Paul Gauguin

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Cinci
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Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » jeu. 29 août 2019, 3:45

Bonjour,

Juste pour dire que la galerie nationale à Ottawa tient une exposition temporaire de plusieurs oeuvres du peintre. J'y ai fait un saut. Comme à chaque exposition, on y apprend toujours des petites choses. J'en ai rapporté des pensées du peintre et même un certain cahier que lui-même avait commencé de remplir de ses réflexions personnelles en 1892, dans la Tahiti lointaine. J'ignorais l'existence de ce journal. Il le dédiait à sa fille Aline. Celle-ci qui portait le nom de la mère de Gauguin occupait le second rang parmi une fratrie de cinq enfants.

Le détail émouvant :

"... Aline, née en 1877, était de ses cinq enfants la préférée. Il l'avait revue pour la dernière fois, lors de sa courte visite à Copenhague en mars 1891. Elle avait alors quatorze ans. Il la trouva très jolie et lui ressemblant au physique comme au moral. "Plus tard, je serai ta femme", avait-elle dit à son père. A la fin de décembre 1893, il lui écrira :

"Très chère Aline, que te voilà grande [...] Tu ne t'en souviens pas, et pour cause; mais, moi, je te vis toute petite, bien calme, tu ouvris de beaux yeux bien clairs. Telle tu es restée, je crois, pour toujours. Mademoiselle va au bal. Sais-tu danser ? J'espère que gracieusement oui; et de jeunes messieurs te parlent beaucoup de moi, de ton père. C'est en quelque sorte pour te faire la cour indirectement. Te rappelles-tu il y a trois ans quand tu me disais que tu serais ma femme ? Je souris quelquefois dans mon souvenir à ta naïve pensée [...]

Aline, qui ne verra jamais le cahier qui lui était destiné, mourra, au début de l'hiver 1897, à Copenhague, terrassée en trois jours par une pneumonie contractée, précisément, à la sortie d'un bal. La nouvelle plongera Gauguin, alors à Tahiti, dans le désespoir. Il écrira à Mette : "Je viens de perdre ma fille, je n'aime plus Dieu [...] Sa tombe est ici tout près de moi, mes larmes sont des fleurs vivantes."

Le cahier pour Aline n'a jamais été imprimé. Mais la Bibliothèque d'Art et d'archéologie, fondée par Jacques Doucet, en détient le manuscrit, ce qui a permis à son conservateur, Suzanne Damiron, d'en faire publier, en 1963, une édition à tirage limité en fac-similé, qu'elle accompagne d'une présentation.


Dans le cahier, il écrit des mots comme ceux-là :

"Mon opinion politique ? Je n'en ai pas, mais avec le vote universel, je dois en avoir une. Je suis républicain parce que j'estime que la société doit vivre en paix. La majorité est absolument républicaine en France, je suis donc républicain et d'ailleurs si peu de gens aiment ce qui est grand et noble qu'Il faut un gouvernement démocratique.

Vive la démocratie ! Il n'y a que ça. Philosophiquement je crois que la République est un trompe-l'oeil et j'ai horreur du trompe-l'oeil. Je redeviens antirépublicain (philosophiquement pensant). Intuitivement, d'Instinct sans réflexion. J'aime la noblesse, la beauté, les goûts délicats et cette devise d'autrefois : "Noblesse oblige." J'aime les bonnes manières, la politesse même de Louis XIV. Je suis donc d'instinct et sans savoir pourquoi aristo. Comme artiste. L'art n'est que pour la minorité, lui-même doit être noble. Les grands seigneurs seuls ont protégé l'art, d'Instinct, de devoir (par orgueil peut-être). N'importe ils ont fait faire de grandes choses. Les rois et les papes traitaient un artiste pour ainsi dire d'égal à égal. Les démocrates, banquiers, ministres, critiques d'art prennent des airs protecteurs et ne protègent pas, marchandent comme des acheteurs de poisson à la halle. Et vous voulez qu'un artiste soit républicain !

