L'enchaînement de Satan

« Alors il leur ouvrit l'esprit à l'intelligence des Écritures. » (Lc 24.45)
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Cinci
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L'enchaînement de Satan

Message non lu par Cinci » mar. 23 févr. 2016, 4:27

Je poursuis ici le petit exposé sur l'Apocalypse de Jean et sur la base de ce qu'un auteur assez original peut comprendre du texte. C'est toujours le même ouvrage essentiellement soit L'Apocalypse maintenant.

Cette fois, l'auteur explique de quelle façon comprendre le fameux enchaînement de Satan. Il faudra remiser encore une fois les scénarios futuristes.

Voici :

«Le chapitre 20 commence par la vision d'un ange qui descend du ciel portant une lourde chaîne, puis qui saisit Satan, le lie et l'enferme dans l'abîme pour mille ans. Des représentations analogues existent en différentes cultures, mais Jean les trouvait, sans chercher loin, dans sa propre tradition. On lit par exemple chez Isaïe que les adversaires célestes et terrestres de YHWH sont pris et enfermés dans une fosse en attendant leur châtiment définitif (Isaïe 24,21); chez Ezéchiel revient l'idée que Dieu précipitera ses ennemis dans l'abîme du schéol (Ez 28,2; 31,15; surtout 32,17).

Ce qui compte, ce n'est pas tant de découvrir à quelle source l'auteur a puisé le motif littéraire de l'enchaînement de Satan, mais de comprendre quelle vérité il vise à travers cette image. Pour cela, il faut déterminer au préalable quand se passent les événements qu'il décrit. De l'Antiquité à nos jours, les interprètes millénaristes ont affirmé que l'enchaînement de Satan et le règne millénaire du Christ se situent à la fin des temps. A cette lecture s'est opposée, également depuis l'Antiquité, une interprétation spiritualiste ou symbolique, selon laquelle ces événements se passent au cours de l'histoire de l'Église, entre la résurrection de Jésus et la fin du monde.

Notre lecture de l'Apocalypse nous porte à exclure l'une et l'autre de ces interprétations. Selon la perspective de Jean, le plan du salut culmine dans l'événement pascal. Dès lors, quand son texte présente une succession de faits qui va vers leur terme, tous ces faits se déroulent nécessairement avant ce terme, avant donc la mort et la résurrection de Jésus. Cela vaut aussi pour ce qui est décrit au chapitre 20.

Notre conception s'appuie sur l'analyse des données textuelles. A ce propos de l'enchaînement de Satan, l'auteur met en évidence que c'est un «ange» qui le lie (20,1-3) Or, Jean considère les anges comme les représentants et les médiateurs de l'économie ancienne; s'il précise que c'est un ange qui saisit, qui enchaîne et qui enferme Satan, cela signifie que cet épisode appartient à la phase initiale. Un détail confirme que l'enchaînement de Satan et le règne millénaire qui lui est contemporain précèdent la venue du Christ : outre la chaîne, l'ange tient à la main la clef qui ferme la porte de l'abîme. Selon la Ve trompette, cette clé avait été remise à Satan tombé du ciel sur la terre (9,1); et dans la vision du chapitre 1 le Christ dit solennellement qu'il détient les clefs de la mort et de l'Hadès (1,18) Y a-t-il entre ces données un lien, une succession, et de quelle sorte?

Ces questions sont fondées seulement si l'on estime que la composition du livre est cohérente. Selon la logique rigoureuse qui à notre avis est la sienne, la vision du Christ ressuscité détenant les clefs de la mort et de l'Hadès représente de tout de évidence l'Issue ultime. Il n'est pas pensable que les clefs détenues par le Christ passent en d'autres mains; «n'est-il pas celui qui ouvre et personne ne ferme, Celui qui ferme et personne n'ouvre» (3,7)? Mais la porte de l'abîme que l'ange ferme sur Satan doit être rouverte pour le laisser sortir (20, 3-7). La situation décrite au chapitre 20 (l'ange qui enchaîne et verrouille Satan dans l'abîme) est donc la situation initiale. La délivrance inchoactive de Satan qui est esquissée dans la Ve trompette (9,1-3) se place alors à mi-chemin entre son enfermement en 20,2 et la phase présentée au chapitre 1, où le Christ est ressuscité et victorieux.

