par Théophane » lun. 28 nov. 2011, 13:53
salésienne05 a écrit :Merci Théophane pour vos précisions juridiques.
Pouvez-vous m'indiquer, car je suis très curieuse, comment vous impliquez votre catholicisme, votre foi, dans votre acception de la justice, notamment en matière pénale ? Je suis farouchement contre la peine de mort, et malheureusement, je ne pense pas que la prison soit un lieu possible de rédemption pour les criminels. Alors, quelle solution "catholique" et enracinée en Dieu ?
Chère Cécile,
Depuis toujours la doctrine de l'Eglise catholique admet qu'une infraction doit appeler une sanction. Le but n'est pas seulement de punir mais encore d'amender. À mon avis, et c'est ce que j'écrivais dans mon mémoire de master 2, il serait sans doute opportun dans les décisions judiciaires et les lois votées au Parlement de se demander qu'est-ce qui est juste et qu'est-ce qui convient à telle ou telle situation. Il s'agissait il est vrai d'un thème de droit international privé. Mais pour le droit pénal ce n'est guère différent : le législateur et le juge doivent se demander si les peines sont adaptées aux infracteurs et si elles peuvent avoir un effet positif pour eux et pour la société. Il me semble que cela est tout à fait conforme à l'Evangile.
Au fond qu'est-ce que la justice ? C'est rendre à chacun ce qui lui revient :
dare cuique suum pour reprendre l'expression du juriste romain Domitius Ulpien.
Hier, mon fils de 6 ans m'a posé des questions sur la peine de mort (nous étions chez ma mère, et il est tombé par hasard sur une émission de télé sur le sujet, et a préféré ce sujet aux dessins animés... -nous n'avons pas la télé chez nous, il la regarde chez ses grands-parents). Il ne comprenait pas comment on pouvait, légalement, utiliser la violence (la peine de mort), pour éradiquer la violence (crimes et autres). De manière naïve, il m'a dit que Dieu aimait chacun d'entre nous, y compris les très méchants. Je lui ai expliqué qu'en France, il n'y avait plus de peine de mort (cela avait l'air de l'angoisser beaucoup). Mais, bizarrement, il a insisté en me demandant ce que je ferais si un "très méchant" (je reprends ses termes), faisait du mal à lui ou l'un de ses frères. Je lui ai avoué que je ne savais pas si j'arriverais à pardonner et si je souhaiterais du mal ou non au criminel. Et là, mon fils m'a répondu : "Tu sais, moi, si je suis au Ciel avec Jésus, je lui pardonnerai sans doute au très méchant, alors avec Jésus on arrivera bien à te faire changer d'avis si tu es en colère... et le méchant il peut devenir gentil après..."
Je crois qu'il faut savoir distinguer la justice du pardon, qui sont différents mais conciliables. Lorsqu'on est catholique, on est tenu de croire qu'un assassin peut se repentir et recevoir le pardon de ses actes. Pour autant, cela n'empêche aucunement de considérer qu'en raison de la gravité de ses crimes, il est légitime qu'il soit condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. En outre, il me semble très dangereux de faire intervenir des sentiments personnels dans le fonctionnement de la justice : il y a une part pour les sentiments, une autre pour la loi. Il faut opérer clairement le départ entre les deux, et c'est le devoir du droit.
La question est comment faire, que faudrait-il faire pour que le système permette à la fois une protection et une reconnaissance des victimes, une sanction juste, et une possibilité de rédemption du criminel ?
À mon humble avis, c'est exactement ce que prévoit le système juridique et judiciaire français : la reconnaissance des droits des victimes est assurée par le procès civil ou par l'action civile au sein du procès pénal, permettant de recevoir une réparation pour le dommage subi. Quant à la sanction, elle est prévue par le Code pénal en fonction de la gravité de l'infraction, mais la juridiction répressive a un devoir de personnalisation de la peine, qui doit être adaptée à l'infracteur en fonction des circonstances. Quant à la rédemption, elle est toujours possible puisque la peine de mort a été abolie.
Malgré tout, permettez-moi de vous confier que je suis pleinement favorable à la perpétuité réelle : il ne s'agit nullement d'enfermer une personne dans sa culpabilité, mais simplement il est absolument irresponsable de laisser certaines personnes sortir de prison. Cela est dangereux pour la société. C'est pourquoi le droit pénal français actuel fait appel aux mesures de sûreté fondées sur la dangerosité du criminel, laquelle est évaluée par des experts en psychiatrie, pour le bien de l'intéressé et de la société.
