par Popeye » lun. 23 oct. 2006, 8:58
La vengeance est le désir d’user ou l’action usant de moyens punitifs pour satisfaire ou réparer l’offense ou le dommage dont soi ou autrui est victime.
1/ La distinction entre violence vertueuse et vicieuse.
a/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.1, réponse :
« Sur cette question, il y eut autrefois une controverse parmi les philosophes, car les Stoïciens dirent que toute colère était mauvaise, mais les Péripétaticiens affirmaient qu’une certaine colère était bonne. Pour que se dégage ce qui est le plus vrai à ce sujet, il faut remarquer que, dans la colère comme dans n’importe quelle passion, nous pouvons considérer deux points de vue : l’un qui est comme formel, l’autre qui est comme matériel. Ce qui est formel dans la colère, c’est ce qui vient de l’âme appétitive, c’est-à-dire que la colère est un désir de vengeance ; ce qui est matériel, par contre, c’est ce qui regarde le mouvement corporel : la colère est la montée du sang au cœur.
« Donc, si l’on considère ce qui est formel dans la colère, elle peut se trouver à la fois dans l’appétit sensitif [irascible] et dans l’appétit intellectuel, qui est la volonté, selon laquelle quelqu’un peut vouloir se venger ; et à ce point de vue [volontaire], il est évident que la colère peut être bonne ou mauvaise. Il est évident, en effet, que lorsqu’on recherche la vengeance selon l’ordre requis par la justice, c’est un acte de vertu ; lorsque, par exemple, on recherche la vengeance pour corriger le péché, étant sauf l’ordre du droit : et cela, c’est s’irriter contre le péché ; par contre, lorsqu’on recherche la vengeance d’une manière désordonnée, c’est un péché, soit parce qu’on recherche la vengeance en dehors du droit, soit parce qu’on la recherche en visant d’avantage la suppréssion du pécheur qu’à l’abolition du péché : et celà, c’est se mettre en colère contre son frère. À ce point de vue, il n’y aurait pas eu de divergence entre Stoïciens et Pérapéticiens, car même les Stoïciens auraient accordé que parfois la volonté de vengeance est vertueuse.
« Mais toute la controverse se portait sur le second aspect, sur ce qui est matériel dans la colère, à savoir le mouvement du cœur, parce que ce genre de mouvement empêche [toujours, selon les stoïciens,] le jugement de la raison, dans lequel consiste principalement le bien de la vertu ; et c’est pourquoi, quel que soit quelque soit le motif pour lequel quelqu’un s’irrite, cela paraît être au détriment de la vertu, et il semble ainsi que toute colère soit mauvaise.
« Mais, si l’on considère la chose comme il faut, on découvrira que les Stoïciens se sont triplement trompés dans leur façon de voir :
« - D’abord … parce que la nature de l’homme est composée d’une âme et d’un corps, et d’une nature intellectuelle et sensitive, il appartient au bien de l’homme de se soumettre tout entier à la vertu, c’est-à-dire à la fois en sa partie intellectuelle, et en sa partie sensitive, et en son corps. Et c’est pourquoi il est requis pour la vertu de l’homme que l’appétit de juste vengeance se situe non seulement dans la partie rationnelle de l’âme, mais encore dans sa partie sensitive, et dans le corps lui-même, et que le corps lui-même soit mû au service de la vertu.
