Opposition irlandaise à Obama

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AdoramusTe
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Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar AdoramusTe » mer. 26 juin 2013, 23:04

Belle opposition d'un député irlandais, Clare Daly, à l'empire américain d'Oboma.

http://www.youtube.com/watch?feature=pl ... ICu2FXkEKQ

Quand comprendra-t-on enfin que l'empire américain est l'ennemi de la paix dans le monde, à semer la guerre et la révolution partout où il passe ?
Combien de Vietnam, d'Afghanistan, d'Irak, devrons-nous encore subir ?
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Cinci
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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Cinci » jeu. 05 sept. 2013, 23:19

AFGHANISTAN

«... la privatisation des fonctions de l'État renforce la prédominance des milieux d'affaires tout en affaiblissant le gouvernement dans son rôle traditionnel. Il existe 18 agences militaires et civiles de renseignements, dont 70% du budget est alloué à des sous-traitants. Ceux-ci acquièrent ainsi une expérience et une expertise qui leur permettent d'offrir leurs services à d'autres entreprises ou à des gouvernements étrangers. Le Pentagone, lui, a confié 69 % de ses tâches au secteur privé. Scahill souligne aussi l'impressionnante privatisation de l'effort de guerre en Afghanistan : au moment où j'écris ces lignes, 104 000 personnes travaillent pour des sous-traitants du département de la Défense, alors que 68 000 soldats sont sur le terrain. Cela représente 1,5 employé du secteur privé pour chaque membre de l'armée. Et je ne tiens pas compte ici des 14 000 sous-traitants du département d'État.

«D'ici quelques mois, il y aura en Afghanistan de 220 000 à 250 000 employés à la solde de sous-traitants engagés par les États-Unis, ce qui dépasse de loin les 70 000 soldats que tout Américain le moindrement attentif sait que son gouvernement a envoyés là-bas, explique Scahill. Le général James Jones, conseiller à la sécurité nationale du président, reconnaît que dans ce pays il reste moins d'une centaine d'agents d'Al-Quaïda, et que ceux-ci ne sont plus en mesure d'attaquer les États-Unis. C'est pourtant cette organisation qui motive la présence américaine en Afghanistan : il s'agissait de pourchasser les responsables du 11 septembre.»

En appuyant la guerre, l'élite progressiste s'est alliée à des seigneurs de guerre afghans tout aussi cupides qu'opposés aux droits des femmes et aux libertés démocratiques fondamentales, et dont l'implication dans le trafic d'opium est aussi grande que celle des talibans. Le prétendu fossé moral entre l'élite progressiste et les adversaires des États-Unis est pure fiction. Les discours édifiants de l'élite pour justifier la guerre en Afghanistan sont en fait de lamentables tentatives de blanchir des gestes d'une barbarie insensée. On ne peut imposer la vertu par la guerre, pas même la démocratie ou la libération de la femme. La guerre renforce le pouvoir de ceux qui ont un penchant pour la violence et ont accès à des armes. La guerre renverse l'ordre moral et met un terme à tout débat sur les droits de la personne. La guerre relègue la justice et la dignité aux marges de la société.

«Il faut démasquer les seigneurs de guerre fondamentalistes qui ont remplacés les talibans après la tragédie du 11 septembre, lance la femme politique afghane Malalaï Joya, qui a été expulsé du parlement pour dans votre seule imagination, pour vouloir nier avoir dénoncé la corruption du gouvernement et l'occupation occidentale. Ils se sont parés du masque de la démocratie pour prendre le pouvoir. La supercherie perdure. Du point de vue mental ces seigneurs de guerre sont identiques aux talibans. Ils ne s'en distinguent qu'en apparence. De 1992 à 1996, soit pendant la guerre civile, ils ont tués 65 000 innocents. Comme les talibans, ils ont violé les droits de la personne et s'en sont pris aux femmes comme à bien d'autres groupes. Il ne s'agit pas d'une guerre contre le terrorisme. Il s'agit d'une guere contre les civils. [...] Les États-Unis et l'Otan occupent mon pays depuis huit ans au nom des droits des femmes et de la démocratie. Mais ils nous ont fait tomber de Charybde en Scylla. Les hommes auxquels ils ont donné le pouvoir sont des copies des talibans.»

La drogue

Au cours des dix années d'occupation, l'expansion du commerce de l'opium en Afghanistan a rapporté des centaines de millions de dollars aux talibans, à Al-Quaïda, aux seigneurs de guerre locaux, aux gangs, aux kidnappeurs, aux milices privées, aux trafiquants de drogue et à de nombreux membres en vue du gouvernement du président Hamid Karzaï. Le New York Times a rapporté qu'Ahmed Wali Karzaï, frère du président, recevait de l'argent de la CIA même s'il est un gros joueur du trafic de l'opium. L'Afghanistan assure 92 % de la production mondiale de l'opium, un commerce dont la valeur est estimée à 65 milliards de dollars par les Nations Unies. Cet opium est consommé par 15 millions d'héroïnomanes des quatre coins du monde, qui sont 100 000 à mourir chaque année. Ces morts devraient être rajoutés à la liste des victimes civiles de la guerre.

Antonio Maria Costa, directeur général de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), souligne que le trafic de drogue a aider les talibans à prospérer, et ce, malgré la présence des troupes de l'Otan. De 2005 à 2009, estime l'UNODC, les talibans ont gagné de 90 à 160 millions de dollars par an en taxant la production et la contrebande d'héroïne, ce qui représente le double de ce qu'ils touchaient annuellement quand ils étaient au pouvoir.

En huit ans d'occupation, l'Afghanistan est devenu une plaque tournante des stupéfiants à l'échelle mondiale, explique encore Malalaï Joya. Tout le pouvoir est entre les mains des barons de la drogue. «Comment peut-on s'attendre à ce que ces gens mettent fin à la culture du pavot et au commerce de l'opium ? Comment expliquer que les talibans, lorsqu'ils étaient au pouvoir, ont éradiqué la production d'opium, et qu'une superpuissance se montre non seulement incapable de faire de même, mais laisse cette production augmenter ? Pendant ce temps, les partisans de la guerre invoquent les droits des femmes. Dans la plupart des provinces, la notion même de droit de la personne est une vue de l'esprit. Il y est aussi facile de tuer une femme qu'un oiseau. Dans certaines grandes villes, à Kaboul par exemple, les femmes ont certes accès au travail, à l'éducation, mais, presque partout ailleurs au pays, les femmes vivent dans des conditions infernales. Viols, kidnapings et violence conjugale sont en augmentation constante. Pendant les élections prétendument libres, les fondamentalistes ont élaboré une loi misogyne à l'encontre des femmes chiites d'Afghanistan. Cette loi a été entérinée par Hamid Karzaï. Tous ce crimes sont commis au nom de la démocratie.»

