par MB » mar. 02 mai 2006, 12:14
Bon, Léviathan, je commence à regretter ce que j'ai dit au sujet de vos post. Votre dernier ici était franchement inutile.
Permettez-moi de parler, en tentant d'y mettre un peu d'ordre, de toutes les aberrations historiques dont vous vous êtes rendue coupable.
Vous avez notamment tendance à idéaliser l'Antiquité ; il se trouve que je connais bien cette période. Les sociétés antiques sont des mondes aristocratiques, violemment inégalitaires (la chose est très nette à Rome, mais aussi dans la plupart des cités grecques), extrêmement hiérarchisés. L'ascension sociale y est très rare ; à Rome, pour faire de la politique sous la République, il faut posséder 400 000 sesterces au moins (et en pratique beaucoup plus), ce qui est une somme gigantesque ; sous l'Empire, 1 million. Rome n'est pas une démocratie, les assemblées populaires spontanées sont interdites (seul un magistrat peut les convoquer), et par ailleurs il est fréquent de censurer la production littéraire ou théâtrale ; la chose s'est aussi faite dans le monde grec, qui de toute façon a été "aristocratisé" par les Romains lorsqu'ils l'ont conquis. Et même si, dans l'Empire romain après 212, tous les hommes libres deviennent citoyens, on réintroduit une nouvelle coupure entre les "puissants" et les "humbles", soumis à toutes les avanies de la part du pouvoir (sans parler du monde servile).
Le savoir écrit n'y est pas si diffusé que vous ne le croyez, en pratique il est restreint aux classes supérieures (et de toute façon il ne peut pas aller bien loin, puisque l'imprimerie n'existe pas) ; de nombreux lettrés, par ailleurs aristocrates et donc imbus de cette conception hyper-hiérarchisée du monde, refusent de diffuser leurs connaissances, par principe ; une attitude "obscurantiste" comme celle que vous pointez du doigt à travers la définition tendancieuse de Wikipedia existe très souvent dans l'Antiquité païenne, et elle n'est jamais critiquée en tant que telle.
Par ailleurs, la "rationalité" supérieure du monde antique est en grande partie un mythe ; les Grecs et les Romains ont accordé autant d'importance aux mystiques, aux explications divinatoires ou autres de toute espèce. En fait, anthropologiquement, ils sont souvent plus proches des Papous que de nous (ce qui n'est pas une insulte pour les Papous). Je vous renvoie à quelques grands auteurs modernes qui en parleront mieux, J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, P. Veyne, M. Détienne, etc., etc. Vous allez être très déçue sur l'Antiquité, qui n'est décidément pas ce que vous croyez...
Quant au niveau de vie, il est moins élevé que sous le Moyen-âge ; les rendements agricoles sont plus faibles que dans l'Europe d'après l'an Mil ; les inventions techniques, si elles existent (machine à vapeur, savon, moulin à eau, trucs d'Archimède, etc.) ne sont pas diffusées, et cela volontairement (Archimède méprisait ceux qui voulaient faire une application pratique et économique de ses procédés). L'espérance de vie n'est pas plus élevée : la plupart des enfants meurent peu de temps après leur naissance (soit dit en passant, l'espérance de vie n'a jamais été de 20 ans : il s'agit d'une fiction statistique intégrant les enfants nés en bas âge - une fois que l'on a passé les 10 premières années de sa vie, on a toutes les chances d'en vivre une soixantaine). Et la sous-alimentation est aussi développée, voire plus, que dans le Moyen Age : mais les auteurs antiques en parlent peu, car ils se moquent éperdûment des problèmes du bas peuple (contrairement aux auteurs chrétiens) et ne les évoquent que lorsqu'ils ont une incidence politique. Un indice, cependant : on estime la population de la Gaule, au 2ème siècle ap. J.-C., à 6 millions d'habitants ; on sait que la population du royaume de France au début du 14ème siècle (qui a été scrupuleusement comptée à cette époque) est de 18 millions d'habitants, et cela sur une surface plus petite. La France médiévale peut donc nourrir trois fois plus de personnes que la Gaule romaine. A méditer...
- Je reviens sur d'autres inexactitudes flagrantes, au sujet du Moyen Age occidental notamment. Vous dites qu'il n'y a pas besoin d'être un pro en histoire pour en parler, et vous avez raison ; mais il ne faut pas être un ignare non plus.