« - Secondement, ils n’ont pas réfléchi que la colère et les autres passions de ce type peuvent se rapporter au jugement de la raison d’une double manière : D’abord de façon antécédente et, dans ce cas, il est nécessaire que la colère et toute passion de ce type empêchent toujours le jugement de la raison, parce que l’âme ne peut juger de la vérité sinon dans une certaine tranquilité de l’esprit, aussi le Philosophe dit-il même que c’est en s’apaisant que l’âme devient instruite et prudente. D’une autre manière, la colère peut se rapporter au jugement de la raison de façon conséquente : après que la raison a jugé et établi le mode de vengeance, la passion s’élève alors pour l’exécution, et dans ce cas, la colère et les autres passions de ce type n’empêchent pas le jugement de la raison qui a déjà précédé, mais elles apportent leur secours à la promptitude de l’exécution, et sont en cela utiles à la vertu ; aussi S.Grégoire dit-il dans ses Moralia in Job (V 45) : “Il faut veiller avec le plus grand soin à ce que la colère, dont on se sert comme l’instrument de la vertu, ne domine pas l’esprit, ni ne prenne le pas sur lui comme une maîtresse, mais que, comme une servante prête à obéir, elle ne quitte en rien la raison ; car c’est alors qu’elle se dresse avec le plus de fermeté contre les vices, lorsqu’elle se met avec soumission au service de la raison.” … »
Remarques : 1/ Rien à objecter quant à l’aspect formel de la colère : la vengeance désirée ou exercée selon l’ordre requis par la justice est vertu ; d’une manière désordonnée est vice. Une nuance à apporter quant à l’aspect matériel, tel que présenté par S.Thomas, puisqu’à le suivre, toute colère antécédente au jugement de la raison serait vicieuse dès lors qu’empèchant le jugement de s’exercer sereinement. C’est oublier que Dieu a doté la nature humaine d’instincts, mouvement naturels voulus comme tels par Dieu. Si donc, voyant mon enfant maltraité par un tiers, mon instinct paternel débouche sur une violente colère, telle qu’avant tout jugement de raison je venge mon enfant du coupable, ma vindicte ne sera coupable que pour autant que dépassant la mesure en imposant une peine disproportionnée à l’agression. Mais si la mesure est respectée, qu’importe la raison, puisque l’usage de celle-ci n’est précisément requis que pour fixer la juste mesure, de sorte qu’ici, bien que s’opposant accidentellement à la raison en ne permettant pas qu’elle s’exerce, elle lui est essentiellement conforme, puisque opérant dans les limites raisonnables ; de sorte que tout mouvement antécédent ne rend pas vicieux l’acte de vengeance, encore qu’il puisse lui nuire. À moins qu’il ne faille dire que s’opposant essentiellement à la raison en faisant obstacle à son jugement, elle lui serait accidentellement conforme, en tant que conforme à la mesure qu’aurait prescrit la raison ; de sorte alors que fautive par soi, cet ajustement accidentel rendrait la faute véniel (c’est la solution thomasienne, développée à l’article 3). Tout dépend donc de ce qui est essentiel : l’usage de la raison, où la juste mesure. Dans la mesure où l’usage de la raison est pour déterminer la juste mesure, celle-ci est la fin. Est donc évident qu’à correspondre à la juste mesure, le mouvement antécédent de colère est essentiellement conforme et accidentellement contraire à la raison. Et d’autre part, y aurait-il dépassement de la juste mesure, les circonstances peuvent atténuer voire excuser, ou au contraire majorer, la faute née du défaut de mesure. 2/ Quant à l’aspect formel de la colère, désordonnée en tant que « visant d’avantage la suppression du pécheur qu’à l’abolition du péché », cela ne signifie évidemment pas que la vengeance soit mauvaise dès qu’aboutissant à la mort du coupable, mais seulement qu’elle est mauvaise quand cette mort est voulue pour elle-même et non comme moyen idoine d’abolir le péché.
