Le problème avec l'euthanasie

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Cinci
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Le problème avec l'euthanasie

Message non lu par Cinci » mer. 12 juin 2019, 5:38

Bonjour,

Suite à une récente lecture d'un fil portant sur le cas de Vincent Lambert et à la vue des arguments soulevés, il me paraît bon d'amener ici quelques extraits d'un grand ouvrage traitant de la question. Si ça peut aider à nourrir la réflexion de quelques uns ...

Il s'agit d'un ouvrage date du tournant des années 2000. J'ai trouvé quelque chose d'intéressant au chapitre 4. Et ça va comme suit :


La solution du Pr Schwarzenberg

Le professeur ne prétend pas apporter une bonne réponse au problème des personnes dont la médecine semble impuissante à soulager la souffrance, aux fins horribles qu'entraîne parfois le cancer généralisé avec ses multiples métastases. Face à certaines situations intolérables, il affirme offrir la moins mauvaise solution. La seule bonne serait de guérir la personne, toutes les autres sont mauvaises. Prolonger la vie à tout prix, accélérer la mort, les deux réponses sont déficientes, mais la seconde l'est moins : "L'euthanasie c'est moche. Mais l'interdiction de l'euthanasie, le maintien en vie à tout prix du moribond qui souffre sans aucun espoir, c'est ignoble." Plus loin, l'auteur explique : "Je le fais non pas parce que c'est bien (cela ne peut pas être bien de donner la mort, mais parce que je serais un salaud si je ne le faisais pas."Schwarzenberg, du moins dans ses deux premiers ouvrages, ne retient en fait que deux attitudes possibles, apparemment sans autre alternative :

- Le prolongement de la vie à tout prix, la fuite, l'attente, la passivité par "peur du gendarme", la lâcheté, l'hypocrisie, l'ignominie; sa laver les mains comme Ponce Pilate.

- Agir, essayer d'aider, c'est à dire donner la mort.

L'euthanasie est justifiée par l'impossibilité de faire autrement sans être un salaud. La position de l'auteur qualifie indirectement (même si ce n'est pas son intention) de "salauds" ceux qui essaient de faire autrement. D'autre part, le professeur semble exclure une troisième voie, et la possibilité des soins palliatifs est rarement évoquée.

Le professeur affirme que la vie humaine est sacrée, et donc digne de respect absolu. Mais la vie, c'est la vie pleine, la vie digne d'être vécue, "la vie d'un être humain, pas celle d'un animal abattu, d'un végétal flétri". Lorsque la vie est diminuée, dégradée, ce n'est plus la vie, c'est déjà la mort. La dégradation que subit le malade ôte à sa vie, qui n'en est d'ailleurs plus une, toute dignité. Pour le professeur, la dignité est ce qui fonde la vie humaine. Si cette dignité est atteinte, interrompre cette existence, c'est préserver la dignité du malade tant qu'elle est encore présente. Respecter la vie : c'est refuser ce qui l'entache, ce qui lui fait perdre sa beauté, sa valeur; et cela nécessite parfois de l'interrompre.

Le commentaire de la Proposition de résolution du Parlement européen sur l'assistance aux mourants, dont le Professeur Schwarzenberg a été l'initiateur, fait deux fois référence à la dignité humaine et une fois au respect de la vie :

"La dignité est ce qui définit une vie humaine. Et, lorsqu'à la fin d'une longue maladie contre laquelle il a lutté avec courage, le malade demande au médecin d'interrompre une existence qui a perdu pour lui toute dignité, et que le médecin décide, en toute conscience, de lui porter secours et d'adoucir ses derniers moments en lui permettant de s'endormir paisiblement et définitivement, cette aide médicale et humaine (parfois appelée euthanasie) est le respect de la vie."

Tuer par amour, ou les paradoxes de Schwarzenberg

Les écrits du professeur sont parsemés d'expressions paradoxales. Cette aide médicale et humaine (euthanasie) est appelée le "respect de la vie". L'acte de donner la mort est appelé "aide" par le professeur, ce dernier n'affectionnant pas le terme euthanasie. Non seulement cet acte est une "aide", mais encore celle-ci est qualifiée de "médicale et humaine". Et cette "aide" non seulement ne s'oppose pas au respect de la vie, mais "est" le respect de la vie.

Face à un malade torturé par la souffrance, il faut avoir le courage d'oser le geste fraternel de délivrance. Le malade est ici en droit de dire au médecin : "Si tu n'es pas un assassin, tue-moi". Le bourreau serait celui qui refuse de donner la mort : "S'il y a des bourreaux, ce ne sont pas ceux qui aident les gens, ce sont ceux qui les forcent à continuer de souffrir."

