Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

« Par moi les rois règnent, et les souverains décrètent la justice ! » (Pr 8.15)
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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar LaurentVan » jeu. 16 janv. 2014, 8:09

« Ouvrez l’œil et méfiez-vous, gardez-vous du levain des Pharisiens et des Sadducéens et du levain d’Hérode. »
Matthieu 16, 5-12

Cinci
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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » dim. 19 janv. 2014, 7:56

Toujours pour congédier la thèse du complot des maçons :
Spoiler!
«... de là aussi la thèse du complot. Elle a eu bien des formes, depuis la forme naïve, avec le père Barruel, dont la conspiration de mélodrame va de Voltaire à Babeuf - jusqu'à la forme savante, qui traite du danger des surrenchères et de l'équilibre des partis, - toutes communes en ceci, qu'elles mettent les hommes, les calculs et les talents personnels au premier plan, et concluent de la tyrannie aux tyrans.

Or c'est là encore une thèse à écarter, après l'enquête de Taine. Celle-là non plus ne tient pas compte de la nature du régime social et des nouveaux liens qu'il crée, en principe comme en fait. En principe : il n'est plus sous le règne direct du peuple, d'autorité quelconque, ni de droit comme celle du seigneur, ni de fait et personnelle, comme celle du représentant, qui est encore une autorité «féodale», dit si bien Rousseau. La démocratie pure fait un pas de plus, et fonde le règne du «commissaire», nous disons du «délégué», simple porte-parole du Peuple, qui est au représentant ce que celui-ci était au seigneur. Écoutons Robespierre : «Apprenez, dit-il, que je ne suis point le défenseur du peuple : jamais je n'ai prétendu à ce titre fastueux; je suis du peuple, je n'ai jamais été que cela. Je méprise quiconque a la prétention d'être quelque chose de plus.» Voilà parler en pure démocrate. Cette idée-là n'est pas de l'Ancien Régime, certes, mais pas du nôtre non plus. C'est le cri des «caucusmens» anglais : pas d'homme sauveur !

On voit le sens précis et nouveau de la «guerre aux tyrans» déclarée par la Révolution. Elle ne promet pas la liberté au sens vulgaire du mot, qui est indépendance, mais au sens où le prend Rousseau, qui est anarchie, affranchissement de toute autorité personnelle, depuis le respect du seigneur, jusqu'à l'ascendant du dernier des démagogues. Si on obéit, ce ne sera jamais à un homme, toujours à un être impersonnel, la volonté générale.

Et le fait est d'accord avec le principe; la Révolution a tenu parole : elle est une tyrannie, c'est vrai, mais une tyrannie sans tyran. «La régence d'Alger sans le Bey», disait Malouet; «La dictature sans dictateur», disait les jacobins eux-mêmes. Comment appeler tyrans - même meneurs - des gens aussi incapables, je ne dis pas de tourner à leur profit la force qui les porte, mais même d'en comprendre le secret ? Est-il une seule des équipes révolutionnaires qui ne tente d'arrêter cette force, après l'avoir servie contre l'équipe précédente et ne se trouve à l'instant même «épurée», comme à coup sûr, sans rien empêcher ni rien prévoir ? M. Aulard parle de tout ce que le roi ne comprit pas aux idées nouvelles . Mais que dire des champions de ces mêmes idées ? [...] Ce ne sont que des tempéraments, des forces aveugles soumises à une loi inconnue. Michelet a dit le vrai mot : «... des marionnettes, que rien n'abat tant que leur fil les porte, et qui tombent toutes seules dès qu'il casse : ce n'est pas sur leurs jambes qu'elles tiennent». [...] Aussi l'opinion se trompe à l'endroit des jacobins. Il y a, sous le régime social, oppression sans doute, et oppression de la majorité; il n'y a pas fraude, détournement de la force commune au profit d'un homme ou d'un parti. Il n'est pas vrai que toute minorité d'oppresseurs soit une faction ou un complot. La Terreur n'est pas le fait de l'intérêt particulier. Les Jacobins sont dans le vrai, quand ils dénoncent les factions : ils ne sont pas une faction. Ils ne règnent ni pour ni par eux-mêmes, mais en vertu d'une force impersonnelle, qu'ils servent sans la comprendre, et qui les brisera sans effort comme elle les a élevés.

Source : Augustin Cochin, Paris, L'esprit du jacobinisme, P.U.F., 1979 (1921), pp.125-126
Dans la Préface :
Spoiler!
«A la déclaration de guerre, réserviste, il court s'engager sans attendre son ordre de mobilisation et brûle de partir au plus tôt au front. «Ma place est au danger, mon nom m'en fait un devoir». En septembre 1914, il participe à la bataille de la Somme et est grièvement blessé. Dix mois d'hôpital lui laisseront un bras cassé, qui ne se ressoudera pas. En juin 1915, il est en Champagne. Trois blessures l'éloignent du front, où il réussit à revenir en décembre. Le 25 février 1916, il est à Verdun, où il «fait» Douaumont et le Mort-Homme. Une nouvelle blessure l'envoie en Corrèze, mais il refuse de rester en arrière. Enfin, le 8 juillet 1916, il est à nouveau sur la Somme. Blessé au cou, il meurt sur le champ de bataille. J'ai rappelé ses campagnes, non pour dessiner une image d'Épinal, mais pour situer l'homme après le savant. Il était de cette race de Français, conservateurs et même réactionnaires, qui plaçaient la patrie presque au sommet de la hiérarchie des valeurs, le sommet étant occupé par Dieu et la religion catholique. Par tempérament, par éducation familiale et par conviction, il se sentait étranger au monde démocratique et libre-penseur qui avait émergé avec la Révolution et progressivement occupé la scène au dix-neuvième siècle. [...] C'est de même, parce qu'il se sentait étranger à l'esprit d'égalité que Tocqueville a su en faire la théorie.» - Jean Baechler

Puis une remarque pleine de finesse de Furet concernant un aspect de Robespierre (une remarque ''éliminationniste'' concerant le complot ...)
Spoiler!
«... C'est pourquoi le 9 Thermidor est une coupure si profonde dans l'histoire révolutionnaire et dans notre histoire tout court [...] C'est la fin de la Révolution parce que c'est la victoire de la légitimité représentative sur la légitimité révolutionnaire, le contrôle, par le pouvoir, de l'idéologie révolutionnaire du pouvoir, et comme le dit Marx, la revanche de la société réelle sur l'illusion de la politique. Si la mort de Robespierre a cette signification, ce ne peut être parce qu'il était honnête, et les thermidoriens corrompus. C'est parce qu'il était, plus que tout autre, la Révolution au pouvoir.

Il y a dans ce trait un paradoxe inverse de celui qui caractérise Mirabeau : si le député d'Aix-en-Provence a une vie inférieure à son génie, l'avocat d'Arras a un destin que ses talents n'expliquent pas. Dans le temps, il vit entre sa soeur et ses tantes, gâté, dira Charlotte dans ses mémoires, «par une foule de petites attentions dont les femmes seules sont capables». Mirabeau a connu la révolte, le scandale, l'exil, la prison. Lui n'a rien choisi, que d'épouser un avenir d'Ancien Régime : les femmes de la famille, la situation sur mesure (avec piston de l'évêché), les plaidoyers platement éclairés, l'Académie d'Arras, la poésie pour dames. Il n'y a rien dans cette vie, jusqu'à la crise révolutionnaire, que ce qui la rend pareille aux autres. Tout ce qu'il a reçu sans le choisir, le latin du collège, la vie avec Charlotte, le métier familial, le milieu de ce métier, il l'a non seulement accepté, mais cultivé. Or, c'est probablement cette passion pour la conformité qui va en faire l'élu par excellence de l'idéologie révolutionnaire. L'Ancien Régime l'avait défini. La Révolution va parler à travers lui. Il avait incarné avant 1789, les croyances de son époque et de son monde, l'exaltation de la moralité, le culte de la vertu, l'amour de l'humanité et de l'égalité, le respect du Créateur. L'idéologie révolutionnaire, aussitôt qu'elle a paru, l'investit tout entier.»

F. Furet, Penser la Révolution française, p.84

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » mer. 22 janv. 2014, 18:23

Trouvé dans Saint-Simon et le saint-simonisme :


Chapitre IV

La religion saint-simonienne (1824-1825)

Le dernier ouvrage de Saint-Simon, Le nouveau christianisme, rédigé l'année de sa mort, clôture son oeuvre. [...] dans Le Nouveau christianisme, Saint-Simon affirme :«J'accomplis une mission divine en rappelant les Peuples et les Rois au véritable esprit du christianisme» (III, 188) Sa pensée est animée par cette quête permanente d'une immédiation entre l'Humanité réunie et un principe fondateur constitutif d'un nouveau lien social. Visant une organisation sociale unique et une religion universelle, Saint-Simon annonce l'avénement prévu par le peuple de Dieu, à savoir :

  • «... qu'il arriverait une grande époque, à laquelle il a donné le nom de messiaque, époque où la doctrine religieuse serait présentée avec toute la généralité dont elle est susceptible; qu'elle réglerait également l'action du pouvoir temporel et celle du pouvoir spirituel, et qu'alors toute l'espèce humaine n'aurait plus qu'une seule religion, qu'une même organisation» (Le Nouveau christianisme, III, 114)

Une organisation sociale unique, c'est à dire industrielle, découle d'une religion générale, universelle et unique. Cette religion qualifiée de nouveau christianisme ou de «christianisme définitif», ne peut être qu'une association universelle des hommes considérés comme égaux, dans un lien direct et immédiat à la morale qui fonde la société et une communication généralisée. Son culte en est la construction de réseaux de communication sur tout le territoire de la planète. Communication signifie éthymologiquement «communion» et «transmission», les moyens de communication notamment les canaux, sont aussi pour Saint-Simon, des moyens de communion pour réaliser l'«association universelle» des hommes.

[...]

La polémique entre le maïtre et l'élève porte sur un clivage opposant la science à la morale ou à l'idéologie. Saint-Simon ne les dissocie pas, et sont les deux faces de sa philosophie, alors que Comte [l'élève; Auguste Comte] revendique une stricte approche scientifique et positive. Non seulement Comte a ignoré le travail encyclopédique que Saint-Simon a conduit avant leur rencontre, mais il sous-estime la nécéssaire prise en compte du symbolique, voire du religieux, comme fondement des institutions et de l'action politique. Pour Saint-Simon, science et morale, économie et symbolique, sont indissociables. Cette approche duale est d'autant plus urgente qu'après la critique radicale de la religion catholique et du clergé conduite notamment par les Lumières et la Révolution, il faut réinventer un lien social ou un fondement moral de la société. La société ne peut se limiter à une communauté d'intérêts. La condition de sa réussite est de partager un but commun et une doctrine commune.

  • «... une société ne peut pas subsister sans idées morales communes : cette communauté est aussi nécéssaire, que l'est, au temporel, la communauté d'intérêts. Or, ces idées ne peuvent être communes, si elles n'ont pas pour but une doctrine philosophique, universellement adoptée dans l'édifice social; cette doctrine est la clé de voûte, le lien qui unit et consolide toutes les parties» (Système industriel, t.2, III, 51)

[...]