b/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.2, réponse :
« La colère comporte un certain mouvement de l’appétit, mais elle ne comporte pas la fuite, mais la recherche : elle est, en effet, l’appétit d’une chose à obtenir… La colère comporte bien le désir d’un mal, savoir le dommage qu’elle entend infliger au prochain, mais elle ne le désire pas en tant que mal, mais en tant que bien, comme juste vengeance … Ainsi donc il faut dire pour notre propos que si la colère est le désir de la vengeance, en tant qu’elle est vraiment juste elle sera bonne et vertueuse, et on l’appelera “colère par zèle” ; si par contre c’est le désir d’une vengeance juste en apparence mais non réellement, alors la colère est un péché ; c’est cette dernière que S.Grégoire qualifie dans les Moralia in Job (V 45) de “colère venant du vice”. Or la vengeance ainsi désirée est juste en apparence, à cause de l’injustice qui a précédée, et dont la raison prescrit qu’elle doit être vengée ; elle n’est cependant pas juste à véritablement et absolument parler, parce que l’ordre requis de la justice n’y est pas observé : peut-être cherche-t-on une vengeance plus grande qu’on ne doit, ou cherche-t-on à se venger de par sa propre autorité alors que ce n’est pas permis, ou recherche-t-on une vengeance dans une fin non justifiée. Et c’est pourquoi le Philosophe dit dans l’Éthique (VII 6) que le coléreux commence bien par écouter la raison, dans la mesure où elle juge que l’injustice doit être vengée, mais que pourtant il ne l’écoute pas parfaitement, parce qu’il ne s’attache pas à suivre l’ordre de la juste vengeance prescrit par la raison ; aussi compare-t-il la colère à des serviteurs qui se hâtent d’exécuter un ordre avant de l’avoir entendu en son entier, et qui se trompent à cause de cela. »
c/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.3, réponse :
« Comme les actes moraux tirent leur espèce de leur objet, il faut considérer selon leurs objets s’ils sont bons ou mauvais par leur genre ; et s’ils sont mauvais, ce sont des péchés mortels ou véniels… Or il arrive que dans le genre du péché de colère on trouve le péché véniel… : d’abord en tant qu’un mouvement subit de colère auquel la raison ne consent pas est un péché véniel ; et selon l’autre manière, à cause de la légéreté du dommage... Mais lorsqu’on cherche à se venger sans respecter la justice, en causant un grave dommage, avec le consentement délibéré de la raison, une telle colère est toujours un péché mortel. »
Remarque : Il ne suffit pas que la colère soit non voulue pour être vénielle. Car si de soi non voulue, elle produisait un grave et injuste dommage à un tiers, cette circonstance rendrait le péché mortel. Les deux conditions envisagées par S.Thomas sont donc cumulatives. Et quant à la première, qu’on se reporte à la première des remarques précédentes.
d/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.4, réponse :
« Le péché de colère s’accorde avec trois péchés en son objet : l’objet de la colère est en effet, comme on l’a dit, d’infliger un mal sous la raison d’un certain bien. Donc, en ce qui concerne le mal, elle s’accorde avec la haine qui désire le mal, et avec l’envie qui s’attriste de son bien ; par contre, en ce qui concerne le bien désiré, elle s’accorde avec la concupiscence, qui est aussi un désir désordonné du bien. Mais à parler proprement, la colère est moins grave que ces trois vices. Car si la haine cherche le mal du prochain sous la raison de mal, l’envie s’oppose au bien du prochain sous la raison de bien, alors que la colère ne cherche pas le mal du prochain ni ne convoite son bien… Semblablement, le péché de concupiscence vient de ce qu’on recherche un bien délectable pour les sens, alors que la colère [peccamineuse] vise de façon désordonnée un bien qui est apparemment juste, c’est-à-dire selon la raison [même la colère antécédente vise un bien raisonnable, la justice, la vengeance visant non à la délectation d’un bien sensible mais à la satisfaction d’une offense ou d’un dommage, donc à agir conformément à la justice, du moins en apparence] ; c’est pourquoi, comme le bien de la raison est meilleur que celui du sens, le mouvement de colère est plus voisin de la vertu que le mouvement de concupiscence, et donc, absolument [abstraction faite des circonstances], c’est un péché moindre. Aussi le Philosophe dit-il que celui qui ne maîtrise pas la concupiscence est plus vil que celui qui ne maitrise pas la colère. Ce rapport s’observe, il est vrai, selon le genre même des péchés, car rien n’empêche qu’en certaines circonstances la colère soit plus grave que les autres. »