En choisissant son camp dans une bataille opposant deux adversaires tout aussi violents et corrompus l'un que l'autre, l'Otan a perdu toute légitimité dans le pays, considère Joya. Son opinion est partagée par un diplomate américain de haut rang, Matthew Hoh, qui a démissionné de son poste à Kaboul en signe de protestation contre la guerre. Dans sa lettre de démission, il écrit que le gouvernement Karzaï est miné par «... une corruption qui saute aux yeux et des magouilles commises sans la moindre scrupule. Parmi les confidents et principaux conseillers du président afghan se trouvent des barons de la drogue et des seigneurs de guerre qui se moquent bien de l'État de droit et des actions antidrogue

(à suivre)

Cinci
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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Cinci » jeu. 05 sept. 2013, 23:30

(suite et fin)

Malalaï Joya a toujours été sceptique à propos de ce qui allait advenir des milliards de dollars en aide internationale qui ont fait l'objet de tant de louanges. «Où croyez-vous que sont allés les 36 milliards de dollars déversés dans la pays par la communauté internationale ? L'argent s'est retrouvé dans les poches des barons de la drogue et des seigneurs de guerre. En Afghanistan 18 millions de personnes survivent avec moins de deux dollars par jour tandis que ces bandits s'enrichissent. Les talibans et les seigneurs de guerre contribuent à ce système fasciste pendant que les forces d'occupation bombardent et tuent des civils innocents. [...] De nombreux Afghans se rangent du côté des talibans, poursuit Joya. Ils ne les appuient pas, mais en ont ras le bol des seigneurs de guerre et de l'injustice. Ils se rallient donc aux talibans par esprit de vengeance. Je ne suis pas d'accord avec eux, mais je les comprends. [...] Les États-Unis gaspillent l'argent de leurs contribuables et la vie de leurs soldats en appuyant le système mafieux et corrompu d'Hamid Karzaï. Ils ont enchaîné mon pays au marché mondial de la drogue. Si Obama était vraiment sincère, il aiderait ceux de mes concitoyens qui se préoccupent de démocratie. Mais ce n'est pas ce qu'il fait. Il s'apprête à déclencher une guerre au Pakistan en lançant des attaques dans la zone frontalière. Plus de civils ont été tués depuis le début de sa présidence que pendant tout le mandat de son prédécesseur, le criminel Bush.»

[...]

Ce qui dérange le plus les conseillers militaires américains, toutefois, c'est la corruption généralisée qui gangrène l'armée nationale afghane (ANA).

«Dans le bataillon afghan où j'étais intégré, le commandant lui-même pratiquait l'extorsion au préjudice d'un commerçant du coin et les soldats se livraient régulièrement au vol à l'étalage. Dans le cadre d'une mission humanitaire à laquelle j'ai participé à Kaboul, nous devions remettre des fournitures scolaires aux enfants d'un village. Afin de conférer une certaine légitimité à l'ANA, nous avons demandé aux soldats afghans de distribuer eux-mêmes le matériel. Selon des rapports de nos services de renseignements, il s'est avéré que ce même groupe de soldat avait extorqué de l'argent aux villageois par la violence. Bref, nous faisons équipe avec des criminels notoires et des voyous dans le village même qu'ils avaient terrorisé. Voilà qui donnait tout une image de la charité américaine !»

Les États-Unis affectent actuellement 4 milliards de dollars par mois à leur mission en Afghanistan. Pourtant, ils sont incapables d'acheter des tableaux et des marqueurs pour leurs instructeurs, les soldats afghans n'ont pas de manteaux d'hiver, Kaboul est toujours en ruine et le chômage estimé atteint 40 %. L'Afghanistan est un des endroits du monde les plus touchés par l'insécurité alimentaire. Qu'advient-il de tout cet argent ?

Pour le savoir, il faut regarder en direction des fournisseurs civils. Ce sont des entreprises qui offrent les emplois les plus lucratifs en Afghanistan. A leur côté, l'armée américaine et l'armée afghane font piètre figure. Au fond, la guerre est avant tout une occasion de faire des affaires.

«A mon arrivée sur le théâtre des opérations, j'ai été estomaqué par la quantité de civils qui s'y trouvaient, raconte notre lieutenant. A Kaboul, bon nombre des emplois sont détenus par des étrangers originaires des États-Unis, d'Europe de l'Est ou d'Asie du Sud-Est. Une foule d'entreprises accomplissent là-bas des tâches qui, autrefois, relevaient exclusivement de l'armée. Si vous étiez cuisinier militaire, votre travail est maintenant effectué par un employé de Kellog Brown and Root [aujourd'hui KBR]. Si vous êtes logisticien ou conseiller militaire, quelqu'un de Military Professionnal Ressources prendra bientôt votre place. Si vous êtes technicien ou mécanicien, des employés civils de Harris ou d'autres firmes se verront confier une part de plus en plus grande de vos tâches.»

Le lieutenant a été dépêché en Afghanistan en compagnie d'une centaine de conseillers militaires. A leur arrivée, une bien désagréable surprise les attendait :

«Près de la moitié des membres de l'équipe ont dû être réaffecté à d'autres tâches parce que leurs responsabilités avaient été confiées à des civils de Military Ressources. Même en zone de guerre, semble-t-il, les soldats risquent de perdre leur emploi à cause de la sous-traitance. Les réservistes, eux, sont dans une situation encore plus précaire. On les arrache à leur milieu, leur emploi, leur famille, leurs amis, pour un service d'un an. Arrivés en Afghanistan, ils n'ont rien à faire. Car leur devoir militaire à été confié à un fournisseur civil. On finit par les expédier quelque part, où ils se joignent à une équipe de mentorat ou se voit confier quelques tâches inventés de toutes pièces.

Les tâches jadis réservées à des militaires guidés par des considérations tactiques et stratégiques ont été accaparées par des firmes motivées par le seul profit. Or armée et entreprises ont des objectifs contradictoires. Une diminution de l'intensité de la guerre ou un retrait des troupes ferait baisser le chiffre d'affaire des sous-traitants [...] En dernière analyse, la paix et les profits sont des objectifs contradictoires en Afghanistan.»

Seulement 10 % des sommes versées en Afghanistan servent à soulager le peuple afghan de ses souffrances, estime-t-on. Le reste est siphonné par des sous-traitants, qui s'empressent de placer cet argent dans des comptes bancaires à l'étranger. Notre lieutenant renchérit :

«... c'est ce système qui a détruit la base logistique de l'Afghanistan. C'est ce système fondé sur le gaspillage et l'accaparement privé de fonds publics qui maintient Kaboul en ruine. C'est ce système qui, chaque semaine, offre steak et homard aux Occidentaux installés dans le pays pendant que 8,4 millions d'Afghans (soit l'équivalent de la populaion de New York) souffrent d'insécurité alimentaire chronique. On n'a qu'à visiter la base aérienne de Bagram, le camp Phoenix ou le camp Eggers pour constater que le problème ne réside pas dans l'acheminement de produits en Afghanistan. La question est plutôt de savoir à qui ils sont distribués. Et, après, on se demande pourquoi il y a insurrection !»

En définitive, le problème de l'Afghanistan n'est pas militaire, mais social et politique. Ce ne sont pas les talibans qui menacent le plus la stabilité du pays, mais l'insécurité alimentaire chronique à grande échelle, la pauvreté écrasante, les viols, la corruption et un taux de chômage ahurissant qui augmente à mesure que les firmes étrangères s'arrogent des contrats et emplois au détriment des entreprises locales. Les pratiques corrompues du gouvernement Karzaï conjuguées à la présence de fournisseurs étrangers constituent le principal obstacle à la paix. Plus on donne de pouvoir à ces forces, plus la guerre s'intensifie. Notre officier se pose des questions : «A quoi peuvent bien servir 250 000 soldats bien entraînés si le pays s'enfonce dans la famine ? Quelles fins une puissante armée peut-elle poursuivre si elle sert un gouvernement inepte et corrompu ? Quelles sont les chances de voir la paix triompher si, pour un Afghan, avoir un bon emploi implique de travailler pour les militaires ?

