Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

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gerardh
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par gerardh » sam. 21 sept. 2019, 14:42

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Bonjour,

Il ne faut pas oublier que la mort est une conséquence du péché, donc de la responsabilité des hommes (voir Romains 5,12-21). Cela n'excuse pas les horreurs de la shoah, lesquelles résultent aussi de la responsabilité de leurs auteurs ainsi que de leurs péchés.

Mais il y a une délivrance possible en Jésus Christ et en la croix du calvaire,; ce la pour tous les croyants

___________

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » sam. 21 sept. 2019, 22:02

Bonsoir à vous deux.

Un changement radical s'opère dans le rapport de Dieu aux affaires humaines avec la venue de son Fils.
Le Christ apporte la bonne nouvelle, qui est le pardon des péchés par Dieu. En même temps il délivre le nouveau commandement: l'amour du prochain, qui consiste pour nous aussi à pardonner ses péchés. Ainsi l'amour du prochain n'est-il que le reflet de l'amour que Dieu nous porte et qui se manifeste par la venue de son Fils.
Par ailleurs, avant que le Verbe ne se fasse chair, Dieu intervenait dans les affaires des juifs, soit en les punissant du fait de leurs injustices, soit en punissant ceux qui commettaient des injustices à leurs égard, soit en les favorisant d'une manière quelconque dans leurs desseins au détriment d'autres peuples (mais qu'ont donc fait ces pauvres Amorites, au début de Deutéronome, pour que leur défaite fût sûre contre les juifs si ces derniers avaient eu assez foi dans les promesses de Dieu pour leurs livrer bataille? Ils devaient être au mauvais endroit, au mauvais moment...). Dans une telle configuration, l'amour du prochain (en tant que pardon des péchés d'autrui: qui est la forme chrétienne de cet amour) n'est pas possible, car Dieu est comme un poids qui fausse la balance des relations humaines. Comment simplement pourrait-il être le Dieu de tous les hommes s'il favorise un peuple? Enfin, si Dieu intervenait dans le monde en favorisant tel individu, il le soustrairait au commandement d'aimer mon prochain, car je dois être capable d'aimer même mon ennemi, d'endurer la souffrance pour Dieu tout le long de ma vie, avec mon salut comme seule espérance.
On aboutit ainsi à ce paradoxe, que ne semble avoir pas vu Jonas: en s'incarnant Dieu s'est, jusqu'à la fin des temps, retiré des affaires humaines. Nous sommes seuls...
L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé.

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par gerardh » sam. 21 sept. 2019, 22:24

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Bonsoir Druss,

Non, la Bible nous dit que le Père travaille et que le Seigneur Jésus travaille. Dans leur amour, ils travaillent à la conversion des incrédules et à l'édification des croyants.

Si Dieu a jugé les peuples de Canaan, car "l'iniquité des amoréens était arrivée à son comble". Il a dû certainement auparavant être très patient à leur égard (2 Pierre 3, 9). Mais sans perspective de revirement, le jugement était irrémédiable.

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Hantouane » sam. 21 sept. 2019, 22:35

Jésus, qui était le plus parfait des hommes, est mort dans des conditions atroces. Mais il a ressuscité également, source d'espoir infini. Et de la même manière, le peuple élu a souffert de manière atroce à travers la Shoah. Mais il y a eu ensuite la constitution de l'Etat d'Israël. Peut-être pouvons nous y voir une sorte de résurrection du peuple juif ? Et que ce peuple, un peu comme l'on dit pour l'Église, est entré dans sa passion, comme la passion du Christ, pour mieux ressusciter par la suite ?

Dans tout les cas, je pense que ça revient à se poser la question du mystère de la croix. Pourquoi tant de souffrances pour faire parvenir la délivrance et le salut ?

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Cinci » dim. 22 sept. 2019, 2:48

Booz :

Hans Jonas orientera sa réflexion sur la notion ambiguë de "toute puissance" de Dieu. Pour lui, comme pour moi d'ailleurs, le nœud du problème est là : comment comprenons-nous la puissance de Dieu? Comme celle d'un roi plein de force et interventionniste? Comme la puissance de l'amour, puissance fragile face à la liberté humaine car elle n'est pas un pouvoir contraignant mais une libre acceptation? De fait, le défi du mal qui se pose à tout homme éprouve nos opinions sur ce qu'on appelle la toute puissance divine.
On parle d'une puissance de résurrection évidemment. C'est celle, de puissance, qui consiste à donner la vie ou la redonner.

