Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

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Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar Cinci » mar. 08 nov. 2016, 19:55

Une autre forte personnalité de l'Église canadienne, de l'Église catholique du Québec, qui disparaît. "Un homme-pont", écrit le journaliste Stéphane Baillargeon à propos de Jacques Grand'Maison (1931-2016). Un article qui résume bien la chose. Un homme-pont sur la plan disciplinaire sans doute.

Voir :
« Il espérait que la modernisation du Québec étatique ne se ferait pas sans oublier les racines, les solidarités propres au christianisme qui ont façonné le Canada français pendant des siècles. Je pourrais dire qu’il tenait désespérément les deux bouts de la chaîne. Ce projet de liaison, il l’a dit et redit jusqu’à sa mort. »


« Pour moi, Jacques Grand’Maison est un des plus grands intellectuels, disons, du XXe siècle au Québec, avec Fernand Dumont et Pierre Vadeboncoeur, poursuit le professeur Meunier. Il a la particularité d’être à la fois un prêtre, un théologien, un sociologue, et il tente d’arrimer toutes ces facettes dans son rôle de pasteur et de pédagogue. Avant d’être un intellectuel, c’est un homme qui aime les gens, un homme solidaire, dans l’action et la réflexion. En fait, ses ouvrages sont souvent des retours sur ce qu’il a fait pour comprendre ce qui a marché ou pas. »

[...]

« Ce qui me scandalise le plus du monde d’ici au Québec, y écrit-il, c’est sa superficialité et son vide spirituel. » Il propose aussi cette métaphore sur un monde perdu, le nôtre, hyperbranché et pourtant si déconnecté : « À quoi bon la ville intelligente et le précieux GPS, s’il y manque une petite boussole intérieure pour bien orienter le sens de sa vie ? »
Encore :
Sa réputation semble moins bien assurée auprès des autres départements et dans la société. Le professeur Meunier attribue cette mise à l’écart à la nature de l’oeuvre, moins théorique que celle de Fernand Dumont, par exemple, mais aussi à son côté plus grinçant et provocateur.

« Il aimait dire des choses que d’autres n’auraient pas osé dire, dit son fin connaisseur. À plusieurs moments de sa vie, il n’a pas hésité à décrier les évêques, les politiciens, les fonctionnaires et même ses collègues. Ça ne l’a pas aidé à se faire des amis. À mon avis, les groupes chrétiens auraient avantage à reconnaître encore plus la contribution de Jacques Grand’Maison. Et je crois que ça devrait être fait sous peu… »

http://www.ledevoir.com/societe/actuali ... homme-pont
Je trouve peinant de voir disparaître des témoins comme celui-là. Des gardiens de la mémoire en quelque sorte, témoins d'une autre époque.

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Re: Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar Cinci » dim. 15 janv. 2017, 2:51

Un passage de Jacques Grand'Maison, tiens!

Extrait :

"La capacité d'inscription dans le temps est le premier test de vérité de la qualité de notre fibre humaine, de notre tonus moral, de notre profondeur culturelle et spirituelle. [...] La boutade de l'économiste Keynes : "A long terme nous sommes tous morts" se révèle tragique quand je vois la cohorte des "prospères" d'aujourd'hui préoccupés avant tout de leurs intérêts immédiats [...] sans véritable souci des enjeux à long terme.

M'inspire ici ce propos de Simone Weil dans son ouvrage L'enracinement :

  • De par sa durée, la collectivité pénètre déjà dans l'avenir. Elle contient de la nourriture non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d'êtres non encore nés qui viendront au monde au cours des prochains siècles. Enfin, de par la même durée, la collectivité a ses racines dans le passé. Elle constitue l'unique organe de conservation pour les trésors amassés par les morts, l'unique organe de transmission par l'intermédiaire duquel les morts puissent parler aux vivants. Et l'unique chose terrestre qui ait un lien direct avec la destinée éternelle de l'homme, c'est le rayonnement de ceux qui ont su prendre une conscience complète de cette destinée, transmis de génération en génération.
Et j'ose dire qu'il serait dommage qu'entre autres références, la tradition judéo-chrétienne, qui a marquée si profondément l'histoire occidentale, devienne lettre morte. Les générations futures nous reprocheront peut-être d'avoir cédé à pareille tentation de refus global et de tabula rasa. Même l'athée Jean-Paul Sartre s'inquiétait, à la fin de sa vie, de cette aveugle impasse.