[...]

Le Congrès a approuvé des dépenses de 345 milliards de dollars pour la guerre en Afghanistan, ce qui , selon l'inspecteur général spécial sur la reconstruction de l'Afghanistan, comprend plus de 40 milliards pour la formation et l'équipement de l'armée et de la police. On estime que, chaque année, les États-Unis déboursent entre 500 000 et 1 million de dollars par soldat ou marine, selon que l'on ajoute ou non les dépenses relatives au logement et à l'équipement, à celles que représentent les salaires, la nourriture et le carburant; ces sommes n'incluent pas les frais médicaux et les pensions versées aux vétérans. [...]


Immoralité de la guerre

Ce ne sont toutefois pas les coûts financiers qui rendent les guerres en Irak et Afghanistan à ce point tragiques, dévastatrices et immorales. La guerre comme outil de changement est barbare, cruelle, froide et contre-productive. Elle entretient le mythe du héros et se drape d'objectifs absurdes et utopiques comme l'imposition d'un démocratie à l'occidentale ou de la libération de la femme.

En une fraction de seconde, une guerre de haute technologie peut faire des dizaines, voire des centaines de victimes sans que celles-ci n'aient le temps de constater la présence d'attaquants. Les armes les plus sophistiquées ont une puissance stupéfiante et aveugle. Elles peuvent démolir un immeuble en quelques instants, écrasant et ensevelissant tous ses occupants. Elle sont en mesure d'anéantir des villages entiers et de réduire en pièces tanks, avions, navires. Les survivants s'en tirent avec des blessures terribles : brûlures graves, cécité, membres amputés ... sans parler des traumatismes qui les marquent pour le reste de leur vie. Personne ne sort indemne d'une telle guerre. Sitôt que l'on utilise ce genre d'armes, tout argument invoquant la défense des droits de la personne ne peut être que mystification. Quiconque a été témoin de la violence des explosions sait qu'elles tuent et mutilent inévitablement des civils, y compris des enfants.

[...]

L'écart entre le discours et la réalité de la guerre est si grand que les soldats qui reviennent du front restent souvent sans voix. Que peuvent-ils répondre à ceux qui défendent la guerre en la présentant comme un moyen d'apporter la liberté aux femmes afghanes ou la démocratie au peuple irakien ? Comment leur raconter la guerre comme elle se déroule ? Comment leur expliquer que la guerre comme instrument du bien est absurde ? Comment vivre avec le souvenir de petits enfants terrorisés qui saignent à mort, leur corps parsemé de morceaux de fer ?

Ne soyons pas dupe de la propagande spécieuse d'Obama sur la nécéssité de terminer le travail ou de combattre le terrorisme. Portons plutôt notre attention sur les fléaux de la guerre. La guerre commence par un appel à la destruction de l'autre, mais mène essentiellement à l'autodestruction. Elle corrompt les esprits, mutile les corps. Elle pulvérise les maisons et les villages, assasine les enfants sur le chemin de l'école. Elle donne le pouvoir à des monstres, ces seigneurs de guerre, escadrons de la mort chiîtes, insurgés sunnites, talibans, combattants d'Al-Quaïda ou tueurs américains qui ne parlent que l'ignoble langage de la force. La guerre est une calamité, un meurtre à l'échelle industrielle. Avant d'appuyer une guerre, on devrait toujours regarder dans les yeux vides des hommes, des femmes et des enfants qui la vivent.

Source : Chris Hedges, La mort de l'élite progressiste, Lux, 2012, pp. 65-82

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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar etienne lorant » ven. 06 sept. 2013, 11:22

L'Amérique essaie sans doute de distraire le peuple américain de ses graves problèmes intérieurs, et par exemple:

LA FAILLITE DES VILLES - DETROIT EST LA PLUS CONNUE - VOICI STOCKTON


Le mot "faillite" effraye la terre entière. A quoi ressemble une ville en faillite ? Que se passe-t-il quand une entité publique doit faire face à la banqueroute ?

L’une de nos équipes s’est rendue à Stockton pour tenter de trouver des réponses à ces questions. Cette ville de 300 000 habitants, soit près de deux fois la taille de Liège, a déposé le bilan. Il s’agit de la plus importante des 28 banqueroutes municipales du pays.
Sur le perron de l’hôtel de ville, la Maire de Stockton, Ann Johnston n’en mène pas large face aux médias. Elle a repris le majorat au pire moment de la crise et ne peut aujourd’hui que constater et tenter d’expliquer les raisons de tels dégâts. "C’est la conséquence de salaires trop généreux pour nos employés et nos pensionnés. C’est la conséquence de nombreux emprunts pour construire nos infrastructures qu’on ne peut plus rembourser, et surtout c’est la conséquence de la chute du marché immobilier qui était l’une de nos principales sources de revenus", déclare-t-elle.

Dépenser sans compter avant le gouffre
Alfred Siebel est le guide de notre équipe. Il se dirige vers un stade flambant neuf construit au début des années 2000. "Ils ont dépensé beaucoup d’argent pour ça mais il faudra pas mal de temps pour qu’ils rentrent dans leurs frais", explique Alfred. La ville a emprunté 400 millions de dollars pour construire ce palais des sports dernier cri, mais aussi un stade de baseball toujours vide, ainsi qu’un luxueux port de plaisance.
Mais aujourd’hui la ville ne peut plus rembourser le moindre dollar, alors elle a décidé de faire des économies en commençant par la suppression de l’assurance maladie de ses pensionnés dont Alfred fait partie. "On parle de vies humaines ici; des gens qui ont dédié leur vie entière à la ville et qui ont bossé plus de 30 ans tout comme moi. On leur a donné tous ces services et à présent on reçoit une gifle en plein visage et on nous dit qu’on ne peut rien faire pour nous ".

Des citoyens au bord de la crise de nerfs
Alfred et son épouse ont aujourd'hui le sentiment d’un grand pénitencier à ciel ouvert, et il est même des jours où ils parlent de peine capitale. Spécialisé dans les pesticides pour l’entretien des parcs de la ville, Alfred ne compte plus les médicaments qu’il doit prendre chaque jour. Parmi ceux-ci, il y a un antidépresseur. "Je suis devenu suicidaire", témoigne-t-il. "Si je voulais conserver l’assurance santé de la ville, je devais débourser 1172 dollars par mois et je n’en gagne que 2100. Donc, c’est impossible".

Triste constat dans la première puissance mondiale
"Nous n’avons plus d’avenir. On vit au jour le jour et si l’un de nous deux tombe très malade, on est à la rue", explique son épouse.
Se retrouver à la rue, c’est lot de davantage de citoyens chaque jour. Dans certains quartiers réputés dangereux, notre équipe trouve avant tout l’immense détresse de ceux qui n’ont plus rien. La politique d’austérité imposée par la ville étouffe la population et le malaise social de certains quartiers est à son paroxysme.

