Une cigarette avec Fitzgerald

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Cinci
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Une cigarette avec Fitzgerald

Message non lupar Cinci » mer. 04 juil. 2018, 6:37

J’ai arrêté de fumer il y a maintenant quatre ans. Depuis, je vapote et je ne m’en porte que mieux. Je dois cet exploit à La cigarette électronique (De l’Homme, 2014), l’excellent ouvrage du tabacologue français Philippe Presles.

Si ce livre est si convaincant, c’est que son auteur sait de quoi il parle. Presles a fumé pendant plus de quinze ans. Il connaît les vertus du tabac. Au début de son livre, il parle des « plaisirs intenses » qu’il a ressentis en fumant et formule l’hypothèse que « beaucoup de fumeurs sont des hédonistes dans l’âme ».

En lisant cela, je me disais que j’avais enfin trouvé un médecin qui me comprenait. Je savais que le tabac avait une face sombre, qu’il était un tueur, mais les moralisateurs qui le condamnaient sans reconnaître ses vertus psychologiques et culturelles se discréditaient à mes yeux. Presles, mon frère de fumée, m’a convaincu, lui, de passer de la cigarette à la vapoteuse, « rien que pour le plaisir ».

Ce qui est dégueu

Cet épisode de ma vie m’est revenu en tête, ce printemps, en voyant, à la télé, des pubs antitabac destinées aux ados qui comparent l’acte de fumer à manger de la vermine ou à un ongle de pied infecté. « Fumer, c’est dégueu », affirment ces pubs, en sous-entendant que les fumeurs le sont aussi. Comprenez-moi bien : je n’encourage personne à fumer, surtout pas les jeunes, mais la grossièreté de ces pubs me désole.

La cigarette est physiologiquement toxique, et mieux vaut s’en passer, mais elle a trop longtemps été une alliée du soldat, de l’écrivain et des âmes solitaires pour qu’on la méprise ainsi. Bourgault et Falardeau, qui n’étaient pas « dégueu », en sont morts, mais ont refusé, jusqu’à la fin, parce qu’ils savaient cela, d’adhérer à la moraline des croisés antitabac. « À mesure que la cigarette s’efface du paysage, écrivait, en 2010, Astrid de Larminat, journaliste au Figaro, c’est toute une époque qui disparaît, un temps où l’on accordait plus de valeur aux choses de l’esprit qu’à la conservation des corps, dont on savait qu’ils étaient mortels. »

Alain Finkielkraut, dans L’humanité perdue (Seuil, 1996), raconte l’histoire de l’officier italien Emilio Lussu sur le champ de bataille de la guerre de 1914. En embuscade, Lussu localise un officier autrichien et l’a dans son viseur. Il s’apprête à tirer quand l’officier s’allume une cigarette. Ce geste fait comprendre à Lussu que cet ennemi est un homme, comme lui, digne de pitié. La cigarette, ce jour-là, manifestation d’humanité, a sauvé une vie.
« Face à elle s’élevait la cathédrale catholique. Elle lui sembla très haute et Mrs Hanson eut une inspiration soudaine : si tellement d’encens était monté vers Dieu depuis les flèches, un peu de fumée dans le vestibule ne ferait aucune différence. Le bon Dieu ne verrait sûrement aucun inconvénient à ce qu’une femme épuisée tirât quelques bouffées dans Son église. »

— Francis Scott Fitzgerald

Dans Je me tuerais pour vous (Le Livre de poche, 2018), un recueil de nouvelles inédites du grand écrivain américain Francis Scott Fitzgerald, on trouve une perle littéraire évoquant avec force et raffinement l’idée que le tabac, pour le fumeur, a pu être, selon une formule de Presles, « le sel du bonheur et le baume du malheur ».

Madame Hanson, « une jolie femme de quarante ans quelque peu fanée », est voyageuse de commerce et vend des corsets. Elle obtient une promotion en se faisant octroyer une zone plus payante, dans des États à l’ouest. Cela ne va pas sans regret pour elle puisque, dans le bout de Chicago, « elle s’était fait un nom en bavardant avec sa clientèle, et on lui offrait souvent un verre ou une cigarette dans le bureau de l’acheteur quand le contrat était signé ».

Une cigarette à l’église

Dans sa nouvelle région, l’ascétisme règne et les occasions de fumer sont rares, quand les clients sont « des hommes au visage en lame de couteau qui n’aimaient pas qu’on se fasse plaisir ». Madame Hanson sait que la cigarette nuit à la santé, mais elle y demeure attachée. « Fumer était parfois très important pour elle, écrit Fitzgerald. Elle travaillait dur, et elle y puisait la capacité de se reposer et de se détendre psychologiquement. » Veuve et sans parenté proche, elle s’ennuie, « si bien que fumer était devenu une marque de ponctuation essentielle dans la longue phrase d’une journée passée sur les chemins ».

Un jour, à Kansas City, elle cherche désespérément une occasion et un endroit pour en griller une. Elle entre dans une église et la Vierge lui vient en aide. La courte nouvelle, écrite dans les années 1930, s’intitule Merci pour le feu et offre une puissante vision du doux et triste plaisir du fumeur.

La cigarette, de nos jours, est en voie de devenir l’apanage des classes populaires. Cela explique peut-être pourquoi on la diabolise avec plus de virulence que jamais, alors qu’on ne dit rien des ravages du tourisme et des téléphones portables — la nouvelle drogue de l’élite —, fabriqués avec le sang des enfants esclaves du Congo, qui meurent dans les mines de coltan, comme le rappelle Jean Ziegler dans Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (Seuil, 2018). La morale contemporaine est à géométrie variable. Ça me donne le goût d’en fumer une avec Fitzgerald.

- Louis Cornelier, 30 juin 2018

Cinci
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Re: Une cigarette avec Fitzgerald

Message non lupar Cinci » ven. 06 juil. 2018, 2:18

Dans Je me tuerais pour vous (Le Livre de poche, 2018), un recueil de nouvelles inédites du grand écrivain américain Francis Scott Fitzgerald, on trouve une perle littéraire évoquant avec force et raffinement l’idée que le tabac, pour le fumeur, a pu être, selon une formule de Presles, « le sel du bonheur et le baume du malheur ».


et

« À mesure que la cigarette s’efface du paysage, écrivait, en 2010, Astrid de Larminat, journaliste au Figaro, c’est toute une époque qui disparaît, un temps où l’on accordait plus de valeur aux choses de l’esprit qu’à la conservation des corps, dont on savait qu’ils étaient mortels. »


Ce sont ces réflexions qui ont attiré mon attention sur le texte de Cornelier.

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Re: Une cigarette avec Fitzgerald

Message non lupar Pathos » ven. 06 juil. 2018, 21:47

Merci Cinci pour ce sujet :boss:

Je ne fume que celui là tellement c'est du bon tabac !

[youtube]https://www.youtube.com/watch?v=iOpYUt46KSU[/youtube]

[youtube]https://www.youtube.com/watch?v=p-CVKqGKQ-M[/youtube]


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