Être "sauvé du mal" n'a jamais voulu dire être épargné du mal, dans un premier temps. Ainsi, l'Adam biblique n'a pas été épargné par le mal, ni l'Israël du temps des rois qui est abattu, déporté dans un pays étranger, etc.

La puissance de Dieu là-dedans est telle une puissance qui permet aux ossements déssechés de se relever, de sortir de l'esclavage du péché et de la mort. Même saint Paul va parler ainsi de ce qui ferait le fond de son espérance, la résurrection du peuple d'Israël. La caractéristique de Jésus c'est justement qu'il redonnait la vie à ceux qu'il touchait : Lèves-toi et marche ! ; Je le veux, sois purifié; Satan, sors de cet homme !; étend la main au milieu; Lazare, lèves-toi. - Jeune fille, koum !

Être relevé ne veux pas dire de ne pas devoir faire l'expérience de la souffrance et de la mort. Aussi effroyable et terrible que la chose puisse sembler : le scandale de la mort des innocents dans les camps allemands de la Seconde Guerre mondiale n'est pas plus grand que le scandale de la mort de Jésus. Idem de la mort de tous les martyrs.

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » dim. 22 sept. 2019, 12:34

Bonjour gerardh
Non, la Bible nous dit que le Père travaille et que le Seigneur Jésus travaille. Dans leur amour, ils travaillent à la conversion des incrédules et à l'édification des croyants.
Je ne le nie pas. Qui le nie? Seulement, pour que ce "travail" se fasse, il faut que le rapport de Dieu aux hommes change par rapport à l'ancien testament; et c'est la bonne nouvelle, la venue de son Fils, le nouveau commandement, etc.
Le problème, très intéressant de Booz, sur l'accord en Dieu de sa toute-puissance et de sa bonté au regard de la Shoah, présuppose chez Jonas que si Dieu était Dieu, donc s'il existait véritablement, une telle horreur n'eût pas dû être permise. En tout cas qu'il y a problème. Il me semble que ça relève d'une conception judaïsante de la puissance de Dieu, qui fait l'économie de ce qu'implique son Incarnation.
1) Sans la souffrance, en tant qu'épreuve, comment discriminer entre ceux qui appliquent vraiment l'amour du prochain, les paroles du Christ, et ceux qui ne le font pas?
2) La bonté de Dieu entrerait en contradiction avec la souffrance des hommes qu'il tolère si, en contrepartie, Il ne leur offrait pas le salut comme espérance.
3) Sa toute-puissance n'est pas remise en cause, parce que c'est le salut qui compte et non la vie ici-bas, et que le Seigneur est le souverain Juge à ce sujet.
C'est pourquoi j'ai dit que Dieu en s'incarnant s'est retiré des affaires humaines, montrant par là que ce qui importe, c'est leur salut, qui passe par l'amour de prochain, et qui implique, pour qu'il puisse avoir lieu, que les hommes n'aient comme rapport à Dieu que la parole du Christ qu'ils doivent garder en eux, contre vent et marées.

Pour les Amorites... Effectivement, Dieu étant souverainement bon, il était bon que ça leur arrivât.
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par prodigal » dim. 22 sept. 2019, 19:19

Cher Booz,
je me pose quelques questions, sans pour l'instant chercher à y répondre de façon précise, mais afin de profiter de votre compétence philosophique. Deux principalement.
1) Pourquoi la question de la théodicée serait-elle renouvelée par la Shoah? Je m'explique. La Shoah, je vous l'accorde sans réticence, est un événement sans précédent, et qui par effet collatéral amène à bousculer nos habitudes de pensée. Ainsi je vois bien en quoi, c'est évident, le dogme du progrès général de l'humanité se trouve balayé. Mais il me semble que c'est une illusion d'optique que d'y voir un renouvellement de la question de la théodicée. Celle-ci en effet, plus ancienne que le christianisme, repose sur la simple existence du mal et non sur sa gravité. Imaginons un monde merveilleux où il n'y aurait jamais de souffrance, sauf les cors au pied. Eh bien cela mettrait en évidence la contradiction qui existe entre la perfection divine, sa suprême bonté, et l'existence des cors au pied.
2) Dieu a-t-il vraiment disparu durant la seconde guerre mondiale? Faut-il dire qu'il s'est tu? Il me semble qu'il a hurlé plutôt. "Poussant un grand cri, il expira" (Matthieu, XXVII, 50). L'humanité a proclamé la mort de Dieu. Elle a vu et entendu ce que c'était, qu'un monde où Dieu est mort.
Et pour dire les choses simplement, je crois que la découverte de la Shoah a probablement davantage poussé à se rapprocher de Dieu qu'à s'en éloigner. Comment ne pas voir en effet que le bien et le mal ne reviennent pas au même?
Merci pour l'ensemble de vos messages.
Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Cinci » ven. 04 oct. 2019, 22:58