La société a besoin d'une méta-liaison qui l'unifie. Ce ciment idéologique est une «idée générale», répète Saint-Simon, d'un degré d'abstraction équivalent à l'idée de Dieu. Toutefois, il a affirmé dès le début de son oeuvre que l'idée de Dieu ne pouvait plus servir de lien social, et devait être une théorie scientifique, telle la gravitation universelle. Il vise donc une religion universelle, laïcisée en quelque sorte, c'est à dire «une morale qui est la base ou plutôt le lien général de l'organisation social» (II, 107)

[...]

Ainsi la politique saint-simonienne devient-elle une «sainte entreprise» dressant une opposition symbolique forte entre l'action de la morale industrielle et l'action de domination des hommes. La morale de Saint-Simon est censée remplacer celle de Machiavel qui valorisait la ruse et la force pour fonder l'action de conquête et d'exercice du pouvoir.

En identifiant le système industriel et scientifique au «christianisme définitif et complet», l'établissement du système industriel devient une oeuvre divine. [...] Déclarer que le système industriel et scientifique est le christianisme définitif n'est qu'un paradoxe apparent. Saint-Simon a fondé une idéologie scientifique. D'abord, il s'agit de confier le pouvoir spirituel aux savants, c'est à dire d'en faire le clergé du système industriel; ensuite, l'idéologie saint-simonienne a été fondée rationnellement par la théorie physiologique de l'organisme-réseau; enfin, cette théorie fondée sur des bases scientifiques, doit être parée de sacré et idéologisée pour être efficace socialement. En développant une version religieuse de sa doctrine, l'objectif de Saint-Simon est double, d'une part, sacraliser sa matrice de transition sociale pour la substituer à la matrice théologique et d'autre part, vulgariser sa théorie auprès du plus grand nombre, c'est à dire les industriels/ouvriers.

[...]

Le «Nouveau christianisme», religion laïque universelle

Liquider le système catholique signifie lui opposer un autre système religieux, le «Nouveau christianisme» entendu comme un retour aux sources pauliniennes de l'amour du prochain. Le texte devait être présenté sous la forme de trois entretiens, mais seul le premier a été rédigé par Saint-Simon. [...] Ce dialogue entre le conservateur et le novateur commence par cette question du premier : «Croyez-vous en Dieu ?», à laquelle le novateur, c'est à dire Saint-Simon , répond : «Oui, je crois en Dieu». Cette affirmation a plongé les commentateurs dans de nombreuses suppositions : en fait, Saint-Simon parle de la nécéssité de Dieu comme lien général, comme principe fondateur du lien social. Dans ce dialogue, Dieu est considéré en tant que tel, car le novateur veut distinguer ce que Dieu a dit personnellement de ce que la clergé a dit en son nom. Retourner à la vérité du sens, en éliminant la médiation institutionnelle productrice d'illusions [...] Retrouver le Verbe, le discours fondateur, la vérité de la religion c'est réduire le système catholique à des signes, à une simple interprétation, et même à une hérésie. La vérité de la religion c'est l'égalité des frères, et non la domination des hommes sur les hommes. Il s'agit d'instaurer une liaison horizontale et non plus verticale dans les rapports humains, l'association contre la domination. Cette rotation est cohérente avec le renversement de la matrice religieuse. Un principe unique et universel défini le nouveau dogme :

  • «La nouvelle organisation chrétienne détruira les institutions temporelles ainsi que les institutions spirituelles, du principe que tous les hommes doivent se conduire à l'égard les uns des autres comme des frères. Elle dirigera toutes les institutions de quelque nature qu'elles soient, vers l'amélioration du bien-être de la classe la plus pauvre» (Le Nouveau christianisme, III, 113)

... le protestantisme n'a pas achevé son travail , il n'a avancé que sur le versant critique, et n'a pas produit une nouvelle religion. De ce fait, la Réforme comme la Révolution demeurent inachevées. Il faut produire une nouvelle organisation sociale et religieuse.

[...]

Le christianisme primitif a été perverti par l'Église lorsqu'elle a participé à l'exercice du pouvoir temporel. Ainsi, il faut retrouver l'essence du Christianisme, qui était essentiellement démocratique. «Il arrivera nécéssairement une époque ... où les hommes en reviendront à la religion pure» (III, 93). Là, sans doute, se loge l'utopie saint-simonienne, celle d'une religion pure et parfaite. Son désir d'épurer la morale et de faire subir à la religion chrétienne une «épuration» aboutit à considérer l'Église comme un gouvernement temporel, donc un intermédiaire dangereux et inutile.



Source : Pierre Musso, Saint-Simon et le saint-simonisme, Paris, PUF, 1999, coll. «Que sais-je ?», 127 p. (cit. pp. 79-88)[/color]


Note de couverture :
Spoiler!
La philosophie de Claude Henri de Saint-Simon (1760-1825) est à l'origine de nombreuses disciplines comme la sociologie et le science politique. Elle est à la source de grandes idéologies contemporaines, socialisme, libéralisme, anarchisme, positivisme, technocratisme, communication. Chevalier d'un monde industriel nouveau, ce pionnier veut changer la société, faire l'unité européenne et promouvoir l'association universelle. Il pense une utopie sociale qui demeure la matrice des utopies modernes. Les disciples saint-simoniens contribuent à la révolution de 1830 et 1848. Certains deviennent de grands financiers et des capitaines d'industries, réalisant de grands réseaux de chemin de fer ou de télégraphe, créant les maisons de crédit et les entreprises françaises de réseaux. Les utopies sociales et technologiques saint-simonienne continuent aujourd'hui de se réaliser et de faire rêver.

- Pierre Musso

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » jeu. 23 janv. 2014, 18:27

Je voudrais préciser un petit détail.

Quand je dis que «... il n'y a pas de complot franc-maçon responsable de ...», mais c'est qu'il n'est pas de conjuration d'une demi-douzaine de «grands sages», se réunissant dans le secret, pour contrôler ensuite la marche de l'histoire, prévoir les événements, diriger d'avance le résultat que l'on eût attendu, pour produire «très exactement» ce que les bonzes auraient voulu, etc.

NON

Il y a des hommes, des individus avec des idées hétéroclites, toutes sortes de divergences, parfois des groupes partageant en commun certaines idées, certaines frateries (dont quelques unes «maçonniques» aussi bien entendu), des libre-penseurs, des protestants, des catholiques, des idéalistes divers et plus. Mais il n'y a pas une amicale de maçons qui produit ''la'' Révolution, même s'il peut s'en trouver ensuite des maçons pour être sympathiques au mouvement, voire qu'à s'attribuer faussement après-coup (comme des menteurs pathologiques, des affabulateurs) la paternité du grand évenément, etc.

Dans la réalité des milieux maçonniques du XVIIIe siècle, il s'y trouvait quantité de maçons aristocrates, élitistes, royalistes, hiérarchistes, amateurs de la société de caste comme en Inde, ennemis du vulgus pecus, du petit peuple ... ;quantité de maçons qui ne se seraient pas privés d'expédier au bagne un Jean Paul Marat.

Les maçons, dans les faits, étaient représentatifs de l'état de l'opinion publique ''at large'', ce qui veut dire aussi une multiplicité de goûts personnels, des divergences de pensée à savoir ce qui serait le «mieux» à plus ou moins court terme. Bref, on ne peut pas s'attendre à trouver une dizaine de «moines» laïcs inversés, souterrains, cachés dans l'ombre, disciplinés au possible pour se tenir à un grand plan bien précis et jusqu'à ce que celui-ci finisse par être couronné de succès; une dizaine d'hurluberlus réussissant à mieux contrôler les évolutions de toute la société, bien mieux que toute l'Église elle-même aurait jamais pu y parvenir !

ON DEVRAIT DIRE

Il peut y avoir des individus, qui aimeraient se revendiquer d'un certain idéal ou quelque grand objectif «généreux» et qu'un penseur du passé (comme Saint-Simon) aurait pu avoir émis plus anciennement.

Aussi, je pense que Vincent Peillon se trouve à partager ce type d'idéal que Saint-Simon partageait, lui ainsi que ses disciples (comme Auguste Comte entre autres), un type d'idéal qui aura diffusé jusque chez d'autres républicains de la IIIe République, au XIXe siècle. Vincent Peillon aime donc à se percevoir comme celui qui marcherait dans la foulée des autres. Il évoque clairement sans son livre (que j'ai sous la main) les débats impliquant les «élèves» du premier, les enjeux de la question; ce qui l'amène à partager la critique que Saint-Simon faisait de ceux qui négligeraient le «spirituel» au profit du seul matérialisme, du seul rapport des intérêts bruts. Dans l'extrait que j'ai amené plus haut, on voit que Saint-Simon dit que la révoluton n'est pas terminée, et ce, bien avant Vincent Peillon.

En cherchant, je m'aperçois (puis je trouve ça très intéressant d'ailleurs) à quel point nos idéalistes d'aujourd'hui sont finalement «imbriqués» d'une manière ou d'une autre avec la question plus profonde (première, je dirais) de l'hérésie sur le plan religieux, et l'hérésie telle que défini par l'Église catholique.

Parce qu'un homme comme Saint-Simon était un hérétique de l'Église. Considérer le gouvernement de l'Église comme on devrait considérer «une simple gouverne temporelle» : c'est une hérésie.

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Peccator » jeu. 23 janv. 2014, 18:40

On ne peut quand même pas ignorer que vouloir se construire sa propre religion, qui conduirait les hommes à adorer l'image d'un dieu que l'on se construit, c'est la définition même de l'idolâtrie...
Non pas ce que je veux, mais ce que Tu veux. Mc 14, 36

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar seba15 » jeu. 23 janv. 2014, 21:23

L’idolâtrie est durable.
On en parle dans l'ancien testament et a plusieurs reprise y compris parmi les juifs.
Il et fort probable que ça continue encore, mais je ne vois pas l'un triompher de l'autre, l'idolatrie ne supprimera pas la foi et inversement, il y aura toujours des idolâtres qui ne se convertiront pas.

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar etienne lorant » sam. 25 janv. 2014, 19:10

L’idolâtrie est durable.

Une preuve par l'image : "In God we trust" sur l'image ci-dessous !



Image




Etienne
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » dim. 26 janv. 2014, 6:01

Toujours pour mieux saisir la pensée de Vincent Peillon (cf. La Révolution française n'est pas terminée), il faut savoir qu'il s'appuie également sur la pensée d'Edgar Quinet.