Remarques : 1/ « De même que tout être se trouve en consonance ou harmonie naturelle avec ce qui lui convient -ce qui est l’amour naturel-, de même, à l’égard de ce qui s’oppose à lui et le détruit, tout être manifeste une dissonance naturelle, qui est haine naturelle. Ainsi donc, dans l’appétit animal ou dans l’appétit intellectuel, l’amour est une espèce de consonance de l’appétit avec ce qui est saisi comme lui convenant ; la haine, au contraire, est une sorte de dissonance à l’égard de ce qui est perçu comme opposant et nuisible. Or tout ce qui convient, en tant que tel, a raison de bien ; pareillement, tout ce qui s’oppose, en tant que tel, à raison de mal. Par conséquent, de même que le bien est l’objet de l’amour, ainsi le mal est l’objet de la haine. » (Ia IIæ Q.29 a.1). « L'amour, avons nous dit à l'article précédent, consiste en une certaine convenance de l'aimant à l'aimé, et la haine en une sorte d'opposition ou de dissonance. Or, en toutes choses, il faut considérer ce qui s'accorde avant de considérer ce qui oppose ; car si une chose s'oppose à une autre, c'est parce qu'elle est de nature à détruire ou empêcher ce qui s'accorde. Il s'en suit nécessairement que l'amour précède la haine et que rien ne peut être objet de haine sinon parce qu'il est contraire au bien que l'on aime. C'est ainsi que toute haine est causée par l'amour ». (Ia IIæ Q.29 a.2). « L'amour et la haine sont contraires quant ils portent sur le même objet. Mais quant ils portent sur des objets contraires, ils ne sont plus contraires, ils sont corrélatifs et s'engendrent l'un l'autre : aimer une chose et haïr son contraire relèvent d'un même principe. Ainsi l'amour d'une chose cause la haine de son contraire. » (Ia IIæ Q.29 a.2 sol.2). Par suite, la haine est un péché en tant qu’elle veut du mal non à un mal, mais à un bien, par exemple un être de nature, bon en tant qu’il est. Mais vouloir le mal au mal affectant cet être de nature, c’est vouloir le bien de cet être. Et c’est pourquoi une telle haine, loin de s’opposer à la charité, en découle. 2/ Quant à la justice vindicative, juste vengeance poursuivant un bien, savoir la satisfaction de l’ordre juste bafoué par le coupable, elle veut directement le mal de peine frappant le coupable, comme moyen de satisfaire à la justice. D’où il conste que le mal de peine n’est pas de soi un mal de faute (un péché), puisque moyen légitime là où une fin bonne ne justifie jamais d’un moyen mauvais. Un tel mal de peine n’est qu’accidentellement peccamineux, en tant que la peine est disproportionnée, par excès ou par défaut. 3/ Par ailleurs, si la colère désordonnée s’assimile à la haine en voulant d’avantage le mal du pécheur que celui du péché, la juste colère peut, voulant principalement l’extinction du péché (fin), vouloir accessoirement la mise à mort du pécheur (moyen), pour autant que cette peine soit proportionnée à son péché, et qu’elle soit de facto le seul moyen possible de l’empécher de nuire. Dans ce cas, il n’y a pas à conclure qu’un moyen mauvais serait voulu pour une fin bonne, le moyen directement voulu (mise à mort du pécheur) n’étant pas mauvais de son genre, l’homicide n’étant peccamineux qu’en tant qu’il frappe un innocent. Mais la mise à mort du coupable sera mauvaise à raison des circonstances si la peine est disproportionnée à la culpabilité, ou si un autre chatiment pourrait être substitué sans préjudice pour le corps social. Dans cette dernière hypothèse, la vengeance sera injuste, mauvaise, homicide, appelant à son tour un châtiment proportionné au méfait.
[size=200][b][color=blue]La vengeance est le désir d’user ou l’action usant de moyens punitifs pour satisfaire ou réparer l’offense ou le dommage dont soi ou autrui est victime.