Voilà toutes mes opinions politiques. J'estime que dans une société tout homme a le droit de vivre et bien vivre proportionnellement à son travail. L'artiste ne peut vivre, donc la société est criminelle et mal organisée."

Ailleurs :

"La noblesse était héréditaire et on a eu son 93 pour abolir cet usage. La fortune aujourd'hui est héréditaire, n'est-ce pas le même privilège ? "

ou

"J'ai connu la misère extrême, c'est à dire avoir faim, avoir froid et tout ce qui s'ensuit. Ce n'est rien ou presque rien, on s'y habitue et avec de la volonté on finit par en rire. Mais ce qui est terrible dans la misère, c'est l'empêchement au travail, au développement des facultés intellectuelles. A Paris surtout, comme dans les grandes villes, la course à la monnaie vous prend les trois-quarts de votre temps, la moitié de votre énergie. Il est vrai par contre que la souffrance vous aiguise le génie. Il n'en faut pas trop cependant, sinon elle vous tue."

Sur la mort de Vincent Van Gogh

Il écrivait à Émile Bernard en août 1890 : "J'ai eu la nouvelle de la mort de Vincent, et je suis content que vous ayez été à son enterrement. Si attristante que soit cette mort, elle me désole peu, car je la prévoyais et je connaissais les souffrances de ce pauvre garçon en lutte avec sa folie. Mourir dans ce moment c'est un grand bonheur pour lui, c'est la fin de ses souffrances, et s'il revient dans une autre vie il portera le fruit de sa belle conduite en ce monde (selon la loi de Bouddha). Il a emporté avec lui la consolation de n'avoir pas été abandonné par son frère et d'avoir été compris de quelques artistes. En ce moment, je mets toute mon intelligence artistique au repos, et je sommeille, je me suis disposé à ne rien comprendre.

Le 27 juillet 1890, Vincent Van Gogh s'était donné la mort.


Un autre point d'intérêt est lorsque le 8 décembre 1892, de Tahiti, Gauguin expliquait à sa femme le sens de son tableau Manao tupapau ("Elle pense à l'esprit des morts"). Il écrivait :

"Afin que tu comprennes et puisses faire comme dit (le malin), je vais te donner l'explication du plus raide et du reste, celui de mes tableaux que je tiens à garder ou à vendre cher : le Manao Tupapau. Je fis un nu de jeune fille. Dans cette position, un rien, elle est indécente. Cependant je la veux ainsi, les lignes et le mouvement m'intéressent. Alors je lui donne dans la tête un peu d'effroi. Cet effroi il faut le prétexter sinon l'expliquer et cela dans le caractère de la personne, une Maorie. Ce peuple a de tradition une très grande peur de l'esprit des morts. Une jeune fille de chez nous aurait peu d'être surprise dans cette position. La femme ici point. Il me faut expliquer cet effroi avec le moins possible de moyens littéraires comme autrefois on le faisait. Alors je fais ceci. Harmonie générale, sombre, triste, effrayante sonnant dans l'oeil comme un glas funèbre. Le violet, le bleu sombre et le jaune orangé. Je fais le linge jaune verdâtre, 1) parce que le linge de ce sauvage est un autre linge que le nôtre (écorce d'arbre battue); 2) parce qu'il suscite, suggère la lumière factice. La femme canaque ne couche jamais dans l'obscurité, et cependant je ne veux pas d'effet de lampe (c'est commun); 3) ce jaune reliant le jaune orangé et le bleu complète l'accord musical. Il y a quelques fleurs dans le fond, mais elles ne doivent pas être réelles, étant imaginatives. Je les fais ressemblant à des étincelles. Pour le Canaque les phosphorescences de la nuit sont de l'esprit des morts et ils y croient et ils en ont peur. Enfin, pour terminer, je fais le revenant tout simplement une petite bonne femme; parce que la jeune fille, ne connaissant pas les théâtres de spirites français, ne peut faire autrement que de voir lié à l'esprit du mort le mort lui-même, c'est à dire une personne comme elle. Voilà un petit texte qui te rendra savante auprès des critiques lorsqu'ils te bombarderont de leurs malicieuses questions. Pour terminer il faut de la peinture faire très simplement, le motif étant sauvage, enfant ... "