A vrai dire, les fameux camps tenaient leur existence d'une sorte de logique de la haine poussée jusqu'à ses dernières extrémités. Toute l'entreprise était proprement monstrueuse.

Quant à Dieu ... Eh bien, il y aurait deux moyens de le blanchir. 1) Dieu n'existe pas. Et alors la cruauté n'est que ce que l'homme est capable de produire au naturel. Et ce ne sera pas trop rassurant 2) Dieu existe. Il n'y a rien qui peut expliquer réellement de manière satisfaisante une entreprise folle et criminelle du genre sinon via l'Intervention à quelque part d'une sorte de grand architecte occulte du mal ayant pu agir discrètement pour faire "prendre la mayonnaise", bien que les hommes au naturel ne demandent pas mieux que de se faire complice des basses oeuvres.

La réponse c'est que la justice éternelle existe et que les victimes seront dédommagées l'on ne sait trop comment mais elles le seront, le crime puni d'une manière ou d'une autre. Il est évidemment inconcevable que des criminels puissent dépouiller des gens de tout et jusqu'à leur propre vie sans qu'il ne soit ultimement aucune conséquence pour les intéressés. La manière de blanchir Dieu ce n'est pas autant qu'il n'aurait pas pu faire ceci ou cela, comme le fait que ce n'est que par Lui qu'à la fin justice pourra être rendue aux victimes. Les épisodes du mal dans tout cela ne seront qu'une illustration de plus à l'effet qu'il y a bien une guerre en cours et une guerre dont Dieu lui-même est victime. Les innocents brutalisés, tué, les enfants massacrés sont la brutalisation et le massacre de Dieu lui-même. L'Incarnation de Dieu représente ce qui exonère le vrai Dieu de toutes les accusations d'indifférence or que c'est par l'Incarnation qu'il prend sur Lui le mal pour faire vivre avec Lui et pour toujours les victimes de manoeuvres sataniques monstrueuses.

Dans nos raisonnements humains, certes, il restera toujours difficile de comprendre (voire impossible) comment Dieu pourrait être plus près des victimes pendant qu'elles subiraient la torture ou le massacre mais sans qu'il y ait action sensible ou tangible de sa part. Parce que ce ne serait pas notre manière de faire.

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Cinci » ven. 04 oct. 2019, 23:35

Une sorte de mystère d'offrande ... et quand il y prendrait jusqu'à l'innocence outragée et saccagée pour relever éventuellement des perdus, des endormis, des égarés enfoncés dans leurs propres souffrances et ayant dû faussement rechercher un allègement aux leurs en les infligeant à d'autres. Bizarre.

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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » sam. 05 oct. 2019, 11:30

Bonjour Booz, bonjour Cinci, bonjour à tous.
Mais ce déséquilibre fondamental qu'on voit dans la création et qui a fait protester les hommes contre Dieu, au point de le nier, aura sa résolution finale dans un au-delà, avec dédommagement et punition. Ceci rétablira un équilibre, reconstituera une sorte d'harmonie que la création semblait avoir perdue par les œuvres de l'homme.
Parler de "dédommagement", de "déséquilibre, est impropre. L'éternité n'a aucune mesure avec le fini. Ce l'on peut perdre ici-bas n'est rien comparé à la récompense que Dieu peut nous offrir. Mêmes les "larmes d'un enfant". Ce qui ne signifie pas que la souffrance n'est pas réelle. La souffrance est notre absolu ici-bas. Mais cet absolu n'est rien comparé à Dieu: il y a excès infini de sa bonté sur tout le mal que l'homme peut produire et subir. Donc pas de compensation.

