Le gaspillage est-il du vol ?

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Re: Le gaspillage est-il du vol ?

par Renaud » mar. 19 sept. 2006, 2:14

Christian a écrit:
«Et nous le voudrons, et pour tout le monde, du moins tant que nous aurons une mentalité capitaliste. Plus que tout autre régime économique, le capitalisme inscrit la destination universelle des biens à son programme. Il n’est pas un entrepreneur, laissé libre, qui ne souhaite vendre plus. Il n’est pas un homme d’affaires qui ne souhaite inonder la planète de ses produits et services.»

et


«En conclusion, il est impossible d’arguer en termes juridiques que le gaspillage est un vol. Il est impossible logiquement de soutenir que le gaspillage, en économie capitaliste, est contraire à l’exigence de destination universelle des biens.»


Le gaspillage, qui s'exerce contre soi et/ou contre les autres, est une suppression ou une consommation d'un bien qui ne profite à personne, pas même à un voleur. Mais aussi, du gaspillage est entraîné par négligence, de même par un usage dévoyé de la chose gaspillée, qui, dans de nombreux cas représente un acte qui nuit à tout un ensemble de gens.

Mais je peux bien faire une promenade en voiture qui me donne une grande satisfaction, (et c'est encore mieux si je fais cette promenade avec d'autres), simplement cette promenade deviendrait un gaspillage vis-à-vis des autres et de moi en cas d'essence devenue très chère et/ou très rare.

Toute chose soustraite à celui (ou ceux) qui pourrait en jouïr, et ceci, non seulement par négligance, mais aussi par vol conscient ou inconscient relève d'un gaspillage-vol. Le gaspillage des impôts et des intérêts bancaires (et toutes les formes de frais financiers dépassant, et très au-delà, le seuil naturel d'un simple service rendu comme c'est devenu le cas ordinaire) représente tous les cas, c'est un gaspillage-vol comme un vol-gaspillage.

Ce vol-gaspillage a des effets négatifs, car chacun connaît ses besoins (à plus forte raison, les biens de première nécéssité). Ainsi celui qui connaît ses besoins doit pouvoir dire ce qu'il lui faut et la production devrait répondre normalement à ces types de besoins. Mais comme généralement ceux qui ont le plus de besoins sont ceux qui ont le moins d'argent et qui ont donc le moins d'audience auprès des producteurs, tous étant soumis eux-mêmes au racket des gouvernements et de banques (privation d'argent par les gouvernements et les banques), voici donc le résultat de ce gaspillage-vol ou vol-gaspillage qui entraîne le monde, douloureusement à l'envers que nous connaissons malgré la surabondance (surtout pour les seuls nantis, à peu près les seuls qui ont vraiment de l'audience) dans une économie folle et prédatrice où le marketing dirige "professionnellement" le gaspillage-ventes, inventant de faux besoins en dépassant très largement les capacités naturelles de "digérer" l'ensemble des toxines ainsi produites dans l'environnement nuisant à l'écosystème. Résultat tous courent après l'argent, et ceux qui créent l'argent (argent faux, relire M. Allais) peuvent faire l'enjeu d'humains qui se disputent dans un pugilat où ils se mordent les uns les autres comme deux chiens devant un seul os, ce que les anglais appellent une économie de dog-eat-dog. Quelle pitié!

Renaud

Deus in adjutorium

par Christian » lun. 18 sept. 2006, 22:08

Je reviens sur mon dada pour attaquer cette deuxième idée du bon Seb (salut à vous :) ), que le gaspillage contreviendrait à la destination universelle des biens, préconisée par l’Eglise.

La proposition est vraie dans le seul cas de l’économie primitive. Lorsque la maman partage une tarte entre ses 5 mouflets, il y en a 4 qui râleront sec si le 5ème jette sa tranche à la poubelle ; ils eussent préféré la manger eux-mêmes. Les peuples dits ‘premiers’, qui ne produisent rien, mais vivent de prédation sur leur environnement (chasse et cueillette) sont dans la même situation. Celui qui prend plus que sa part lèse les autres ; celui qui gaspille sa part, même légitimement acquise, prive les autres d’un surplus.