A l'occasion de cet exposition j'ai réalisé que Gauguin avait peint quelques tableaux dans les toutes dernières années de sa vie, en 1901, mais alors quelques natures mortes avec des tournesols, pour rendre hommage à Van Gogh en quelque sorte. J'ignorais l'existence de ces tableaux. Dans l'un d'eux, Gauguin répond à une des toiles devenues célèbres de Van Gogh et que ce dernier avait peinte en 1888 à Arles, au moment où il attendait la venue de Gauguin plein d'espoir pour mettre sur pied son atelier du midi. Le fameux fauteuil sur lequel était posé un livre et une chandelle allumée. Alors Gauguin peindra en 1901 une chaise sur laquelle reposera un bouquet de tournesols symbolisant cette fois la présence du peintre hollandais.

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Pathos » jeu. 29 août 2019, 6:21

Merci Cinci ; c'est émouvant.
Que penserait il de notre société actuelle.. toujours plus vulgaire. Et que dire de l'art contemporain...
A propos de noblesse ou plutôt d'aristocratie c'est pourtant Oscar Wilde que vous citiez par ailleurs qui dénonçait toute son arrogance hypocrite.
La vraie noblesse est celle du cœur.

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » ven. 30 août 2019, 16:15

Oui, c'est de ce genre de noblesse dont Gauguin voulait parler, je crois. La noblesse du coeur, si vous voulez.

Il assumait les contradictions comme celles de devoir louer des aristos pour le développement des arts, tout en devant quand même les congédier politiquement. J'ai découvert un Gauguin plus cultivé que je croyais, plus subtil et véritablement complexe en terme de personnalité. Je n'y avais pas songé mais - oui,en effet, - il y aurait bien "quelque" ressemblance entre la personnalité d'Oscar Wilde et celle de Gauguin.

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » dim. 01 sept. 2019, 12:33

Pour comprendre cette sorte de rapprochement entre Gauguin et Oscar Wilde que je n'avais pas prévu de faire, il y aurait bien ces lignes d'un autre artiste "maudit" du nom de Gabriel Matzneff qui pourraient faire comprendre un peu mieux la perspective.

Il écrivait :

"... du vivant d'Oscar Wilde, fors une petite troupe de jeunes lecteurs et lectrices passionnés, personne ne le prenait au sérieux. Les journalistes littéraires et le public le tenaient pour un provocateur, un pervers, un comédien, un Narcisse infatué de soi, un dandy, un satyre, mais assurément pas pour un des plus grands écrivains de sa génération. A leurs yeux, Oscar Wilde n'était qu'un auteur mineur à l'oeuvre maigrelette, un esthète décadent, un jouisseur chez qui le goût du plaisir avait étouffé l'énergie créatrice, un exhibitionniste racoleur, une sorte de baron Hulot, ce personnage dévoré par la luxure dont Balzac décrit la déchéance dans La Cousine Bette.

Telle était l'image que l'intelligentsia et les bourgeois se faisaient de Wilde à la fin du siècle dernier. Tous n'avaient pas lu ses livres mais l'aura sulfureuse que le nimbait les en dispensait : un écrivain qui a si mauvaise réputation, il n'est pas nécessaire de l'avoir lu pour en médire dans les rédactions et les dîners en ville. Être un mythe, c'est être détesté par des gens à qui vous n'avez jamais fait le moindre mal et calomnié par des gens que vous ne connaissez pas.