[...]

Jean-Marie Domenach le rappelait, il y a quarante ans, à ses interlocuteurs [au Québec] de la revue Partie pris. Il leur demandait comment ils pouvaient se réclamer de l'histoire, tout en discréditant totalement leur souche principale en Occident. Depuis ce temps, dans les débats et projets auxquels j'ai participé, on pensait et agissait comme si cette composante de l'histoire et de l'expérience humaine non seulement n'avait aucun sens mais, pire encore, comme si elle n'existait pas. Toujours la table rase. Pas la moindre question sur les conséquences de l'évacuation de la religion de l'espace public.

Quand je soulève ce problème, on se met à parler des Amérindiens et des autres communautés culturelles et de leur religion, mais de nous, point question. On ne se reconnait aucune filiation historique de cet ordre.

[...]

Je n'ai jamais oublié une conversation avec un sociologue juif qui connaît bien le Québec. Il me disait :

  • Vous êtes un peuple qui historiquement a défié, par sa singularité entêtée, tout l'Amérique du Nord. A ce chapitre, je vous admire, mais vous faites aussi des choses insensées qui minent votre admirable dynamisme historique. Je suis athée, mais il ne me viendrait pas une minute à l'esprit de ne pas initier mes enfants à la Bible, ni de rayer l'histoire religieuse de mon peuple qui a traversé l'histoire depuis plusieurs millénaires. Notre dynamique juive doit beaucoup à cette filiation.

    Vous, vous avez brisé plusieurs de vos filiations. Vous avez sombré dans le mythe mortifère du meurtre du père. Vous ne pouvez pas continuer sur cette erre sans compromettre gravement votre avenir. Le meurtre d'Abel par Caïn son frère est le symbole le plus juste de l'effet pervers de la négation de toute filiation historique. C'est le rituel le plus nihiliste après la disparition des rites qui nous inscrivent dans le temps et permettent une socialité dans laquelle tout le peuple peut se reconnaître.

    Vous vous croyez plus libres, plus émancipés en bricolant chacun vos repères. Mais vous ne savez plus vous réunir rituellement. Vous m'objecterez que vous vous êtes inventés de nouveaux rites collectifs. Moi, je les trouve très évanescents et ponctuels. C'est une conception bien pauvre et superficielle de ce qu'est la ritualité avec sa profondeur historique, culurelle, sociale, temporelle et religieuse.

    Les élites québécoises n'ont rien compris du message que Gaston Miron lançait quand il les a convoquées à l'église de Sainte-Agathe pour célébrer ses funérailles. Il avait, lui, le sens de la continuité historique. Tout ce qui tient lieu de fondement exige de la durabilité. Autrement, c'est un peu comme si vous confondiez la longue gestation des bouillon de culture à l'écume évanescente des vagues. Vous méritez plus que ce mirage. Il faut savoir assumer aussi bien ses nuits que ses jours, sinon on désapprend la beauté des étoiles à déchiffrer et on passe d'une noirceur à l'autre.
"

[Remarque personnelle : J'ai déjà évoqué Gaston Miron dans ce forum. Je n'avais pas signalé que notre poète national, ce cher Gaston, était un homme qui avait conservé sa foi catholique.

Les animateurs de la revue [l]Parti pris[/i] était quant à eux des nationalistes québécois, adeptes d'une vraie révolution sociale, socialisante, en réaction contre l'Église, ne voulant plus tenir compte de la dimension religieuse sinon pour condamner ses méfaits ]

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Re: Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar Cinci » dim. 15 janv. 2017, 3:41

Encore :

"Une culture, par exemple, marque à la fois une singularité, une similitude partagée et une tendance à la totalité ... mais une totalité qui ne peut épuiser l'humanité et sa riche diversité.