Que nous apprend la Shoah? La religion chrétienne n'est rien sans la perspective du Salut. Enlève le Salut et tout l’Évangile s'écroule. Pourquoi sinon aimer mon prochain?
Je meurs; il n'y a rien après ma mort; j'ai passé ma vie sans jamais faire aucun effort vis-à-vis des hommes; je n'ai pas vécu trop mal... Fin de partie.
Je meurs; il n'y a rien après ma mort; j'ai passé ma vie à essayer d'appliquer le commandement de Dieu; qu'est-ce que ça m'a apporté d'aimer mon prochain? Sa haine, son dédain, ses railleries... Est-ce que honnêtement ça valait la peine? Fin de partie.

L'immortalité de l'âme est l'horizon absolu de tout l'enseignement du Christ. De plus en plus j'ai cette conviction. Sans sa Résurrection, le commandement d'aimer son prochain, tel qu'il est précisément formulé dans les Évangiles, est une absurdité. Je fais cette précision, car toutes les philosophies qui essayeront de sauvegarder l'amour du prochain comme essence de la morale, type Spinoza ou Schopenhauer, pourront faire l'économie de la Résurrection en associant à l'amour du prochain une sorte de joie immanente. Ce que toute la passion du Christ me semble démentir.
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » dim. 06 oct. 2019, 1:56

Aimer son prochain, c'est aimer Dieu, et Dieu est le Souverain Bien. Un Dieu qui ne récompense pas les bons et ne punit pas les méchants est un Dieu indifférent à la distinction qu'il y a entre les bons et les méchants. Le Bien et le mal ne sont pas simplement différents comme deux choses quelconques. Le Bien est supérieur au Mal et le Mal est inférieur au Bien. Ce qui se traduit par le fait que ce qui est bon doit être récompensé et ce qui est mal puni. Sans cela, Dieu ne serait pas Aimable et son commandement d'aimer son prochain serait illégitime.
Mais l'amour ne serait plus alors désintéressé, mais je viserais, en fait, à travers le commandement, la récompense espérée !
Oui, mais c'est que les deux choses sont inséparables. Vouloir faire le Bien et espérer être récompensé sont indissociables.
La seule autre option, je l'ai signalée dans mon précédent message. La récompense est alors logée à l'intérieur de l'acte vertueux que l'individu accomplit. Même chez schopenhauer, pour qui la morale consiste à agir de façon purement altruiste, et qui fustigera kant d'avoir placer une carotte au bout de sa morale, même lui, estime que la négation du vouloir-vivre, qui est la condition de possibilité d'une conduite désintéressée, a pour contre partie de décharger l'individu du fardeau de ce vouloir vivre justement, le faisant accéder à une une sorte d'arataxie, de sérénité contemplative.
Pour le Christianisme, l'amour du prochain n'est promesse d'aucun bonheur ici bas. La Foi peut, par anticipation, répandre une douce joie dans le cœur de celui qui la vit. Mais cette joie est fragile. C'est alors qu'à lieu l'épreuve. Où sera donc la récompense ? La récompense, c'est le Salut. Et le Salut suppose que l'âme humaine soit immortelle.
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » dim. 06 oct. 2019, 10:34

Re.
La question d'Ivan Karamazov est celle-ci : si on "justifie" la souffrance absolue par l'offre d'une récompense dans l'au delà, ne relativise-t-on pas la souffrance d'une manière ou d'une autre? N'est-ce pas l'insérer dans un projet global qui en vient à nier au moins relativement la souffrance ici-bas? Ivan refuse ce billet d'entrée. Cette justice est trop amère, trop loin des hommes. Elle en vient à nier le réel, à ses yeux
Je dirai:
Dieu est l'absolu. La souffrance, donc le moi, apparaît comme l'absolu. D'où la nécessité de la foi, le moi, sinon, cachant Dieu. Ivan n'a pas la foi, d'où son discours.
N'y aurait-il pas là un arrière monde visant à rendre le nôtre inconsistant
Arrière monde ? D'un point de vue strictement nietzschéen, pour sûr.
De plus, je vois bien le terme de "récompense de Dieu" dans le passage que je viens de citer. La "ré-compense" n'a-t-elle pas une parenté intime avec la notion de "compensation
Dans le fait de compenser il y a toujours l'idée, selon moi, de chercher à donner un équivalent à quelque chose. Or la" vie éternelle" est sans équivalent. Par conséquent elle ne compense rien. J'ajoute qu'à l'opposé c'est l'inverse qui est vrai : les "larmes d'un enfant" sont l'équivalent négatif de la "vie éternelle". Rien ne peut lui equivaloir. Aucune négociation possible dans les deux cas.