Cent ans après, les détracteurs de Wilde sont tombés en déconfiture, mais ses livres et sa vie, au contraire, enchantent plus que jamais les âmes éprises de beauté, de liberté. Ce styliste limpide, ce lucide observateurs des passions, ce pécheur qui parle du Christ mieux que bien des théologiens professionnels, est toujours présent parmi nous, alors que les noms de ceux qui l'ont toujours brocardé, persécuté, anathémisé, ont sombré dans l'oubli. C'est l'éclatante revanche du posthumat.

Dans un beau livre sur Wilde, Jacques de Langlade a des pages terribles sur la lâcheté des cercles littéraires français lors du procès à Old Bailey et de l'incarcération de Reading. Pierre Loüys et André Gide sont "restés bien prudents". Marcel Sshwob brûle les lettres que Wilde lui a écrites. Alphonse Daudet , Victorien Sardou, Jules Renard, François Coppée refusent de signer la pétition en sa faveur qui doit être remise à la reine Victoria. Qu'on ose espérer sa signature indigne Coppée autant que si l'on mettait son nom au bas d'une pétition pour Dreyfus. Quant à Jules Renard il assortit son refus de commentaires abjects qui, lorsque je les ai lus, m'ont fait saisir l'unique volume que j,avais de lui dans ma bibliothèque et le jeter à la poubelle. C'est dans de pareilles crises ("crise" vient d'un mot grec qui signifie jugement) que se manifestent les coeurs généreux et que se dévoilent les salauds. Ceux-ci infiniment plus nombreux que ceux-là. Paris, ville froussarde, jalouse, légère et féroce.

Avec justesse, Philippe Julian compare l'affaire Wilde à l'affaire Dreyfus : l'une et l'autre marquent en France et en Angleterre un tournant dans la vie politique et sociale.

[...]

Oscar Wilde prophétise l'avénement d'un nouvel hédonisme, par le truchement de lord Henry Wotton dans Le Portrait de Dorian Gray ("L'optimisme n'inspire un souverain mépris" dit lord Henry à Basil Hallward), il chimérise; il ne devine pas qu'en réalité cette fin de siècle sera aussi la fin des illusions et que ses caractéristiques seront le retour des "valeurs morales", la revanche des "bonnes moeurs", le triomphe de l'hypocrisie.

1896. Verlaine meurt. Le capitaine Dreyfus est à l'île du Diable, Oscar Wilde à la prison de Reading. L'ordre règne en Occident.

[...]

Dans Le Portrait de Dorian Gray, Wilde écrit de lord Fermor, l'oncle de Henry Wotton, "qu'il s'était consacré tout entier à l'art éminement aristocratique de ne rien faire". Un gentilhomme ne travaille pas; un séducteur pas davantage. Aux heures où les adultes bossent à l'usine, à l'atelier ou au bureau, il guette dans sa garçonnière le coup de sonnette de la jeune amante qui, sortie du lycée ou de la fac, échappée à la surveillance de ses parents, doit venir partager avec lui les plaisirs du lit et du goûter (chocolat chaud, tarte aux fraises). La nature clandestine, et donc aléatoire, souvent impromptue, de ses rendez-vous galants exige du libertin une totale disponibilité. Aussi, ne peut-il pas jouer le jeu des grandes personnes et a-t-il dû décisivement renoncer à tout ce qui fonde la vie sociale : l'ambition, l'arrivisme, la brigue, l'âpreté au gain. Le libertin est condamné - immorale tautologie - à la liberté.

Wilde note à ce propos que lord Byron et Baudelaire "n'ont jamais accompli un seul jour de travail salarié" et que c'est grâce à cet affranchissement des contraintes bourgeoises qu'ils ont pu devenir pleinement eux-mêmes.

[...]