Le contexte quotidien
Les files à l’entrée des cantines bénévoles sont chaque jour un peu plus longues. A l’intérieur, on y trouve autant de destins fragiles mais des parcours souvent cruellement similaires : "j’ai d’abord perdu ma maison puis au bout de quelques mois, j’ai perdu mon boulot", témoigne un homme attablé. Le responsable de la cantine "St Mary’s " explique que le nombre de couverts a quasiment doublé depuis la faillite de la ville.

Des policiers retraités bénévoles pour faire des économies
Qui dit précarité dit bien souvent insécurité. La ville a licencié un tiers de ses effectifs policiers et a fait appel à des retraités bénévoles formés en seulement une semaine afin d’effectuer des travaux administratifs, pendant que les policiers professionnels sont confrontés sur le terrain à une explosion de la criminalité. Les attaques à main armée ont doublé en un an et les meurtres ne sont pas en reste.

Un policier témoigne
"Avant les licenciements, nous comptions une moyenne de 24 homicides par an. L’année dernière on en a eu 58 et cette année en septembre, on en dénombrait déjà 50. Si ça continue à ce rythme,on va battre un nouveau record d’homicides cette année", témoigne un policier au volant de sa voiture de patrouille.

La ville la plus misérable des Etats-Unis
Le magazine Forbes a classé Stockton à la première place des villes les plus misérables des États-Unis. Et même avec la plus grande austérité, aucune amélioration n’est attendue avant cinq ans. Une trentaine de villes américaines ont fait faillite depuis le début de la crise, et c’est aujourd’hui tout un pays qui tente de ralentir l’hémorragie.

http://www.rtbf.be/info/monde/detail_de ... id=7863890

LES PRISONS SONT MÊME DEVENUES DES ENTREPRISES COTÉES EN BOURSE

« American gulag ». C’est ainsi que le général Barry McCaffrey, « Tsar antidrogue » de l’administration Clinton, décrivait en 1996 le système carcéral des États-Unis. Une exagération ? Non, à en juger par les derniers chiffres officiels[1]. Avec 2,1 millions d’hommes, femmes et adolescents derrière les barreaux en 2001, les États-Unis avaient la plus grande population carcérale au monde, et avec 686 prisonniers pour 100 000 habitants, ils battaient le record mondial du taux d’incarcération préalablement détenu par... la Russie. Le taux d’incarcération américain est de 5 à 11 fois plus élevé que celui des pays de l’Union européenne, et 7,6 fois plus que le français. Le seul Texas emprisonne plus de monde que la France, le Royaume-Uni et le Benelux réunis. Si aux adultes emprisonnés on ajoute ceux qui sont en liberté sur parole et en conditionnelle, ce sont 6,6 millions de personnes qui sont actuellement soumises à contrôle pénal[2], contre 1,8 million en 1980. Officiellement, cette « explosion carcérale » a été justifiée par la nécessité de réduire la criminalité aux États-Unis. Mais il est loin d’être évident qu’il existe une relation de cause à effet directe entre incarcération de masse et baisse de la criminalité ; les deux phénomènes semblent déconnectés. Comme le montrent les graphiques suivants, alors que le nombre de prisonniers a augmenté continuellement de 1984 à 2001, la criminalité augmentait entre 1984 et 1991 puis baissait de 1992 à 2000, avant de remonter légèrement en 2001.

http://laniel.free.fr/INDEXES/PapersInd ... 0GULAG.htm
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )

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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Cinci » ven. 06 sept. 2013, 15:20

Le nombre de citoyens incarcérés serait dix fois plus important aux États-Unis que dans n'importe quel autre pays d'Europe - dix fois - en proportion relative. C'est ce même ordre de grandeur que j'ai déjà trouvé aussi chez Joseph E. Stiglitz; le prix Nobel d'économie, Stiglitz, puis lequel aurait déjà été appelé à faire profiter de ses conseils un de ces appareils consultatifs pontificaux comme il en existe au Vatican, mais je ne me souviens plus lequel (merci à Wiki pour les mémoires défaillantes).

;)

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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Cinci » ven. 06 sept. 2013, 15:56

Toujours au pays d'Obama ...


«... en 2008, Alan Greenspan, ex-président de la Réserve fédérale, que l'élite du pouvoir et l'élite progressiste ont longtemps écouté avec déférence, a déclaré :

  • J'ai fait une erreur en pensant que les opérateurs économiques, en particulier les banques, étaient eux-mêmes capables de protéger leurs propres intérêts et ceux de leurs actionnaires.
[/size]

Greenspan mettait ainsi au grand jour la sottise des experts économiques qui ont véhiculé une croyance non fondée dans la capacité du libre marché à régler les problèmes du monde. En s'accrochant à ce qui n'était rien de plus qu'une utopie, les dirigeants ont bafoué 3000 ans d'histoire pour servir l'idéologie de la grande entreprise. Toutes les promesses du libre marché se sont avérées mensongères.

Mais ...

Malgré cet aveu d'échec, les mécanismes de contrôle, généralement utilisés pour maintenir les craintes des populations à un niveau élevé, ont engendré le citoyen «patriote», hanté par les pertes d'emploi, ruiné par les frais médicaux, évincé de sa maison pour cause de saisie, angoissé par la perspective d'attaques terroristes. En cette ère du vide, le citoyen «patriote» s'accroche à son privilège de patriote voire à son double privilège de patriote blanc. En se repliant dans une identité tribale, il tente désespérément de maintenir sa propre valeur et sa propre importance en des temps de grande confusion identitaire et idéologique.

Bien qu'il se fasse malmener par les politiques de l'État, le citoyen «patriote» approuve la surveillance généralisée et la guerre permanente. Il ne met nullement en cause le fait que les dépenses militaires atteignent 1 000 milliards de dollars par an. Il tolère que 18 agences de renseignements civiles et militaires, qui sous-traitent maintenant le gros de leurs tâches à des entreprises privées, soient au-dessus des lois. Il est d'accord avec l'idée voulant que les États-Unis aient besoin de plus de policiers, de prisons, de détenus, d'espions, de mercenaires, d'armes et de soldats que tout autre pays industrialisé. Il s'oppose à quiconque suggère de réduire le budget militaire, de rapatrier les soldats ou d'accorder une plus grande attention aux enjeux nationaux qu'à la poursuite de la guerre permanente. Le citoyen patriote vénère l'armée, considère en quelque sorte que celle-ci ne fait pas partie de l'État. Jamais dans l'histoire des États-Unis le peuple n'a-t-il été soumis à un tel contrôle. [...] l'incapacité de l'élite progressiste à énoncer un projet de société laisse le champ libre aux valeurs militaristes de l'hypermasculinité, de l'obéissance aveugle et de la violence. Désorientée, la culture populaire méprise l'empathie et la compassion, traditionnellement véhiculé par le progressisme.