Amitiés aussi.
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » lun. 07 oct. 2019, 1:31

Rebonsoir !
D'une manière générale sur ces questions, je m'applique cette petite discipline de l'esprit (et du cœur aussi) : est-ce que je pourrais tenir un tel discours sur le mal et la souffrance humaine devant un petit enfant juif qui va à l'abattoir pour le seul fait qu'il est "juif"? Pourrais-je lui dire qu'il y aura pour lui une récompense, bien que cette justice de Dieu excède complètement le réel et est coupé de tout lien avec notre monde - son monde? Qu'il faut qu'il ait la foi malgré un réel qui le condamne de manière absurde, et qu'il perce cet absolu de sa souffrance trop lié à son "moi" pour voir derrière le rideau ce qu'il ne peut pas voir dans l'immédiat? Non, en ce qui me concerne. Trop amère, me semble-t-il.
Qu'est-ce qu'une mère peut dire d'autre à son enfant avec qui elle vient d'arriver dans un camp d'extermination, sinon que "tout va bien se passer"? Et en même temps quoi de plus faux ? Comment résoudre cette antinomie ? Pas en discutant philosophie, ça je vous l'accorde : on est pas sur un forum mais aux portes de l'horreur. Les Psaumes ? Je veux bien. Mais sur quoi se fondent les Psaumes ? Sur la foi en un Dieu tout puissant et souverainement bon. Comment la toute puissance et bonté de dieu peuvent elles apparaître aux yeux d'un enfant sinon sous la forme d'une espérance en un monde meilleur où il pourra vivre heureux, lui, ses parents, pour l'éternité ? Je crois que même une mère athée, pour consoler son enfant, utiliserait ce subterfuge, si elle estimait pourvoir l'apaiser ainsi. Ma réponse ne prétendait pas se substituer aux consolations d'une mère à l'égard de son enfant, mais je crois que, d'un point de vue conceptuel, elle en expose les fondements.
Alors ma conclusion est la suivante : le point ultime de toute théodicée est le silence
Je crois plutôt que le point ultime de toute theodicée est l'espérance, qui ne se révèle jamais aussi pure que dans le silence du logos effondré, comme vous dites, ou dans le chant. Qu'est-ce qui habitera sinon ce silence ? Le néant ? Ou est Dieu alors ?
je crois que la foi qui se repose sur un arrière monde consolateur au sens nietzschéen est discutable quoique compréhensible et respectable. Je préfère une foi pleinement inscrite dans le vif du réel et le drame de l'histoire.
Si une mère, athée qui plus est, en plein cœur d'un camp, voit "dans cet arrière monde consolateur" une ressource pour consoler son fils, alors il me semble que c'est la preuve, que même sous la forme d'une fable, cela témoigne d'une "foi pleinement inscrite dans le vif du réel et le drame de l'histoire". Et je pense même que Ivan serait d'accord sur ce point. À propos de quoi, je n'ai pas voulu réduire tout son monologue à la dichotomie : avoir la foi ou ne pas l'avoir. Je souscris à tout ce que vous dites. Mais je pense que, en dernier ressort, tout tourne autour de cette dichotomie, dont j'ai voulu exposer les contours en parlant de ce "téléscopage" entre deux absolus.
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Druss » lun. 07 oct. 2019, 19:18

Rebonsoir Booz,

Bon finalement, mon message va être plus court, à l'essentiel.

