Page 1 sur 1

La médecine devient-elle une morale, une religion ?

Publié : mar. 12 mai 2020, 11:22
par Riou
Bonjour,

Je voudrais soumettre à votre jugement une réflexion sur le rapport entre médecine et morale, notamment suite aux évènements actuels. Je mets en ligne deux textes de Monsieur Agamben (je les ai mis aussi ailleurs sur le forum, mais je pense que cela peut faire un sujet de réflexion à part entière).
Ces textes sont critiques, peut-être un peu provocants par moments, mais ils donnent un appui solide pour penser ce qui se passe. Chacun pourra sur cette base aiguiser sa réflexion, du moins je vous le souhaite.
Bonne lecture.
[+] Texte masqué

Une question

Giorgio Agamben
paru dans lundimatin#239, le 20 avril 2020


Après la déclaration de l’état d’urgence pour risque sanitaire le 31 janvier, les décrets-lois des 8 et 9 mars 2020 ont institué en Italie un régime d’exception justifié par le Covid-19 qui restreint drastiquement les libertés individuelles. Considérant le désastre qui frappe son pays, Giorgio Agamben énonce les effets terribles de mesures politiques sans précédent, amenant un basculement historique que la peur de la mort semble occulter. Le réquisitoire invoque une responsabilité collective et une démission de l’autorité morale laissant saper les fondements d’une culture et ruiner le socle démocratique. Si le cauchemar politique risque de durer, comment ne pas voir ce que l’on voit ?


La peste marqua, pour la ville, le début de la corruption… Personne n’était plus disposé à persévérer dans la voie de ce qu’il jugeait auparavant être le bien, parce qu’il croyait qu’il pouvait peut-être mourir avant de l’atteindre.
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, II, 53


Je voudrais partager avec qui en a envie une question à laquelle, depuis maintenant plus d’un mois, je ne cesse de réfléchir. Comment a-t-il pu advenir qu’un pays tout entier, sans s’en rendre compte, se soit écroulé éthiquement et politiquement, confronté à une maladie ? Les mots que j’ai employés pour formuler cette question ont été, un à un, attentivement pesés. La mesure de l’abdication des principes éthiques et politiques qui nous sont propres est, en effet, très simple : il s’agit de se demander quelle est la limite au-delà de laquelle on n’est pas disposé à y renoncer. Je crois que le lecteur qui se donnera la peine de considérer les points qui suivent ne pourra pas ne pas convenir – sans s’en rendre compte ou en feignant de ne pas s’en rendre compte – que le seuil qui sépare l’humanité de la barbarie a été franchi.

I) Le premier point, peut-être le plus grave, concerne les corps des personnes mortes. Comment avons-nous pu accepter, seulement au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser, que les personnes qui nous sont chères et les êtres humains en général non seulement mourussent seuls – chose qui n’était jamais arrivée auparavant dans l’histoire, d’Antigone à aujourd’hui – mais que leurs cadavres fussent brûlés sans funérailles ?

2) Nous avons ensuite accepté sans que cela nous pose trop de problèmes, seulement au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser, de limiter dans une mesure qui n’était jamais advenue auparavant dans l’histoire du pays, ni même durant les deux guerres mondiales (le couvre-feu durant la guerre était limité à certaines heures), notre liberté de mouvement. Nous avons en conséquence accepté, seulement au nom d’un risque qu’il n’était pas possible de préciser, de suspendre de fait nos liens d’amitié et d’amour parce que notre prochain était devenu une possible source de contagion.

3) Cela a pu advenir – et l’on touche ici la racine du phénomène – parce que nous avons scindé l’unité de notre expérience vitale, qui est toujours inséparablement corporelle et spirituelle, en une entité purement biologique d’une part et une vie affective et culturelle d’autre part. Ivan Illitch a montré, et David Cayley l’a ici [1] rappelé récemment, les responsabilités de la médecine moderne dans cette scission, qui est donnée pour acquise et qui, pourtant, est la plus grande des abstractions. Je sais bien que cette abstraction a été réalisée par la science moderne avec les dispositifs de réanimation, qui peuvent maintenir un corps dans un état de pure vie végétative.

Mais si cette condition s’étend au-delà des frontières spatiales et temporelles qui lui sont propres, comme on cherche aujourd’hui à le faire, et devient une sorte de principe de comportement social, on tombe dans des contradictions sans issue.