Quatrième de couverture de la réédition du grand ouvrage d'Edgar Quinet
  • Edgar Quinet (1803-1875) Écrivain, historien, député en 1848, fut proscrit pour ses convictions républicaines après le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Il publia La Révolution en 1865. L'ouvrage n'avait jamais été republiée avant sa réédition par Claude Lefort dans sa collection «Littérature & Politique» en 1987.
Extrait tiré de la préface :
Spoiler!
«... à plusieurs reprises, il [Quinet] compare les Français aux juifs fuyant dans le désert, et, non seulement tentés, mais irrésistiblement attirés par les idôles dont ils avaient voulu se défaire. Or, ces idôles, il ne les conçoit pas seulement sous leur ancienne forme. Là se manifeste la vigueur de sa pensée : il les identifie dans les nouveaux cultes, contre lesquels lui-même doit se défendre, parce qu'ils se greffent sur le développement de l'esprit moderne.
  • «Où nous ont conduit nos idôlatries ? écrit-il à un correspondant en novembre 1865. Osons regarder en face nos propres adorations. C'est le commencement de l'affranchissement véritable.»
Point donc d'idôlatrie de l'histoire, ni d'idôlatrie de la nation française, ni d'idôlatrie de la Révolution [chez Quinet], nous l'avons dit; mais pas davantage du peuple, comme telle, l'humanité, comme telle, n'appellent-ils la vénération. A ceux qui prêchent l'adoration de l'humanité, il réplique :
  • «O le curieux fétiche ! Je l'ai vu de trop près. M'agenouiller devant celui qui est à deux genoux devant toute force triomphante, ramper devant bête rampante aux milliards de pieds ! Ce n'est pas ma foi ! Que ferais-je de ce dieu-là ? Ramenez-moi aux ibis et aux serpents à collier du Nil»
Enfin, il convient d'y insister, point d'idéalisation du protestantisme, en dépit du respect qu'il lui témoigne. [...] Ainsi, le protestantisme n'est-il admirable que par ses effets indirects; la destruction d'un type de coercition spirituelle ouvre la voie à la liberté politique et celle-ci purifie la croyance elle-même, rend possible la jonction dans le même homme du chrétien et du citoyen.

C'est par cette volonté obstinée de ne pas céder aux nouvelles idôlatries que Quinet s'avère si singulier à son époque, et du tout petit nombre de penseurs que l'on peut dire inclassables.

Dans les premières pages de son livre, Quinet ne craint pas d'affirmer :
  • «Ce que nous appelons l'ordre,c'est à dire l'obéissance sous un maître et la paix dans l'arbitraire est enraciné chez nous dans le roc et renaît presque infailliblement de soi-même et de la tradition immémoriale. L'ordre immémorial est ainsi protégé par des siècles; son antiquité travaille pour lui et fait sa sûreté.»

Ce jugement introduit à la critique de la Révolution et à ce qui en fait la pièce essentielle : l'analyse de la Terreur. [...]
  • «Mon analyse de la Terreur, écrit-il dans une lettre du 12 décembre 1865 est, je crois, la partie la plus neuve et la plus profonde du livre».
Pourquoi la plus neuve ? Parce qu'il ne s'est pas contenté de dénoncer les horreurs de la Terreur, ni même de déclarer qu'elle avait suscité les obstacles dont elles prétendaient tirer sa justification, mais parce que, s'étant appliqué à adopter le point de vue des terroristes, il a pour la première fois, pense-t-il, su démontrer que ceux-ci n'avaient pas compris la nature du système dont ils se réclamaient, qu'ils ne possédaient pas le génie de la Terreur («Seule accusation, confie-t-il à un correspondant, qui les met en fureur, parce qu'elle les convainc d'impuissance et de médiocrité») Et pourquoi la plus profonde ? Parce que la question de la Terreur met en jeu la question du religieux traditionnel et du religieux moderne.

Selon Quinet, le recul des révolutionnaires devant la tâche religieuse les a laissés devant un vide spirituel. La Terreur est, en un sens, un substitut à l'action qui, seule, eût permis de rassembler les acteurs révolutionnaires dans une même foi et de leur faire connaître où étaient le passé et l'avenir, quelle était la cause que leurs ennemis servaient, quelle était donc l'identité de ses ennemis, et quelle était leur propre cause, leur propre identité. A defaut de cette action créatrice et de l'idée qui l'eût commandée, la distinction entre soi et l'autre, entre le peuple et ses adversaires, a perdu tout référent dans la réalité. L'ennemi est devenu inlocalisable, jusqu'à se confondre avec le suspect; tandis que le révolutionnaire lui-même a laissé échapper le critère de la moralité; il l'a cherché dans l'imaginaire, dans le pouvoir d'assumer le risque de mort au service de la Révolution, alors qu'ignorant ce qu'était la révolution, il se bornait à terroriser. Autrement dit, en reprenant les termes mêmes de Quinet :
  • «Les révolutionnaires ont eu peur de la révolution; et cette peur, ils se la sont dissimulée sous le couvert d'un héroïsme qui se réduisait à ceci : vaincre la mort, en se donnant pour garantie la peur de l'autre et la mort de l'autre.»
Quinet prend ainsi à revers la plupart des interprètes, car c'était un lieu commun de trouver dans la Terreur le signe d'une audace extrême, que celle-ci fut jugée folle ou nécéssaire. Il y voit, lui, le signe d'une défaillance.

[...]

Ce que Quinet met en évidence, contre la représentation commune, c'est la «timidité d'esprit» des révolutionnaires, une timidité qui contraste avec leur fureur agressive. Mais, dans le même moment il dit davantage :
  • «Que pourront toutes les violences extérieures, toutes les fureurs amassées, pour compenser cette timidité d'esprit ?»
Ce thème est repris plusieurs fois, et aucun doute n'est laissé sur la relation qu'entretient la Terreur avec la timidité. L'écrivain montre les Jacobins indignés par la témérité de Vergniaud, qui ose mettre en question le statut du catholicisme, lors de la discussion de la Constitution de 93

Ils ont beau se faire une idôle de la mort, elle ne rachète pas leur timidité d'esprit. D'où vient-elle cette timidité ? Il a déjà donné la réponse : «La vérité est, si on veut la voir, que ces hommes terribles ne cessent pour ainsi dire pas un seul jour de trembler devant le génie du passé» Ils tremblent non moins devant les préjugés du peuple. Quinet rappelle les propos de Camille Desmoulins, tançant Manuel d'avoir pris un arrêté contre la procession de la Fête-Dieu : «Mon cher Manuel, les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l'est pas encore»; et il commente un peu plus loin :
  • «Cette peur qu'éprouvent les terroristes, voilà la cause profonde de la chute de la Révolution, car avec cette peur secrète d'être reniés par le peuple, ils n'osent d'avance l'instruire, ni le préparer sur rien.»
Mais, avant la chute de la Révolution, c'est la Terreur elle-même qui se déchaîne, surgie de l'effondrement des repères de la moralité ou de la vérité.
  • «La religion que ces hommes n'ont pas, ils l'affectent; la philosophie auquelle ils croient, ils la renient. Ils se retrouvent hors de tous les chemins, sans boussole, sans étoile; bientôt il ne restera plus qu'une fureur pleine de nuit. Comment s'étonner qu'ils s'égorgent dans les ténèbres ?»
Qu'il s'agisse de Camille Desmoulins ou de Danton, du terrible Marat ou de Cambon, de Bazire ou de Saint-Just, de Robespierre enfin, même prudence ou même ruse sous l'effet de la crainte et du manque d'imagination. Mais le dernier nommé, tant admiré ou détesté pour son intransigeance révolutionnaire, paraît bien mériter la plus rude critique, car nul n'a fait davantage pour protéger le catholicisme.

Une telle critique, Quinet la développe ensuite à l'examen du mouvement de déchristianisation. Convaincu du caractère populaire de cette révolte, il rappelle que ce sont les «ravageurs d'églises» les «brise-images», les «déprédateurs de reliquaires» qui ont assuré le succès de la Réforme [au XVIe siècle]. Et il oppose à la sincérité de la protestation contre le clergé [en 1792] les parodies qui la désarmèrent et vouèrent au ridicule la foi neuve en la réforme. Parodie grotesque [pour défendre le catholicisme] de Chaumette et d'Hébert; puis parodie sinistre de Robespierre. «Le premier culte au moins figurait le plaisir; le sien, au service de l'Être suprême, repose sur la crainte et il lui faut écraser les iconoclastes [cf. châtiment, guillotine pour les patriotes qui veulent se livrer au vandalisme des églises]». Cette fois, «pour retenir le peuple au seuil de l'ancienne église [cf. Rome], et l'empêcher d'en sortir, les terroristes le parquent entre des échafauds». «Dans aucune révolution, conclut Quinet, les chefs n'ont agi d'une manière si directement contraire à leur but; toute leur force, ils la faisaient tourner contre leurs propres desseins». [...] son interprétation se complique, quand il nous montre les révolutionnaires incapables de retrouver le sens de la violence mise autrefois au service de la fondation religieuse.

En cette occasion, la démarche sinueuse, subtile, ironique de notre analyste est aussi digne d'intérêt que sa démonstration. En bref, il se plaît à forger ce qu'on appellera plus tard un type idéal de la Terreur fondatrice, - auquel il ajoutera le type idéal de la Terreur despotique.

La question posée est celle-ci : «Qu'est-ce en soi que le système de la Terreur appliquée à la regénérescence d'un peuple ?» L'écrivain en fixe aussitôt les traits :
  • «L'idéal de ce système a été concçu et réalisé par Moïse. Son peuple périssait dans la servitude d'Égypte; il entreprit de la sauver en le regénérant. Pour cela, il l'obligea d'abord de renoncer aux vieilles idôles égyptiennes; après quoi, il entreprit de refaire la tradition et l'éducation de ce peuple. Pour y réussir, il l'entraîne dans le désert; il l'y maintient au milieu d'un tremblement et d'une Terreur de quarante années. Gouvernement de l'épouvante, par excellence ...».
Comparé au terrorisme hébraïque, le terrorisme français paraît relever du même système : même volonté d'arracher le peuple à ses anciens fondements; même projet de l'entraîner dans un désert d'égarement, sensible dans le souci de changer «même les habitudes les plus invétérées, les noms de mois, de semaines, de jours et des saisons», comme dans le rêve d'une éducation toute nouvelle. Mais la comparaison révèle la différence :
  • « les révolutionnaires négligent la première tâche du législateur, l'institution religieuse du peuple. Moïse eût-il agi pareillement, eût-il consacré les vieilles idôles, «couvert du sang des douzes tribus, il serait aujourd'hui exécrable à la postérité».
De cette critique se déduit cette conclusion : «Le faux engendre l'absurde et l'absurde, l'atroce». La conclusion repose sur la conviction que la révolution ne pouvait être religieuse qu'en se faisant intolérante. Quinet accorde que la Convention formule un principe magnanime [dans la réalité; passé les outrances du discours], mais déclare que celui-ci renfermait la «contre-révolution».

[...]

Quinet décèle l'incompatibilité de la révolution religieuse et de la tolérance. Il a noté par exemple qu'il fallait choisir entre une politique de tolérance et une politique de proscription et, qu'à proclamer l'une et pratiquer l'autre, on se condamnait à perdre sur les deux tableaux; il précise que l'esprit de la tolérance étant l'esprit même de la modernité, le recours temporaire à des mesures d'intolérance aurait seul permis de le faire triompher; il va même jusqu'à demander :
  • «Qui peut savoir ce que dans ce vide, dans ce désert d'égarement, eût enfanté le génie de la France, ce qu'eussent fait toutes les énergies libres de l'esprit moderne, pour combler le gouffre ouvert par l'écroulement de l'ancien monde ?» - question assortie de cette remarque :«En se sentant associés contre un même adversaire (les terroristes) ne se seraient pas entretués».
Toutefois, impossible de douter de sa pensée, et lui-même interdit la méprise :
  • «Je prie qu'on ne fasse pas semblant de se méprendre sur ma pensée. Je sais comme tout le monde que la liberté des cultes est le principe qui doit prévaloir, qu'il est le fond de la conscience moderne. Mais je crois pouvoir dire que les révolutionaires étaient en contradiction avec eux-mêmes, lorsqu'ils revenaient au droit antique de la Terreur et qu'ils maintenaient en même temps le droit de leurs ennemis. Ils ne pouvaient manquer de se briser dans cette contradiction».
- Claude Lefort, Préface


Source : Edgar Quinet, La Révolution, Paris, Éditions Bellin, 1987, 544 p.