A partir du moment où se développe l’économie de production (au néolithique, il y a quelques 10,000 ans grosso modo), et bien sûr, ô combien, avec le mode de production capitaliste, la notion de gaspillage change de sens. Elle n’est plus que l’inverse de l’efficacité, comme je l’ai montré dans mon article précédent. Car si toute richesse est produite, je ne prive que moi-même en gaspillant. Je n’ai nullement retiré sa part à autrui, puisqu’autrui a la faculté de produire lui aussi (et s’il ne le fait pas, ce n’est pas à cause de mon gaspillage).

L’expérience que nous avons tous vécue de la mère distribuant les objets désirés nous a fait croire au paradigme de la rareté absolue. Ce qu’elle donne à l’autre, je ne l’aurai pas moi-même. Le langage courant renforce ce faux-sens en utilisant des sophismes comme « les richesses naturelles ». Mais la nature ne contient pas de richesses. Toute richesse est créée par l’être humain. Il n’existe pas de « beau paysage » en dehors de celui qui le contemple avec un jugement esthétique. Il n’existe pas de « ressources ». Le pétrole même était une nuisance nauséabonde pour les fermiers autour de la Caspienne, il salopait leurs champs. C’est le génie de l’être humain qui transforme des éléments de nature en richesse ; et ce génie ne connaissant pas encore de limites, la richesse n’en connaît pas non plus. Il y en aura autant que nous voudrons bien en produire.

Et nous le voudrons, et pour tout le monde, du moins tant que nous aurons une mentalité capitaliste. Plus que tout autre régime économique, le capitalisme inscrit la destination universelle des biens à son programme. Il n’est pas un entrepreneur, laissé libre, qui ne souhaite vendre plus. Il n’est pas un homme d’affaires qui ne souhaite inonder la planète de ses produits et services.

En conclusion, il est impossible d’arguer en termes juridiques que le gaspillage est un vol. Il est impossible logiquement de soutenir que le gaspillage, en économie capitaliste, est contraire à l’exigence de destination universelle des biens.

Cordialement

Christian


Gaspillage ≠ Vol
La notion de passoire est indépendante de la notion de trou... et réciproquement.

Re: Le gaspillage est-il du vol ?

par Renaud » lun. 18 sept. 2006, 20:18

Bonjour à Tous,

Christian a écrit:

««Ce n’est pas la dépense, qui constitue le gaspillage, si élevée soit-elle, mais l’inadéquation de cette dépense par rapport au but poursuivi. Cette inadéquation est une mesure comptable. Le seul jugement moral qu’elle entraîne est celui de la négligence. Si entre deux prestations, je ne choisis pas celle de la meilleure qualité au meilleur prix, je suis coupable envers moi-même»»

et


««La reconnaissance du droit de propriété est la seule solution que les êtres humains ont trouvée pour concilier la paix sociale et la liberté individuelle.
Friedrich Hayek, Droit, Législation et liberté»»

Ces deux extraits de votre intervention, il faut le rappeler ici, renvoient à la fonction bancaire, et plus exactement à la combinatoire gouvernements-banques (ou banques-gouvernement, comme on voudra). C'est un modèle d'inadéquation d'autant plus déterminante qu'elle est peu spectaculaire à nos esprits chlorophormés qui ne saisissent pas le rôle du mode de création de l'argent. Ainsi va la distillation des délices-poisons et des toxines (souvent fatales) qui règnent en ce domaine central entre les êtres humains que nous sommes.

Il faut mettre au grand jour le rôle prédateur et délétère de ce "tiers-couple" (infernal): gouvernements-banques qui s'interpose sans trêve entre ce que nous produisons, notre travail et le droit d'en user complètement.

Dieu a fait la Création pour tous sans exception, et les hommes font l'argent essentiellement pour quelques uns... qui généralement n'ont jamais fait pousser le moindre légume.

Il faut encore le rappeler: l'argent n'est pas la richesse, mais il est seulement la condition de l'accession à cette même richesse, RIEN DE PLUS NI DE MOINS.

