par DA95 » mer. 10 nov. 2010, 11:28
Bonjour,
Je trouve vraiment cette discussion intéressante. On y trouve deux approches différentes mais cependant complémentaires sur la personne. L'une où l'on sent l'influence carmélite avec Cracboum et Lmx, l'autre plus Thomiste.
Je vous livre ci-dessous le début d'une conférence L’AME HUMAINE : ESPRIT, FORME ET HÔTE DE DIEU Par le Père Kevin O’Shea cssr
Professeur de Théologie, Fordham University, New York
Je trouve qu'elle synthétise bien ce que nous venons d'aborder.
Bien à vous
"
1. Présentation de la pensée de st Thomas sur l’âme spirituelle, forme du corps.
a. Le caractère spirituel de l’intelligence humaine
Afin d’étudier la nature des êtres humains, St. Thomas observe d’abord les activités qui leur appartiennent. L’activité caractéristique des hommes est l’intelligence.
Le fondement de l’approche thomasienne est la conviction que l’intelligence humaine est véritablement spirituelle et immatérielle. [Cette certitude ne se rencontre pas aussi fortement parmi les philosophes et les scientifiques d’aujourd’hui.]
On rencontre en l’humaine intelligence, et nulle part ailleurs, des objets rebelles à toute représentation matérielle ou imaginaire (comme les concepts de justice, d’amour, de moralité ou de Dieu). En outre, le sujet connaissant parvient à une connaissance immédiate de soi comme personne d’interrelations. Enfin l’âme jouit d’une bienheureuse connivence avec l’intention du Créateur, d’une réponse et d’une coopération inouïes à cette intention. Tout ceci est spirituel. St Thomas le qualifie de « totalement immatériel ». Ce n’est pas physique5.
L’intuition première de Saint Thomas est que dans ces activités, l’intellect n’agit pas au moyen d’un organe corporel – de fait, il est impossible à un tel organe de tenir le rôle de cause et de source dans l’opération propre de l’intelligence. Celle-ci transcende toute matière. L’intellect agit per se et possède ainsi sa propre opération, sans communion avec le corps.
Il est naturellement apte à connaître la forme de toutes les choses sensibles ; il est potentiellement réceptif à tous les objets intelligibles à l’homme. Pour cette raison, il n’a pas d’organe sensoriel capable de son acte spirituel, et ne peut en avoir. Il transcende le sens. Il surpasse et déborde la mesure du corps. C’est précisément en raison de ce pouvoir de dépassement de la matérialité corporelle qu’il est en puissance à « comprendre » les réalités intelligibles comme telles. L’intellect humain jouit d’un niveau d’objectivation universel et cette universalité transcende les limites de la matière.
Mais parmi les degrés d’intelligence spirituelle, l’humaine tient la dernière place. Elle doit acquérir la connaissance, et la tire de l’expérience des sens qui lui fournit au départ les données sur lesquelles elle va travailler. Son mode naturel de connaissance est de percevoir la vérité intelligible par un chemin inférieur à celui des substances spirituelles supérieures, c’est à dire par réception à partir des choses sensibles. Sa nature et son niveau de spiritualité dans
l’âme l’exige. Le corps est alors « maxime necessarium »6 pour l’âme humaine : il est conçu en vue de l’âme et de ses besoins, et non l’inverse. Le corps offre une « quædam plenitudo animæ » comme Thomas d’Aquin le dit dans son commentaire aux Ephésiens7. Le corps est l’expression de l’âme, son partenaire, et l’âme s’épanouit et conduit sa vie au travers du corps.
b. L’être spirituel de l’âme et de l’homme.
Tout agent poursuit son activité dans la mesure où il est lui-même en acte. Pour l’âme, cela ne peut que signifier la possession de son propre « acte » ou être (esse), per se et absolument. Son être est élevé au dessus du corps et ne dépend pas de lui pour exister.
L’âme, source de cette activité, doit aussi transcender les limites de la matière dans son être profond : actio sequitur esse. L’activité spirituelle exige une existence spirituelle. L’âme subsiste en elle-même et n’a en elle aucun principe de corruption. Elle exerce son acte d’existence à son propre compte, et c’est un acte spirituel d’existence spirituelle.
c. L’union de l’âme spirituelle avec le corps, dans le composé humain.
Si tel est l’être de l’âme, en tant qu’esprit, l’âme humaine est-elle entitativement séparée du corps ? Non ! Certes, l’être spirituel est distinct de celui dévolu au corps animal. Mais l’homme est un cas à part. Il y a en son être unité du spirituel et du corporel. La seule façon de maintenir cette unité est de revendiquer que l’âme soit unie au corps en tant que forme. Sa nature – bien que spirituelle – est d’être la forme d’un corps humain.