Je dirais la même chose de la politique, de la morale, de la religion et de la laïcité. Autant de domaines où il faut résister à la tentation monolithique et dogmatique, car c'est la façon la plus sûre de sombrer dans la violence, d'assassiner la liberté et de briser à sa racine la formidable dynamique de créativité chez l'être humain. Y compris sa mystérieuse aptitude à faire sens là où il n'y en avait plus et à réenchanter la vie au-delà de tous les désenchantements, vicissitudes et contingences de notre finitude.

Transcender le destin, la fatalité, n'est-ce pas la fine et forte pointe du meilleur des civilisations et des grandes traditions spirituelles de l'histoire?

[...]

Quand on fait une impasse aussi totale sur la moindre filiation historique, on se plonge dans une crise identitaire même si on prétend le contraire.

Je le redis : combien d'acteurs de la Révolution tranquille, chrétiens ou d'idéologie laïque, ont été par la suite semblables aux soixante-huitards qui les contestaient. Partis en quête d'une société nouvelle, plusieurs "parvenus" de la Révolution tranquille se sont investis dans une poursuite sans fin de leur moi identitaire. D'où une société thérapeutique comme jamais on en a vue. D'où un idéal de retraite prise de plus en plus tôt et conçue comme un décrochage de la société, garant de bonheur. Comment alors convaincre les décrocheurs scolaires et les jeunes suicidaires de ne pas lâcher?

On ne me fera pas accroire qu'il n'y a aucun lien entre notre grande rupture historique et tous ces décrochages que je viens d'évoquer, entre le rejet global de notre histoire passée et de notre propre héritage religieux, d'une part, et d'autre part, nos façons de miner notre mini-État, de discréditer la politique, d'utiliser pour ses intérêts individuels immédiats nos ressources et institutions publiques. Sans compter les dérives pop-psychologiques du culte du nombril et d'un "religieux" crédule, éclaté, sans véritable ancrage dans une tradition éprouvée. Sans compter aussi un univers médiatique de plus en plus narcissique et son jeu de miroirs entre les vedettes qui le monopolisent. Et ces sondages à répétition qui tiennent lieu de politique en s'appuyant sur l'opinion du moment, formulée en quelques secondes.

Dans cette société "passoire", on en vient même à soutenir que n'importe quel mode de parentalité peut sainement permettre à ses enfants de construire leur identité psychique, sexuelle, personnelle et sociale. Ce qui contredit les acquis psychologiques les plus élémentaires sur les processus de différenciation incontournables qu'appellent les repères de rôles, de sexes et de générations. On a même inscrit cette indifférenciation dans une législation présentée comme la plus ouverte et progressiste du monde et on l'a votée à l'unanimité. A ma connaissance, il n'y a pas eu de réactions publiques de psychologues, de psychiatres, de travailleurs sociaux, comme s'il n'y avait plus matière à débat. [...] Dans la nuit tous les chats sont gris. Tout est égal. Il y a bien des façons de se plonger dans la Grande Noirceur, à gauche comme à droite, au présent comme au passé. Ces néo-conformismes n'ont rien à envier à ceux d'hier. Et l'on se plaint de la perte de repères chez les jeunes. Quelle contradiction!"

Source : J. Grand'Maison, Questions interdites sur le Québec contemporain, Fides, 2003, pp. 20-26

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Re: Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar Cinci » lun. 16 janv. 2017, 20:17