L'argent est le révélateur des gaspillages qui incluent les fautes et les structures de péché, certaines gravement comscientes. Ainsi que le stigmatisait le Pape Jean-Paul II dans son encyclique de décembre 1987 ou 88. Ce "gaspillage" est un gaspillage doublé d'une attitude de carnassier qui s'estime au dessus des lois. Je précise, bien sûr, qu'il y a bien gaspillage fautif, quoiqu'involontaire, quand, occupé par ailleurs, j'oublie la casserole sur le gaz, toute l'eau s'étant évaporée, seule une odeur suspecte me ramène à la réalité.

Étant actuellement hors d'Europe, je n'ai pas trop le temps pour développer davantage.

Renaud

Le gaspillage est-il du vol ?

par Christian » jeu. 14 sept. 2006, 16:05

Bonjour à toutes et à tous,

Dans un récent article sur ce forum, le bon Seb a soulevé une intéressante question éthique. Le gaspillage serait du vol. :o L’affirmation péremptoire est attribuée au Père Varillon.

Je déborde d’admiration pour ce jésuite, un vrai homme de Dieu, avec lequel j’ai suivi une retraite l’année de sa mort et dont j’ai lu tous les livres. Je ne crois pas qu’il ait forgé le concept de gaspillage = vol, qui traîne dans les consciences chrétiennes depuis des lustres (aux enfants qui ne finissaient pas leur assiette, nos grand-mères disaient : pense à tous les petits chinois qui meurent de faim !).

Mais, entendons-nous, qu’est-ce que le gaspillage ? Nous en trouvons d’instructifs exemples dans la vie de Jésus. Son premier miracle, par exemple. Il transforme l’eau en vin et s’attire la remarque de Son hôte : « D’habitude, on sert le meilleur crû en premier et la piquette quand les invités sont trop éméchés pour savourer. Toi, tu nous transformes toute cette flotte en Haut-Brion. Quel gâchis ! »

Et encore cet autre ‘gaspillage’, quand Jésus multiplie les pains et les poissons. La foule est rassasiée, et pourtant il reste encore des corbeilles pleines. Qu’on va jeter sans doute, aucun frigo à l’horizon. Jésus ne calcule pas au plus juste.

Enfin, cet autre épisode. Marie-Madeleine inonde les pieds du Sauveur du parfum le plus coûteux. Quel gaspi ! « Tant d’argent qu’on aurait pu donner aux pauvres ! ». Qui prononce ces préceptes d’économie solidaire ? Judas.

Le gaspillage, pourtant, existe bel et bien. Sans aucun doute. La raison d’être de toute comptabilité, tant celle de votre foyer que des multinationales, est de le débusquer. Mais pour que la notion même de gaspillage ait un sens, il faut préalablement répondre à cette question : en fonction de quoi ?

Gaspillage par rapport à quoi ? Si le but est d’honorer le Seigneur, le présent le plus cher (sa propre vie même) est de mise. De même, un joailler, un restaurant trois étoiles, une agence bancaire, vont employer des matériaux coûteux à la décoration de leurs locaux. Une sorte de contrat tacite avec les clients le demande. Ce serait du gâchis, en revanche, voire fortement contreproductif, si Greenpeace ou Caritas s’installaient dans du marbre. Leur image de marque (plus que leur budget) impose l’austérité.

Qui décide de ce but en fonction duquel mesurer l’efficacité des moyens mis en œuvre (et donc le gaspillage) ? Chacun de nous (chacun de nous qui pose des objectifs et qui consacre du temps, de l'énergie et de l'argent en vue de les atteindre). La morale sert justement à cela. Si mon ambition est de fréquenter la jet-set, une Bentley et une garde-robe d’Armani sont d’utiles instruments. Inversement, si je suis le plus prometteur chirurgien du monde et je décide d’entrer à la Trappe, je ne gaspille nullement mes talents, quoi qu’en pensent ceux dont j’aurais sauvé la vie.* Je suis seul juge de mes choix. J’en répondrai seul devant mon Créateur.