Platon est resté court sur ce sujet : il a vu l’intellect comme un moteur mais pas comme une forme. C’est pour lui comme un pilote dans un navire. Cela voudrait signifier que l’âme est bien une réalité séparée du corps, mais présente à lui et l’utilisant effectivement. Pour Thomas, l’âme ne fait pas usage (instrumental) du corps. Elle n’est pas non plus une réalité séparée du corps.
Thomas d’Aquin commence en suivant ici Aristote et en l’adaptant8. Il va bien au-delà en voyant l’âme comme spirituelle, intellectuelle, et partant immortelle en elle-même. Mais il continue d’insister sur le fait que l’âme spirituelle est l’unique et vraie forme du corps. Nous devons comprendre à la fois le caractère spirituel de l’âme et son union au corps à titre de forme, pour comprendre l’homme. Aristote n’est pas allé si loin, et – comme on le verra – Thomas dépassera finalement sa pensée.
Le corps ne s’identifie pas à l’étendue (contrairement à Descartes), ni à une machine organisée. L’âme (toujours contre Descartes) ne s’identifie pas à une pure pensée. Le cartésianisme persiste dans la plupart des philosophies d’aujourd’hui, comme l’a noté Fergus Kerr. Nous devons le transcender si nous nous attelons à comprendre l’homme et la vision Thomasienne de l’homme.
L’âme spirituelle est la forme d’un genre particulier de corps, celui de l’homme. Cela signifie qu’elle est l’entéléchie9, ou l’acte ultime de ce corps et la source de son organisation. L’âme est l’acte premier d’un corps humain organisé. C’est l’âme qui donne au corps le véritable conditionnement d’être cette sorte de corps. Cela signifie que le corps est le champ d’expression ou la face extérieure de l’âme. St Thomas n’a pas hésité à dire dans ses Sentences, que « anima enim est natura ipsius corporis »10, et que la « corporéité » est une même chose que la forme substantielle du corps, c’est à dire l’âme11.
L’être de l’âme est communiqué au corps de telle façon qu’il est uniment l’être de la totalité du composé, par la vertu du don de l’âme au composé. L’âme peut-elle être à la fois forme du corps et « quelque chose » ? Par « chose », St Thomas entend une substance individuelle : hoc aliquid ou to di ti. L’âme est en effet « hoc aliquid », pas tant comme substance complète que comme partie d’une espèce complète qui est uniquement constituée par l’union de l’âme et du corps. L’âme a besoin du corps pour la plénitude de l’espèce et pour la perfection de la connaissance intellectuelle, qui se manifeste à travers les sens (humanisés) – c’est son mode d’opération naturel –.
L’âme, forme du corps, n’est cependant pas absolument prisonnière de la matière, ni complètement immergée en elle. C’est le corps qui a une existence spirituelle au travers de son union à l’âme spirituelle qui est sa forme. L’âme tire le corps dans cette spiritualité. L’acte d’existence de l’âme ne peut appartenir au composé âme-corps comme à un tout intégral, ni en résulter. Bien au contraire, le mode d’union de l’âme et du corps est très particulier, et l’âme, forme du corps, lui confère sa propre existence spirituelle. Autrement dit, l’âme entraîne le corps dans sa propre spiritualité pour partager avec lui cette existence, et celui-ci devient véritablement spiritualisé et non plus simplement « animal ».
L’âme spirituelle, en tant que telle, jouit vis à vis de la matière d’une indépendance d’existence, mais pas d’essence – elle est partie intégrante de l’essence humaine et non une substance complète en elle-même. Et par là, le corps humain détient une transcendance sur les autres corps animaux.
L’âme spirituelle est le principe de l’activité spécifiant l’humain. Celle-ci est spirituelle, car elle est connaissance intellectuelle. Mais elle est aussi par le fait le premier principe de toutes les autres activités que pose l’être humain : vouloir et liberté, sensations … L’intellect est leur racine et l’âme est à bon droit qualifié d’âme « intellectuelle ». [Contre les disciples d’Averroès, Thomas d’Aquin insiste sur la distinction entre l’intellect réel et l’âme intellectuelle, en chaque être humain et en chaque personne.] Une personne humaine, est un être spirituel s’incarnant lui-même comme corps.
Tout acte spirituel de cette âme-en-corps spirituelle trouve alors une résonance hylémorphique dans le corps humain parce qu’humain. Mais son caractère intellectuel ne se réduit pas à cet écho matériel. Le retentissement hylémorphique n’est pas essentiel à la spiritualité des actes de l’intelligence et de l’amour spirituel, bien qu’il soit essentiel à leur humanité. L’humanité est l’émergence de l’intention complète de la spiritualité."
