Réflexions sur le libéralisme

« Par moi les rois règnent, et les souverains décrètent la justice ! » (Pr 8.15)
Cinci
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Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » mar. 20 août 2013, 2:06

Dans un article de juin 2013, le journal mensuel Le Monde diplomatique conseillait la lecture d'un certain ouvrage intitulé Contre-histoire du libéralisme*. A cette occasion, il paraissait un article de Lucien Sève et qui venait alors complémenter le propos du livre suggéré.


On pourra s'en faire une idée ici :


«... Qui se fait du libéralisme l'image donnée par les libéraux va au-devant de rudes surprises en lisant ce maître livre de Domenico Losurdo, où d'entrée apparaît un extraordinnaire paradoxe.

Être libéral, en principe, c'est militer à l'école de grands auteurs comme Hugo, Grotius ou John Locke, Adam Smith ou Alexis Tocqueville, pour les libertés de l'individu contre l'absolutisme politique, le dirigisme économique, l'intolérance philosophique. Puissant mouvement de pensée et d'action qui, du XVIe au XVIIIe siècle et à travers trois glorieuses révolutions aux Pays-Bas, en Angleterre et en Amérique, a modelé toute l'histoire contemporaine. Or c'est justement avec lui que l'esclavage connaît son plus grand développement.

En Amérique, il y a trois cent trente mille esclaves en 1700, près de trois millions en 1800, le double au milieu du XIXe siècle. Les Pays-Bas n'abolirent l'esclavage dans leurs colonies qu'en 1863. Au milieu du XVIIIe siècle, c'est la Grande-Bretagne qui compte le plus d'esclaves : près de neuf cent mille. Et il s'agit là du pire esclavage, le racial chattel slavery, où l'homme de couleur est tout uniment un «bien meuble». On ne peut imaginer plus radical déni de la liberté individuelle. Où est l'erreur ?

L'ouvrage est consacré de bout en bout à l'expliquer, avec un luxe impressionnant de faits saignants et de citations suffocantes. Non, il ne s'agit pas d'une erreur. La doctrine libérale est née et n'a cessé d'être à double face : message enflammé de liberté individuelle pour les seuls citoyens, hommes blancs propriétaires formant un Herrenvolk - un peuple de seigneurs - germanisme adopté sans complexe par cette idéologie largement anglophone; déni cynique d'humanité non seulement pour les gens de couleur dans les colonies, mais tout autant pour les peuples réputés «barbares», comme les Irlandais ou les Indiens d'Amérique, et pour la masse des serviteurs et travailleurs dans les métropoles mêmes - autant dire pour la très grande majorité. Cette contre-histoire du libéralisme, sans du tout nier sa face claire, dévoile en tout son ampleur cette face sombre depuis l'origine que ne cesse de dissimuler l'hagiographie libérale. Quand, par exemple, détail entre cent, on apprend que le grand philosophe libéral Locke était actionnaire de la Royal African Company organisatrice majeur de la traite des noirs, on commence à mieux saisir bien des choses dans notre histoire moderne.

Mais on comprend aussi que ce livre iconoclaste ait mis du temps à nous parvenir. Et que ce qu'en disent, chichement, nos grands médias trahisse souvent une mauvaise humeur embarrassée. L'ouvrage est bien trop érudit en même temps que limpide pour pouvoir être aisément récusé. S'exercent alors à son encontre les tours usés de la polémique. On met en cause les prises de position de l'auteur sur de tout autres sujets, où il est parfaitement permis de ne pas le suivre. On l'accuse d'unilatéralisme, quand il ne manque aucune occasion de montrer la diversité d'aspect du libéralisme, la complexité de ses courants, souvent l'ambiguïté de ses penseurs. Pour finir, on lui fait le coup du «mais c'est bien connu !», quand l'idéologie dominante s'active sans cesse à faire vivre en sa grossière partialité la légende dorée du libéralisme.

Le Nouveau Monde, un «berceau vide»

Il faut dire que le livre de Losurdo abonde en citations qui font très mal à la légende. Comme ce texte de Tocqueville légitimant l'extermination des Peaux-Rouges : «La Providence, en les plaçant au milieu des richesses du Nouveau Monde, semblait ne leur avoir donné qu'un court usufruit. Ils n'étaient là, en quelque sorte, qu'en attendant. Ces côtes si bien préparées pour le commerce et l'industrie, ces fleuves si profonds, cette inépuisable vallée du Mississippi, ce continent tout entier, apparaissaient alors comme le berceau encore vide d'une grande nation.» : voilà comment un célèbre libéral légitime d'une plume légère l'un des grands massacres de l'histoire, fournissant d'avance un justificatif très apprécié aux doctrinaires de la «terre sans peuple» offerte par Dieu à un peuple sans terre ... Des textes de cette encre, on en lit en grand nombre, et souvent des plus inattendus, dans cette contre-histoire.