D'autres éléments du texte qui raconte l'enchaînement de Satan doivent retenir l'attention. Cette scène, loin d'être tout à fait inattendue, a été préparée par d'autres semblables, Au chapitre 14, avant l'apparition du Fils d'homme sur la nuée blanche, l'annonce des anges est centrée sur le jugement divin et la chute de Babylone (14, 7-13). Au début du chapitre 18, un autre ange déclare que Babylone est effectivement tombée. Les paroles de ces anges se réfèrent, nous l'avons dit, à la victoire finale que Jésus, le Messie, doit remporter sur les forces du mal (le dragon et les deux bêtes). Mais il est clair aussi qu'elles se réfèrent à quelque chose qui a eu lieu : la chute de Babylone.

Au chapitre 18, l'ange qui descend du ciel - notons cette autre analogie avec l'ange qui lie Satan - pour annoncer la ruine de Babylone se présente en vainqueur, entouré d'attributs divins. Un autre ange était descendu du ciel, celui qui apportait le petit livre ouvert (10,1) : lui aussi avait des attributs divins, et il avait posé les pieds sur la terre et sur la mer en signe de domination (10,5) Est-il absurde de penser que ces visions sont reliées entre elles et avec la scène du chapitre 20 par une seule et même signification symbolique? Elles évoquent toutes une victoire sur Satan remportée par les anges.

(à suivre)

Cinci
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Re: L'enchaînement de Satan

Message non lu par Cinci » mar. 23 févr. 2016, 5:05

(suite)

L'auteur lui-même nous met sur la voie au chapitre 12, là où il est raconté le combat au ciel entre les anges bons et les anges rebelles :

  • «Mikael et ses anges combattirent contre le dragon, Le dragon aussi combattait et ses anges avec lui. Mais ils n'eurent pas le dessus et on ne trouva plus leur place dans le ciel. Et il fut précipité le grand dragon, le serpent antique, celui qu'on appelle Diable et Satan , celui qui égare le monde entier; il fut précipité sur la terre« (12,7-9)


Les scènes rappelées plus haut célèbrent cette première victoire des anges fidèles; l'«enchaînement» au chapitre 20 la représente sous une image concrète. Ce texte contient d'ailleurs une référence explicite à la vision du chapitre 12 : Satan y est désigné par la même tournure, «le dragon, le serpent antique, qui est le Diable et Satan» (12,9; 20,2)

La scène du chapitre 12 présente néanmoins une différence notable : là, Satan est jeté sur la terre, alors qu'au chapitre 20 il est enfermé dans l'abîme. Mais cette différence est plus verbale que substantielle. Dès son expulsion du ciel, en effet, Satan apparaît réduit à une certaine impuissance et donc, en un sens enchaîné. Jean le décrit «debout sur le rivage de la mer» (12,18) [...] en outre, à partir de ce verset, le dragon n'agit plus qu'à travers l'intermédiaire de ses lieutenants (les deux bêtes : chapitre 13). Sa chute du ciel décrite symboliquement dans les cinq premières trompettes implique aussi qu'il est entravé : il ne peut qu'ouvrir le puits de l'abîme pour en faire sortir les maux qui viennent tourmenter les hommes (9,1-3) et c'est seulement ainsi que, du moins pour un temps, il exerce son pouvoir délétère. Tout se passe comme s'Il était déjà enfermé.

Mais il y a une autre explication plus importante, de la différence apparente entre la situation du chapitre 20 et celle du chapitre 12. Le chapitre 20 décrit l'enchaînement de Satan en fonction du règne millénaire, dont il est aussitôt question. Ce règne, nous le verrons, est une allégorie du salut obtenue par certains justes au cours de l'économie ancienne. C'est par rapport à ces justes sauvés malgré lui que Satan est lié et rendu impuissant. Après sa rébellion au ciel, son but était de répandre la révolte parmi les hommes dans toute la terre habitée. Mais Dieu lui a opposé son propre plan salvifique, dont la première étape, où les anges font office de médiateurs, apporte déjà aux hommes le salut sous certaines conditions. Voilà ce que Jean veut signifier par l'allégorie de l'ange qui enchaîne Satan.

Si l'économie ancienne procure réellement une forme de salut, c'est en relation avec la valeur de la mort du Christ. Au chapitre 20, Jean reprend cette manière de voir en situant l'enchaînement de Satan (allégorie du caractère positif de l'économie ancienne) aussitôt après la bataille d'Harmaguedön (allégorie de la mort de Jésus). En établissant ainsi comme un lien de cause à effet entre les deux événements, Jean veut faire saisir au lecteur que la victoire des anges sur Satan préfigurait déjà la victoire totale du Christ et était par avance le fruit de son sacrifice. Ce n'est pas tout à fait nouveau pour nous. Au chapitre 12, l'hymne qui célèbre la victoire céleste de MIkaël et des siens disait :«Ils l'ont vaincu en vertu du sang de l'Agneau » (12,11) , C'est encore dans ce sens qu'il faut entendre l'affirmation de Jean que l'Agneau a été «égorgé depuis la création du monde» (13,8)

(à suivre)

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Re: L'enchaînement de Satan

Message non lu par Cinci » jeu. 25 févr. 2016, 4:46

Ce règne, nous le verrons, est une allégorie du salut obtenue par certains justes au cours de l'économie ancienne.