Il est convenu de mettre l'accent sur l'abîme existant entre l'auteur à la mode d'avant le procès et le pestiféré d'après Reading. son bel appartement de Londres et le modeste hôtel parisien où il mourra, son superbe train de vie de jadis et la déchéance finale. Soit, et alors ? Sachez-le, braves gens, un dandy reste lui-même en toutes circonstances. Applaudi ou sifflé, riche ou pauvre, habitant une maison somptueuse ou un galetas au sixième étage, fêté ou méconnu, le dandy est celui qu'il est, et les avatars de la fortune n'y change rien.

Ainsi, par exemple, Wilde, comme Barbey d'Aurevilly et Huysmans, était bibliophile. Dans le De Profundis, il s'indigne de la goujaterie brutale avec quoi sa précieuse bibliothèque a été saisie, dispersée, et il a raison. Cependant, être un dandy, ce n'est pas seulement aimer les beaux livres; c'est aussi être capable de s'en passer. Le fameux cri de Socrate au marché d'Athènes "Que de richesses dont je n'ai pas besoin !" est un mot extrêmement dandy. Des rayons chargés d'exemplaires sur papier de Chine, de gros in-folio en maroquin rouge ou en veau jaspé sont une joie pour l'oeil et l'esprit. Néanmoins, la bibliothèque d'un dandy, c'est à dire d'un élève des stoïciens qui pratique le détachement et l'amor fati, doit aussi pouvoir tenir dans une valise.

Ce qui importe, ce ne sont pas les aléas de l'existence, mais l'idée que nous avons de nous et de notre destin. "

- Gabriel Matzneff

( dans une note insérée dans la préface du livre Oscar Wilde, un ouvrage paru chez Stock en 1991)



Bref, je me saisirais de cette note de Matzneff à propos d'Oscar Wilde, et je trouverais qu'elle correspondrait pratiquement mot pour mot à ce que l'on pourrait dire de l'expérience de Gauguin à la même époque. Je pense au dandysme, au détachement, à l'art aristocratique de ne rien faire, au libertinage, à la recherche du beau, de l'esthétisme, du stoïcisme, etc. Lors de l'exposition visité par moi, ce me fut l'occasion aussi de prendre pleinement conscience à quel point Gauguin était plus littéraire encore que je ne le croyais, plus que bien d'autres peintres.

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » mar. 03 sept. 2019, 21:26

Gauguin écrivait encore :

" ... hommes de science, pardonnez à ces pauvres artistes, restés toujours enfants, si ce n'est pas pitié, du moins par amour des fleurs, et des parfums enivrants, car souvent ils leur ressemblent. Comme les fleurs, ils s'épanouissent au moindre rayon de soleil exhalant leurs parfums mais ils s'étiolent au contact impur de la main qui les souille. L'oeuvre d'art, pour celui qui sait voir, est un miroir où se reflète l'état d'âme de l,artiste. Quand je vois un portrait peint par Velasquez, par Rembrandt, je vois peu les traits du visage représenté tandis que j'ai la sensation intime du portrait moral de ces peintres. Velasquez est essentiellement royal. Rembrandt, le magicien, essentiellement prophète. Je ne sais plus quel auteur anglais a dit qu'on devait reconnaître le roi quoique nu dans une foule de baigneurs. Il en est de même pour l'artiste, on doit le distinguer quoique caché derrière les fleurs qu'il a peintes.

Courbet fit cette belle réponse à une dame qui lui demandait ce qu'il pensait devant un paysage que celui-ci était en train de peindre :
- Je ne pense pas, madame, je suis ému.

Oui le peintre en action doit être ému mais auparavant il pense. Qui peut m'assurer que telle pensée, telle lecture, telle jouissance n'ait point influencé quelques années plus tard une de mes oeuvres ?

Forgez votre âme, jeunes artistes, donnez-lui constamment une nourriture saine, soyez grands, forts, nobles. Je vous le dis en vérité, votre oeuvre sera à votre image.