1/ La distinction entre violence vertueuse et vicieuse. [/color][/b][/size]
[size=150][color=blue][b]a/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.1, réponse : [/b][/color] [/size]
« Sur cette question, il y eut autrefois une controverse parmi les philosophes, car les Stoïciens dirent que toute colère était mauvaise, mais les Péripétaticiens affirmaient qu’une certaine colère était bonne. Pour que se dégage ce qui est le plus vrai à ce sujet, il faut remarquer que, dans la colère comme dans n’importe quelle passion, nous pouvons considérer deux points de vue : l’un qui est comme formel, l’autre qui est comme matériel. Ce qui est formel dans la colère, c’est ce qui vient de l’âme appétitive, c’est-à-dire que [b]la colère est un désir de vengeance [/b]; ce qui est matériel, par contre, c’est ce qui regarde le mouvement corporel : la colère est la montée du sang au cœur.
« [b]Donc, si l’on considère ce qui est formel dans la colère, elle peut se trouver à la fois dans l’appétit sensitif [irascible] et dans l’appétit intellectuel, qui est la volonté, selon laquelle quelqu’un peut vouloir se venger ; et à ce point de vue [volontaire], il est évident que la colère peut être bonne ou mauvaise. Il est évident, en effet, que lorsqu’on recherche la vengeance selon l’ordre requis par la justice, c’est un acte de vertu [/b]; lorsque, par exemple, on recherche la vengeance pour corriger le péché, étant sauf l’ordre du droit : et cela, c’est s’irriter contre le péché [b]; par contre, lorsqu’on recherche la vengeance d’une manière désordonnée, c’est un péché, soit parce qu’on recherche la vengeance en dehors du droit, soit parce qu’on la recherche en visant d’avantage la suppréssion du pécheur qu’à l’abolition du péché : et celà, c’est se mettre en colère contre son frère.[/b] À ce point de vue, il n’y aurait pas eu de divergence entre Stoïciens et Pérapéticiens, car même les Stoïciens auraient accordé que parfois la volonté de vengeance est vertueuse.
« [b]Mais toute la controverse se portait sur le second aspect, sur ce qui est matériel dans la colère, à savoir le mouvement du cœur, parce que ce genre de mouvement empêche [toujours, selon les stoïciens,] le jugement de la raison, dans lequel consiste principalement le bien de la vertu [/b]; et c’est pourquoi, quel que soit quelque soit le motif pour lequel quelqu’un s’irrite, cela paraît être au détriment de la vertu, et il semble ainsi que toute colère soit mauvaise.
« [b]Mais, si l’on considère la chose comme il faut, on découvrira que les Stoïciens se sont [/b]triplement [b]trompés dans leur façon de voir :
« - D’abord … parce que la nature de l’homme est composée d’une âme et d’un corps, et d’une nature intellectuelle et sensitive, il appartient au bien de l’homme de se soumettre tout entier à la vertu, c’est-à-dire à la fois en sa partie intellectuelle, et en sa partie sensitive, et en son corps. Et c’est pourquoi il est requis pour la vertu de l’homme que l’appétit de juste vengeance se situe non seulement dans la partie rationnelle de l’âme, mais encore dans sa partie sensitive, et dans le corps lui-même, et que le corps lui-même soit mû au service de la vertu.[/b]