Bien à vous,
Théophane
[quote="salésienne05"]Merci Théophane pour vos précisions juridiques.
Pouvez-vous m'indiquer, car je suis très curieuse, comment vous impliquez votre catholicisme, votre foi, dans votre acception de la justice, notamment en matière pénale ? Je suis farouchement contre la peine de mort, et malheureusement, je ne pense pas que la prison soit un lieu possible de rédemption pour les criminels. Alors, quelle solution "catholique" et enracinée en Dieu ?[/quote]
Chère Cécile,
Depuis toujours la doctrine de l'Eglise catholique admet qu'une infraction doit appeler une sanction. Le but n'est pas seulement de punir mais encore d'amender. À mon avis, et c'est ce que j'écrivais dans mon mémoire de master 2, il serait sans doute opportun dans les décisions judiciaires et les lois votées au Parlement de se demander qu'est-ce qui est juste et qu'est-ce qui convient à telle ou telle situation. Il s'agissait il est vrai d'un thème de droit international privé. Mais pour le droit pénal ce n'est guère différent : le législateur et le juge doivent se demander si les peines sont adaptées aux infracteurs et si elles peuvent avoir un effet positif pour eux et pour la société. Il me semble que cela est tout à fait conforme à l'Evangile.
Au fond qu'est-ce que la justice ? C'est rendre à chacun ce qui lui revient : [i]dare cuique suum[/i] pour reprendre l'expression du juriste romain Domitius Ulpien.
[quote]Hier, mon fils de 6 ans m'a posé des questions sur la peine de mort (nous étions chez ma mère, et il est tombé par hasard sur une émission de télé sur le sujet, et a préféré ce sujet aux dessins animés... -nous n'avons pas la télé chez nous, il la regarde chez ses grands-parents). Il ne comprenait pas comment on pouvait, légalement, utiliser la violence (la peine de mort), pour éradiquer la violence (crimes et autres). De manière naïve, il m'a dit que Dieu aimait chacun d'entre nous, y compris les très méchants. Je lui ai expliqué qu'en France, il n'y avait plus de peine de mort (cela avait l'air de l'angoisser beaucoup). Mais, bizarrement, il a insisté en me demandant ce que je ferais si un "très méchant" (je reprends ses termes), faisait du mal à lui ou l'un de ses frères. Je lui ai avoué que je ne savais pas si j'arriverais à pardonner et si je souhaiterais du mal ou non au criminel. Et là, mon fils m'a répondu : "Tu sais, moi, si je suis au Ciel avec Jésus, je lui pardonnerai sans doute au très méchant, alors avec Jésus on arrivera bien à te faire changer d'avis si tu es en colère... et le méchant il peut devenir gentil après..." :siffle: [/quote]
Je crois qu'il faut savoir distinguer la justice du pardon, qui sont différents mais conciliables. Lorsqu'on est catholique, on est tenu de croire qu'un assassin peut se repentir et recevoir le pardon de ses actes. Pour autant, cela n'empêche aucunement de considérer qu'en raison de la gravité de ses crimes, il est légitime qu'il soit condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. En outre, il me semble très dangereux de faire intervenir des sentiments personnels dans le fonctionnement de la justice : il y a une part pour les sentiments, une autre pour la loi. Il faut opérer clairement le départ entre les deux, et c'est le devoir du droit.
[quote]La question est comment faire, que faudrait-il faire pour que le système permette à la fois une protection et une reconnaissance des victimes, une sanction juste, et une possibilité de rédemption du criminel ?[/quote]
À mon humble avis, c'est exactement ce que prévoit le système juridique et judiciaire français : la reconnaissance des droits des victimes est assurée par le procès civil ou par l'action civile au sein du procès pénal, permettant de recevoir une réparation pour le dommage subi. Quant à la sanction, elle est prévue par le Code pénal en fonction de la gravité de l'infraction, mais la juridiction répressive a un devoir de personnalisation de la peine, qui doit être adaptée à l'infracteur en fonction des circonstances. Quant à la rédemption, elle est toujours possible puisque la peine de mort a été abolie.
Malgré tout, permettez-moi de vous confier que je suis pleinement favorable à la perpétuité réelle : il ne s'agit nullement d'enfermer une personne dans sa culpabilité, mais simplement il est absolument irresponsable de laisser certaines personnes sortir de prison. Cela est dangereux pour la société. C'est pourquoi le droit pénal français actuel fait appel aux mesures de sûreté fondées sur la dangerosité du criminel, laquelle est évaluée par des experts en psychiatrie, pour le bien de l'intéressé et de la société.
Bien à vous,
Théophane