Tel un courant électrique, la cruauté alimente la radio-poubelle et la télé-réalité, dont les concurents doivent endurer souffrances et humiliations tout en trahissant et en manipulant leurs pairs dans une compétition sans merci. Voilà les valeurs que célèbre une société de plus en plus militarisée et qu'exacerbe Wall Street par ses agissements et sa malhonnêteté. L'amitié, la confiance, la solidarité, l'honnêteté et la compassion ont été évacuées au profit de la lutte de tous contre tous.

Fondement de la pornographie, cette hypermasculinité amalgame violence et érotisme tout en encourageant la dégradation de la femme sur les plans physique et psychologique. Son langage est aussi celui de l'État-entreprise, qui réduit les êtres humains à de la marchandise. Les grandes entreprises, ces enclaves despotiques et autoritaires, vouées à la maximisation du profit, dont tous les employés sont contraints de parler d'une seule voix, ont intoxiqué la société avec leurs valeurs.

L'hypermasculinité est un frein à l'autonomie morale et à la diversité. Elle isole les gens les uns des autres. Elle a pour aboutissement logique la prison d'Abou Ghraib et les guerres en Irak et en Afghanistan, de même qu'un manque de compassion à l'égard des sans-abris, des démunis, des personnes atteintes de maladie mentale, des chômeurs et des malades [...] Bref, elle est l'antithèse du progressisme.


Dans son étude en deux volumes publiée en 1987 et intitulée Male Fantaisies, qui se penche sur l'amertume et l'aliénation ressenties par les soldats allemands démobilisés à la suite de la Première Guerre mondiale, Klaus Theweleit affirme qu'une culture militarisée s'en prend à tout ce qu'elle considère comme féminin, dont l'amour, la douceur, la compassion et la tolérance.



[...]

Lorsqu'il affaiblit l'État et se libère des entraves réglementaires, le capitalisme devient une force révolutionnaire, avait compris Marx. Cette force pousse la société dans le néoféodalisme et la guerre permanente, et lui inflige des formes de plus en plus sévères de répressions.

[c'est également ce que faisait remarquer Jacques Généreux dans La dissociété soit dit en passant, un ouvrage lu l'an dernier]



Changement de perspective

Les meilleures chances de voir s'accomplir un changement social radical se trouve du côté des pauvres, des sans-abris, des ouvriers, des indigents. Alors que se multiplie le nombre des dépossédés, nous ne pourrons rien espérer sans prendre conscience des injustices que subissent quotidiennement les faibles et les exclus, sans se solidariser avec eux. Sur cette solidarité nous pourrons bâtir. Nous devons servir des bols de soupe, persuader des sans-abris de prendre une douche, veiller à ce que les personnes atteintes de maladie mentale, lâchement abandonnées sur les trottoirs des villes, prennent leurs médicaments. C'est dans un travail concret, à la fois banal et difficile, de formation de communautés et de groupes voués à prendre soin d'autrui que nous nourrirons l'indignation et la conscience morale nécéssaire à la riposte [...]



Portrait d'activistes au sens positif du terme

Au coeur de la Grande Dépression, Dorothy Day (1897-1980) a fondé le mouvement Catholic Worker en compagnie de Peter Maurin. C'est le 1er mai 1933, à Union Square, que ces deux anarchistes catholiques ont lancé le premier numéro du journal Catholic Worker. Ils en ont eux-mêmes distribué les 2 500 exemplaires, qui coûtaient 1 cent chacun. Son prix n'a pas changé depuis. Peu de temps après, ils ont ouvert deux maisons d'accueil dans le Lower East Side. Day et Maurin défendaient une éthique radicale dans laquelle s'inscrivait un pacifisme inconditionnel. Ils ont condamné le capitalisme, qu'il soit privé ou étatique, pour son injuste répartition de la richesse. Pour eux, la soif de profit était immorale.

Aujourd'hui le mouvement possède 150 maisons d'accueil dans tout le pays et même à l'étranger, et ce, même s'il ne dispose d'aucune direction centralisée. Certaines maisons sont administrées par des bouddhistes, d'autres par des presbytériens. L'appartenance à une confession ou une autre est sans importance. Les positions radicales défendues par le mouvement, affirmait Day, sont inspirées des Évangiles et ne visent pas la réussite temporelle. Bref, elles ne sont motivées par aucune considération utilitaire. Le sacrifice et la souffrance sont des composantes inévitables de la vie religieuse. Religion, morale et résistance ne devraient jamais avoir la réussite pour objectif ultime. La spiritualité prend racine dans la lutte incessante pour la justice et la compassion, en particulier pour les personnes dans le besoin. Ultimement, on est sauvé par la foi, la foi dans la valeur intrinsèque des actes de compassion et de justice, même si ceux-ci n'ont pas d'effets mesurables.

Les membres du mouvement craignent maintenant que le déréglement de l'économie ne profite aux organisations d'extrême-droite, aux groupes nationalistes et à la frange «apocalyptique» de la doite chrétienne.»

(à suivre)

Cinci
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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Cinci » ven. 06 sept. 2013, 16:16

(suite)

Le 17 mai 1968, le poéte et prêtre catholique Daniel Berrigan est entré dans le bureau d'Incorporation de Catonsville (Maryland) avec huit autres militants, dont son frère. Afin de protester contre la guerre du Vietnam, le groupe y a saisi les registres de conscription de centaines de jeunes hommes qu'on allait envoyer au front, puis les a emporté à l'extérieur et les a fait brûler dans deux poubelles avec du napalm artisanal. Après avoir été jugé coupable, le père Berrigan s'est enfui et a gagné la clandestinité. Au bout de quatre mois le FBI l'a débusqué, Il a passé dix huit mois en prison. Après sa libération, il a pris part à de nombreuses «actions» dont plusieurs lui ont valu la prison. La 9 septembre 1980, par exemple, avec sept autres militants, il a pénétré illégalement dans une usine de missiles nucléaire de la General Electric à King of Prussia (Pennsylvanie) afin de verser du sang et d'endommager légèrement des coiffes d'ogive nucléaires Mark 12 A.

Lorsque nous le rencontrons à son appartement du nord de Manhattan, Berrigan, toujours insoumis à 87 ans, s'assoit bien droit sur une chaise en bois. La lumière oblique de l'après-midi entre par les fenêtres, irradiant la collection d'aquarelles et d'icônes religieuses qui ornent les murs. Le temps n'a pas émoussé sa critique féroce de l'empire américain, ni son interprétation radicale des Évangiles.

