... à cause de moi et de la Bonne Nouvelle qu'il ne reçoive le centuple dès maintenant, [i]au temps présent[/i].[/list]
Ainsi le moi ne se perd pas dans la relation qui passe par le Christ pour aller vers les autres : il retrouve son centre, les autres au centuple et sort de sa solitude aliénée. Il devient lui-même, dans une universelle reconnaissance où tous ont leur place et leur part. Le moi, si minuscule soit-il, n'est pas détruit, il est à sa place.
[...]
Pour que l'oubli de soi, le don de soi à l'autre, voir la perte de soi pour l'autre soient et restent l'acte de l'amour et non pas son abolition, il faut un ''je'' qui soit et qui reste le sujet de cet oubli, de ce don, de cette perte de soi. Et ce ''je'', ce centre personnel intransférable, c'est [u]le point d'insertion de l'humilité et de la charité[/u], c'est «la matière spirituelle» de la conformation au Christ.
Ainsi, crée à l'image de la Trinité divine, en laquelle nous adorons une seule nature en trois personnes, la nature humaine se différencie en un corps unique où chacun garde sa personnalité. C'est sur cette foi qu'est basé notre juste estime de nous-même et non sur notre sagesse. Grâce à elle, nous pouvons nous aimer nous-même «comme n'importe quel membre souffrant de Jésus Christ» selon le mot de Bernanos. Un parmi d'autres, mais un malgré notre intime division personnelle. Telle est notre dignité d'hommes et de fils de Dieu.»
[i]Christus[/i], «L'humilité des croyants», no 104, p. 420 [/color]