Parlons ainsi des questions liées au savoir ; vous laissez entendre qu'on a tout fait disparaître de l'Antiquité, ou presque... j'ai vu hier une préface du livre VI de Tite-Live : pour établir le texte, on a collationné une trentaine de manuscrits s'échelonnant du 4ème au 15ème siècle, et beaucoup datent des 10-11èmes. Il faut croire que les moines occidentaux étaient plus curieux de ces textes que bien de nos contemporains... d'ailleurs ils ne se sont pas contentés de les recopier, l'histoire et la littérature romaine sont tout à fait maîtrisées au Moyen Age, et parfois mieux qu'à notre époque, puisque le latin est alors une langue vivante...
Pour ce qui est de l'évolution du savoir :
- il s'étiole en Occident au début du Moyen-Age, mais pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la religion : le monde des cités est affaibli par les invasions et surtout les épidémies, or c'est dans le cadre de la cité que s'épanouissait la culture antique. Dans l'empire d'Orient, il ne disparaît pas puisque l'Etat impérial subsiste et a besoin de lettrés (Psellos, au XIème siècle, connaît l'Iliade par coeur, et s'y entend bien pour décortiquer Platon).
- cela dit, il ne disparaît pas. D'abord il y eut des royaumes barbares très cultivés (l'Espagne des Wisigoths, l'Italie de Théodoric) ; ensuite, les rois barbares ne sont pas des incultes non plus (l'histoire du roi qui ne sait pas lire, c'est un mythe) ; il faut tenir compte aussi de la passion des Irlandais pour l'étude de l'Antiquité. Quant aux formes juridiques romaines, elles ne disparaissent pas, elles constituent même une référence.
- il y a plusieurs moments de grands développements intellectuels (la renaissance carolingienne, avec de grands humanistes, sans parler de Charlemagne lui-même qui, malgré ses difficultés de lecture, savait le latin, le grec, et pouvait soutenir des discussions théologiques pointues ; la renaissance du 12ème siècle, époque de St Bernard puisque vous voulez savoir quand il a vécu, mais aussi de la naissance des universités et de la redécouverte du droit romain... et bien sûr les sommets de la pensée au 13ème siècle, St Thomas entre autres, la redécouverte d'Aristote...). Et je ne parle pas des avancées techniques, agricoles notamment, que les moines ont beaucoup développées, il faudrait aussi parler de la lettre de change, des bateaux capables de voguer sur l'Atlantique (ça, les Romains maîtrisaient mal), de la comptabilité en partie double ("un des sommets de l'esprit humain", selon Goethe), des prouesses techniques de l'architecture gothique, que les hommes de l'Antiquité auraient été bien en peine d'imaginer. Bref, cessez de dire toutes vos âneries sur les ténèbres du Moyen Age.
- En ce qui concerne les questions de l'Inquisition : pas de bêtises non plus. On a comptabilisé de temps en temps : les sentences de mort concernent 1 à 2 % des cas instruits ; les inquisiteurs, m'a-t-on dit (je ne suis pas médiéviste), étaient beaucoup plus doux que les autorités judiciaires laïques. De surcroît, l'Inquisition n'était pas une chose obligatoire, et un souverain était tout à fait libre de la refuser sur son territoire. Quant à la chasse aux sorcières, elle se déroule surtout aux 15-16ème siècles (énormément à la fin du 16ème), et n'a rien à voir avec l'Inquisition - et soit dit en passant, les procès en sorcellerie existaient aussi, ils étaient même nombreux, pendant l'Antiquité (je vous renvoie à l'Apologie d'Apulée). Sinon, le bûcher pour raisons religieuses, au Moyen Age, c'est rare ; en revanche, à la fin de l'Antiquité (y compris sous des empereurs païens, cela n'étant pas une question de religion ici), c'est une peine judiciaire commune. Vous savez, je ne suis pas très content de ces pratiques moi aussi - ne serait-ce qu'en raison des bêtises que leur souvenir retravaillé vous fait dire -, mais toute époque a ses défauts, la nôtre aussi, vous ne le nierez pas...
Il serait donc temps que vous revoyiez un minimum vos connaissances sur le sujet. Vous ne savez rien, et quand vous croyez savoir quelque chose, vous ne manifestez aucune curiosité pour une époque autre, vous ne la considérez qu'à travers le regard de la nôtre, ce qui n'a pas de sens. Avant de refaire le monde, renseignez-vous. Sinon, je suis ravi que vous ne regardiez pas la TV, vous serez moins déculturée que d'autres : cela, en soi, constitue un bon début, confirmez, quoi. Quant à moi, j'ai 27 ans et je vous rassure, je ne suis pas encore un vieux ringard.
