par MB » mer. 29 mars 2006, 1:36
Bonsoir !
Le texte reproduit est très intéressant, mais pour l'analyser il faut faire un certain nombre de mises au point. D'abord une chose toute bête : dans quel contexte immédiat le discours est-il prononcé ? Quel est le sujet du jour ? Ici, cela a son importance.
Autre chose : quand le discours est-il dit ? en 1884. Or cette date n'est pas innocente, car depuis une dizaine d'années (le krach de 1873), la France traverse une conjoncture économique morose (un peu comme aujourd'hui, avec une croissance mais faible). Il faut donc tenir compte des accents conjoncturels de ce texte, que l'auteur a tendance à transformer en idées générales et mondiales : il parle de crise internationale, ce qui n'est pas faux, sauf qu'à cette époque l'Allemagne est précisément sortie de la crise, c'est même l'année, si je me souviens bien, où en terme de richesse elle dépasse la France. On est, chez nous, dans une de ces phases de langueur dont les Gaulois cultivent si bien le secret.
Il faut également tenir compte de ce qu'à son époque, les débats sur le capitalisme en France sont répandus ; à plus forte raison depuis le krach de l'Union générale de 1882 : il s'agissait, sauf erreur de ma part, d'une banque créée plus ou moins par des catholiques et des personnes un peu nationalistes, avec une certaine connotation antijudaïque (lutter contre Rothschild, Bleichröder, etc.). Or la faillite - rapide - de cette institution a laissé des traces dans l'esprit des catholiques sociaux de l'époque, et une certaine rancoeur contre le système bancaire existait alors. Je vois d'ailleurs une trace de cela dans le discours : Albert de Mun parle d'"intérêts cosmopolites", ce qui n'est pas innocent ici.
En passant plus loin dans le discours, je m'aperçois de quelques remarques qui n'ont pas de sens et qu'on ne peut expliquer qu'en les remettant dans le contexte médiatique et intellectuel de l'auteur :
- il parle d'un article sur l'enchérissement du côut de la vie, ce qui paraît bizarre ; le 19ème siècle est au contraire un siècle de staibilité des prix (sauf à la fin de la Belle époque). Il faudrait en savoir plus ; la sensation de la chose économique peut parfois être différente de la réalité.
- il y a une erreur flagrante, une méconnaissance évidente de l'économie. Un tissu d'erreur dans les phrases suivantes : "Dans ce combat à outrance, l'abaissement du prix de revient est devenu la grande nécessité, la grande préoccupation des producteurs. Comme, dans toute entreprise industrielle, les frais généraux ne varient guère, il a fallu, pour arriver à cet abaissement du prix de revient, augmenter sans cesse la production, cette surproduction, favorisée de toutes manières par tous les développements de l'industrie moderne, par toutes les forces nouvelles que le génie de l'homme arrache à la nature, par la vapeur, par l'électricité, par l'outillage toujours perfectionné, cette surproduction a eu ce corollaire immédiat : l'excès du travail".
A. de Mun ne comprend pas la logique des investissements de productivité, et ne comprend pas que précisément, les frais généraux diminuent dans les entreprises industrielles, grâce au progrès technique ; l'électricité, la vapeur, etc., le permettent : ces moyens n'ont pas pour but de produire plus en soi, mais de produire pour moins cher. Je passe également sur la notion d'excès de travail, qui n'a aucun sens (à vrai dire, en modernisant un peu la rhétorique, en l'appauvrissant, on croirait lire Martine Aubry). On a ici les plaintes habituelles de ceux qui ne connaissent rien à l'économie, c'est la rengaine habituelle sur le progrès technique. A moins qu'A. de Mun n'entende pas les mêmes choses par ces termes ?
Ce texte, finalement - et je passe sur d'autres choses - ne laisse à comprendre qu'une seule conclusion : non que la situation soit la même ; mais que, hélas, le discours n'a toujours pas changé.
Pour être franc cela dit, j'ai fait ces analyses au débotté, d'après les quelques souvenirs de mes lectures sur la période, ce qui suppose bien sûr que j'aie pu me tromper. Mais j'insiste sur le principe d'une saine utilisation des textes historiques : il faut éviter de se lancer dans des réflexions hors contexte.