Bernard Emond

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_%C3%89mond

Vu dans la chronique d'aujourd'hui de Louis Cornellier :
"Habituons-nous à ce mot, province, Nous n'avons pas fini de l'entendre, et par notre faute. Librement, nous avons choisi par deux fois de demeurer une minorité dans un pays qui n'est pas le nôtre", constatera le cinéaste Bernard Emond dans Camarade, ferme ton poste, un recueil d'essais publié ces jours-ci chez Lux éditeur. Dans le style classique et tranchant qui le caractérise, Emond résume son éditeur Mark Fortier, défend l'espérance sans optimisme, en plaidant pour la justice sociale, l'attachement à la beauté du monde et la nécessité de l'indépendance du Québec,

http://www.ledevoir.com/culture/livres/ ... -quebecois
Emond est un anthropologue qui a réalisé à peu près les seuls films à caractère religieux que j'ai vu au Québec lors des dernières décades, et qui ne seront pas des caricatures de la religion en même temps. En tombant sur ce résumé de Louis Cornellier, j'ai été stupéfié d'y retrouver comme la pensée du chanoine Jacques Grand'Maison ... l'espérance sans optimisme ... justice sociale, attachement à la beauté ...

ChristianK
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Re: Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar ChristianK » sam. 21 janv. 2017, 22:34

Il a fait énormément de mal sans s'en rendre compte. Car il a affaibli par sa dissidence partielle ("antidogmatique" a -t-on dit) les moyens qui auraient pu atténuer la décadence postconciliaire. La quasi mort du diocese de Gatineau lui doit beaucoup, par l'intermédiaire de son 1er évêque, disciple de Grandmaison à St Jerome.
Il était infiniment trop horizontal, le prêtre à la page des 60s... Ne parlons pas de la faculté de théologie de Montréal... (qui devrait suivre celle de Sherbrooke, qui lui ressemblait tant, vers la mort)

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Re: Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar Cinci » mar. 24 janv. 2017, 22:16

La salutation des évêques du Québec ...
Mgr Lortie, président de l'Association des évêques catholiques du Québec, au nom de tous les évêques du Québec :

- Par ses écrits, son enseignement théologique et ses recherches sociologiques, Jacques Grand'Maison a été une figure marquante au Québec, tant dans l'Église que dans le monde universitaire, et sa pensée a eu une influence qui a largement débordée le milieu académique. Il a contribué à mettre en valeur, chez nous, la doctrine sociale de l'Église, à enraciner la foi dans le terrain concret de la vie et du parcours historique d'un peuple et d'une culture. On reviendra longtemps sur ses études et enquêtes sur les différences et les rapports entre les générations.

Auteur prolifique,il maniait admirablement notre langue. Aussi je me permets de lui redonner la parole en citant quelques phrases des notes autobiographiques qu'il avait placées au début du livre Une foi ensouchée dans ce pays (1979) :

"Je suis d'un pays incertain, sinon impossible, mais c'est le mien. Je suis d'un village anachronique, d'une a-société bâtarde, d'un peuple peut-être parvenu à une croisée des chemins décisive. Je suis d'un héritage généreux, emmêlé de contradictions, mais chevillé à de belles et fortes passions. Je suis d'une foi qui n'est pas bouée de mes vides et détresses, ni entrelacs d'angoisses indénouables, mais plutôt roc de ma vie et Promesse de Dieu qui l'habite." (Jacques Grand'Maison)

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Re: Disparition du chanoine Jacques Grand'Maison

Message non lupar Cinci » mer. 25 janv. 2017, 20:54

Bonjour
Christian K :
Il a fait énormément de mal sans s'en rendre compte. Car il a affaibli par sa dissidence partielle ("antidogmatique" a -t-on dit) les moyens qui auraient pu atténuer la décadence postconciliaire. La quasi mort du diocese de Gatineau lui doit beaucoup, par l'intermédiaire de son 1er évêque, disciple de Grandmaison à St Jerome.
Je vous avoue que je ne connais pas du tout la situation du diocèse de Gatineau. Je ne connais pas non plus l'évêque dont vous parlez. Il me serait bien difficile de juger à distance que Jacques Grand.Maison aurait dû être responsable de quelque chose de très négatif via des décisions que l'éveque aurait dû prendre. Vouloir faire porter sur les épaules d'un seul homme (ou presque) la responsabilité d'une chute de la pratique religieuse dans un pays, dans un diocèse ou dans une province : c'est une opération qui me semble toujours assez hasardeuse.

:?:


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