«C'est la pire époque de toute ma longue vie, soupire-t-il. Jamais je n'ai nourri si peu d'attentes à l'égard du système. Chaque jour qui passe me le confirme». «Je parle du court terme, précise-t-il. Car ce n'est pas parce que nous avons perdu aujourd'hui que nous avons tout perdu. La Bible n'offre pas d'exemple d'empires qui durent : en fait, on y constate plutôt le contraire. Ils s'effondrent tous. Selon l'Apocalypse, Babylone s'est autodétruite. Il n'y avait même pas l'ombre d'un ennemi à la porte. «Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande !» [...] J'adhère pleinement à la notion bouddhiste selon laquelle on doit faire le bien pour le bien, et non pour ce qu'il permet d'accomplir. Je conserve secrètement cette idée dans le coin de mon âme. Selon moi, si c'est dans cet esprit qu'on fait le bien, il en naîtra nécéssairement quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Je ne crois pas que la Bible nous apprenne où la bonté nous mène, quelle force elle libère. [...] J'en ai conclu que plus une série d'événements ayant lieu au cours d'une vie respecte les enseignements de la Bible, moins on peut en connaître les fruits. On constate cela d'Abraham à Jésus. Je ne me suis jamais intéressé aux résultats. Pour moi, l'important a toujours été d'agir avec soin, humanité et non-violence, et de laisser les choses aller. Pour parler vrai, je dirais qu'il s'agit de vivre en communauté d'esprit, de lire la Bible en cherchant à en faire une interprétation commune. Dans notre monde, les forces de mort sont terribles. Nous devons néanmoins prendre en compte la résurrection.» [...] J'en ai appris davantage de Dorothy Day que de tous les théologiens, confie Berrigan. Elle m'a fait prendre conscience de liens auxquels je n'avais jamais songé ou qu'on ne m'avait jamais enseignés, les liens entre la misère humaine et la guerre. A la base, elle croyait que Dieu a crée un monde dans lequel il y a assez de place pour tous les humains, mais pas assez pour tous les humains et la guerre.

Grâce à sa relation avec Day, Berrigan est devenu un ami proche de Thomas Merton. «La plus grande contribution de Merton à la gauche religieuse, explique-t-il, a été de nous réunir dans des retraites de prières et de discussions sur la vie sacramentelle. Il nous disait : «N'y renoncez pas, n'y renoncez pas, elles sont vos outils, la source de votre discipline, de votre force.» Il était parfois très dur, constate Berrigan à propos de Merton. Il nous disait : «Vous ne survivrez pas à la réalité des États-Unis si vous n'êtes pas fidèles à votre discipline et à vos traditions.» La mort de Merton à 53 ans, quelques semaines après le procès des Neuf de Catonsville, a plongé Berrigan dans l'isolement et le mutisme. «Pendant dix ans je n'ai plus été capable de parler de lui ou d'écrire à son propos, se souvient-il. Il était avec moi quand on m'a expulsé du pays; il était avec moi en prison. Il était avec son ami.»

Pour Berrigan, les distractions qu'offre le monde ne sont que cela, des distractions. La campagne à la présidence opposant Obama à John McCain, qui avait cours au moment de notre entretien, ne le proccupait pas le moins du monde. Quand je lui ai demandé ce qu'il en pensait, il m'a répondu en citant son frère Philip qui, un jour, a dit : «Si les élections pouvaient changer quelque chose, elles seraient illégales.»



Le journaliste


... pendant toute sa vie et sans doute plus que tout autre journaliste du XXe siècle, I.F. Stone est demeuré fidèle aux valeurs considérées par Dorothy Day comme la seule source de changement réel. Né et élevé à Philadelphie dans une famille d'immigrants russes, Stone était à la fin de la Deuxième Guerre mondiale l'un des plus célèbres journalistes des États-Unis. Invité régulier des journaux télévisés, il avait un accès facile aux détenteurs du pouvoir. Ayant accompagné des survivants juifs de l'Holocauste nazi qui, dans la clandestinité, cherchaient à gagner la Palestine sous mandat britannique par des moyens de fortune, il a écrit une série de reportages qui ont fait grimper de manière spectaculaire le tirage du quotidien new-yorkais PM. Il bénéficiait de la confiance d'une bonne partie des membres de l'administration Roosevelt. Plus tard, il couvrirait la guerre d'indépendance d'Israël.

Soudain, après qu'il eut contesté le programme de loyauté du président Truman et la création de l'Otan, Stone a disparu du paysage médiatique, emporté par la vague d'hystérie anticommuniste. On l'a privé de son statut de personne. En février 1950, lors d'une manifestation contre la bombe H, il a prononcé un discours s'ouvrant par ces mots : «Agents du FBI, compagnons subversifs ...» Le FBI l'a vite placé sous surveillance constante. Les autorités ont refusé de renouveller son passeport et l'ont inscrit sur une liste noire de journalistes. Même The Nation, vaisseau amiral de l'Intelligentsia progressiste, n'a pas donné suite à ses demandes d'emploi. Alors âgé de 44 ans, il a écrit que «ces sanctions lui donnait l'impression d'être un fantôme».

En 1953, avec le soutien d'une poignée de fidèles lecteurs de ses anciens journaux, Stone a lancé le bulletin I.F. Stone's Weekly. Jusqu'en 1971, il y a effectué un travail de journaliste d'enquête comparable à celui d'avant-guerre, mais, au lieu d'envoyer ses articles à des hebdomadaires à grand tirage, il les éditait lui-même dans son sous-sol. La qualité de ses enquêtes illustrait l'ampleur des dommages causés au journalisme par la culture de masse, et la plupart des organisations ont fermé les yeux sur ses révélations.

C'est Stone qui a réfuté les prétentions de l'administration Johnson voulant que des vaisseaux américains aient été attaqués dans le golfe du Tonkin. «Les preuves que l'attaque a bel et bien eu lieu se résument à une simple balle incrustée dans la coque d'un destroyer», a-t-il fait valoir. Dans l'annexe d'un livre blanc du département d'État qui devait servir à justifier l'expansion de la guerre , il a découvert que, de juin 1962 à janvier 1964, seules 179 des 7 500 armes confisquées au Vietcong provenaient du bloc soviétique. Le reste, soit 95 %, était constitué d'armes que les Américains avaient fourni aux Vietnamiens du Sud.

Stone a effectué ce reportage alors qu'il était exclu des grandes conférences de presse et des réunions d'information confidentielle auxquelles étaient systématiquement conviés les journalistes bien placés à Washington. Il reconnaissait que ces journalistes savaient des choses qu'il ignorait, mais, disait-il, une bonne partie de ce qu'ils savent est faux. Ce qu'ils appelaient objectivité correspondait en général au fait d'appréhender la réalité sous le même angle que tout le monde, jugeait-il.

Stone était un curieux hybride d'intellectuel et de journaliste. Il était tout autant versé en théâtre, en arts visuels, en littérature, en poésie et dans les classiques (il connaissait le latin et, à la fin de sa vie, a appris le grec ancien pour écrire un ouvrage sur le procès de Socrate) qu'il était au fait des subtilités du New Deal, de l'économie de guerre permanente et du mouvement ouvrier. Sa fière indépendance d'esprit et sa vive intelligence, dignes d'un Georges Orwell, lui ont souvent valut d'être considéré comme une nuisance par l'élite progressiste comme par la droite. Il se montrait toujours solidaire de ceux qui, sans lui, seraient resté sans voix. Il soutenait certes Israël, mais, en 1949, il a eu le courage d'écrire que Deir Yassin, village arabe dont plus de 100 habitants ont été tués lors d'une attaque de paramilitaires sionistes en 1948, était un lieu dont les Arabes ont été massacrés par des membres de l'Irgoun qui, avec une férocité biblique, ont écrit une page honteuse de l'histoire de la guerre de libération du peuple juif. Les organisations juives américaines envisageaient de faire la promotion de son livre sur la guerre d'indépendance d'Israël, mais à la condition qu'il en retirât un passage où il en appelait à la création d'un État binational judéo-arabe constitué de la Palestine et de la Transjordanie. Stone a refusé. Son livre est resté dans l'ombre.