Amicalement
MB
Bonsoir !
Le texte reproduit est très intéressant, mais pour l'analyser il faut faire un certain nombre de mises au point. D'abord une chose toute bête : dans quel contexte immédiat le discours est-il prononcé ? Quel est le sujet du jour ? Ici, cela a son importance.
Autre chose : quand le discours est-il dit ? en 1884. Or cette date n'est pas innocente, car depuis une dizaine d'années (le krach de 1873), la France traverse une conjoncture économique morose (un peu comme aujourd'hui, avec une croissance mais faible). Il faut donc tenir compte des accents conjoncturels de ce texte, que l'auteur a tendance à transformer en idées générales et mondiales : il parle de crise internationale, ce qui n'est pas faux, sauf qu'à cette époque l'Allemagne est précisément sortie de la crise, c'est même l'année, si je me souviens bien, où en terme de richesse elle dépasse la France. On est, chez nous, dans une de ces phases de langueur dont les Gaulois cultivent si bien le secret.
Il faut également tenir compte de ce qu'à son époque, les débats sur le capitalisme en France sont répandus ; à plus forte raison depuis le krach de l'Union générale de 1882 : il s'agissait, sauf erreur de ma part, d'une banque créée plus ou moins par des catholiques et des personnes un peu nationalistes, avec une certaine connotation antijudaïque (lutter contre Rothschild, Bleichröder, etc.). Or la faillite - rapide - de cette institution a laissé des traces dans l'esprit des catholiques sociaux de l'époque, et une certaine rancoeur contre le système bancaire existait alors. Je vois d'ailleurs une trace de cela dans le discours : Albert de Mun parle d'"intérêts cosmopolites", ce qui n'est pas innocent ici.
En passant plus loin dans le discours, je m'aperçois de quelques remarques qui n'ont pas de sens et qu'on ne peut expliquer qu'en les remettant dans le contexte médiatique et intellectuel de l'auteur :
- il parle d'un article sur l'enchérissement du côut de la vie, ce qui paraît bizarre ; le 19ème siècle est au contraire un siècle de staibilité des prix (sauf à la fin de la Belle époque). Il faudrait en savoir plus ; la sensation de la chose économique peut parfois être différente de la réalité.
- il y a une erreur flagrante, une méconnaissance évidente de l'économie. Un tissu d'erreur dans les phrases suivantes : "[i]Dans ce combat à outrance, l'abaissement du prix de revient est devenu la grande nécessité, la grande préoccupation des producteurs. Comme, dans toute entreprise industrielle, les frais généraux ne varient guère, il a fallu, pour arriver à cet abaissement du prix de revient, augmenter sans cesse la production, cette surproduction, favorisée de toutes manières par tous les développements de l'industrie moderne, par toutes les forces nouvelles que le génie de l'homme arrache à la nature, par la vapeur, par l'électricité, par l'outillage toujours perfectionné, cette surproduction a eu ce corollaire immédiat : l'excès du travail[/i]".
A. de Mun ne comprend pas la logique des investissements de productivité, et ne comprend pas que précisément, les frais généraux diminuent dans les entreprises industrielles, grâce au progrès technique ; l'électricité, la vapeur, etc., le permettent : ces moyens n'ont pas pour but de produire plus en soi, mais de produire pour moins cher. Je passe également sur la notion d'excès de travail, qui n'a aucun sens (à vrai dire, en modernisant un peu la rhétorique, en l'appauvrissant, on croirait lire Martine Aubry). On a ici les plaintes habituelles de ceux qui ne connaissent rien à l'économie, c'est la rengaine habituelle sur le progrès technique. A moins qu'A. de Mun n'entende pas les mêmes choses par ces termes ?
Ce texte, finalement - et je passe sur d'autres choses - ne laisse à comprendre qu'une seule conclusion : non que la situation soit la même ; mais que, hélas, le discours n'a toujours pas changé.
Pour être franc cela dit, j'ai fait ces analyses au débotté, d'après les quelques souvenirs de mes lectures sur la période, ce qui suppose bien sûr que j'aie pu me tromper. Mais j'insiste sur le principe d'une saine utilisation des textes historiques : il faut éviter de se lancer dans des réflexions hors contexte.
Amicalement
MB