Quand Dieu se révèle

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Cinci
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Quand Dieu se révèle

Message non lupar Cinci » lun. 13 mars 2017, 19:25

C'est un petit texte de Bernard Bro que je trouve vraiment très bien. Il serait peut-être pas mauvais de le lire pour augmenter un peu plus le respect et l'amour que nous devons éprouver pour Marie, la sainte mère de Dieu. Je l'ai lu en songeant à plusieurs personnes de la section des intentions de priêres mais aussi à Paxetbonum (j'espère qu'il va bien?) qui disait éprouver quelques ennuis avec le culte marial.

Voici :

"Rares sont les étude sur la miséricorde. L'analyse et l'attention portées à cette idées sont encore timides. Quand admettra-t-on que l'histoire et la piété ne suffisent pas? On ne peut donc que louer les chercheurs qui s'y intéressent. Par exemple avec le numéro 110 de la revue Communio, novembre-décembre 1993, Heureux les miséricordieux. Les pages du père carme Antonio Sicari sont remarquables : de la grande exégèse.

Il montre que la miséricorde n'est pas un thème, une idée, un objet de réflexion parmi d'autres, mais qu'elle est la lumière intime du Dieu chrétien. Onze pages lumineuses. Il vaut la peine de les relever et d'en prolonger les intuitions.

On sait que pour désigner la miséricorde et traduire l'hébreu, le texte grec du Nouveau Testament utilise le mot éleos (ce qui a donné le deuxième mot du Kyrie eleison). Deux remarques utiles. D'une part, ce mot grec traduit non pas un seul, mais deux termes hébraïques. Ces deux termes sont complémentaires. On ne doit pas oublier l'un au profit de l'autre. D'autre part, le deuxième vocable a une épaisseur de sens, une richesse inattendue qu'il est bon de ne pas limiter,

A l'origine deux morts hébreux. Le premier hesed, signifie la responsabilité d'un amour, responsabilité qui vient d'un engagement pris, d'une fidélité envers soi-même et donc aussi envers l'autre auquel on s'est librement attaché. […] L'Alliance avec Dieu ne peut être rompue unilatéralement. Le mot hébreu signifie non seulement la fidélité d'un pacte, celui de Dieu qui s'engage, mais aussi son pardon, sa gratuité, mais aussi la grâce du don impliquée par l'amour.

Le grec traduit un deuxième terme hébreu : rahahim. […] Le mot lui-même livre ce qui permet de faire le lien le plus fort qui soit entre la morale et la théologie la plus rigoureuse, le catéchisme et la piété.

Rahahim a quatre sens. 1. D'abord ce qui est mou, ce qui est tendre. 2. Le lieu qui accueille et donne la vie : la matrice, le sein maternel, les entrailles. 3. Puis il indique l'action de se pencher sur quelqu'un. 4. Enfin, le mot évoque le sens maternel "faire cesser les gémissements d'un enfant en l'aidant à respirer". La miséricorde est d'abord ce lieu plein d'une tendresse qui va jusqu'à soulager l'être humain pour le faire vivre. Le mot signifie directement être et se savoir être unique auprès d'un autre. Un seul mot français ne peut pas rendre toutes les nuances du vocable hébreu, choisi par Dieu pour se révéler. C'est l'amour, mais c'est aussi la tendresse avec ce que cela contient de douceur physique.

Avec les paraboles de la brebis perdue et du fils prodigue, saint Luc a toujours été caractérisé comme l'évangéliste de la miséricorde. C'est aussi lui qui écrit les deux hymnes fondateurs du message chrétien dans les évangiles de l'enfance du Christ. Cela mérite attention.

Ces deux cantiques fondateurs, celui de Marie (Magnificat) et celui de Zacharie (Benedictus), sont sous-tendus par le recours constant à la miséricorde lorsque saint Luc veut dire pourquoi le Christ est venu. Ils invitent à remonter plus haut. Les formules rapportées par saint Luc viennent des Psaumes 103, 105, 106 et 98, qui reprennent la grande auto-définition de Dieu par lui-même (en Exode 3,7 et 3,13-15 et 34,6)

Que saint Luc ait ces textes présents à l'esprit est évident. Le Psaume 106 est le fond commun du Magnificat et du Benedictus. Les expressions utilisées par les Psaumes, reprises par saint Luc, ne peuvent pas être dites par lui, ni entendues, sans référence immédiate à la circonstance de l'Incarnation, qui implique un langage corporellement chargé de sens. Avec saint Luc, on n'est plus seulement au registre de l'idée, mais du fait, de l'événement. Quand le Psaume 78,8 prie Dieu ainsi : "Que vienne au devant de nous ta miséricorde, car nous sommes à bout de force", il n'est pas arbitraire de penser que l'évangéliste en reprenant ce psaume a pour intention profonde d'évoquer la personnification de la miséricorde venue en Jésus. Révéler l'avènement physique de la Miséricorde est bien l'intention profonde de sait Luc.

[...]