Bonjour,
Je trouve vraiment cette discussion intéressante. On y trouve deux approches différentes mais cependant complémentaires sur la personne. L'une où l'on sent l'influence carmélite avec Cracboum et Lmx, l'autre plus Thomiste.
Je vous livre ci-dessous le début d'une conférence L’AME HUMAINE : ESPRIT, FORME ET HÔTE DE DIEU Par le Père Kevin O’Shea cssr
Professeur de Théologie, Fordham University, New York
Je trouve qu'elle synthétise bien ce que nous venons d'aborder.
Bien à vous
[i]"
1. Présentation de la pensée de st Thomas sur l’âme spirituelle, forme du corps.
a. Le caractère spirituel de l’intelligence humaine
Afin d’étudier la nature des êtres humains, St. Thomas observe d’abord les activités qui leur appartiennent. L’activité caractéristique des hommes est l’intelligence.
Le fondement de l’approche thomasienne est la conviction que l’intelligence humaine est véritablement spirituelle et immatérielle. [Cette certitude ne se rencontre pas aussi fortement parmi les philosophes et les scientifiques d’aujourd’hui.]
On rencontre en l’humaine intelligence, et nulle part ailleurs, des objets rebelles à toute représentation matérielle ou imaginaire (comme les concepts de justice, d’amour, de moralité ou de Dieu). En outre, le sujet connaissant parvient à une connaissance immédiate de soi comme personne d’interrelations. Enfin l’âme jouit d’une bienheureuse connivence avec l’intention du Créateur, d’une réponse et d’une coopération inouïes à cette intention. Tout ceci est spirituel. St Thomas le qualifie de « totalement immatériel ». Ce n’est pas physique5.
L’intuition première de Saint Thomas est que dans ces activités, l’intellect n’agit pas au moyen d’un organe corporel – de fait, il est impossible à un tel organe de tenir le rôle de cause et de source dans l’opération propre de l’intelligence. Celle-ci transcende toute matière. L’intellect agit per se et possède ainsi sa propre opération, sans communion avec le corps.
Il est naturellement apte à connaître la forme de toutes les choses sensibles ; il est potentiellement réceptif à tous les objets intelligibles à l’homme. Pour cette raison, il n’a pas d’organe sensoriel capable de son acte spirituel, et ne peut en avoir. Il transcende le sens. Il surpasse et déborde la mesure du corps. C’est précisément en raison de ce pouvoir de dépassement de la matérialité corporelle qu’il est en puissance à « comprendre » les réalités intelligibles comme telles. L’intellect humain jouit d’un niveau d’objectivation universel et cette universalité transcende les limites de la matière.
Mais parmi les degrés d’intelligence spirituelle, l’humaine tient la dernière place. Elle doit acquérir la connaissance, et la tire de l’expérience des sens qui lui fournit au départ les données sur lesquelles elle va travailler. Son mode naturel de connaissance est de percevoir la vérité intelligible par un chemin inférieur à celui des substances spirituelles supérieures, c’est à dire par réception à partir des choses sensibles. Sa nature et son niveau de spiritualité dans
l’âme l’exige. Le corps est alors « maxime necessarium »6 pour l’âme humaine : il est conçu en vue de l’âme et de ses besoins, et non l’inverse. Le corps offre une « quædam plenitudo animæ » comme Thomas d’Aquin le dit dans son commentaire aux Ephésiens7. Le corps est l’expression de l’âme, son partenaire, et l’âme s’épanouit et conduit sa vie au travers du corps.
b. L’être spirituel de l’âme et de l’homme.
Tout agent poursuit son activité dans la mesure où il est lui-même en acte. Pour l’âme, cela ne peut que signifier la possession de son propre « acte » ou être (esse), per se et absolument. Son être est élevé au dessus du corps et ne dépend pas de lui pour exister.
L’âme, source de cette activité, doit aussi transcender les limites de la matière dans son être profond : actio sequitur esse. L’activité spirituelle exige une existence spirituelle. L’âme subsiste en elle-même et n’a en elle aucun principe de corruption. Elle exerce son acte d’existence à son propre compte, et c’est un acte spirituel d’existence spirituelle.
c. L’union de l’âme spirituelle avec le corps, dans le composé humain.
Si tel est l’être de l’âme, en tant qu’esprit, l’âme humaine est-elle entitativement séparée du corps ? Non ! Certes, l’être spirituel est distinct de celui dévolu au corps animal. Mais l’homme est un cas à part. Il y a en son être unité du spirituel et du corporel. La seule façon de maintenir cette unité est de revendiquer que l’âme soit unie au corps en tant que forme. Sa nature – bien que spirituelle – est d’être la forme d’un corps humain.