Et que dit Vincent Peillon de son côté ?
Spoiler!
«... cette interprétation se trouve une fois de plus dans la lecture que François Furet a pu donner de la philosophie d'Edgar Quinet, et en particulier de son grand livre La Révolution. François Furet reconnait d'emblée dans son essai sur La Gauche et la Révolution française au milieu du XIXe siècle, que l'ouvrage de Quinet s'articule autour de deux grands thèmes : celui de la critique de la Terreur [...] et celui du rapport de la révolution à la religion, en particulier au christianisme. La réflexion de Quinet, à ce moment-là, n'est pas nouvelle. Elle a déjà été longuement élaborée dans Le Christianisme et la Révolution française, en 1845,puis dans L'Enseignement du peuple et La Révolution religieuse au XIXe siècle, texte de 1850 qui intègrent et méditent l'échec de 1848. On connaît l'opposition entre Quinet et Michelet et la brouille qui s'est ensuivie entre les deux amis. Pour Michelet, la Révolution est en elle-même une religion, un culte, une Église. Elle romp avec toutes les autres religions. Elle inaugure un temps nouveau, une religion nouvelle. C'est ce qu'il dit avec force dans la célèbre préface de 1868 à son Histoire de la Révolution. Voilà comment il s'adresse à Quinet, après avoir d'abord éreinté Louis Blanc :
  • «La Révolution a-t-on dit, a eu un tort. Contre le fanatisme vendéen et la réaction catholique, elle devait s'armer d'un credo de secte chrétienne, se réclamer de Luther ou de Calvin. Je répond : elle eût abdiqué. Elle n'adopta aucune Église. Pourquoi ? Parce qu'elle était une Église elle-même»
Pour Michelet, la Révolution est elle-même une religion. Ce n'est pas l'avis de Quinet. [...] Pour Quinet, non seulement la Déclaration des droits de l'homme est une réalisation du programme de l'Évangile, mais la Révolution aurait pu se poursuivre, réussir, s'achever, si la Constituante avait fait adopter le calvinisme comme une religion nationale. L'échec de la Révolution est un échec religieux avant d'être un échec politique et social, et ce n'est même un échec politique et social que parce que c'est d'abord un échec religieux.

François Furet consacre une part importante de son texte à la dimension religieuse de l'analyse de Quinet [...] Mais à aucun moment alors qu'il mesure bien l'importance de la préoccupation religieuse pour Quinet, Furet ne montre clairement que c'est du protestantisme que ce dernier attendait la réussite de la Révolution [...] Au contraire, se contentant de faire écho à une critique déjà formulée par Alphonse Peyrat, il lui adresse le reproche de n'avoir pas sur donner un contenu à la religion désirée :
  • «Interrogation forte, puisque Quinet, en effet, ne se préoccupe jamais de tenter ne fut-ce que l'esquisse de cette religion moderne de l'homme libre dont il ne cesse de déplorer l'absence !»
[...]

Ce que dit Furet, c'est que la critique de la Terreur est la «partie forte» du livre; et que l'idée religieuse, appliquée à la Révolution française, est la partie vulnérable du livre de l'exilé. Faisant observé que, dans sa réponse aux objections et aux critiques, Quinet, en 1867, ne répond pas sur ce point. Furet considère qu'il a abandonné tout effort de clarification quant à la nature de cette religion qui aurait pu donner du sens jusqu'à la Terreur.

[...]

Une religion pour la liberté

Quinet se situe à la source d'une série d'initiatives qui visent d'un même geste à édifier la République et à régler une question religieuse béante depuis 1789; d'emblée, pour Quinet, dans L'Enseignement du peuple, il faut expliquer l'échec de 1848. Comment la liberté, une fois encore, a-t-elle engendré, non pas peut-être la Terreur, mais du moins la servitude. C'est la thèse essentielle, de la «servitude volontaire». Elle nous renvoie directement à la question morale et religieuse de la liberté de conscience. Dans la mesure où Quinet veut la démocratie, il veut préserver celle-ci, à l'avenir, des rechutes. Pour cela, il va falloir lui donner, lui construire, lui établir sa religion. [...] l'erreur vient de n'avoir pas compris en France, l'articulation du politique et du religieux. Cette erreur fut propagée par Montesquieu qui a cru que le religieux se moulait sur le politique alors qu'en réalité c'est l'inverse, «que c'est la forme politique qui partout s'est réglée sur le moule de l'institution religieuse» : la religion est partout, sous toutes les formes la loi des lois, c'est à dire celle sur laquelle toutes les autres s'ordonnent».

V. Peillon, La Révolution française n'est pas terminée, pp.177-181
Il endosse la critique que faisait Quinet à son époque, et juge que, encore aujourd'hui, rien n'aura changé vraiment sous ce rapport. Les «malaises» socio-politiques permanents de la France proviendraient donc de cette lacune, qui est héritée de la cassure de 1789, celle d'une République qui aura pu finir par s'installer durablement, en tant que forme politique peut-être, tout en se révélant incapable de susciter une pensée, une émotion religieuse propre, originale, véritablement nouvelle, seule chose qui pourrait garantir réellement la vie démocratique de cette république à terme, et ce, à l'encontre de tous ses adversaires potentiels, risquant de plonger ses citoyens dans une servitude ou une autre. Il manquerait une religion de liberté, une «spiritualité» envers laquelle l'attachement des citoyens s'y révélerait aussi fort qu'il le serait envers une religion fortement révérée. Il serait une pile de soutènement manquante, d'après Vincent Peillon, un appui pouvant permettre de bien stabiliser la structure. Il manque un credo spirituel pouvant être fédérateur.

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » dim. 26 janv. 2014, 15:29

Quant à l'idée d'un ordre maçonnique considéré comme moteur de la Révolution, mauvais génie ou vecteur occulte des pires excès anticatholiques de la révolution française à son zénith ...
Spoiler!
«... les faits semblent peu militer en faveur de cette thèse : dès le courant de l'année 1793, les loges sont pratiquement toutes fermées. La personnalité de leur Grand maître, Philippe-Égalité, personnage faible et changeant, anbitieux et finalement vélléitaire, ne fait rien à l'affaire : lui-même, en 1793, reniera publiquement la maçonnerie. Quant à son bras droit, le vrai chef du Grand Orient depuis 1773, Montmorency-Luxembourg, président de la noblesse aux États généraux, il émigrera dès le 15 juillet 1789 ! Dans les diverses assemblées où ils furent présents, les maçons de tous les ordres s'opposèrent souvent et défendirent leurs droits et leurs privilèges de classe, bien plus qu'un programme politique visant à l'établissement de quelque démocratie universelle. Le centre de l'union était peut-être «dans leur coeur», mais pas encore dans leurs intérêts politiques et financiers.

Si l'on invoque une simple influence intellectuelle, on peut compter assurément un certain nombre de maçons dans les rangs des révolutionnaires, car ces derniers provenaient souvent des mêmes couches sociales, de la bourgeoisie et du négoce, que celles largement représentées dans les loges. Cependant, si des maçons contribuèrent à diffuser les idées nouvelles, c'est surtout dans les clubs, les sociétés littéraires et les cabinets de lecture qu'ils en trouvèrent les moyens, bien plus que dans les loges avec lesquelles il ne faut pas les confondre. Dans ces dernières, il y eut aussi des modérés, des monarchiens, et des adversaires de la Révolution. Sous le Consulat, le bruit courra même que les loges étaient des repaires de royalistes.

Le marquis de Lafayette (1757-1834) n'est-il pas à lui seul emblématique de cette diversité ? - et de ces contradictions ? Tour à tour ami des philosophes et des Insurgents américains, libéral partisan de la Constitution de 1791, il n'échappe à la Terreur que parce qu'il est fait prisonnier par les Autrichiens puis, retiré durant l'Empire, sous la Restauration, il fréquente une société secrète antimonarchiste : la charbonnerie. Près de quarante ans après ses premiers exploits, adulé par les loges, il détournera pourtant la révolution de 1830 en donnant à la France un «roi-citoyen» : Louis-Philippe, fils du premier grand maître du Grand Orient.

En 1794, l'ordre maçonnique est en sommeil tandis que le pays ploie sous la Terreur : un tel climat ne pouvait lui être favorable. [...]


Chapitre III

Le temps des épigones
(1796-1852)

I- Les chaînes dorées de la maçonnerie impériale

Le réveil de la maçonnerie française

Avec le Directoire, une relative paix civile s'établit à nouveau. Dès le printemps 1796, une assemblée peu nombreuse réunit à Paris élit en qualité de Grand Vénérable du Grand Orient, - la charge de grand maître, précédemment détenu par le duc d'Orléans, «passé à l'Orient éternel en 1793», étant reconnu vacante - Alexandre Louis Roettiers de Montaleau (1748-1808).

[...]

En février 1797, le Grand Orient peut annoncer son réveil, et les loges rouvrent les unes après les autres, partout en France, suscitant ça et là des réactions mitigées. En 1800, on en compte 75 de nouveau en activité, dont un peu plus d'une vingtaine à Paris, puis une trentaine de plus deux ans plus tard : début modeste qui ne présageait pas de l'incroyable croissance qui allait marquer les années impériales, avec une apogée de près de 1200 loges - mais au prix, nous le verons, d'une profonde dépendance à l'égard du pouvoir.

Dès que l'Empire est proclamé, la prise en main de l'institution s'opère rapidement : en novembre 1804, les frères apprennent qu'après dix années de vacances la grande maîtrise sera de nouveau occupée : Joseph Bonaparte doit devenir grand maître, roi de Naples, puis d'Espagne, entre 1806 et 1813, il sera comme ses prédécesseurs un grand maître toujours absent. Une brochette de maréchaux fournit les Grand Officiers, et tandis que «le ministre de la Police générale» [Joseph Fouché, «le mitrailleur de Lyon» en un mot] devient Grand Conservateur - les frères étaient désormais bien gardés - l'administration effective est confiée à Jean-Jacques Regis de Cambacérès (1753-1824) en qualité de grand maître adjoint omniprésent et tout puissant. Conventionnel et régicide, ce fut surtout un juriste hors pair et l'un des principaux rédacteurs du Code civil [...]

La vie interne de la maçonnerie sous le premier Empire est d'une morne platitude, constamment observée par la police, bien plus que sous l'Ancien Régime. Après avoir hésité à supprimer les loges pendant le consulat, l'Empereur y renonça, mais à condition d'anesthésier totalement l'institution.

On s'est interrogé sur l'appartenance personnelle de Napoléon à la maçonnerie. Malgré quelques légendes tenaces, il paraît à peu près certain qu'il ne fut jamais initié. L'eût-il été, du reste, cela n'aurait eut guère de portée car les propos tenus à Sainte-Hélène, en 1816, en disent long sur ce qu'il pensait de la maçonnerie :

  • «C'est un tas d'imbéciles qui s'assemblent pour faire bonne chère et exécuter quelques folies ridicules. Néanmoins, dit-il, ils font de temps à autre quelques bonnes actions. Ils ont aidé dans la Révolution et récemment encore à diminuer la puisance du pape et l'influence du clergé.»