Je sais que quelqu’un s’empressera de répondre qu’il s’agit d’une condition limitée dans le temps, que celle-ci une fois passée, tout redeviendra comme avant. Il est vraiment singulier que l’on puisse le répéter si ce n’est de mauvaise foi, du moment que les mêmes autorités qui ont proclamé l’urgence ne cessent de nous rappeler que, quand l’urgence sera surmontée, il faudra continuer à observer les mêmes directives et que, la « distanciation sociale », comme on l’a appelée suivant un euphémisme significatif, sera le nouveau principe d’organisation de la société. Et en tout cas, ce que, de bonne ou de mauvaise foi, l’on a accepté de subir ne pourra pas être effacé.

Je ne peux pas, à ce point précis, puisque j’ai accusé la responsabilité de chacun de nous, ne pas mentionner les responsabilités encore plus graves de ceux qui auraient eu le devoir de veiller sur la dignité de l’homme. Avant tout l’Église qui, se faisant la servante de la science, devenue désormais la religion de notre temps, a radicalement renié ses principes les plus essentiels. L’Église, sous un pape qui se nomme François, a oublié que François embrassait les lépreux. Elle a oublié que l’une des œuvres de la miséricorde est celle de visiter les malades. Elle a oublié que les martyrs enseignent qu’on doit être disposé à sacrifier la vie plutôt que la foi et que renoncer à son prochain signifie renoncer à la foi. Une autre catégorie qui a manqué à ses devoirs est celle des juristes. Nous sommes habitués depuis longtemps à l’usage inconsidéré des décrets d’urgence par lesquels, de fait, le pouvoir exécutif se substitue au législatif, abolissant le principe de séparation des pouvoirs qui définit la démocratie. Mais dans le cas présent, toute limite a été dépassée, et l’on a l’impression que les mots du premier ministre et du chef de la protection civile ont, comme on disait pour ceux du Führer, immédiatement valeur de loi. Et l’on ne voit pas comment, une fois épuisée la limite de validité temporelle des décrets d’urgence, les limitations de la liberté pourront être, comme on l’annonce, maintenues. Avec quels dispositifs juridiques ? Avec un état d’exception permanent ? Il est du devoir des juristes de vérifier comment sont respectées les règles de la constitution, mais les juristes se taisent. Quare silete iuristae in munere vestro ?

Je sais qu’il y aura immanquablement quelqu’un pour me répondre que, même s’il est lourd, le sacrifice a été fait au nom de principes moraux. À celui-là, je voudrais rappeler qu’Eichmann, apparemment en toute bonne foi, ne se lassait pas de répéter qu’il avait fait ce qu’il avait fait selon sa conscience, pour obéir à ceux qu’il retenait être les préceptes de la morale kantienne. Une loi qui affirme qu’il faut renoncer au bien pour sauver le bien est tout aussi fausse et contradictoire que celle qui, pour protéger la liberté, impose de renoncer à la liberté.

Traduction (Florence Balique), à partir du texte italien publié sur le site Quodlibet, le 13 avril 2020

https://lundi.am/Une-question
[+] Texte masqué

La médecine comme religion

Giorgio Agamben
paru dans lundimatin#242, le 12 mai 2020


L’état d’urgence sanitaire se prolonge, inscrivant la « guerre » contre le virus dans la durée. Dans cette crise qui ne trouve pas de résolution, il semble que la société toute entière épuise ses forces vives à lutter contre un invisible ennemi dont les médias récitent les ravages. Giorgio Agamben envisage ce moment politique comme celui qui, déplaçant la croyance, consacre la primauté de la science sur le christianisme et le capitalisme. Répondant à l’impératif d’une vie saine, le nouvel hygiénisme instaure une pratique cultuelle de la médecine envahissant l’existence, au point de supplanter les anciens rites. Nous assisterions, à l’échelle mondiale, à une nouvelle forme de guerre civile, d’ordre religieux, où, sur les ruines du christianisme, le capitalisme laisserait la science régner, sans pour autant disparaître. Obstinément et sans trembler, le philosophe devra désormais témoigner contre la religion scientifique et les désastres qu’elle enfante.


Que la science soit devenue la religion de notre temps, ce en quoi les hommes croient qu’ils croient, cela est depuis longtemps évident. Dans l’Occident moderne ont coexisté et, dans une certaine mesure, coexistent encore trois grands systèmes de croyance : le christianisme, le capitalisme et la science. Dans l’histoire de la modernité, ces trois « religions » se sont plusieurs fois nécessairement entrecroisées, entrant de temps à autre en conflit et ensuite, de diverses façons, se réconciliant, jusqu’à atteindre progressivement une sorte de coexistence pacifique, articulée, si ce n’est une véritable collaboration au nom de l’intérêt commun.