Respect de la volonté du patient

Par rapport au respect de la volonté du patient avant de pratiquer une euthanasie, la pensée du professeur n'est pas uniforme dans ses ouvrages. Soit la pensée de l'auteur a évolué, soit elle est d'une profonde ambiguïté. Dans Changer la mort (1977), l'euthanasie ne peut se pratiquer que sur demande du patient. C'est un suicide par personne interposée : "L'euthanasie est parente du suicide". Mais dans Requiem pour la vie (1985) , le professeur semble admettre l'euthanasie du patient sans que celui-ci le sache et donc sans son autorisation explicite. Le cancérologue paraît justifier cette attitude : "J'étais coincé, bloqué par son malheur, par son inutilité à vivre. J'en ai eu assez. Je me suis dit que, si c'était moi, j'aurais bien aimé qu'on le fasse".

Décrivant une situation où un médecin refuse de donner la mort parce que le malade ne l'a pas demandé, Schwarzenberg critique : Le grand médecin a répondu avec sa tête de médecin bureaucrate : le malade n'a rien demandé. Il est des personnes qui entendent le langage muet, tel celui des rivières souterraines, des gens dans la plus grande peine. Et il en est qui ne peuvent entendre que le langage administratif du bureau d'aide sociale". Inutile d'insister sur la gravité d'une telle position qui conduit à un subjectivisme absolu et ouvre à tous les abus : le médecin peut projeter sur le patient ses propres sentiments, sa propre idéologie, sa propre envie d'en finir avec ce cas pénible.

Dans son dernier livre, Face à la détresse (1994), le professeur Schwarzenberg manifeste apparemment moins d'autonomie : "Pour les personnes dans un état d'inconscience, la décision doit être acceptée par le personnel hospitalier à l'unanimité."Mais quant aux enfants nés mal formés, victimes d'un handicap grave et qui ne peuvent témoigner de leur intérêt à vivre - ou non - une existence perpétuellement malheureuse", Schwarzenberg, excluant pour eux toute possibilité de vie heureuse, se voit contraint de choisir à leur place, prétendant refuser la lâcheté :"Si je choisis d'une manière, je me dégoûterai moins que si je choisis telle autre. Ce n'est pas le courage que je choisis, c,est la lâcheté que je refuse."

L'auteur se montre très dur envers les "grands défenseurs de principes", les médecins du Conseil de l'Ordre, les spécialistes des comités d'éthique, les ministres défenseurs du droit. Il manifeste un mépris pour les lois écrites, faisant l'apologie des lois de la conscience, les seules inébranlables : "L'homme progresse non quand il obéit à des textes légaux mais à des lois non écrites transmises de génération en génération par ce qu'on appelle notre conscience : c'est la voix de la conscience que nous admirons chez Antigone et l'autorité juridique représentée par Créons que nous rejetons".

Si l'on sait que les deux frères du professeur Schwarzenberg sont mort dans un camp de concentration à Mauthausen en 1943, victimes d'un gouvernement et de lois iniques, dans un système où les plus courageux étaient souvent les opposants, on comprend mieux la position paradoxale du cancérologue et un certain mépris des lois. Il s'agit d'une position qui essaie de répondre à la détresse humaine, allant jusqu'à donner la mort.

Et pourtant, s'Il se défend d'avoir quelque lien avec le système nazi qu'Il tient en horreur, le professeur n'est pas cohérent avec lui-même. Dans ses écrits, il porte à plusieurs reprises des jugements de valeurs sur la vie de ses patients.

Sur la même page où le professeur prétend que "la notion de valeur de la vie d'autrui mène directement aux chambres à gaz", il affirme que "la vie, ce ne sont pas les quelques mètres carrés de cette chambre, le confinement permanent au lit où tout arrive par des tuyaux. la vie, c'est le grand large". Plus grave encore, lorsqu'il parle d'une existence à laquelle la maladie a fini par ôter toute dignité; pour le professeur, la vie, ce n'est pas la vie diminuée, c'est la vie digne. Si l'on sait que notre cancérologue semble approuver le fait de donner la mort à des patients sans leur consentement explicite, il est légitime d'avoir quelques inquiétudes par rapport à sa position vis-à-vis de l'euthanasie.

Le professeur prétend respecter la vie humaine et sa dignité en anticipant la mort et en évitant ainsi à la personne les dégradations liées aux maladies finales. Un certain regard de déconsidération est posé sur le malade atteint de fortes diminutions : selon le professeur, il y a alors perte de dignité et cette existence n'est plus vraiment humaine, n'est plus digne d'être vécue, cette vie a perdu toute valeur.