Lorsqu'en 1810 le tout nouveau Code pénal dispose dans son article 291, que «nulle association de plus de vingt personnes, dont le but sera de se réunir tous les jours marqués pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement et sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la société», aucune exception n'est faite pour la maçonnerie dont le statut, de ce fait, demeure inchangé : «toléré par le gouvernement»

Sous de pareils auspices, la maçonnerie fit rapidement sa soumission. Les nombreux rapports préfectoraux établis à la demande du gouvernement impérial en 1811 insistent sur la tranquilité des loges, peuplées de «fonctionnaires publics, de citoyens paisibles et amis de l'ordre» selon le préfet de la Gironde, tandis que son collègue du Tarn y voit surtout «des propriétaires connus, paisibles, incapables de rien faire ou conseiller de contraire à l'ordre établi.»

[...]

Un point mérite cependant d'être souligné. En 1801, au terme d'une longue négociation, le Concordat fut conclu avec l'Église catholique, mettant fin à près de dix années de guerre religieuse larvée. Une situation nouvelle se créait : l'Église, en échange d'un soutien sans faille à l'autorité du Premier Consul - et bientôt à la dignité de l'Empereur - devenait spirituellement libre. Pourvu que le «Catéchisme impérial» recommandât aux fidèles le respect du gouvernement comme un devoir religieux, l'Église pouvait, dans le domaine théologique et moral, tout enseigner. Pour la première fois, les libertés de l'Église gallicane étant révolues, les francs-maçons catholiques pouvaient se considérer comme effectivement excommuniés, les bulles papales publiées depuis 1738 se voyait désormais conférer en France une autorité que les institutions de l'Ancien Régime, paradoxalement, leur avait toujours refusé.

Aucune conséquence sensible n'en résultat dans l'immédiat, et le gouvernement impérial n'accepta jamais d'instrumenter contre les loges quand de rares évêques le lui demandèrent. En revanche, on peut comprendre que l'anticléricalisme et l'éloignement à l'égard de l'Église se soient manifesté de plus en plus nettement au sein de la maçonnerie française dès cette époque. En outre, le libéralisme politique allant le plus ouvent de pair avec le libéralisme religieux - plus encore du fait du ralliement objectif de l'Église à l'Empire - on peut aussi comprendre que la transformation intellectuelle de la maçonnerie vers l'hostilité déclarée au catholicisme autant qu'à l'État autoritaire, d'abord très discrète, ait commencé à s'opérer, presque mécaniquement, sous la pesante tutelle du gouvernement impérial.»

Source : Roger Dachez, Histoire de la Franc-maçonnerie française, Paris, PUF, coll. «Que sais-je ?», pp. 76-80

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar elenos » dim. 26 janv. 2014, 20:54

Cenci a écrit :
ON DEVRAIT DIRE
Il peut y avoir des individus, qui aimeraient se revendiquer d'un certain idéal ou quelque grand objectif «généreux» et qu'un penseur du passé (comme Saint-Simon) aurait pu avoir émis plus anciennement.
Aussi, je pense que Vincent Peillon se trouve à partager ce type d'idéal que Saint-Simon partageait, lui ainsi que ses disciples (comme Auguste Comte entre autres), un type d'idéal qui aura diffusé jusque chez d'autres républicains de la IIIe République, au XIXe siècle. Vincent Peillon aime donc à se percevoir comme celui qui marcherait dans la foulée des autres. Il évoque clairement sans son livre (que j'ai sous la main) les débats impliquant les «élèves» du premier, les enjeux de la question; ce qui l'amène à partager la critique que Saint-Simon faisait de ceux qui négligeraient le «spirituel» au profit du seul matérialisme, du seul rapport des intérêts bruts. Dans l'extrait que j'ai amené plus haut, on voit que Saint-Simon dit que la révoluton n'est pas terminée, et ce, bien avant Vincent Peillon.
En cherchant, je m'aperçois (puis je trouve ça très intéressant d'ailleurs) à quel point nos idéalistes d'aujourd'hui sont finalement «imbriqués» d'une manière ou d'une autre avec la question plus profonde (première, je dirais) de l'hérésie sur le plan religieux, et l'hérésie telle que défini par l'Église catholique.
Parce qu'un homme comme Saint-Simon était un hérétique de l'Église. Considérer le gouvernement de l'Église comme on devrait considérer «une simple gouverne temporelle» : c'est une hérésie.
Nous devons vous remercier pour l’abondance des citations et la qualité de votre analyse. Nul doute que Peillon suit une démarche intellectuelle analogue à celle de Saint-Simon. Cela peut sembler surprenant quand on songe que pour une large part il inspira Auguste Comte qui était son collaborateur et même son familier jusqu’à la rupture pour un élément futile ! ( les grands penseurs tout de même !). Ce dernier fut lui-même fondateur de l’école positiviste et sans doute aussi de la sociologie. Mais aussi très influencé par Joseph de Maistre ou Bonald, penseurs que la terminologie de nos jours dirait "réactionnaires ou de droite " (sic). Mais ce fut Charles Maurras, athée et fondateur de l’Action Française (royaliste) qui continua ses idées ! Peillon ne l’ignore pas ! (j’avais écrit un article publié dans "Lafautearousseau" et "Politique Magazine" qui fait référence à des "filiations" intellectuelles tout aussi étranges en apparence )

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » sam. 08 févr. 2014, 15:10

Intéressant de comparer deux textes, l'un qui serait comme la vulgarisation de la pensée du philosophe allemand Fichte par Isaiah Berlin, l'autre ce qu'exprime Vincent Peillon

Ainsi :
Spoiler!
Un idéaliste est quelqu'un qui se défait de tout ce qui pourrait attirer des natures plus basses - la richesse, le pouvoir, le succès, la popularité - dans le but de servir son idéal intérieur, dans le but de créer ce que lui dicte son être intérieur. C'est le héros idéal du romantisme allemand et de ses disciples : Carlyle, Michelet et, dans leur jeunesse, les radicaux russes. La grande figure artistique du XIXe siècle, celle qui s'est profondément gravée dans l'imagination de l'Europe, c'est Beethoven. On se représente Beethoven comme un homme vivant dans un galetas, pauvre, hirsute, négligé, laid, bourru; il s'est détaché du monde, il ne désir aucune de ses richesses, et bien que les récompenses lui soient offertes, il les rejette. Il les rejette afin de s'accomplir lui-même, afin de servir sa vision intérieure, afin d'exprimer ce qui exige, avec une force absolue, impérative, d'être exprimé. Le pire qu'un homme puisse faire, c'est de devenir un «vendu», de trahir un idéal.

[...]

Tant qu'il reste confiné aux artistes, c'est un idéal noble que personne aujourd'hui ne rejette publiquement; de fait, la conscience morale de notre époque est largement informée par ces notions romantiques, qui nous font admirer les idéalistes et les hommes de principe que nous soyons d'accord ou pas avec leurs idéaux, et parfois même alors que nous les trouvons stupides - ce qui aurait été tout à fait impensable au XVIIIe siècle et aux siècles précédents, où l'on trouvait ce genre de personnage touchant mais idiot.

Mais cet idéal a aussi un aspect plus sinistre.

La morale est maintenant quelque chose qu'on invente également, et non quelque chose que l'on trouve; la morale n'est pas un ensemble de propositions correspondant à certains faits découvrables dans la nature. De fait, la nature n'a rien à voir à l'affaire; la nature, pour Kant, pour Fichte, n'est qu'un amas de matière inerte auquel on impose sa volonté.

Nous sommes désormais bien loin assurément de l'idée de copier la nature, de suivre la nature - naturam sequi - d'être comme la nature. Maintenant, au contraire, on moule la nature, on la transforme; la nature est un défi, la nature n'est qu'une matière première. S'il en est ainsi, si la morale consiste à projeter son être d'une manière ou d'une autre, alors il se peut que l'activité politique soit également une forme de projection de soi. Napoléon, qui projette sa personnalité sur la carte de l'Europe, qui façonne les êtres humains en France, en Allemagne, en Italie, en Russie, comme l'artiste façonne son matériau, comme le compositeur façonne les sons et le peintre les couleurs, Napoléon, donc, est la plus haute expression de la morale, car il exprime sa personnalité, il s'affirme, il sert l'idéal intérieur qui le pousse sans cesse en avant.

En ce point, il y a dans la pensée de Fichte une sorte de grand saut - de l'individu isolé au groupe comme sujet ou Moi authentique. Comment cela se produit-il ?

Je ne suis libre que si je fais des choses que personne ne peut m'empêcher de faire, et je les fais uniquement si c'est mon être intérieur, mon Moi, qui agit, si rien d'autre ne vient l'entraver. Le Moi est un esprit, mais ce n'est pas un esprit isolé, et c'est ici que Fichte emprunte le chemin qui mène à des conclusions si singulières, le chemin qui mène à l'idée que le Moi n'est pas du tout un être humain individuel, que le Moi est quelque chose qui a à voir avec la société, qu'en réalité le Moi humain n'est peut-être pas seulement lui-même le produit de l'histoire et de la tradition, mais qu'il est aussi rattaché à d'autres êtres humains par les myriades de liens spirituels indissolubles dont parlait Burke, qu'il n'existe qu'à l'intérieur d'une structure d'ensemble dont il est un élément.

Parti de la notion d'un individu isolé servant un idéal intérieur inaccessible à la nature ou au tyran, Fichte adopte progressivement l'idée que l'individu lui-même n'est rien, que l'homme n'est rien sans la société, que l'homme n'est rien sans le groupe, que l'être humain en soi existe à peine. L'individu, soupçonne-t-il désormais, n'existe pas, il doit disparaître. Il n'y a que le groupe - Gattung - qui existe. Il n'y a que le groupe qui soit réel.

Fichte en est venu graduellement à croire quelque chose de cet ordre. Mais il va beaucoup plus loin encore. Le Moi véritable, le Moi réel, dans la philosophie de Fichte parvenue à sa maturité, ce n'est ni vous ni moi, ni aucun individu ou groupe d'individus en particulier. C'est ce qui est commun à tous les hommes; c'est ce principe personnifié, incarné, qui, telle une divinité panthéiste, s'exprime à travers des centres finis, à travers moi, à travers vous [...] Son incarnation sur terre est la société authentique conçue comme rassemblement de personnes reliées entre elles sur un plan métaphysique, comme autant de petites flammes issues d'un grand feu central. C'est le grand feu central vers lequel chaque flamme tend à mesure qu'elle prend conscience des injonctions morales - qui sont des élans, des impulsions ardentes - de son être intérieur.

C'est une doctrine théologique, et Fichte était clairement, en un sens, un théologien, comme l'était aussi Hegel. [...] Ainsi Fichte passe peu à peu du groupe à l'idée que la personne véritable, le véritable individu, celui dont l'affirmation de soi est identique à la marche en avant de la morale dans l'histoire - l'imposition d'impératifs moraux à une nature docile et flexible - cet individu n'est même pas l'être humain à son plus haut degré de conscience de soi, mais une entité collective : la race, la nation, l'humanité.

[...]