Vous dites:
on essaie d'insérer Dieu en nous, dans la demeure intérieure qui lui convient, pour que sa présence demeure en nous et dans le réel, avec autrui et au côté de sa souffrance, par nous et à travers nous, dans le vif de l'histoire et le chaos du réel détruit par la folie collective des hommes, pour ainsi dire.
Et aussi:
Prière, chant, lamentation, et surtout silence de recueillement qui ne fait pas qu'espérer passivement, mais qui essaie, en faisant place nette pour Dieu, de faire un peu comme Noé avec son arche : sauver ce qui peut être sauver, plutôt que de consoler par une fable.
Je vous oppose cette phrase du Christ:
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice: le royaume des cieux est à eux.
N'est-ce pas honteux?
On n'est pas loin de :
Pas une foi qui dit : "t'inquiète, moi j'ai la réponse; tout ça va excéder un peu tes pauvres capacités, mais derrière le rideau il y a du bon, tu verras
J'ai essayé dans mes derniers messages d'exposer les articulations conceptuelles permettant de comprendre comment un Dieu soit disant pur amour et tout puissant peut dire par la bouche de son fils une telle phrase, surtout en regard de l'évènement qu'a été la Shoah. On s'y reportera. Je m'appuie notamment sur la réflexion sur le Souverain Bien de Kant, dans la Critique de la raison pratique, que je crois indépassable pour penser l'évangile.
La foi, là, n'est pas un opium, mais un appel renouvelé, entre chant et silence. Pas de réponse rationnelle systématique.
Je pense, pour ma part, que c'est plutôt ce type de phrase qui est coupée du réel; la foi : un "appel renouvelé, entre chant et silence"? On est loin du concret du texte des béatitudes dans l'évangile. Un peu trop esthétisé, à mon goût.
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Re: Réflexions théologiques sur Dieu après la Shoah

Message non lu par Cinci » ven. 11 oct. 2019, 20:15

Bon ...

On aura perdu Booz en cours de route. Il repassera un autre tantôt on espère.

[...]

Ce fil m'aura incité à me pencher au moins sur le livre de Jacques Maritain Le Mystère d'Israël. Un livre que je n'avais jamais lu jusqu'ici, en grande partie parce que je n'arrivais pas à le trouver, ces quelques fois ou j'aurai voulu l'examiner un peu. Cette fois, j'ai pu le trouver. Et je puis dire maintenant qu'il s'agit bien d'un excellent ouvrage. Très bien, très très bien. A placer sur les rayons d'une bibliothèque idéale ... Vos cent meilleurs livres de référence.

Jacques Maritain y allait de ses propres réflexions à chaud, pendant la période même de la tragédie susdite, alors que les cheminées et les fours étaient encore en opération dans l'univers concentrationnaire allemand installé en Pologne; une réflexion amorcée, de son côté, pendant la guerre et qu'il aura bien sûr approfondie des années après.

Détail en passant : la consultation de ces pages m'a permis de voir qu'il était incroyablement bien informé de tout ce qui se passait en Europe occupée. Oui, et pas plus tard que dès l'année 1942 ! Il était déjà bien au fait d'absolument tout ce que la fin de la guerre aura permis ensuite au reste du monde d'apprendre. De quoi me faire penser que les amitiés du philosophe avec quelques personnes haut placées à Rome à l'époque auront sans doute pu jouer ici sur le fait qu'il était si bien informé.



Jacques Maritain, le 23 janvier 1943

"... une immense multitude d'hommes de femmes et d'enfants entièrement innocents ont été mis à mort par les Nazis, pour crime d'appartenir à la race juive. [...]

Qu'Il nous suffise de savoir qu'en Pologne et en Lithuanie seulement, environs 700 000 personnes appartenant à la race juive avaient déjà été tuées au début de l'automne dernier, le chiffre qui paraît le plus probable étant beaucoup plus élevé; et que pour l'ensemble des victimes de la persécution raciste le chiffre le plus modéré est d'au moins un million, et le chiffre donné comme le plus probable, de deux millions déjà. Quatre ou cinq millions - ce qui reste de Juifs dans l'Europe soumise à la croix gammée - sont menacés du même sort. En Pologne surtout et en Russie occupée les procédés de destruction dépassent les cauchemars de l'imagination la plus infernale. Des méthodes scientifiques à la hauteur du génie allemand ont déjà été inventées.

En racontant comment tous les Juifs de Lublin ont été chassés de la ville (ils ont déjà disparu ensuite sans laisser de trace) et comment toutes leurs maisons, sauf quelques édifices d'intérêt historique, ont été rasées, un journal nazi, la Krabauer Zeitung, célébrait cette démolition du quartier juif en écrivant : "Voilà une autre façon de briser les tables de la loi à la manière de Moïse, mais cette fois pour tout autre chose que le bien des Juifs ! Leur expulsion a été un autre exode, mais non pas pour aller vers la Terre promise ! Le temps du parasitisme biblique est fini."