Source : Michel Maret, L'euthanasie. Alternative sociale et enjeux pour l'éthique chrétienne, p. 79
Dernière modification par Cinci le jeu. 13 juin 2019, 13:58, modifié 1 fois.

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Re: Le problème avec l'euthanasie

Message non lu par Cinci » jeu. 13 juin 2019, 13:51

Maintenant, la position des associations pour le droit à mourir dignement.

Ici :

La position des ADMD est sensiblement différente de celle du professeur Schwarzenberg. Pour ces associations, l'euthanasie n'apparaît pas comme la moins mauvaise solution, mais comme une sortie digne et glorieuse de l'existence, comme une manière d'assumer pleinement sa mort. Les raisons principales motivant l'apparition de ces associations sont à rechercher dans la peur des souffrances liées aux phases terminales des maladies en contexte hospitalier, et à la crainte de se voir désapproprier de sa mort. Face à un contexte d'objectivation du malade et à un certain mépris de sa volonté, des groupements vont se former pour défendre les droits et le respect du patient face à la médecine.

Historique

La plus ancienne association d'une certaine ampleur fondée pour revendiquer le droit de mourir dans la dignité est très probablement la Voluntary Euthanasia Society qui a vu le jour en 1935 en Angleterre. Elle a été connue plusieurs années sous le nom d'EXIT. En 1938 fut fondée aux États-Unis la Society for the Right to Die. Consécutivement à la guerre de 1939-1945 et au souvenir qu'elle a laissé par rapport à l'euthanasie, il faudra attendre 1972 pour voir se créer un autre association de ce type.

Dans les années 70 et 80 vont se succéder les fondations revendiquant le droit de mourir dans la dignité. Elles sont répandues aujourd'hui sur toute la planète et comptent plus de 500 000 membres, dont 60 000 en Suisse et 25 000 en France. Elles sont regroupées dans la Fédération mondiale des associations pour le droit à mourir. Les membres de ces associations se recrutent principalement parmi les personnes âgées : en France, selon une étude de 1993, 62% des adhérents ont plus de 65 ans.

But de ces associations et principes

Ces associations ont également pour but de promouvoir le droit légal et social de disposer de façon libre et réfléchie, de sa personne, de son corps et de sa vie; de choisir librement la façon de terminer sa vie, de manière à la vivre jusqu'à la fin dans les conditions les meilleures. Les membres estiment qu'ils sont les seuls habilités à juger si leur vie est encore digne d'être vécue, et à quel moment ils veulent l'interrompre. La liberté de pouvoir disposer de soi-même serait une caractéristique des sociétés développées. Les ADMD considèrent le suicide comme un acte ultime de liberté, comme une acte de responsabilité vis-à-vis de soi-même. Certains membres estiment même que le "droit à la mort" devrait faire partie des droits de l'homme.

Selon une enquête de C. Montandon-Binet auprès des membres d'ADMD en France, il ressort "une grande homogénéité sur les principes qui régissent la démarche des individus : revendication du droit de disposer de soi, droit de disposer de son corps; droit de décider du moment et de déterminer les circonstances dans lesquelles quitter la vie, ou plutôt droit de définir les conditions dans lesqeulles on refuse à continuer de vivre; et surtout droit à la parole et à l'exercice de son libre-arbitre". L'auteur inscrit ces revendications dans la ligne de l'individualisme, de l'affirmation de l'autonomie marquant la modernité et la post-modernité.

Ces associations fonctionnent comme des groupes de pression sur les autorités médicales et politiques. La plupart des ADMD tentent de légaliser l'aide apportée par le médecin pour donner la mort, lorsque le patient le demande, et revendiquent la levée du délit de non-assistance à personne en danger existant dans certains pays. D'autres vont même jusqu'à mettre à disposition de leurs membres une brochure détaillée décrivant les techniques pour se procurer une mort douce.

D'autres encore se limitent à lutter contre l'acharnement thérapeutique et pour le soulagement de la douleur, principalement en tentant de donner une valeur juridique au testament biologique. En parallèle à cette volonté de légaliser l'euthanasie, les ADMD affirment très fortement le principe de tolérance : il ne faut pas imposer aux autres nos conceptions personnelles de la vie et de la mort; il faut par conséquent accepter un pluralisme moral qui doit être confirmé par le droit.