Stone n'a jamais abandonné. Il n'a jamais oublié, comme il l'avait dit dans une de ses célèbres formules sarcastiques, que «tout gouvernement est dirigé par des menteurs».

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Re: Dorothy Day

Message non lupar Cinci » jeu. 10 août 2017, 14:09

Extraits de Dorothy Day :

Le mystique

On peut dire qu'un mystique est un homme amoureux de Dieu. Non pas "qui aime Dieu", mais qui est amoureux de Dieu. Et cet amour mystique, qui est une émotion sublime, amène à aimer tout ce qui touche au Christ. L'empreinte de ses pas est sacrée. Les étapes de sa Passion et de sa mort sont revécues à travers les siècles.

Quand nous souffrons, on dit que nous souffrons avec le Christ. Nous complétons les souffrances du Christ. Nous ressentons sa solitude et sa peur dans le jardin, pendant que ses amis dormaient. Nous sommes écrasés comme Lui sous le poids non seulement de nos péchés mais des péchés des autres, du monde entier. Nous sommes pécheurs , et en même temps c'est contre nous qu'on pèche. Nous nous identifions à Lui, Nous sommes membres de Son Corps Mystique.

Il y a souvent un élément mystique dans l'amour qu'un ouvrier de gauche porte à ses frères, à ses camarades, et qui s'étend à l'endroit où ils ont souffert. Les lieux où ils ont souffert et sont morts sont sacrés. Des noms comme Everett, Ludlow, Bisbee, Chicago-Sud, la Vallée Impériale, Élaine (en Arkansas), et ceux de tous ces autres endroits où les travailleurs ont souffert et sont morts pour leur cause sont devenus sacrés à l'ouvrier. Vous connaissez ce sentiment comme n'Importe quel autre progressiste du pays. Par ignorance, peut-être, vous ne reconnaissez pas le nom du Christ, et pourtant, je crois que vous essayez d'aimer le Christ en ses pauvres, en ses persécutés. Chaque fois que des hommes ont donné leurs vies pour leur prochain, ils le font en partie pour lui. Ceci, je le crois fermement, même si vous et bien d'autres ne vous en rendez peut-être pas compte.

"Ce que vous avez fait au moindre de ces frères, vous me l'avez fait à moi aussi." Pensant cela aussi fort que je le pensais, est-il étonnant que je fus finalement amenée jusqu'aux pieds du Christ?

Je ne veux pas dire par là que je me promenais dans un perpétuel état d'exaltation ni que c'est le cas de tout militant de gauche. L'amour est une question de volonté. Vous savez vous-même comment la résolution faiblit pendant une longue grève, et combien il est difficile pour ses organisateurs de garder intact le moral de ses hommes et la flamme de l'espoir. Ils ont du mal à garder espoir eux-mêmes. Sainte Thérèse dit que l'âme a trois attributs : la mémoire, la compréhension et la volonté. Ces organisateurs eux-mêmes, par leur compréhension du combat (ils savent que la victoire est gagnée très souvent dans la défaite, et que tout progrès, aussi petit soit-il, bénéficie aux travailleurs de tout le pays, par le souvenir qu'ils gardent des combats passés) arrivent à raffermir leur volonté de continuer la lutte. Ce n'est qu'en exerçant ces facultés de l'âme que l'on peut aimer son prochain. Et cette force-là vient de Dieu. Il ne pourrait y avoir de fraternité entre les hommes si nous n'avions Dieu comme Père.

Dorothy Day, "De Union Square à Rome" dans The Catholic Worker (extrait d'un article parut en 1938)



Le communisme

Voici donc mon attitude présente envers le communisme, après toutes ces années. Tout d'abord, je le considère comme une hérésie, une doctrine fausse, mais, comme l'a dit saint Augustin, il n'est pas de doctrine fausse qui ne contienne quelque élément de vérité. Je crois que L'apparition de cette hérésie est due à la faillite des chrétiens et que nous aurons des comptes à rendre là-dessus.

Ma critique de l'attitude des chrétiens, dans le passé - et elle demeure valable pour beaucoup trop d'entre eux - est qu'en fait ils nient Dieu et le rejettent. Le Christ a dit : "En vérité je vous le dis, tout ce que vous faites au moindre de mes frères, c'est à moi que vous le faites" (Matthieu 25,40) Et aujourd'hui il y a des chrétiens qui insultent le Christ en insultant le Noir, le pauvre Mexicain, l'Italien, et - oui - le Juif. Les catholiques croient que l'homme est le temple du Saint-Esprit, qu'il est fait à l'image de Dieu. Nous le croyons du Juif comme du Gentil. Nous croyons que tous les hommes sont membres réels ou potentiels du Corps Mystique du Christ et que, comme avec Dieu le temps est aboli, nous devons considérer ainsi tout homme, qu'il soit athée, juif ou chrétien.

Vous me demandez si nous le croyons réellement quand nous voyons nos prochains entassés comme des bestiaux dans des logements municipaux, parcourant affamés les rues et les routes, travaillant pour des salaires de misère ou à des cadences infernales, vivant dans des conditions d'hygiène dégradantes. A force de voir tant de chrétiens le renier, le haïr en la personne des pauvres, faut-il s'étonner qu'une hérésie ait pris corps, qui Le nie en paroles comme en action?

Le premier commandement est d'aimer le Seigneur Notre Dieu. Nous ne pouvons montrer notre amour pour Dieu qu'au travers de notre amour pour notre prochain. "Si un homme vous dit qu'il aime Dieu, et qu'il hait son frère, c'est un menteur. Car celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, comment pourrait-il aimer Dieu, qu'il ne voit pas?" (1 Jean 4,20)

Je ne nie pas que souvent le communiste aime davantage son frère, le pauvre et l'opprimé, que bien des soi-disant chrétiens. Mais, quand, en parole comme en action, le communiste incite son frère à tuer son frère, une classe à haïr et détruire d'autres classes, je ne peux alors croire que cet amour soit vrai. Il aime son ami, mais non son ennemi, qui se trouve aussi être son frère. Il n'y a pas là de fraternité humaine, et il ne peut y en avoir sans reconnaître Dieu comme notre Père.

Aujourd'hui en Union soviétique on torture des hommes, On les emprisonne, on torture leurs femmes et leurs enfants, on les met à mort. Est-ce là l'amour fraternel? Non, j'ai appris à ne pas croire en l'amour fraternel des communistes. La nature humaine étant ce qu'elle est, je crois seulement que les hommes sont capables de beaucoup de bonté, par le Christ qui a assumé notre nature humaine et l'a exaltée. L'homme peut prétendre à la dignité parce qu'il est le temple du Saint-Esprit et fait à l'image de Dieu. Retirez-lui cela, et il est pire qu'une brute, car l'homme a le pouvoir de penser.

Et cependant ce qui m'a tout d'abord attiré dans le marxisme, c'est qu'il reconnaît la dignité de l'homme et la dignité de son travail. Le Christ lui-même a travaillé de ses mains, de même que saint Joseph son père adoptif. Un homme qui travaille de ses mains comme de sa tête est une personne entière. Il est cocréateur, prenant les matières premières que Dieu a fournies et créant aliments, vêtements et abris et toutes sortes de belles choses [...]