« - [b]Secondement, ils n’ont pas réfléchi que la colère et les autres passions de ce type peuvent se rapporter au jugement de la raison[/b] d’une double manière : D’abord [u]de façon antécédente [/u]et, dans ce cas, il est nécessaire que la colère et toute passion de ce type empêchent toujours le jugement de la raison, parce que l’âme ne peut juger de la vérité sinon dans une certaine tranquilité de l’esprit, aussi le Philosophe dit-il même que c’est en s’apaisant que l’âme devient instruite et prudente. D’une autre manière, la colère peut se rapporter au jugement de la raison [b][u]de façon conséquente[/u] : après que la raison a jugé et établi le mode de vengeance, la passion s’élève alors pour l’exécution, et dans ce cas, la colère et les autres passions de ce type n’empêchent pas le jugement de la raison qui a déjà précédé, mais elles apportent leur secours à la promptitude de l’exécution, et sont en cela utiles à la vertu ; aussi S.Grégoire dit-il dans ses Moralia in Job (V 45) : “Il faut veiller avec le plus grand soin à ce que la colère, dont on se sert comme l’instrument de la vertu, ne domine pas l’esprit, ni ne prenne le pas sur lui comme une maîtresse, mais que, comme une servante prête à obéir, elle ne quitte en rien la raison ; car c’est alors qu’elle se dresse avec le plus de fermeté contre les vices, lorsqu’elle se met avec soumission au service de la raison.” [/b]… »
[color=red][b]Remarques : 1/ [/b][/color]Rien à objecter quant à l’aspect formel de la colère : la vengeance désirée ou exercée selon l’ordre requis par la justice est vertu ; d’une manière désordonnée est vice. Une nuance à apporter quant à l’aspect matériel, tel que présenté par S.Thomas, puisqu’à le suivre, toute colère antécédente au jugement de la raison serait vicieuse dès lors qu’empèchant le jugement de s’exercer sereinement. C’est oublier que Dieu a doté la nature humaine d’instincts, mouvement naturels voulus comme tels par Dieu. Si donc, voyant mon enfant maltraité par un tiers, mon instinct paternel débouche sur une violente colère, telle qu’avant tout jugement de raison je venge mon enfant du coupable, ma vindicte ne sera coupable que pour autant que dépassant la mesure en imposant une peine disproportionnée à l’agression. Mais si la mesure est respectée, qu’importe la raison, puisque l’usage de celle-ci n’est précisément requis que pour fixer la juste mesure, de sorte qu’ici, bien que s’opposant accidentellement à la raison en ne permettant pas qu’elle s’exerce, elle lui est essentiellement conforme, puisque opérant dans les limites raisonnables ; de sorte que tout mouvement antécédent ne rend pas vicieux l’acte de vengeance, encore qu’il puisse lui nuire. À moins qu’il ne faille dire que s’opposant essentiellement à la raison en faisant obstacle à son jugement, elle lui serait accidentellement conforme, en tant que conforme à la mesure qu’aurait prescrit la raison ; de sorte alors que fautive par soi, cet ajustement accidentel rendrait la faute véniel (c’est la solution thomasienne, développée à l’article 3). Tout dépend donc de ce qui est essentiel : l’usage de la raison, où la juste mesure. Dans la mesure où l’usage de la raison est pour déterminer la juste mesure, celle-ci est la fin. Est donc évident qu’à correspondre à la juste mesure, le mouvement antécédent de colère est essentiellement conforme et accidentellement contraire à la raison. Et d’autre part, y aurait-il dépassement de la juste mesure, les circonstances peuvent atténuer voire excuser, ou au contraire majorer, la faute née du défaut de mesure. [color=red][b]2/ [/b][/color]Quant à l’aspect formel de la colère, désordonnée en tant que « visant d’avantage la suppression du pécheur qu’à l’abolition du péché », cela ne signifie évidemment pas que la vengeance soit mauvaise dès qu’aboutissant à la mort du coupable, mais seulement qu’elle est mauvaise quand cette mort est voulue pour elle-même et non comme moyen idoine d’abolir le péché.