C'est ici que commence le grand péan, la grande clameur nationaliste et chauviniste. L'autodétermination individuelle devient maintenant l'autoréalisation collective, et la nation une communauté de volontés unies en quête de la vérité morale. Mais cette marche en avant collective serait privée de direction si la nation n'était pas conduite et éclairée par le leadership quasi divin du Zwingherr. Fichte dit : «Ce qu'il nous faut, c'est un chef; ce qu'il nous faut, c'est un homme qui nous façonne»; «A nous, s'écrie-t-il, l'homme qui nous contraindra à la germanité ! Nous espérons, bien sûr, que ce sera notre roi qui mènera à bien cette tâche, mais qui que soit cet homme, nous devons attendre qu'il arrive et qu'il nous façonne, qu'il vienne nous créer.»

Nous sommes partis de la notion d'une personne autonome, soucieuse de n'être pas entravée, aspirant à une vie absolument libre, n'obéissant qu'aux règles de sa propre conscience intérieure, de sa propre conscience morale. Et maintenant, nous disons : la vie est un art, la vie est un façonnement, la vie est une création, l'autocréation, de quelque chose par un processus organique. Il y a des êtres supérieurs et il y a des êtres inférieurs, comme il y a en moi une nature élevée et une nature basse; et dans un moment de crise, il peut arriver que je m'élève jusqu'à des hauteurs sublimes, que je subjugue mes passions et mes désirs pour accomplir des sacrifices héroïques au nom d'un principe qui m'ennoblit - qui, comme le dit Fichte, m'emporte dans un torrent vital. Si je puis réprimer ce qu'il y a de bas en moi, alors le chef de la race peut aussi réprimer ce qu'il y a de bas en elle, comme l'esprit le fait de la chair pécheresse.

La voici enfin, cette fameuse et fatale analogie entre l'individu et la nation, la métaphore organique issue de l'imaginaire théologique et sécularisée par Burke et par Rousseau, et qui est si importante chez Fichte. [...] c'est le principe supérieur qui domine, le principe supérieur qui peut revêtir la forme d'une grande nation, ou de l'histoire. Et le principal agent de cette force est un conquérant ou un chef divin, qui doit jouer de sa nation comme un artiste joue de son médium pour le façonner et en faire un seul tout organique, comme le peintre ou le sculpteur modèlent leur matériau.

Et la liberté, la liberté individuelle et la conscience individuelle, le bien et le mal, qu'ils soient découverts ou inventés, que sont-ils devenus à présent ? Quid de cette liberté individuelle, celle que défendaient les auteurs britanniques et français, la liberté qu'a chaque homme, au moins dans certaines limites, de vivre comme il l'entend, d'aller au diable comme bon lui semble, de perdre son temps comme il l'entend, de faire ce qu'il veut simplement parce que la liberté en tant que telle est une valeur sacrée ?

La liberté individuelle, qui chez Kant possède une valeur sacrée, est devenue pour Fichte un choix opéré par quelque chose de suprapersonnel. Je ne choisis pas, je suis choisi; acquiescer est un privilège, un devoir, par lequel je me transcende moi-même pour m'élever à un niveau supérieur. La liberté et la morale en général c'est le fait de se soumettre au super-Moi.

Fichte lui-même songeait avant tout à une sorte de volonté de puissance transcendantale et idéaliste ayant relativement peu de chose à voir avec la vie terrestre réelle des hommes, ce n,est que vers la fin de sa vie qu'il aperçut la possibilité de façonner l'existence terrestre conformément à ces aspirations transcendantales. Mais ses disciples traduisirent sa pensée en termes plus concrets. En faisant de la volonté, et non plus la raison, la clé de voûte du système, ils donnèrent naissance à cette idée de la liberté qui n'est pas l'idée de non-ingérence, l'idée de laisser à chaque homme la possibilité de choisir, mais l'idée d'expression de soi, l'idée de s'imposer à son environnement, l'idée de la liberté comme élimination des obstacles rencontrés.

On ne peut éliminer les obstacles qu'en les subjuguant : en mathématique, par la compréhension; dans l'existence matérielle, par l'acquisition; en politique, par la conquète. Voilà ce qui constitue le coeur de la notion selon laquelle une nation libre est une nation victorieuse, que la liberté c'est le pouvoir, que la conquête et la liberté ne font qu'une.

Le philosophe américain Josiah Royce a joliment résumé la pensée de Fichte lorsqu'il a écrit : «Le monde est le poème rêvé par la vie intérieur».

De sorte que des esprits différents habitent, littéralement, des mondes différents. Le compositeur, le banquier, le brigand créent littéralement leurs mondes respectifs.

Heinrich Heine est authentiquement terrifié par cette attitude, et sa vision des catastrophes à venir est réellement prophétique (qui écrit de Paris, en 1834) :
  • «Des kantiens paraîtront, qui ne tiendront rien pour sacré dans le monde des simples phénomènes, qui de leurs épées et de leurs haches abattront sans merci les fondements de notre vie européenne, qui arracheront les dernières racines qui nous relient encore au passé. Des fichtéens en armes viendront, dont les volontés fanatiques seront inaccessibles à la crainte comme à l'intérêt. Ces hommes, ces panthéistes, se battront aveuglément pour leurs principes, car ce sont des principes absolus, et les périls qu'ils affronteront leur sembleront pure illusion. Les Naturphilosophen s'identifieront aux forces élémentaires, et celles-ci sont toujours destructrices. Alors le Dieu Thor brandira son marteau gigantesque, et il en écrasera les cathédrales gothiques. Le christianisme était encore la seule force qui retenait encore l'antique barbarie germanique et sa violence nue; une fois ce talisman brisé, un terrible cataclysme se déclenchera. N'essayez point [dit-il aux Français] d'étouffer ou d'éteindre la flamme, vous ne feriez que vous brûlez les doigts.» Surtout, ne vous riez pas du poète rêveur et de ses fantaisies révolutionnaires.

Cette prophétie était destinée à s'accomplir. Il est vain d'accuser un seul penseur, un seul philosophe, des actes commis par la multitude dans l'histoire. Il est néanmoins singulier de constater qu'il y a une ligne directe, et fort étrange, entre le libéralisme extrême de Kant, avec son respect pour la nature humaine et ses droits sacrés, et l'identification fichtéenne de la liberté, à l'affirmation de soi, à l'imposition de sa volonté aux autres, à l'élimination de tout obstacle à ses désirs, et enfin à une nation victorieuse qui marche vers l'accomplissement de son destin, en réponse aux exigences internes que lui a adressées la raison transcendantale, devant laquelle toutes les choses matérielles doivent cèder.

Nous avons certes parcouru un long chemin depuis la notion anglo-française de liberté, qui reconnaissait à chaque homme son propre cercle, le petit mais nécéssaire espace vide à l'intérieur duquel il pouvait agir à sa guise, bien ou mal tourner, choisir pour choisir, et dans lequel la valeur du choix en lui-même était considéré comme sacrée.

Telles sont les deux notions de la liberté que l'on rencontrait en Europe au début du XIXe siècle; demander laquelle est correcte, et laquelle est erronée, c'est là une question vaine et sans réponse. Elles représentent deux visions irréconciliables de la vie, la vision libérale et la vision autoritaire, la vision ouverte ou la vision fermée; et le fait que le mot de liberté ait été un symbole authentiquement central dans l'une comme dans l'autre est à la fois remarquable et sinistre.

Source : Isaiah Berlin, La Liberté et ses traîtres, «Fichte», pp.128-134

Spoiler!
Tout pouvoir suppose toujours le consentement de ceux qui s'inclinent et obéissent. L'ennemi du dehors n'établit son empire qu'en s'appuyant sur l'ennemi du dedans. C'est donc là qu'il faut livrer bataille. «L'histoire ne dispensera jamais les hommes de la vaillance et de la noblesse individuelle.» La liberté à l'oeuvre dans l'histoire est toujours d'abord une liberté de l'esprit. La servitude est toujours une démission de l'esprit, et celle-ci s'insinue comme un poison mauvais, et discret, par cette lassitude, cette indifférence, cette peur. C'est pourquoi Ferdinand Buisson voyait juste en proposant de faire la République en faisant des républicains.

Les deux lignes de force, c'est, nous l'avons vu, la République libérale, sociale, fraternelle, au-delà de l'individualisme et de l'étatisme, et c'est la République spirituelle, morale et religieuse, au-delà du seul positivisme. Depuis un siècle déjà, nous répétons à l'envie : l'individu contre l'État, la République contre la démocratie, la liberté contre l'égalité, le libéralisme contre le socialisme, la politique contre la morale, la laïcité contre la religion, la Troisième République contre la Deuxième, autant de bêtises qui nous interdisent d'être nous-mêmes et nous plongent dans une forme de dépression nationale qui remplace l'action par l'agitation [...] étrangers à nous-mêmes, nous ne trouvons plus la force d'aimer ce que nous sommes ensembles.

Un travail en profondeur s'impose à nous, comme une plongée aux sources vives, et déjà, nous l'avons vu, de nombreux chercheurs, encore inaperçus du grand public, se sont mis à l'ouvrage. Dans leur solitude, ils travaillent pour nous; pour un idéal, et pour une oeuvre historique.

[...]

La France est une nation troublée. Ce trouble est, pour une grande partie, lié à ce divorce. La France est habitée apr un trou noir, son histoire est une histoire lacunaire, son récit est un récit tronqué. Elle est construite sur un oubli. Elle est blessée par une ignorance qui la paralyse et l'empêche d'aborder son avenir avec confiance, avec joie et sérénité.

Quelque chose se passe dans le monde des idées, quelque chose de neuf. Ce neuf, ce vivant, se donne dans la forme du retour. Mais c'est toujours ainsi que progresse l'histoire et que l'avenir s'enfante. Car il appartient à chaque temps, à chaque génération, de s'engendrer dans son présent, de conjoindre la novation à une tradition nouvelle et à un nouveau récit. Telle est la condition des mortels, telle est notre condition historique. Nous n'avons pas le choix. Ce qui suppose de briser quelques dogmes, et de renverser quelques idôles. Ce qui suppose d'avoir à enfanter nos propres pères et d'écrire à leur place le testament de notre héritage. C'est ce travail qui est commencé, c'est la Révolution qui se continue.

Vincent Peillon, La Révolution n'est pas terminée, pp.205-210


La morale est maintenant quelque chose qu'on invente également, et non quelque chose que l'on trouve; la morale n'est pas un ensemble de propositions correspondant à certains faits découvrables dans la nature. De fait, la nature n'a rien à voir à l'affaire; la nature, pour Kant, pour Fichte, n'est qu'un amas de matière inerte auquel on impose sa volonté.