Je me plais à m' imaginer Delacroix venu au monde trente ans plus tard et entreprenant la lutte que j'ai osé entreprendre. Avec sa fortune et surtout son génie, quelle renaissance aurait lieu aujourd'hui ! Le baron Gros qui avait beaucoup d'affection paternelle pour Delacroix admirait un jour le massacre de Scio presque terminé. Très étonné d'une faute énorme de dessin il en fit l'observation à Delacroix.

- Comment, lui disait-il, pouvez-vous à côté de si admirables morceaux laisser un oeil de face sur un visage de profil ?
- Ah ! je suis bien malheureux, lui répondit Delacroix. Voilà plusieurs fois que le mets convenablement, mais cela ne fait pas bien. Essayez, peut-être ce sera mieux, et en même temps il lui tendit la palette.
- Ma foi, s'écria le baron Gros, après un essai infructueux, vous avez raison et il effaça ce qu'il venait de faire.

Ce furent ses révoltes dans le dessin qui lui donnèrent la fausse réputation d'un mauvais dessinateur mais d'un bon coloriste. Tandis que, pour la couleur, Delacroix ne fit aucun pas en avant.

[...]

Il y a une impression qui résulte de tel arrangement de couleurs, de lumières, d'ombres. C'est cela qu'on appelle la musique du tableau. Avant même de savoir ce que le tableau représente, vous entrez dans une cathédrale, et vous vous trouvez placé à une distance trop grande du tableau pour savoir ce qu'il représente, et souvent vous êtes pris par cet accord magique. C'est ici la vraie supériorité de la peinture sur l'autre art, car cette émotion s'adresse à la partie la plus intime de l'âme. La grandeur des maîtres de l'art ne consiste pas dans l'absence de fautes. Leurs fautes ou plutôt leurs oublis sont autres que ceux du commun des artistes.

Y a-t-il une recette pour faire le beau ? Les écoles donnent des recettes, mais elles n'enfantent pas d'ouvrages qui fassent dire :
- Que c'est beau !


(Gauguin avait emporté à Tahiti en 1895 le manuscrit illustré de Noa Noa que possède le Cabinet de dessin du Louvre. Il restait dans cette album de dessins de nombreuses pages blanches. Entre 1896 et janvier 1898 il y consigna au jour le jour ses réflexions. Certaines ont été citées par ses biographes, mais la plupart n'ont jamais encore été imprimées ni reproduite en fac-similé)

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » jeu. 05 sept. 2019, 13:52

Le tableau que je veux faire

"Il a six mètres de long, deux de haut. Pourquoi ces mesures ? Parce que c'est toute la largeur de mon atelier et, pour la hauteur, je ne peux travailler sans fatigue extrême. La toile est déjà tendue, préparée, lissée avec soin : pas un noeud, pas un pli, pas une tache. Pensez donc, ce sera un chef d'oeuvre.

Au coup d'oeil géométrique la composition de lignes partira du milieu, lignes elliptiques d'abord puis ondulant jusqu'aux extrémités. La figure principale sera une femme se transformant en statue, conservant la vie pourtant, mais devenant idole. La figure se détachera sur un bouquet d'arbres comme il n'en pousse pas sur la terre mais dans le paradis. On me comprend bien ! n'est-ce pas ? Ce n'est pas la statue de Pygmalion s'animant et devenant humaine, mais la femme devenant idole. Ce n'est pas non plus la femme de Loth changée en statue de sel : eh grand Dieu, non !

De toutes parts les fleurs qui embaument surgissent, les enfants s'ébattent dans ce jardin, les jeunes filles cueillent des fruits; les fruits s'amoncellent dans d'immenses paniers; des jeunes gens robustes en gracieuses attitudes les apportent au pied de l'idole. L'aspect du tableau doit être grave comme une évocation religieuse, mélancolique, et gai comme les enfants. Ah ! j'oubliais : j'y veux aussi d'adorables petits cochons qu'on mangera, signalant leur envie par des rires de la queue.