[size=150][color=blue][b]b/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.2, réponse : [/b][/color][/size]
« La colère comporte un certain mouvement de l’appétit, mais elle ne comporte pas la fuite, mais la recherche : elle est, en effet, l’appétit d’une chose à obtenir… La colère comporte bien le désir d’un mal, savoir le dommage qu’elle entend infliger au prochain, mais elle ne le désire pas en tant que mal, mais en tant que bien, comme juste vengeance … Ainsi donc il faut dire pour notre propos que si la colère est le désir de la vengeance, en tant qu’elle est vraiment juste elle sera bonne et vertueuse, et on l’appelera “colère par zèle” ; si par contre c’est le désir d’une vengeance juste en apparence mais non réellement, alors la colère est un péché ; c’est cette dernière que S.Grégoire qualifie dans les Moralia in Job (V 45) de “colère venant du vice”. Or la vengeance ainsi désirée est juste en apparence, à cause de l’injustice qui a précédée, et dont la raison prescrit qu’elle doit être vengée ; elle n’est cependant pas juste à véritablement et absolument parler, parce que l’ordre requis de la justice n’y est pas observé : peut-être cherche-t-on une vengeance plus grande qu’on ne doit, ou cherche-t-on à se venger de par sa propre autorité alors que ce n’est pas permis, ou recherche-t-on une vengeance dans une fin non justifiée. Et c’est pourquoi le Philosophe dit dans l’Éthique (VII 6) que le coléreux commence bien par écouter la raison, dans la mesure où elle juge que l’injustice doit être vengée, mais que pourtant il ne l’écoute pas parfaitement, parce qu’il ne s’attache pas à suivre l’ordre de la juste vengeance prescrit par la raison ; aussi compare-t-il la colère à des serviteurs qui se hâtent d’exécuter un ordre avant de l’avoir entendu en son entier, et qui se trompent à cause de cela. »
[size=150][color=blue][b]c/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.3, réponse :[/b][/color][/size]
« Comme les actes moraux tirent leur espèce de leur objet, il faut considérer selon leurs objets s’ils sont bons ou mauvais par leur genre ; et s’ils sont mauvais, ce sont des péchés mortels ou véniels… Or il arrive que dans le genre du péché de colère on trouve le péché véniel… : d’abord en tant qu’un mouvement subit de colère auquel la raison ne consent pas est un péché véniel ; et selon l’autre manière, à cause de la légéreté du dommage... Mais lorsqu’on cherche à se venger sans respecter la justice, en causant un grave dommage, avec le consentement délibéré de la raison, une telle colère est toujours un péché mortel. »
[color=red][b]Remarque : [/b][/color]Il ne suffit pas que la colère soit non voulue pour être vénielle. Car si de soi non voulue, elle produisait un grave et injuste dommage à un tiers, cette circonstance rendrait le péché mortel. Les deux conditions envisagées par S.Thomas sont donc cumulatives. Et quant à la première, qu’on se reporte à la première des remarques précédentes.
[size=150][color=blue][b]d/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.4, réponse : [/b][/color][/size]
« Le péché de colère s’accorde avec trois péchés en son objet : l’objet de la colère est en effet, comme on l’a dit, d’infliger un mal sous la raison d’un certain bien. Donc, en ce qui concerne le mal, elle s’accorde avec la haine qui désire le mal, et avec l’envie qui s’attriste de son bien ; par contre, en ce qui concerne le bien désiré, elle s’accorde avec la concupiscence, qui est aussi un désir désordonné du bien. Mais à parler proprement, la colère est moins grave que ces trois vices. Car si la haine cherche le mal du prochain sous la raison de mal, l’envie s’oppose au bien du prochain sous la raison de bien, alors que la colère ne cherche pas le mal du prochain ni ne convoite son bien… Semblablement, le péché de concupiscence vient de ce qu’on recherche un bien délectable pour les sens, alors que la colère [peccamineuse] vise de façon désordonnée un bien qui est apparemment juste, c’est-à-dire selon la raison [même la colère antécédente vise un bien raisonnable, la justice, la vengeance visant non à la délectation d’un bien sensible mais à la satisfaction d’une offense ou d’un dommage, donc à agir conformément à la justice, du moins en apparence] ; c’est pourquoi, comme le bien de la raison est meilleur que celui du sens, le mouvement de colère est plus voisin de la vertu que le mouvement de concupiscence, et donc, absolument [abstraction faite des circonstances], c’est un péché moindre. Aussi le Philosophe dit-il que celui qui ne maîtrise pas la concupiscence est plus vil que celui qui ne maitrise pas la colère. Ce rapport s’observe, il est vrai, selon le genre même des péchés, car rien n’empêche qu’en certaines circonstances la colère soit plus grave que les autres. »