Nous sommes désormais bien loin assurément de l'idée de copier la nature, de suivre la nature - naturam sequi - d'être comme la nature. Maintenant, au contraire, on moule la nature, on la transforme; la nature est un défi, la nature n'est qu'une matière première. S'il en est ainsi, si la morale consiste à projeter son être d'une manière ou d'une autre, alors il se peut que l'activité politique soit également une forme de projection de soi - Isaiah Berlin; à propos de la philosophie de Fichte


Et


Quelque chose se passe dans le monde des idées, quelque chose de neuf. Ce neuf, ce vivant, se donne dans la forme du retour. Mais c'est toujours ainsi que progresse l'histoire et que l'avenir s'enfante. Car il appartient à chaque temps, à chaque génération, de s'engendrer dans son présent, de conjoindre la novation à une tradition nouvelle et à un nouveau récit. Telle est la condition des mortels, telle est notre condition historique. Nous n'avons pas le choix. Ce qui suppose de briser quelques dogmes, et de renverser quelques idôles. - V. Peillon


***

En faisant de la volonté, et non plus la raison, la clé de voûte du système, ils donnèrent naissance à cette idée de la liberté qui n'est pas l'idée de non-ingérence, l'idée de laisser à chaque homme la possibilité de choisir, mais l'idée d'expression de soi, l'idée de s'imposer à son environnement, l'idée de la liberté comme élimination des obstacles rencontrés.

versus

Un travail en profondeur s'impose à nous, comme une plongée aux sources vives, et déjà, nous l'avons vu, de nombreux chercheurs, encore inaperçus du grand public, se sont mis à l'ouvrage. Dans leur solitude, ils travaillent pour nous; pour un idéal, et pour une oeuvre historique.

ou

Tout pouvoir suppose toujours le consentement de ceux qui s'inclinent et obéissent. L'ennemi du dehors n'établit son empire qu'en s'appuyant sur l'ennemi du dedans. C'est donc là qu'il faut livrer bataille. «L'histoire ne dispensera jamais les hommes de la vaillance et de la noblesse individuelle.» La liberté à l'oeuvre dans l'histoire est toujours d'abord une liberté de l'esprit. La servitude est toujours une démission de l'esprit, et celle-ci s'insinue comme un poison mauvais, et discret, par cette lassitude, cette indifférence, cette peur.


C'est surprenant comment les mots de Vincent Peillon (en bleu) peuvent évoquer un écho de l'idéalisme allemand du XIXe siècle, et alors que lui-même fait part de son accord avec un Edgar Quinet par exemple, lequel était un contemporain de cette grande époque de la philosophie outre-Rhin.

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » dim. 09 févr. 2014, 19:24

Enfin, je suis allé vérifier chez Jules Michelet. J'ai eu la surprise de découvrir que Michelet disait finalement la même chose que Quinet, autrement dit que Vincent Peillon s'accorderait tant avec le premier ici qu'avec Michelet sur un point principal. C'est au livre XIV de son Histoire de la Révolution française.

Voici :
Spoiler!
«... le plus avancé Saint-Just, n'ose toucher ni la religion, ni l'éducation, ni le fond même des doctrines sociales; on entrevoit à peine ce qu'il pense de la propriété.

Que cette révolution, politique et superficielle, allât un peu plus ou un peu moins loin, qu'elle courût plus ou moins vite sur le rail unique où elle se précipitait, elle devait s'abîmer. Pourquoi ? [...] Il lui manquait, pour l'assurer, la révolution religieuse, la révolution sociale, où elle eût trouvé son soutien, sa force et sa profondeur.

[...]

Le rapport de l'homme à Dieu et de l'homme à la nature, la religion, la propriété, devaient se constituer sur un dogme neuf et fort, ou la Révolution devait s'attendre à périr.

Le christianisme même, démocratique extérieurement et dans sa légende historique, est en son essence, en son dogme, fatalement monarchique. Le monde perdu par un seul est relevé par un seul. Et cette restauration continue par le gouvernement d'un seul. Dieu y dit aux rois : «Vous êtes mes Christs». Bossuet établit admirablement contre les protestants, contre les républicains catholiques que, le christianisme donné, la royauté en ressort, comme une forme logique et nécéssaire dans l'ordre temporel. La vie du catholicisme c'est la mort de la république. La vie de la république c'est la mort du catholicisme. La liberté du catholicisme, dans un gouvernement républicain, est uniquement et simplement la liberté de conspiration. [...] La Convention ne s'arretât pas aux Grégoire, à l'inconséquence des absurdes gallicans, qui ne savent même pas ce qu'il y a au fond de leur dogme. Ce clergé assermenté, républicain de position, n'en gardait pas moins, par la force des choses et comme clergé catholique, les principes les plus ennemis de la Révolution.

Leur patriarche Grégoire meurt dans le dogme monarchique du monde sauvé par un seul, dans la foi anti-révolutionnaire de l'hérédité du crime (péché originel). Il meurt «enfant soumis au pape», finit comme a fini Bossuet. C'est l'invariable histoire de cette Église, ridicule et respectable, un grand esprit de résistance, de l'éloquence et des menaces; tout cela, en conclusion, pour se faire fouetter à Rome.

Du reste, la Convention ne persécuta nullement le clergé soumis aux lois. Elle laissa Grégoire siéger tant qu'il voulut, en habit violet. Elle maintint les pensions ecclésiastiques, et nourrit ces gallicans, qui travaillèrent pour la plupart à la destruction de la République.

[...]

Quand l'Assemblée reçut le 20 novembre 1793 les ornements, les costumes de Saint-Roch et de Saint-Germain-des-Prés, elle les vit comme elle eût vu un butin pris sur l'ennemi, les dépouilles des Vendéens; elle s'associa sans réserve à la passion populaire [....] Personne après cette séance du 20 ne douta que le décret obtenu par Cambon, le 16, ne fût mis à exécution, que l'Assemblée ne donnat les églises aux hôpitaux, les presbytères aux écoles, que le culte public du catholicisme ne fût supprimé. Il ne fallait plus qu'une chose : qu'on en fit la motion.

[...]

Dans ce moment où tant d'hommes tremblaient dans la Convention, la démentir outrageusement était une inconvenance, mais ce n'était pas un péril. Robespierre eût ce courage. Le soir du 21 aux Jacobins, il assura froidement que la Convention ne voulait point toucher au culte catholique, que jamais elle ne ferait cette démarche téméraire - que d'ailleurs le fanatisme expirait, qu'il n'y avait plus de fanatisme que celui des hommes immoraux, soudoyés par l'étranger pour donner à notre Révolution le vernis de l'immoralité. La question posée le 16 ou plutôt déjà résolue par le décret de l'Assemblée, était de savoir si le clergé catholique conserverait la possession des églises. Robespierre n'en dit pas un mot. Il s'étendit longuement sur l'existence de Dieu. Cela s'entendait du reste. Et quoique Robespierre assurât qu'il avait toujours été un mauvais catholique, les catholiques le tinrent quitte des croyances et virent en lui dès ce jour leur défenseur politique. Dans un de ses discours qui suivit, il parla avec mépris du philosophisme. Ainsi l'élève de Rousseau allait s'enfonçant rapidement dans les voies rétrogrades.

Qui eût rencontré Robespierre, poudré, costumé dans la tenue de l'ancien régime, l'eût déclaré un ci-devant. Eh bien ! cet air ne mentait pas.

Quoiqu'en ce discours il eût suivi vraiment sa nature et n'eût point du tout dévié, on crut y voir une grande conversion , un miracle et le doigt de Dieu. Et comme il y a au ciel cent fois plus de joie pour un pécheur qui revient que pour un juste, la joie fut intime, profonde, dans la contre-révolution. Robespierre, sans s'en douter, était rentré dans son discours dans le monde des honnêtes gens. Il n'y eut pas dès lors une femme bien pensante en Europe qui, dans ses prières du soir, n'ajoutât quelques mots pour M. de Robespierre.

[...]

Robespierre, qui, deux jours avant, dans une adresse à l'Europe contre le philosophisme, excusait la Révolution «Nous ne sommes pas des impies, etc.,etc.», il ne le dit pas seulement le 16, il le prouve en empêchant que les prêtres soient rayés de la société.

Et pourtant, combien les nobles généralement formaient moins un corps ! combien ils étaient moins serrés, moins habiles à combiner, à calculer d'ensemble leurs efforts et leurs intrigues ! Les prêtres, ce corps redoutable, gardien fatal, immuable, de toute la tradition contre-révolutionnaire [...] acceptés au saint des saints. La société épuratrice qui, dans la Révolution, est comme le Jugement dernier, envoyant les uns au pouvoir, les autres à la mort ! elle se mêle avec les prêtres ... Étrange accouplement des plus hostiles esprits. Quelle est cette haute puissance qui change la nature des choses, décide que le blanc est noir, que le prêtre est républicain ! Sévérité infinie dans le triage des amis ! et d'autre part, facilité, indulgence pour l'ennemi ! N'est-ce pas l'arbitraire complet et le vague du vieux système de la grâce, du dogme contre lequel précisément s'était faite la Révolution ?

Chaumette avait dit, le lendemain du grand discours de Robespierre qui releva l'espérance des prêtres : «Si vous n'y prenez pas garde, ils vont faire des miracles !»

Source : Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, Tome II, «Livre XIV. La Révolution n'était rien sans la révolution religieuse», pp. 615-652


Dans la préface à l'édition de 1869 que Michelet ajoute et qu'il intitule Le Tyran :
Spoiler!
«... il faut l'étudier, le juger dans le milieu qui lui fut propre. Robespierre doit se prendre dans l'inquisition jacobine.

Beaucoup l'ont rabaissé beaucoup trop. Si l'ensemble d'un patriotisme réel et d'un certain talent, d'une suite, d'une volonté, d'un labeur soutenu, un grand instinct de conduite, de tactique des assemblées, suffisent à faire un grand homme, ce nom est dû à Robespierre.

[...]

Le premier but des jacobins fut d'aider le Comité des recherches, crée pour surveiller la Cour, peu après la prise de la Bastille. Mais, outre leurs observateurs, les Jacobins avaient des lecteurs pour instruire le peuple, des consolateurs pour le soulager. Comprimer les forts, soutenir les faibles : ce fut leur première mission. On a vu comment Robespierre s'annonça et conquit la population le 6 octobre, quand des femmes affamées vinrent à la barre, accusant un représentant d'être affameur du peuple, et demandèrent enquête, un seul, Robespierre, appuya, et désigna un membre dans l'assemblée qui en avait parlé. Cela devait aller au coeur des Jacobins. [...] Robespierre n'était pas fort seulement à cette heure. Il est réellement admirable. [...] il proscrit la peine de mort. Il veut (contre la volonté de l'Assemblée) que tous, pauvres ou riches, soient de la garde nationale. [...]

Visait-il à la dictature ? Voulait-il une influence si grande, à cette autorité morale joindre le pouvoir et le titre ? Je ne le crois nullement. Le titre eût affaibli l'autorité morale, la papauté, qu'il sentait valoir mieux. Il eut le coeur moins roi que prêtre.»

p.349
ou
Spoiler!
«... le prêtre Sieyès au centre, Durand-Maillane et autres à la droite, dans leur mutisme habituel, n'en exerçaient pas moins une assez grande influence à la Convention. Les prêtres y étaient fort nombreux, et il y avait quatorze évêques, dont moitié à la Montagne. [...] L'un de ces évêques avait été le professeur de Robespierre. La Révolution avait pu briser tout le monde; elle n'avait pu briser le rapport du prêtre au prêtre. L'oeil clairvoyant de Robespierre n'avait pas été sans remarquer qu'indépendemment de la division locale des partis en côtés droits, gauche et centre, il y avait aussi comme un parti épars sur tous les bancs de l'Assemblée, celui de tous les membres plus ou moins attachés aux idées religieuses.