Je faisais la remarque l’autre jour à ma fille qui n’éteignait pas les lumières de sa chambre en sortant : « Si cette consommation d’électricité te fait plaisir, par exemple, parce que tu n’aimes pas trouver une chambre obscure à ton retour, cette dépense est justifiée. En revanche, si elle résulte d’une négligence de ta part, je te prierai de ne plus gaspiller. »

Ce n’est pas la dépense, qui constitue le gaspillage, si élevée soit-elle, mais l’inadéquation de cette dépense par rapport au but poursuivi. Cette inadéquation est une mesure comptable. Le seul jugement moral qu’elle entraîne est celui de la négligence. Si entre deux prestations, je ne choisis pas celle de la meilleure qualité au meilleur prix, je suis coupable envers moi-même, ou (ce qui est pire, puisqu’il m’a fait confiance) envers mon employeur.

Le but poursuivi relève entièrement de mes choix moraux. C’est ce but qui est sujet à jugement moral.

Deux remarques :

La plus efficace mesure anti-gaspillage est le droit de propriété privée. Aristote remarquait déjà qu’un bien qui n’appartient à personne (ou à tout le monde, c’est la même chose) est un bien mal entretenu. L’âne communautaire est celui que chacun fait travailler mais que personne ne nourrit. Aujourd’hui, la négligence (donc le gaspillage) se loge essentiellement dans les grandes administrations étatiques. Pour trois raisons :

- le personnel de ces administrations est irresponsable financièrement, aucun actionnaire ne lui réclame des comptes ; contrairement à un employé du privé, un fonctionnaire ne risque même pas de perdre son emploi en cas de gaspillage

- à la différence de ceux des entreprises privées, les objectifs des administrations d’Etat sont ambivalents ; par rapport à quoi mesurer leur efficacité ? La police est censée protéger les citoyens, en réalité elle protège l’Etat ; l’éducation nationale est censée enseigner nos enfants, en réalité elle n’a d’autre fonction que se perpétuer… L’ambivalence du but ne permet pas un standard clair contre lequel mesurer un judicieux emploi des moyens

- les administrations d’Etat détiennent des monopoles légalement protégés ; il n’existe donc pas de comparaison entre différents opérateurs qui permettrait aux moins ingénieux de prendre modèle sur les plus efficaces pour réduire le gaspillage et améliorer l’efficacité (c’est à cette pédagogie que sert la concurrence).

Les atteintes à l’environnement

En l’absence de droit de propriété privée, il se produit un phénomène de surconsommation des choses communes. Les biens sans maître, le res nullius comme disaient les juristes romains, sont surexploités ou servent de décharge : l’air, la mer, l’eau des rivières, etc. d’où la pollution. Il se peut (je n’en sais rien) que l’énergie électrique en France ne soit pas à son coût réel compte tenu des subventions de l’Etat au nucléaire et des coûts de pollution que l’EDF ne comptabilise pas. Elle est donc surconsommée. Si ces facteurs étaient intégrés, l’électricité serait plus chère, et ma fille, dans l’exemple ci-haut, devrait casser sa tirelire pour la satisfaction de trouver sa chambre éclairée en revenant chez elle.

Tout cela paraît évident. Personne ne gaspille volontairement son propre argent, tout le monde est moins regardant avec l’argent des autres. La solution pour lutter contre le gaspi est donc simple :
privatisons au maximum pour gaspiller au minimum.

Mais le bon Seb ne se rend pas à l’argument. ‘Raisonnement de comptable’, raille-t-il. ‘Il ne faut pas considérer le gaspillage dans le cadre mesquin de la propriété privée, mais en fonction de la destination universelle des biens. ‘

L’argument est fort. Cependant, l’heure de la récré ayant plus que sonné, je blablaterai une réponse dans un tout prochain article.

Cordialement

Christian

* Bien sûr, je est un autre, ou disons qu’il s’agit dans cet article d’un je philosophique.




La reconnaissance du droit de propriété est la seule solution que les êtres humains ont trouvée pour concilier la paix sociale et la liberté individuelle.
Friedrich Hayek, Droit, Législation et liberté

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