Bien à vous
MB
Bon, Léviathan, je commence à regretter ce que j'ai dit au sujet de vos post. Votre dernier ici était franchement inutile.
Permettez-moi de parler, en tentant d'y mettre un peu d'ordre, de toutes les aberrations historiques dont vous vous êtes rendue coupable.
Vous avez notamment tendance à idéaliser l'Antiquité ; il se trouve que je connais bien cette période. Les sociétés antiques sont des mondes aristocratiques, violemment inégalitaires (la chose est très nette à Rome, mais aussi dans la plupart des cités grecques), extrêmement hiérarchisés. L'ascension sociale y est très rare ; à Rome, pour faire de la politique sous la République, il faut posséder 400 000 sesterces au moins (et en pratique beaucoup plus), ce qui est une somme gigantesque ; sous l'Empire, 1 million. Rome n'est pas une démocratie, les assemblées populaires spontanées sont interdites (seul un magistrat peut les convoquer), et par ailleurs il est fréquent de censurer la production littéraire ou théâtrale ; la chose s'est aussi faite dans le monde grec, qui de toute façon a été "aristocratisé" par les Romains lorsqu'ils l'ont conquis. Et même si, dans l'Empire romain après 212, tous les hommes libres deviennent citoyens, on réintroduit une nouvelle coupure entre les "puissants" et les "humbles", soumis à toutes les avanies de la part du pouvoir (sans parler du monde servile).
Le savoir écrit n'y est pas si diffusé que vous ne le croyez, en pratique il est restreint aux classes supérieures (et de toute façon il ne peut pas aller bien loin, puisque l'imprimerie n'existe pas) ; de nombreux lettrés, par ailleurs aristocrates et donc imbus de cette conception hyper-hiérarchisée du monde, refusent de diffuser leurs connaissances, par principe ; une attitude "obscurantiste" comme celle que vous pointez du doigt à travers la définition tendancieuse de Wikipedia existe très souvent dans l'Antiquité païenne, et elle n'est jamais critiquée en tant que telle.
Par ailleurs, la "rationalité" supérieure du monde antique est en grande partie un mythe ; les Grecs et les Romains ont accordé autant d'importance aux mystiques, aux explications divinatoires ou autres de toute espèce. En fait, anthropologiquement, ils sont souvent plus proches des Papous que de nous (ce qui n'est pas une insulte pour les Papous). Je vous renvoie à quelques grands auteurs modernes qui en parleront mieux, J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, P. Veyne, M. Détienne, etc., etc. Vous allez être très déçue sur l'Antiquité, qui n'est décidément pas ce que vous croyez...
Quant au niveau de vie, il est moins élevé que sous le Moyen-âge ; les rendements agricoles sont plus faibles que dans l'Europe d'après l'an Mil ; les inventions techniques, si elles existent (machine à vapeur, savon, moulin à eau, trucs d'Archimède, etc.) ne sont pas diffusées, et cela volontairement (Archimède méprisait ceux qui voulaient faire une application pratique et économique de ses procédés). L'espérance de vie n'est pas plus élevée : la plupart des enfants meurent peu de temps après leur naissance (soit dit en passant, l'espérance de vie n'a jamais été de 20 ans : il s'agit d'une fiction statistique intégrant les enfants nés en bas âge - une fois que l'on a passé les 10 premières années de sa vie, on a toutes les chances d'en vivre une soixantaine). Et la sous-alimentation est aussi développée, voire plus, que dans le Moyen Age : mais les auteurs antiques en parlent peu, car ils se moquent éperdûment des problèmes du bas peuple (contrairement aux auteurs chrétiens) et ne les évoquent que lorsqu'ils ont une incidence politique. Un indice, cependant : on estime la population de la Gaule, au 2ème siècle ap. J.-C., à 6 millions d'habitants ; on sait que la population du royaume de France au début du 14ème siècle (qui a été scrupuleusement comptée à cette époque) est de 18 millions d'habitants, et cela sur une surface plus petite. La France médiévale peut donc nourrir trois fois plus de personnes que la Gaule romaine. A méditer...
- Je reviens sur d'autres inexactitudes flagrantes, au sujet du Moyen Age occidental notamment. Vous dites qu'il n'y a pas besoin d'être un pro en histoire pour en parler, et vous avez raison ; mais il ne faut pas être un ignare non plus.