Le fait nouveau est que, entre la science et les deux autres religions, s’est ravivé, sans que nous ne nous en apercevions, un conflit souterrain et implacable, dans lequel l’issue victorieuse pour la science est aujourd’hui sous nos yeux et détermine d’une manière inouïe tous les aspects de notre existence. Ce conflit ne concerne pas, comme il advenait par le passé, la théorie et les principes généraux, mais, pour ainsi dire, la pratique cultuelle. La science elle aussi, en effet, comme toute religion, connaît des formes et des niveaux différents par lesquels elle organise et ordonne sa propre structure : à l’élaboration d’une dogmatique subtile et rigoureuse correspond dans la pratique une sphère cultuelle extrêmement vaste et diffuse qui coïncide avec ce que nous appelons la technologie.

Il n’est pas surprenant que le protagoniste de cette nouvelle guerre de religion soit cette partie de la science où la dogmatique est moins rigoureuse et plus marqué l’aspect pragmatique : la médecine, dont l’objet immédiat est le corps vivant des êtres humains. Essayons de fixer les caractéristiques essentielles de cette foi victorieuse à laquelle nous devrons faire face dans une mesure croissante.

1) Le premier caractère est que la médecine, comme le capitalisme, n’a pas besoin d’une dogmatique spéciale, mais se limite à emprunter à la biologie ses concepts fondamentaux. À la différence de la biologie, toutefois, elle articule ces concepts en un sens gnostique-manichéen, c’est-à-dire selon une opposition dualiste exacerbée. Il y a un dieu ou un principe malin, la maladie, justement, dans lequel les agents spécifiques sont les bactéries ou les virus, et un dieu ou un principe bénéfique qui n’est pas la santé, mais la guérison, et dont les agents cultuels sont les médecins et la thérapie. Comme dans toute foi gnostique, les deux principes sont clairement séparés, mais dans la pratique ils peuvent se contaminer et le principe bénéfique et le médecin qui le représente peuvent se tromper et collaborer sans s’en rendre compte avec leur ennemi, sans que cela n’invalide en aucune façon la réalité du dualisme et la nécessité du culte par lequel le principe bénéfique mène sa bataille. Et il est significatif que les théologiens qui doivent en fixer la stratégie soient les représentants d’une science, la virologie, qui n’a pas de lieu propre, mais se situe à la frontière entre la biologie et la médecine.

2) Si cette pratique cultuelle était, jusqu’à présent, comme toute liturgie, épisodique et limitée dans le temps, le phénomène inattendu auquel nous assistons est qu’elle est devenue permanente et envahissante. Il ne s’agit plus de prendre des médicaments ou de se soumettre, quand c’est nécessaire, à une visite médicale ou à une intervention chirurgicale : la vie entière des êtres humains doit devenir à chaque instant le lieu d’une célébration cultuelle ininterrompue. L’ennemi, le virus, est toujours présent et doit être combattu incessamment et sans trêve possible. La religion chrétienne elle aussi connaissait des tendances totalitaires similaires, mais elles concernaient seulement quelques individus – en particulier les moines – qui choisissaient de placer leur entière existence sous la devise « priez sans cesse ». La médecine comme religion recueille ce précepte paulinien et, en même temps, le renverse : là où les moines se réunissaient dans des monastères pour prier ensemble, maintenant le culte doit être pratiqué avec autant d’assiduité, mais en se tenant séparés et à distance.

3) La pratique cultuelle n’est plus libre et volontaire, exposée seulement à des sanctions d’ordre spirituel, mais elle doit être rendue réglementairement obligatoire. La collusion entre la religion et le pouvoir profane n’est certes pas un fait nouveau ; il est pourtant tout à fait nouveau qu’elle ne regarde plus, comme il arrivait pour les hérésies, la profession des dogmes, mais exclusivement la célébration du culte. Le pouvoir profane doit veiller à ce que la liturgie de la religion médicale, qui coïncide désormais avec la vie entière, soit rigoureusement observée dans les faits. Qu’il s’agisse ici d’une pratique cultuelle et non d’une exigence scientifique rationnelle est immédiatement évident. La cause de mortalité de loin la plus fréquente dans notre pays, ce sont les maladies cardiovasculaires et l’on sait qu’elles pourraient diminuer si l’on adoptait une forme de vie plus saine et si l’on s’en tenait à une alimentation particulière. Mais à aucun médecin n’était jamais venu à l’esprit que cette forme de vie et d’alimentation, qu’ils conseillaient à leurs patients, devînt l’objet d’une réglementation juridique, qui décrétât ex lege ce que l’on doit manger et comment on doit vivre, en transformant l’entière existence en une obligation sanitaire. C’est justement ce qui a été fait et, au moins pour le moment, les gens ont accepté, comme si c’était évident, de renoncer à leur propre liberté de mouvement, au travail, aux amitiés, aux amours, aux relations sociales et à leurs propres convictions religieuses et politiques.