Les ADMD ont élargi leur vision de la mort digne et insistent aujourd'hui sur la nécessité des soins palliatifs et de l'accompagnement des mourants, sans pourtant renoncer à revendiquer le droit de choisir l'heure de sa mort. Elles désirent modifier leur image en ne passant pas pour des associations qui incitent au suicide. C'est pourquoi elles s'efforcent de décourager les faux suicidaires. En France, les ADMD se refusent à fournir une aide directe à ceux, nombreux, qui la réclament. Elle ne procure ni médicaments, ni adresse de médecins.

Le testament biologique

Presque toutes les associations fournissent à leurs adhérents un modèle de "testament biologique", appelé parfois "Directives anticipées" ou "Déclaration de volonté de mourir dans la dignité", dans lequel la personne exprime les volontés que le corps médical devrait respecter en cas d'accident ou de maladie grave où elle ne pourrait plus s'exprimer. Il contient en général l'exigence qu'un traitement antalgique soit administré, une demande de renonciation à toute mesure de réanimation dans certaines circonstances, et parfois, soit une demande d'assistance au suicide, soit une demande d'euthanasie.

[mais ...]

Le plus souvent, ce document n'a aucun caractère impératif pour le personnel soignant. La validité de ces directives anticipées au moment d'une maladie grave ou d'un accident est contestée. Les directives formulées par une personne plus ou moins en bonne santé, considérant la maladie de façon abstraite, ne reflètent parfois plus l'état d'esprit de la même personne réellement atteinte dans son intégrité corporelle. Nombre d'exemples sont à disposition pour en témoigner.

Ce testament biologique n'est pas une particularité des ADMD. En Suisse, par exemple, aussi bien Caritasque la Fédération des médecins suisses (FMS) délivrent un fascicule "Dispositions de fin de vie". Inutile de dire que ces deux organismes ne proposent pas la demande concernant l'aide au suicide ou l'euthanasie.

En Belgique

L'ADMD belge a été fondé en 1982, peu après la France. Elle propose à ses membres un "Testament de vie", comportant les trois mêmes demandes que le document français. Dès 1986, l'association a proposé la brochure Autodélivrance. Celle-ci a cessé d'être éditée en 1991, d'une part à cause du manque de données scientifiques relatives à la valeur des techniques de suicide proposées, et d'autre part, à cause du risque de poursuites pénales. De plus, la même année est parue une traduction française de l'ouvrage de l'Américain H. Dereck, Final Exit, qui constitue en quelque sorte un manuel du suicide sans peine, et recommandée aux membres de l'association.

p. 83

zelie
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Re: Le problème avec l'euthanasie

Message non lu par zelie » jeu. 13 juin 2019, 14:30

Léon Schwartzenberg était un ardent défenseur pro-choix, ses livres en témoignaient dès 1985. Il est d'origine juive, donc insensible aux dogmes chrétiens. Il luttait justement contre ce qu'on appelle trop facilement une morale chrétienne.
Il était cancérologue, ce qui explique aussi sa position : le cancéreux en phase terminale à qui il reste quelques jours à vivre pouvait à l'époque (1960-1980) mourir dans de grandes souffrances, en s'étouffant notamment. Il est très clair, il ne parle que des moribonds, c'est à dire des mourants.

Ce qui n'est pas le cas de Vincent Lambert et des pauci-relationnels.

Attention à bien connaître l'auteur et à faire la part des choses. Ses positions sont antinomiques avec celles du Vatican. Sa position était loin de faire l'unanimité à son époque, car sous une belle éloquence, il était assez activiste. Et quand il a démissionné au bout de 9 jours seulement de ministre de la Santé, c'est justement parce qu'il voulait faire passer une loi pro-euthanasie. Ce qui en dit long sur le fait qu'il n'a accepté d'être ministre que pour servir ses idées, même si elles ne correspondaient pas aux attentes de ses confrères, et pas pour se dévouer à tous les dossiers d'un ministre de la Santé.
L’intégrisme est un refuge pour la misère parce qu’il offre un sursaut d’espérance à ceux qui n’ont rien.
Que leur mal disparaisse, et l’intégrisme perdra ses troupes. L'Abbé Pierre

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Re: Le problème avec l'euthanasie

Message non lu par Cinci » jeu. 13 juin 2019, 19:01

Zélie :

Attention à bien connaître l'auteur et à faire la part des choses. Ses positions sont antinomiques avec celles du Vatican.
Oui.

Je désire faire ressortir un peu, en premier, comme l'historique de la question, à notre époque. Il est intéressant de mettre en lumière les motivations, les arguments ou façon de voir les choses versus ce que l'Église pourrait en dire éventuellement.


:nonne:

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