En Pologne les abominations souffertes par la nature humaine dans les camps de concentration ont atteint un tel degré qu'on a souvent vu de malheureux Juifs verser de l'argent aux Nazis - cent zlotys, ce n'est pas cher - pour être fusillés tout de suite plutôt que d'être envoyés dans les camps et torturés (Rapport du gouvernement polonais en exil à Londres, décembre 1942). Des milliers de Juifs évacués du ghetto de Lodz et emmenés à Chelmno ont été tués par les gaz asphyxiants. En août dernier le maire du ghetto de Varsovie, Adam Cziernakow, s'est suicidé pour ne pas obéir à l'ordre que les Nazis lui avaient adressé d'établir une liste de 100 000 Juifs à déporter pour le travail forcé, vers "un lieu indéterminé". Après ce qui s'était passé à Lodz, il savait ce que cette demande signifiait. A Prague, le jeune poète Janus Bonn refusa de même d'établir une liste de déportation et fut exécuté par les Nazis. A Chelm, en décembre 1939, la Gestapo fit rassembler huit cents Juifs sur la place du marché, pour les forcer de là à courir pieds nus dans la campagne et en massacrer six cents à la chasse.

[...]

Voici donc quelques éléments du tableau qui est ainsi mis sous nos yeux.

Des 250 000 Juifs chassés de Bessarabie vers la partie de l'Ukraine du sud occupée par la Roumanie, environ 190 000 ont été fusillés, brûlés vifs ou torturés à mort pendant le transport. Le jour ou une bombe fit explosion dans l'hôtel de l'État-Major, 10 000 Juifs ont été rassemblés dans des baraques en bois et brûlés vifs. A Vitebsk, plusieurs milliers de Juifs ont de même été brûlés vifs. A Kiev, selon une information reçue par le gouvernement soviétique, 52 000 hommes, femmes et enfants ont été massacrés. A Pinsk, 8000 Juifs ont été tués à la mitrailleuse, à Brest-Litovsk, 6000, à Marioupol la population juve tout entière - massacrée par groupes de 500 devant les tranchées ou on poussait les cadavres. Dans une ville près de Smolensk, 7000 Juifs ont été conduit dans les champs, forcés de creuser leur tombe et fusillés. Beaucoup ont été enterrés vivants.

A Riga, en Lettonie, plus de 20 000 Juifs ont été massacrés par les Allemands. A Jasny, en Moldavie, 10 000 Juifs ont été mis à mort dans un pogrom de trois jours (28, 29 et 30 juillet 1941) ou le plus grand nombre, enfermés dans des trains scellés ou ils ne pouvaient recevoir ni eau ni nourriture. Les autorités roumaines les y ont laissés onze jours, jusqu'à ce qu'aucun signe de vie ne fût plus perceptible. Quand elles ont fait ouvrir les wagons le 10 août, tous ces malheureux étaient morts de suffocation ou des tourments de la faim. Une lettre de Berlin, du 8 avril 1942, fait savoir que le 25 janvier un millier de Juifs ont été empilés et verrouillés dans des trains à bestiaux, à destination de Riga, pour un voyage de dix-huit jours. Pas un seul n'est resté vivant, ils sont tous morts de froid ou de faim; on arrache les malades des hôpitaux juifs pour les déporter ainsi.

Le gouvernement tchécoslovaque vient de faire connaître que 77 000 Juifs sont morts dans les camps de concentration du Protectorat ou ont été déportés dans les ghettos polonais, ou ils ont "disparu".

En France, on a enlevé, sur l'ordre allemand en région occupée, sur l'ordre de M. Laval dans la région non-occupée, des dizaines de milliers de Juifs étrangers ou récemment naturalisés pour les envoyer à un pareil destin. C'est le chef des S.S. de Zone occupée qui dirigeait l'opération. 5000 enfants ont été séparés de leurs familles. La même opération a commencé le 26 août en zone non-occupée. Elle a été conduite avec la même brutalité. Des agents de la police française régulière ont démissionné pour n'y pas participer. La police spéciale du régime de Vichy s'est acquittée de la besogne. Là encore des malades ont été enlevés des hôpitaux, pour être arrêtés et déportés.

Comme je disais en septembre (8 septembre 1942) dans un broadcast à nos amis de France, jamais dans l'histoire infamie pareille n'a été imposée à la France.

Et si la France n'a pas perdu son âme, c'est grâce à son peuple et à ses chrétiens, qui ont crié leur indignation devant l'iniquité, et qui ont tout fait et tout risqué pour abriter dans leurs foyers, ou pour cacher dans les montagnes et dans les forêts, pour aider et défendre les victimes de ces mesures infâmes.

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