On mesure ici comment les deux autres religions de l’Occident, la religion du Christ et la religion de l’argent, ont cédé la primauté, apparemment sans combattre, à la médecine et à la science. L’Église a renié purement et simplement ses propres principes, oubliant que le saint dont l’actuel pape a pris le nom embrassait les lépreux, qu’une des œuvres de la miséricorde était de visiter les malades et que les sacrements ne peuvent s’administrer qu’en présence. Le capitalisme, pour sa part, bien qu’avec quelque protestation, a accepté une perte de productivité qu’il n’avait jamais osé considérer, probablement en espérant trouver plus tard un accord avec la nouvelle religion qui, sur ce point, semble prête à transiger.

4) La religion médicale a, sans réserve, récolté du christianisme l’instance eschatologique que celui-ci avait laissé tomber. Déjà le capitalisme, en sécularisant le paradigme théologique du salut, avait éliminé l’idée d’une fin des temps, en lui substituant un état de crise permanent sans rédemption ni fin. Krisis est à l’origine un concept médical, qui désignait dans le corpus hippocratique le moment dans lequel le médecin décidait si le patient survivrait à la maladie. Les théologiens ont repris le terme pour indiquer le Jugement Dernier qui a lieu au dernier jour. Si l’on observe l’état d’exception que nous vivons, on dirait que la religion médicale conjugue ensemble la crise perpétuelle du capitalisme avec l’idée chrétienne d’un dernier temps, d’un eschaton dans lequel la décision ultime est toujours en cours et la fin est à la fois précipitée et différée, dans la tentative incessante de pouvoir la gouverner, sans pourtant jamais la résoudre une fois pour toutes. C’est la religion d’un monde qui se sent à la fin et toutefois n’est pas en mesure, comme le médecin hippocratique, de décider s’il survivra ou mourra.

5) Comme le capitalisme et à la différence du christianisme, la religion médicale n’offre pas de perspectives de salut et de rédemption. Au contraire, la guérison qu’elle vise ne peut être que provisoire, étant donné que le Dieu maléfique, le virus, ne peut être éliminé une fois pour toutes mais, à l’inverse, mute continuellement et prend toujours de nouvelles formes, pouvant être présumées plus dangereuses. L’épidémie, comme l’étymologie du terme le suggère (demos est en grec le peuple comme corps politique et polemos epidemios est dans Homère le nom de la guerre civile) est avant tout un concept politique qui se prête à devenir le nouveau terrain de la politique – ou de la non-politique – mondiale. Il est possible, même, que l’épidémie que nous vivons soit la réalisation de la guerre civile mondiale qui, selon les politologues les plus attentifs, a pris la place des guerres mondiales traditionnelles. Toutes les nations et tous les peuples sont maintenant durablement en guerre contre eux-mêmes, parce que l’ennemi invisible et insaisissable contre lequel ils sont en lutte se trouve en nous.

Comme il est advenu plusieurs fois au cours de l’histoire, les philosophes devront de nouveau entrer en conflit avec la religion, qui n’est plus le christianisme, mais la science ou cette partie de la science qui a pris la forme d’une religion. Je ne sais si de nouveau seront allumés les bûchers et si des livres seront mis à l’index, mais assurément la pensée de ceux qui continuent à chercher la vérité et réfutent le mensonge dominant sera, comme il arrive déjà sous nos yeux, exclue et accusée de diffuser des nouvelles (nouvelles, non idées, puisque la nouvelle est plus importante que la réalité) fausses. Comme dans tous les moments d’urgence, vraie ou simulée, on verra de nouveau les ignorants calomnier les philosophes et les canailles chercher à tirer profit des désastres qu’ils ont eux-mêmes provoqués. Tout cela est déjà advenu et continuera d’advenir, mais ceux qui témoignent pour la vérité ne cesseront de le faire, parce que personne ne peut témoigner pour le témoin.

Traduction (Florence Balique), à partir de l’article publié sur le site Quodlibet, le 2 mai 2020

https://lundi.am/La-medecine-comme-religion