Mes personnages seront grandeur nature au premier plan, mais voilà, les règles de la perspective vont me forcer à un horizon très élevé et ma toile n'a que deux mètres de haut, je ne pourrai alors développer les superbes manguiers de mon jardin. Comme c'est difficile la peinture ! Je marcherai à pied joint sur les règles et je serai lapidé !

Pour être grave, les couleurs seront graves. Pour être gai, les couleurs chanteront comme les épis de blé, seront claires. Comment faire, peinture foncée et claire ? Il y a bien le "entre les deux" qui satisfait le monde en général mais ne me réjouit guère. Mon Dieu que c'est difficile la peinture quand on veut exprimer sa pensée avec des moyens picturaux et non littéraires. Décidément le tableau que je veux faire est loin d'être fait, le désir est plus grand que ma puissance, ma faiblesse e st immense (immense et faiblesse, hum !). Dormons ... "

- Gauguin, tiré du cahier de dessin dans lequel il aura consigné ses pensées entre 1896 et 1898; réflexions en prévision du tableau D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

https://www.youtube.com/watch?v=QZ9TKw6hzac

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » jeu. 05 sept. 2019, 14:17

Encore :

"... ces gens ne comprennent donc rien ! Est-ce trop simple pour les Parisiens trop spirituels et raffinés ? L'île montagne au-dessus de l'horizon de la mer entourée d'une bande étroite de terre sur le corail. Renseignement géographique. Elle est épaisse l'ombre qui tombe du grand arbre adossé à la montagne, du grand arbre qui masque l'antre formidable. Épaisse aussi la profondeur des forêts. Toute perspective d'éloignement serait un non sens; voulant suggérer une nature luxuriante et désordonnée, un soleil du tropique qui embrase tout autour de lui, il me fallait bien donner à mes personnages un cadre en accord. C'est bien la vie en plein air, mais cependant intime, dans les fourrés, les ruisseaux ombrés, ces femmes chuchotant dans un immense palais décoré par la nature elle-même, avec toutes les richesses que Tahiti renferme. De là, toutes ces couleurs fabuleuses, cet air embrasé, mais tamisé, silencieux.
- Mais tout cela m'existe pas !
- Oui, cela existe, comme équivalent de cette grandeur, profondeur, de ce mystère de Tahiti, quand il faut l'exprimer dans une toile d'un mètre carré.

Elle est bien subtile, très savante dans sa naïveté, l'Ève tahitienne. L'énigme réfugiée au fond de leurs yeux d'enfants me reste incommunicable. Ce n'est plus là une petite Rarahu, jolie, écoutant une jolie romance de Pierre Loti jouant de la guitare (de Pierre Loti joli aussi). C'est l'Êve après le péché, pouvant encore marcher nue sans impudeur, conservant toute sa beauté animale comme au premier jour. La maternité ne saurait la déformer tant ses flancs restent solides : les pieds de quadrumanes ! Soit. Comme l'Êve, le corps est resté animal. Mais la tête a progressé avec l'évolution, la pensée a développé la subtilité, l'amour a imprimé le sourire ironique sur ses lèvres, et, naîvement, elle cherche dans sa mémoire le pourquoi du temps passé, des temps d'aujourd'hui. Énigmatiquement, elle vous regarde.

- C'est de l'intangible, a-t-on dit.
Soit, j'accepte. "

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Re: Paul Gauguin

Message non lu par Cinci » jeu. 05 sept. 2019, 15:07

Il y avait une page dans Soumission de Houellebecq, et sur la fonction ou l'importance de l'écriture ...


"... autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolue; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d'entrer en contact avec l'esprit d'un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même une conversation avec un ami - aussi profonde, aussi durable que soit cette amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation qu'on le fait devant une feuille vide, s'adressant à un destinataire inconnu. "

On trouve ça dans les toutes premières pages de son roman. De là l'importance de ces cahiers ou notes écrits de Gauguin entre autres. J'avais en tête cette page de Houellebecq en considérant les textes de Gauguin.

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