On peut et doit aller plus loin encore, le texte de l'Annonciation évoque explicitement le sein de Marie, « le fruit de tes entrailles », et annonce le fait : « La puissance du Très Haut te prendra sous son ombre ». Or Marie avait évidemment appris à vénérer la présence divine en un seul lieu, là où seul le grand prêtre entrait en une seule fois par an pour le Grand Pardon. Et voici que l'ange Gabriel lui enseigne qu'elle, à son tour, peut et doit désormais adorer cette présence divine en elle-même. Le dialogue va insister lorsqu'il fait référence au « lieu des entrailles ».

Dans l'Ancien Testament, le sujet du verbe hébreu dérivé du mot "rahahim-miséricorde", ne pouvait être que Dieu, comparé à une mère qui se penche tendrement sur son enfant. Et voici qu'avec l'Incarnation Dieu confère à une créature le statut de mère, capable d'avoir pour lui, Dieu, au sens physique une attirance « viscérale », miséricordieuse.

Le père Antonio Sicari fait très bien remarquer : "Comment cela eut-il été possible, si Dieu n'avait pas été déjà aussi, d'une certaine manière en soi-même et depuis toujours, Fils? Dieu n'eût pas pu ressentir cette miséricorde maternelle s'il n'avait pas été, de toute éternité, dans une attitude filiale." En d'autres termes, la vie de la Sainte Trinité, gardait et cachait en elle depuis toujours une relation miséricordieuse. Cette vérité du texte évangélique (et de ses implications les plus précises dans la révélation biblique) est une des plus décisives que je connaisse pour situer le mystère chrétien. Elle fait le lien entre la vie intime de Dieu d'une part, la venue du Christ dans l'Incarnation d'autre part, et enfin elle fonde l'absolu de la morale de la charité fraternelle pour un chrétien. C'est la miséricorde.

[...]

Si, pour les philosophes, la pitié est suspecte, voire une faiblesse, « Il est beau de secourir, non de compatir » (Épictète), avec la Bible c'est clair. On entre dans un monde entièrement nouveau. La pitié n'est pas seulement exaltée avec une fréquence considérable, elle ne devient pas seulement une vertu religieuse, elle est un attribut divin au point que la religion d'Israël apparaît comme un culte rendu au Dieu de miséricorde. Et c'est bien une innovation.

Le terme hébreu est traduit cent soixante-douze fois par le mot grec miséricorde, avec toutes les richesses de sens que nous avons évoquées plus haut. Dans vingt-cinq de ces trente emplois, l'adjectif « miséricordieux » désigne l'attribut personnel et essentiel de Dieu. Le Nouveau Testament est unanime. Il ne s'agit pas seulement d'un précepte de pitié fraternelle, d'une vertu intérieure et active, mais de la condition sine que non de la béatitude éternelle, parce qu'elle est imitation de l'essence divine elle-même (cf. Jn 3,20; Lc 15,20-21). Saint Paul met la miséricorde de Dieu à l'origine et au terme du plan du salut (cf. Rm 11,30-32) Saint Jude dans son épitre dit que toute la vie chrétienne ici-bas consiste à « attendre la miséricorde de Notre Seigneur Jésus-Christ pour la vie éternelle » (Jude 21) et saint Jacques conclut : « La miséricorde brave le jugement » (Jc 2,13)

[...]

Ce fut l'une des plus hautes joies de ma vie sacerdotale que de pouvoir terminer les conférences de Notre-Dame de Paris en évoquant comment ce mystère était enfin, pour l'éternité, dévoilé à l'humanité blessée à travers la douceur et l'obéissance du Christ en sa Passion. « Allons, levons-nous, afin que le monde sache comment j'aime mon Père. » C'est ce que dit le Christ après la Cène avant d'aller au jardin des Oliviers.

La création entière est née de cette relation miséricordieuse et c'est pourquoi l'annonce évangélique du Magnificat parle d'une miséricorde qui s'étend d'âge en âge. Il y a davantage ici que le rappel d'une décision de Dieu. Est enfin révélé qu'avec le Christ, c'est l'attitude constante de Dieu envers l'humanité qui est révélée, le passage définitif de chaque homme à la filiation du Fils unique.

La mère qui a senti ses entrailles être liées au Fils de Dieu fait homme devient l'image vivante et éternelle personnifiée de cet échange mystérieux. Si Dieu a pu avoir une mère humaine, chaque enfant humain peut avoir un Père divin. Le père Antonio Sicari conclut très fortement : "Dire que Marie est mère de la miséricorde signifie exactement que Marie connaît, comme personne d'autre ne le connaît, c'est à dire humainement, « viscéralement », le mystère de la filiation de Dieu et donc de la divinité de chacun de ces autres fils que le Père a connus et aimés depuis toujours, les voyant crées, et prédestinés dans le Christ."

C'est à partir du « Je ne connais point d'homme » marial, c'est à dire de l'absence de père terrestre pour son propre Fils, que la divinité et l'humanité s'unissent consubstantiellement et que les entrailles de Marie deviennent le réceptacle terrestre de l'amour paternel du Dieu trinitaire."

Source : P. Bernard Bro, Aime et tu sauras tout, Fayard, 1998, pp.248-256

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