[color=red][b]Remarques : 1/ [/b][/color]« De même que tout être se trouve en consonance ou harmonie naturelle avec ce qui lui convient -ce qui est l’amour naturel-, de même, à l’égard de ce qui s’oppose à lui et le détruit, tout être manifeste une dissonance naturelle, qui est haine naturelle. Ainsi donc, dans l’appétit animal ou dans l’appétit intellectuel, l’amour est une espèce de consonance de l’appétit avec ce qui est saisi comme lui convenant ; la haine, au contraire, est une sorte de dissonance à l’égard de ce qui est perçu comme opposant et nuisible. Or tout ce qui convient, en tant que tel, a raison de bien ; pareillement, tout ce qui s’oppose, en tant que tel, à raison de mal. Par conséquent, de même que le bien est l’objet de l’amour, ainsi le mal est l’objet de la haine. » (Ia IIæ Q.29 a.1). « L'amour, avons nous dit à l'article précédent, consiste en une certaine convenance de l'aimant à l'aimé, et la haine en une sorte d'opposition ou de dissonance. Or, en toutes choses, il faut considérer ce qui s'accorde avant de considérer ce qui oppose ; car si une chose s'oppose à une autre, c'est parce qu'elle est de nature à détruire ou empêcher ce qui s'accorde. Il s'en suit nécessairement que l'amour précède la haine et que rien ne peut être objet de haine sinon parce qu'il est contraire au bien que l'on aime. C'est ainsi que toute haine est causée par l'amour ». (Ia IIæ Q.29 a.2). « L'amour et la haine sont contraires quant ils portent sur le même objet. Mais quant ils portent sur des objets contraires, ils ne sont plus contraires, ils sont corrélatifs et s'engendrent l'un l'autre : aimer une chose et haïr son contraire relèvent d'un même principe. Ainsi l'amour d'une chose cause la haine de son contraire. » (Ia IIæ Q.29 a.2 sol.2). Par suite, la haine est un péché en tant qu’elle veut du mal non à un mal, mais à un bien, par exemple un être de nature, bon en tant qu’il est. Mais vouloir le mal au mal affectant cet être de nature, c’est vouloir le bien de cet être. Et c’est pourquoi une telle haine, loin de s’opposer à la charité, en découle. [color=red][b]2/ [/b][/color]Quant à la justice vindicative, juste vengeance poursuivant un bien, savoir la satisfaction de l’ordre juste bafoué par le coupable, elle veut directement le mal de peine frappant le coupable, comme moyen de satisfaire à la justice. D’où il conste que le mal de peine n’est pas de soi un mal de faute (un péché), puisque moyen légitime là où une fin bonne ne justifie jamais d’un moyen mauvais. Un tel mal de peine n’est qu’accidentellement peccamineux, en tant que la peine est disproportionnée, par excès ou par défaut. [color=red][b]3/[/b][/color] Par ailleurs, si la colère désordonnée s’assimile à la haine en voulant d’avantage le mal du pécheur que celui du péché, la juste colère peut, voulant principalement l’extinction du péché (fin), vouloir accessoirement la mise à mort du pécheur (moyen), pour autant que cette peine soit proportionnée à son péché, et qu’elle soit de facto le seul moyen possible de l’empécher de nuire. Dans ce cas, il n’y a pas à conclure qu’un moyen mauvais serait voulu pour une fin bonne, le moyen directement voulu (mise à mort du pécheur) n’étant pas mauvais de son genre, l’homicide n’étant peccamineux qu’en tant qu’il frappe un innocent. Mais la mise à mort du coupable sera mauvaise à raison des circonstances si la peine est disproportionnée à la culpabilité, ou si un autre chatiment pourrait être substitué sans préjudice pour le corps social. Dans cette dernière hypothèse, la vengeance sera injuste, mauvaise, homicide, appelant à son tour un châtiment proportionné au méfait.