Platon est resté court sur ce sujet : il a vu l’intellect comme un moteur mais pas comme une forme. C’est pour lui comme un pilote dans un navire. Cela voudrait signifier que l’âme est bien une réalité séparée du corps, mais présente à lui et l’utilisant effectivement. Pour Thomas, l’âme ne fait pas usage (instrumental) du corps. Elle n’est pas non plus une réalité séparée du corps.
Thomas d’Aquin commence en suivant ici Aristote et en l’adaptant8. Il va bien au-delà en voyant l’âme comme spirituelle, intellectuelle, et partant immortelle en elle-même. Mais il continue d’insister sur le fait que l’âme spirituelle est l’unique et vraie forme du corps. Nous devons comprendre à la fois le caractère spirituel de l’âme et son union au corps à titre de forme, pour comprendre l’homme. Aristote n’est pas allé si loin, et – comme on le verra – Thomas dépassera finalement sa pensée.
Le corps ne s’identifie pas à l’étendue (contrairement à Descartes), ni à une machine organisée. L’âme (toujours contre Descartes) ne s’identifie pas à une pure pensée. Le cartésianisme persiste dans la plupart des philosophies d’aujourd’hui, comme l’a noté Fergus Kerr. Nous devons le transcender si nous nous attelons à comprendre l’homme et la vision Thomasienne de l’homme.
L’âme spirituelle est la forme d’un genre particulier de corps, celui de l’homme. Cela signifie qu’elle est l’entéléchie9, ou l’acte ultime de ce corps et la source de son organisation. L’âme est l’acte premier d’un corps humain organisé. C’est l’âme qui donne au corps le véritable conditionnement d’être cette sorte de corps. Cela signifie que le corps est le champ d’expression ou la face extérieure de l’âme. St Thomas n’a pas hésité à dire dans ses Sentences, que « anima enim est natura ipsius corporis »10, et que la « corporéité » est une même chose que la forme substantielle du corps, c’est à dire l’âme11.
L’être de l’âme est communiqué au corps de telle façon qu’il est uniment l’être de la totalité du composé, par la vertu du don de l’âme au composé. L’âme peut-elle être à la fois forme du corps et « quelque chose » ? Par « chose », St Thomas entend une substance individuelle : hoc aliquid ou to di ti. L’âme est en effet « hoc aliquid », pas tant comme substance complète que comme partie d’une espèce complète qui est uniquement constituée par l’union de l’âme et du corps. L’âme a besoin du corps pour la plénitude de l’espèce et pour la perfection de la connaissance intellectuelle, qui se manifeste à travers les sens (humanisés) – c’est son mode d’opération naturel –.
L’âme, forme du corps, n’est cependant pas absolument prisonnière de la matière, ni complètement immergée en elle. C’est le corps qui a une existence spirituelle au travers de son union à l’âme spirituelle qui est sa forme. L’âme tire le corps dans cette spiritualité. L’acte d’existence de l’âme ne peut appartenir au composé âme-corps comme à un tout intégral, ni en résulter. Bien au contraire, le mode d’union de l’âme et du corps est très particulier, et l’âme, forme du corps, lui confère sa propre existence spirituelle. Autrement dit, l’âme entraîne le corps dans sa propre spiritualité pour partager avec lui cette existence, et celui-ci devient véritablement spiritualisé et non plus simplement « animal ».
L’âme spirituelle, en tant que telle, jouit vis à vis de la matière d’une indépendance d’existence, mais pas d’essence – elle est partie intégrante de l’essence humaine et non une substance complète en elle-même. Et par là, le corps humain détient une transcendance sur les autres corps animaux.
L’âme spirituelle est le principe de l’activité spécifiant l’humain. Celle-ci est spirituelle, car elle est connaissance intellectuelle. Mais elle est aussi par le fait le premier principe de toutes les autres activités que pose l’être humain : vouloir et liberté, sensations … L’intellect est leur racine et l’âme est à bon droit qualifié d’âme « intellectuelle ». [Contre les disciples d’Averroès, Thomas d’Aquin insiste sur la distinction entre l’intellect réel et l’âme intellectuelle, en chaque être humain et en chaque personne.] Une personne humaine, est un être spirituel s’incarnant lui-même comme corps.
Tout acte spirituel de cette âme-en-corps spirituelle trouve alors une résonance hylémorphique dans le corps humain parce qu’humain. Mais son caractère intellectuel ne se réduit pas à cet écho matériel. Le retentissement hylémorphique n’est pas essentiel à la spiritualité des actes de l’intelligence et de l’amour spirituel, bien qu’il soit essentiel à leur humanité. L’humanité est l’émergence de l’intention complète de la spiritualité." [/i]