L'auteur veut dire avec ça que le fameux règne de mille de l'Apocalypse n'est qu'une évocation du salut de certains justes de l'Ancien Testament. Est-ce que ça vous défrise assez son chrétien de forum Internet? ou son producteur de film catastrophe à Hollywood? Moi, quand je lis ça, j'ai les deux jambes sciés. Pourtant ... Mais non, le point de vue se défend.

Car il va dire :

«C'est cela et pas autre chose que Jean signifie par l'allégorie du millenium et de la première résurrection. Il a déjà affirmé, sous diverses formes, qu'un salut anticipé a été réservé à certains fidèles d'Israël. Ainsi, les cent quarante-quatre mille qui entourent l'Agneau sur le mont Sinaï sont rachetés comme prémices pour Dieu et pour l'Agneau (14,4). Les deux témoins, symbole de ceux qui ont péri à cause de leur témoignage à la venue future du Messie et à la loi divine, «reçoivent un souffle venant de Dieu et ... ils montèrent au ciel» (11,11) Les âmes des martyrs qui sont sous l'autel obtiennent les robes blanches et sont invités à se reposer (6,11 : expression familière aux origines chrétiennes pour la béatitude accordée aux justes défunts. Non seulement la première résurrection n'est pas eschatologique, mais elle a eu lieu pour les martyrs anciens dès avant la venue du Christ et en prévision d'elle.

Qu'en est-il de tous les autres morts de l'économie ancienne? «Ils n'eurent pas de vie», est-il déclaré en 20,5. La phrase signifie non que ces morts ont été exclus de la béatitude, mais qu'ils n'ont pu y être admis aussitôt («dès à présent»; 14,13) ni donc d'avoir part à la première résurrection (20,6). Pour eux, la loi générale a été maintenue : ils doivent attendre la consommation du «mystère de Dieu».


Et

C'est ce que les premières confessions de foi ont exprimé par la descente du Christ aux enfers après sa mort; selon la 1ère lettre de Pierre, il y alla pour annoncer le salut aux hommes anciens qui n'avaient pas encore été sauvés, à part quelques justes symbolisés par Noé et les siens abrités dans l'arche (1 P 3,19) Cette opinion condensée dans l'épitre en un seul verset, est développée dans l'Apocalypse par les allégories du premier jugement (première résurrection, règne millénaire) et du second (seconde résurrection) : elle affirme aussi que seulement quelques justes de l'économie ancienne ont été sauvés, en raison de leur foi, à la différence de tous les autres hommes. Selon l'Apocalypse, la foi qui a obtenu d'emblée la vie éternelle s'accompagnait du martyre; cette précision veut peut-être souligner que le salut ancien dérivait lui aussi de la mort de Jésus, dont le meurtre de ces justes était une figure.

Ces quelques fidèles exceptés, le reste de l'humanité ancienne n'avait pas reçu la vie :«tous les autres morts n'eurent pas de vie» (20,5). Mais non à la suite d'un jugement définitif; la chute originelle n'avait fermé que provisoirement l'accès à la vie pleine. La Pâque du Christ a accompli cette promesse et rendu la vie éternelle à l'humanité (v 12 : «un autre livre fut ouvert, celui de la vie») Maintenant que l'impossibilité d'avoir part au salut a été levée, tous les hommes peuvent être jugés chacun «selon ses oeuvres», «d'après ce qui se trouvait écrit dans les livres», c'est à dire à la lumière des commandements. La justice de ceux qui ont été fidèles à la volonté divine peut enfin être reconnue, même si elle n'a pas comporté de témoignage héroïque. Le second jugement implique donc que la Pâque de Jésus a conduit le plan salvifique de Dieu à son achèvement. A la différence du premier jugement, le second s'étend à tout homme, avant et après Jésus. Et il est définitif car le salut (inscription dans le livre de vie) ou la condamnation(»seconde mort») qu'il sanctionne ne peuvent plus être modifiés.


Source : Eugénio Corsini, L'Apocalypse maintenant, pp 274-277

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