Parlons ainsi des questions liées au savoir ; vous laissez entendre qu'on a tout fait disparaître de l'Antiquité, ou presque... j'ai vu hier une préface du livre VI de Tite-Live : pour établir le texte, on a collationné une trentaine de manuscrits s'échelonnant du 4ème au 15ème siècle, et beaucoup datent des 10-11èmes. Il faut croire que les moines occidentaux étaient plus curieux de ces textes que bien de nos contemporains... d'ailleurs ils ne se sont pas contentés de les recopier, l'histoire et la littérature romaine sont tout à fait maîtrisées au Moyen Age, et parfois mieux qu'à notre époque, puisque le latin est alors une langue vivante...
Pour ce qui est de l'évolution du savoir :
- il s'étiole en Occident au début du Moyen-Age, mais pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la religion : le monde des cités est affaibli par les invasions et surtout les épidémies, or c'est dans le cadre de la cité que s'épanouissait la culture antique. Dans l'empire d'Orient, il ne disparaît pas puisque l'Etat impérial subsiste et a besoin de lettrés (Psellos, au XIème siècle, connaît l'[i]Iliade[/i] par coeur, et s'y entend bien pour décortiquer Platon).
- cela dit, il ne disparaît pas. D'abord il y eut des royaumes barbares très cultivés (l'Espagne des Wisigoths, l'Italie de Théodoric) ; ensuite, les rois barbares ne sont pas des incultes non plus (l'histoire du roi qui ne sait pas lire, c'est un mythe) ; il faut tenir compte aussi de la passion des Irlandais pour l'étude de l'Antiquité. Quant aux formes juridiques romaines, elles ne disparaissent pas, elles constituent même une référence.
- il y a plusieurs moments de grands développements intellectuels (la renaissance carolingienne, avec de grands humanistes, sans parler de Charlemagne lui-même qui, malgré ses difficultés de lecture, savait le latin, le grec, et pouvait soutenir des discussions théologiques pointues ; la renaissance du 12ème siècle, époque de St Bernard puisque vous voulez savoir quand il a vécu, mais aussi de la naissance des universités et de la redécouverte du droit romain... et bien sûr les sommets de la pensée au 13ème siècle, St Thomas entre autres, la redécouverte d'Aristote...). Et je ne parle pas des avancées techniques, agricoles notamment, que les moines ont beaucoup développées, il faudrait aussi parler de la lettre de change, des bateaux capables de voguer sur l'Atlantique (ça, les Romains maîtrisaient mal), de la comptabilité en partie double ("un des sommets de l'esprit humain", selon Goethe), des prouesses techniques de l'architecture gothique, que les hommes de l'Antiquité auraient été bien en peine d'imaginer. Bref, cessez de dire toutes vos âneries sur les ténèbres du Moyen Age.
- En ce qui concerne les questions de l'Inquisition : pas de bêtises non plus. On a comptabilisé de temps en temps : les sentences de mort concernent 1 à 2 % des cas instruits ; les inquisiteurs, m'a-t-on dit (je ne suis pas médiéviste), étaient beaucoup plus doux que les autorités judiciaires laïques. De surcroît, l'Inquisition n'était pas une chose obligatoire, et un souverain était tout à fait libre de la refuser sur son territoire. Quant à la chasse aux sorcières, elle se déroule surtout aux 15-16ème siècles (énormément à la fin du 16ème), et n'a rien à voir avec l'Inquisition - et soit dit en passant, les procès en sorcellerie existaient aussi, ils étaient même nombreux, pendant l'Antiquité (je vous renvoie à l'[i]Apologie[/i] d'Apulée). Sinon, le bûcher pour raisons religieuses, au Moyen Age, c'est rare ; en revanche, à la fin de l'Antiquité (y compris sous des empereurs païens, cela n'étant pas une question de religion ici), c'est une peine judiciaire commune. Vous savez, je ne suis pas très content de ces pratiques moi aussi - ne serait-ce qu'en raison des bêtises que leur souvenir retravaillé vous fait dire -, mais toute époque a ses défauts, la nôtre aussi, vous ne le nierez pas...
Il serait donc temps que vous revoyiez un minimum vos connaissances sur le sujet. Vous ne savez rien, et quand vous croyez savoir quelque chose, vous ne manifestez aucune curiosité pour une époque autre, vous ne la considérez qu'à travers le regard de la nôtre, ce qui n'a pas de sens. Avant de refaire le monde, renseignez-vous. Sinon, je suis ravi que vous ne regardiez pas la TV, vous serez moins déculturée que d'autres : cela, en soi, constitue un bon début, confirmez, quoi. Quant à moi, j'ai 27 ans et je vous rassure, je ne suis pas encore un vieux ringard.
Bien à vous
MB