Dans la discussion récente où l'on avait examiné si l'on mettrait le nom de l'Être suprême en tête de la Constitution, l'Assemblée avait ajourné, c'est à dire écarté indéfiniment, la proposition. Robespierre, sans en tenir compte, écrit à la première ligne de sa Déclaration des droits : «En présence de l'Être suprême ...» C'est ce mot qui signe la Constitution du nom de Robespierre. Nul des rédacteurs, sans son influence, n'aurait songé à l'y mettre.»

«La Constitution de 93», p. 464
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/c ... e_1793.jpg
«En présence de l'Être suprême ...»


http://www.youtube.com/watch?v=hrOnmWXiC0s
Yannick Bosc - colloque Henri Guillemin, 2013 («... l'avocat des pauvres ...»)

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » ven. 19 mai 2017, 17:00

Je donnerai la référence à la fin.

Pour ajouter à la critique :


Une question obscure : le rôle de franc-maçonnerie

Divers dans leurs tendances, et même divergents sur plusieurs points, les "Philosophes" n'en constituaient pas moins une sorte de société amicale où les relations étaient constantes, où l'on échangeait des visites et une énorme correspondance, où l'on se disputait parfois, tel Rousseau avec Hume et Voltaire, mais où les confrontations d'idées étaient extrêmement abondantes et fécondes. Une Europe des grands esprits, des esprits qui se voulaient "libres", existait alors, dont le français était la langue usuelle, - Rivarol en exaltait l'universalité - , et où s'élaborait une pensée moyenne, résolument moderne [...]

Les Mirabeau, les Roland, les Danton, les Saint-Just, les Robespierre furent sans discussion, les élèves des Philosophes. [...]

Faut-il aller plus loin et admettre que tout ce travail de sape accompli par les Philosophes a obéi a un plan concerté? qu'il y a eu un meneur de jeu qui a inspiré et coordonné leurs efforts, qu'en somme ils auraient été utilisés par des puissances secrètes, qui visaient à abattre le Trône et l'Autel? L'idée paraît, au premier abord, très peu admissible, l'évolution logique des idées depuis la Renaissance suffisant à expliquer Voltaire, Diderot et les autres. Cependant, l'hypothèse d'un grand complot a été avancée dès l'époque même.

Revenant, en 1782, du congrès de Whillemsbart où les francs-maçons "illuminés" avaient triomphé de ceux de la stricte observance, Henry de Virieu répondait à un ami qui lui demandait quels secrets il avait rapportés :"Tout ceci est autrement sérieux que vous ne pensez. La conspiration est si bien ourdie, qu'il sera pour ainsi dire impossible à la Monarchie et à l'Église d'y échapper." C'est une conviction analogue que Schlegel, professeur d'histoire à Vienne, exprimera en 1827, après la tourmente :"On peut se demander si ces événements n'ont pas été préparés d'avance, et dans le secret." Entre-temps, en 1797, à Londres, où il s'était réfugié, l'ex-jésuite Barruel, grand spécialiste de la polémique anti-Philosophe, avait publié ses Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, véritable pamphlet, où il avait désigné le meneur du jeu infernal, la puissance qui avait tout prévu, médité, constitué, résolu, statué, tout jusqu'aux forfaits les plus épouvantables ; la franc-maçonnerie.

[...]

En France, la première Loge fut celle dite "Au Louis d'Argent", fondée en 1732 à Paris, par des affiliés de la franc-maçonnerie anglaise, bientôt suivie par celle de "Saint-Thomas", dont les animateurs étaient des officiers stuartistes, c'est à dire rattachés à la franc-maçonnerie écossaise. Les règles d'admission et de conduite étant encore très floues, les deux mouvements se développèrent parallèlement, avec une tendance très nette - le règne de Louis XV ne prêtant pas aux austérités extrêmes - à faire des Loges de simples groupements de bons vivants. L'Écossais Michel Ramsay, un ancien converti de Fénélon, passé au déisme, s'employa à la réorganiser. Après bien des efforts, poursuivis par plusieurs hauts dignitaires, d'Antin, Choiseul, Montmorency, on parvint en 1773 à une unification disciplinaire au moins théorique, en une Grande Loge nationale, indépendante de celle d'Angleterre, dirigée par l'Assemblée des "Vénérables" dite Grand Orient, et dont le Grand Maître fut Louis-Pilippe d'Orléans, duc de Chartres, cousin du roi Louis XVI, le futur "Philippe Égalité".

Le succès du mouvement fut très vif : la présence de tels personnages à sa tête le prouve. Sans atteindre de grandes masses - ils ne furent pas plus de trente mille au maximum - recrutés dans les milieux riches, dirigeants "éclairés", les franc-maçons français exercèrent un incontestable attrait.

(à suivre)

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » ven. 19 mai 2017, 17:48

Était-elle alors antichrétienne? Depuis bientôt deux siècle, on n'a pas cessé d'en discuter.

Un fait est irrécusable : les Loges comptèrent un très grand nombre d'ecclésiastiques . Ils bénéficièrent même du privilège d'être admis sans enquête d'honorabilité, leur profession "répondant pour eux". A Caudebec, sur vingt-quatre membres la Loge contenait quinze prêtres. A Sens, vingt sur cinquante. Des chanoines, des curés étaient "Vénérables"; les Cisterciens de Clairvaux avaient même une Loge dans leur couvent! Saurine, futur évêque de Strasbourg sous Napoléon, était un des membres dirigeants du Grand Orient. En avançant que le quart des franc-maçons français vers 1789, était d'Église, on ne doit pas être bien loin de la vérité, et il n'y a aucune raison de penser que tous aient été, ou cru être, de mauvais catholiques. Tout au contraire, très nombreux devaient être ceux qui ne voyaient aucune incompatibilité entre leur foi et leur appartenance maçonne, et même qui tenaient la franc-maçonnerie pour une force à utiliser au service de la religion.

Tel était en Savoie, Joseph de Maistre, orateur de la Loge à Chambéry, qui rêvait de créer dans la maçonnerie un état-major secret qui eût fait du mouvement une armée pontificale au service d'une théocratie universelle.

Cependant l'Église prit, très vite, position contre la franc-maçonnerie. Les Jésuites furent les premiers à s'inquiéter de cette société secrète, qui échappait à tout contrôle de l'Église, et à interdire à leurs membres d'y adhérer. Alertée par eux, l'autorité laïque sévit même contre eux de temps en temps. Des évêques approuvèrent publiquement les curés qui refusaient les sacrements ou la sépulture en lieu saint à des francs-maçons notoires; il est vrai que d'autres se gaussaient de ces mesures, tenant les francs-maçons pour inoffensifs.

En 1738, par la bulle In eminenti le pape Clément XII condamna catégoriquement la franc-maçonnerie et, treize ans plus tard, par la bulle Providas Romanorum, Benoit XIV renouvela les défenses de son prédécesseur.

En fait cette condamnation eut très peu d'influence. Les Gallicans de France s'arrangèrent pour que les bulles ne fussent pas publiées dans le Royaume; on n'a pas retrouvé dans les archives des Loges une seule lettre de démission de prêtre consécutive aux mesures romaines. Il n'y eut que quelques mesures répressives en Irlande, dans l'Ordre souverain de Malte et en Italie; mais à Rome même, les maçons continuèrent de se réunir "en se cachant à peine", disait l'un d'eux. Ce qui signifie pas seulement que l'autorité des Souverains Pontifes avait beaucoup diminué, mais aussi que l'opinion publique, et celle des maçons eux-mêmes, ne tenait pas le mouvement pour antichrétien.

L'était-il donc?

Formellement non, ou très peu. Il est très rare de trouver dans les textes maçons du XVIIIe siècle - sauf dans l'illuminisme allemand - des attaques violentes contre les prêtres, les dogmes ou la foi. En revanche, l'on y trouve beaucoup de déclarations fort pieuses, témoignant de grandes dévotions à la messe, aux saints, à la Vierge. On a même pu soutenir que loin d'être anti-religieuse, la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle avait été crypto-religieuse, qu'elle avait réintroduit des notions que l'on croyait mortes, de Dieu, de l'Au-delà, de la prière; qu'elle avait préparé le terrain pour un renouveau de la foi.

C'est là jouer sur les mots. Car si l'on considère d'un peu près la "religion" des franc-maçons, on a tôt fait de constater qu'il ne s'agit en rien d'une religion établie et dogmatique. Les règles formulées dès les origines sont sur ce point on ne peut plus formelles. Laissant à chacun des maçons ses croyances particulières, on trouve à propos de les obliger seulement à suivre la religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord : elle consiste à être bons, sincères, modestes et gens d'honneur, quelle que soit la dénomination religieuse qui vous désigne. C'est tout à fait clair : la religion franc-maçonne est la religion naturelle, débarrassée des dogmes, des rites et des symboles du christianisme (la secte en établissait d'autres cependant ...) fondée sur un déisme où l'existence du "Grand Architecte" est reconnue, mais où on ne lui reconnaît aucun droit d'intervention dans la vie spirituelle et morale , et où son action s'identifie à la raison. C'est à dire, substantiellement, la doctrine même des Philosophes. Il est donc hors de doute que l'Église a été non seulement dans son droit en condamnant la franc-maçonnerie, mais que, ce faisant, elle obéissait à un devoir.

(à suivre)

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Re: Officiel, Peillon veut tuer l'Eglise catholique

Message non lupar Cinci » ven. 19 mai 2017, 18:12

Est-ce à dire que la franc-maçonnerie ait été vraiment le chef de file du mouvement antichrétien? C'est peu probable : elle comptait dans son sein trop de catholiques fidèles pour que, d'ensemble, elle jouât ce rôle, mais ce qui est infiniment plus admissible, c'est qu'à l'intérieur des Loges, pénétrèrent les éléments les plus actifs du parti philosophique. A la loge parisienne des "Neuf Soeurs" on rencontrait l'élite intellectuelle avancée : Condorcet, Lacépède, Parny, Greuze, Houdon et, le 7 août 1778, Voltaire y fit son entrée, donnant le bras à Benjamin Franklin, parmi un concert d'acclamations.

Dans quelle mesure ces maçons philosophes entraînèrent-ils tout le mouvement vers l'irreligion? Il est bien difficile de le dire. Ce qui est probable, c'est que la plupart des franc-maçons ne se rendirent pas bien compte des tendances réelles des penseurs les plus actifs de leur secte, ni en religion, ni, bien entendu, en politique, où la très grande majorité d'entre eux ne songeaient guère à faire une révolution.

Ce qui est certain c'est que la maçonnerie, organisation centralisée qui avait des ramifications dans toute la France, dans toute l'Europe, put jouer un rôle très important dans l'¸expansion des idées nouvelles. L'histoire a beaucoup de mal à croire en un complot, dont l'action, s'Il a existé, n'a pu être que bien peu de choses à côté des forces démiurgiques qui allaient entrer en jeu dans la Révolution. Le "complot maçonnique" doit être mis à côté du "complot jésuite" dont on évoque périodiquement le spectre.

Mais il n'en reste pas moins sûr qu'en dépit de certaines de ses tendances et de certains de ses membres, la franc-maçonnerie a été un des agents de la crise antichrétienne, un des acteurs de la grande rébellion.

Source : Daniel-Rops, "L'ère des grands craquements" dans L'Église des temps classiques, Paris, Fayard, coll. "Les grandes études historiques", 1958, pp. 77-83


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