C'est l'amour humain qui m'a appris à comprendre l'amour divin. L'amour humain, dans ce qu'il a de meilleur, de désintéressé, rayonnant, illuminant nos jours, nous donne un aperçu de l'amour que Dieu a pour l'homme. L'amour est la meilleure chose que nous puissions connaître dans cette vie, mais il faut pour le maintenir un effort de volonté. Ce n'est pas seulement une émotion, un chaud sentiment de gratification. Il lui faut des périodes de calme et de silence, comme une braise qui ne rougeoie plus sous la cendre. Il grandit dans la souffrance, la patience et la compassion. Nous devons souffrir pour ceux que nous aimons, nous devons endurer leurs épreuves et leurs souffrances, nous devons même assumer nous-mêmes les punitions dues à leurs péchés. C'est ainsi que nous comprenons l'amour de Dieu pour ses créatures. C'est ainsi que nous comprenons la Crucifixion.

Ce n'est pas facile à expliquer. Il n'est pas facile de me faire bien comprendre. Si saint Paul, à qui le Christ lui-même a parlé, voyait ces choses comme à travers un verre trouble, comment puis-je espérer vous rendre ces choses claires? J'ai simplement essayé de transcrire ce que je comprends, vous suppliant de ne pas discréditer le christianisme à cause des fautes des chrétiens.

Peut-être ne comprendrez-vous pas ce que je veux dire, en me lisant, mais je prie pour que vous aussi, l'Esprit Saint vous fasse sortir des ténèbres et vous conduise à la lumière. Même le peu que je vois m'est lumière dans les jours et les heures les plus sombres. Et je ne pourrais pas respirer ni vivre sans cette lumière que je possède à présent - la lumière de la Foi qui m'a été donnée par un Dieu de merci Qui est la Lumière du monde.

Source : idem

Trinité
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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Trinité » jeu. 10 août 2017, 23:55

Merci Cinci!

Cet extrait de Dorothy Day ,que je ne connaissais pas ,demande à être méditer et relut de temps en temps!

Cinci
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Re: Opposition irlandaise à Obama

Message non lupar Cinci » sam. 12 août 2017, 7:11

Il est assez fascinant de lire ses commentaires produit à une autre époque et y reconnaître la pertinence toujours actuelle.

Comme celui-ci :

"... souvent l'esprit critique conduit à déserter l'Église, la prêtrise, le séminaire, et je suppose que c'est ce que redoute la hiérarchie. Nous connaissons bien l'esprit critique et nous avons vu les ravages qu'il peut faire dans les familles et les communautés. Nous avons vu beaucoup de bons travailleurs nous quitter, frustrés parce que les responsables ne se débarrassaient pas des faiseurs de troubles, ou n'obligeaient pas les gens à mieux faire. L'esprit critique peut aussi être l'"esprit de complainte", et celui qui se plaint et murmure fait plus de mal que de bien." (p.250)

On pourrait transposer facilement à des situations que l'on connaît.


La pauvreté

La pauvreté est chose étrange et insaisissable. Cela fait trente ans à présent que j'essaie d'écrire sur la pauvreté [...]

Nous devons toujours penser à la pauvreté, car si nous n'en sommes pas au nombre des victimes, elle nous devient vite irréelle. Nous devons en parler parce qu'à l'abri de leur propre confort les gens la perdent de vue. Tant de bonnes âmes qui nous rendent visite nous racontent comment elles ont été élevées dans la pauvreté, mais comment, en travaillant dur et en s'aidant mutuellement, leurs parents ont réussi à donner une éducation à leurs enfants [...] Ils soutiennent que de saines habitudes et une famille stable permettent d'échapper à la pauvreté [...] Leur argument est le suivant : pourquoi tout le monde ne fait-il pas de même? Non, ces gens-là ne connaissent rien des pauvres. Leur idée de la pauvreté est aussi proprette et bien ordonnée qu'une cellule de nonne.

La pauvreté offre bien des visages différents. Les gens peuvent, par exemple, être pauvres d'espace uniquement. Le mois dernier j'ai parlé avec un homme qui vit dans un appartement de quatre pièces avec sa femme, quatre enfants, et des parents. Il a un emploi régulier et peut nourrir sa famille, mais il est pauvre d'espace, de lumière et d'air ...

Je suis sûr que Dieu n'a pas voulu qu'Il y ait tant de pauvres parmi nous. La lutte des classes est notre invention, et n'existe qu'avec notre consentement, pas le Sien, et nous devons faire ce que nous pouvons pour changer cet état de choses.

Tant de péchés contre les pauvres crient jusqu'au ciel! Un des plus grands consiste à priver le travailleur de son emploi. Il y en a un autre : lui insuffler des désirs mesquins, si tenaces qu'il est prêt pour les satisfaire à vendre sa liberté et son honneur. Nous sommes tous coupables de concupiscence, mais les journaux, la radio, la télévision, les bataillons de publicitaires (malheur à eux) stimulent délibérément nos désirs, dont la satisfaction se traduit si souvent par la détérioration de la famille.

[...]

Le baiser au lépreux

Peut-être le baiser au lépreux fut-il le plus grand pas qui libéra saint François non seulement de tout sentiment de dégoût et de la crainte de la maladie, mais également de tout attachement aux biens de ce monde. Parfois, ce n'est que d'un seul coup qu'On se libère de sa répugnance et qu'on se détache des biens de ce monde. Nous aimerions penser que c'est souvent le cas. Et cependant plus je vieillis et plus j,en viens à croire que la vie est faite d'une suite de nombreux petits pas, et non pas de grandes enjambées. J'ai "embrassé un lépreux" non pas une fois mais deux, et je ne peux pas dire pourtant que je suis devenue meilleure pour autant.

La première fois c'était un matin très tôt, sur les marches de l'église du Sang Précieux. Une femme atteinte d'un cancer de la face y mendiait et je lui donnai de l'argent - ce n'était pas un sacrifice de ma part, je n'ai fait que lui transmettre l'aumône que l'on m'avait faite. Elle voulut m'embrasser les mains. La seule chose que je pus faire fut d'embrasser son visage crasseux et ridé, dans lequel le nez et un oeil avaient disparus, remplacés par un trou béant. Cela semble être un acte héroïque, mais ce ne l'était pas. Nous nous habituons si vite à la laideur. Ce dont nous détournons le regard aujourd'hui, nous pouvons le supporter le lendemain, quand nous en avons appris un peu plus sur l'amour. Les infirmières le savent, et les mères aussi.

La seconde fois, j'étais en train de refuser un lit à une prostituée saoule, avec une bouche énorme, édentée, recouverte de rouge à lèvres, une vraie bouche de cauchemar. Je ne cessai de me rappeler que sainte Thérèse de Lisieux avait coutume de dire que quand on devait refuser quelque chose à quelqu'un, on pouvait au moins le faire de telle façon que la personne en question s'en allât un peu plus heureuse qu'à son arrivée. Il me fallait refuser un lit à cette femme, et quand elle me demanda de l'embrasser, je le fis, et ce fut atroce, la façon dont elle le fit. Ce n'était guère là une marque d'affection normale.

tiré de :

Dorothy Day, Pains et poissons, 1963


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