Il y a des hommes nés pour la servitude

En nous donnant beaucoup à apprendre, l'auteur nous donne plus encore à penser. Par exemple, et de façon centrale, en exhibant ce propos de Georges Washington ou d'un John Adams, tellement révélateur sur la révolution américaine menée à la fin du XVIIIe siècle par des colons libéraux propriétaires d'esclaves et on ne peut plus conscients d'être quant à eux «des sujets britanniques blancs et nés libres», cri du coeur envers ces Anglais de la métropole qui les briment : «Nous ne voulons pas être leurs nègres !» Ce qui saute d'un coup aux yeux ici, c'est que la pensée libérale n'a jamais été une pensée authentiquement universelle. Les libertés exigées «pour l'individu» ne le sont pas du tout pour l'ensemble des êtres humains, mais uniquement pour le petit nombre des élus, au double sens biblique et civique du terme.

Et ce particularisme agressif est bel et bien de fondation. Grotius, l'un des pères de la doctrine libérale au XVIIe siècle, légitime sans réticence l'institution de l'esclavage («il y a des hommes nés pour la servitude», écrit-il en se réclamant d'Aristote), traite les ressortissants des colonies néerlandaises de «bêtes sauvages» et, qualifiant leur religion de «rébellion contre Dieu», justifie d'avance à leur égard la plus cruelle punition des coupables. Il ne s'agit donc aucunement de dérives pratiques : c'est l'idée libéral même qui trahit un aristocratisme anthropologique ségrégatif et déshumanisant.

Le Français Tocqueville aristocrate-démocrate, pense lui-même à plus d'un titre de façon fort voisine. Losurdo cite cette déclaration : «La race européenne a reçu du ciel ou acquis par ses efforts une si incontestable supériorité sur toutes les autres races qui composent la grande famille humaine que l'homme placé chez nous, par ses vices et son ignorance, au dernier échelon de l'échelle sociale est encore le premier chez les sauvages.» Beaucoup aujourd'hui sont stupéfiés par la morgue de caste dont font étalage bien des membres, hommes ou femmes, des milieux dirigeants; à lire cette contre-histoire, on comprend que, avant d'être un trait psychologico-social des individus, c'est une caractéristique foncière de la doctrine libérale même, et de la posture pratique qu'elle a de tout temps commandée. Libéralisme et démocratie n'ont jamais été synonymes.

Il s'agit en vient à conclure Losurdo d'un discours entièrement centré sur ce qui pour la communauté des hommes libres est l'espace sacré restreint - espace sacré tel que le légitime une culture éthico-religieuse protestante foncièrement nourrie de l'Ancien Testament. Et il suffit de faire intervenir dans l'analyse l'espace «profane» (les esclaves des colonies et les serviteurs de la métropole) pour se rendre compte du caractère inadapté et trompeur des catégories utilisées d'habitude pour retracer l'histoire de l'Occident libéral : prééminence absolue de la liberté individuelle, antiétatisme, individualisme. L'Angleterre du XVIIIe siècle est-elle le pays de la liberté religieuse ? A propos de l'Irlande, le libéral Gustave de Beaumont, compagnon de Tocquville pendant son voyage en Amérique, parle d'une «oppression religieuse qui dépasse toute imagination».

Un congé scolaire pour assister aux lynchages

Suivre à la trace le libéralisme dans sa longue histoire implique aussi de s'intéresser au moins de façon subsidiaire, à ce qui est venu le contester, voire le contrer. A travers ce livre, on voit se former les diverses figures d'un universalisme, depuis celui catholique et monarchique, d'un Jean Bodin au XVIe siècle, au radicalisme anticolonial et abolitionniste auquel prétend parfois la main des libéraux avancés du XIXe siècle, et jusqu'à la fondamentale critique de Karl Marx, qui excelle à dévoiler le «caractère conservateur de la révolution anglaise». L'émancipation politique bourgeoise a en effet été le signal d'un déchaînement social à l'encontre non seulement des peuples coloniaux, mais aussi de la paysannerie anglaise elle-même, avant de s'en prendre au prolétariat urbain incroyablement maltraité dans les workhouses (hospices)

[...]

Mais pour marquantes que soient ces prises de position anti-libérales, plus concrètement productifs ont été les mouvements des peuples eux-mêmes, au premier rang desquels Losurdo place la révolte de Saint-Domingue (ancien nom d'Haïti) avec pour figure de proue Toussaint Louverture. Ce vrai coup de canon dans le concert dominant de l'époque - un peuple noir a l'incroyable audace de vouloir s'affranchir ! - au temps même de la Révolution française, fait prendre un tournant décisif à l'indépendance créole et à l'abolition de l'esclavage en Amérique latine. Cent vingt-cinq ans plus tard, une puissante impulsion de même sens sera donnée par la révolution d'Octobre en Russie. «Tout bien considéré, c'est la révolution de Saint-Domingue et la révolution d'Octobre qui ont respectivement mis en crise, d'abord l'esclavage, puis le régime terroriste de la domination blanche» : deux chapitres historiques majoritairement haïs par la culture libérale de l'époque».

Sans aborder l'histoire récente du néolibéralisme, Losurdo s'interroge pour finir sur la responsabilité du libéralisme dans les catastrophes du XXe siècle, et, de façon entièrement convaincante, il la juge lourde. Évoquant la thèse de Hannah Arendt, qui part «des colonies de l'empire britannique» pour expliquer la genèse du totalitarisme au XXe siècle, il rappelle que l'univers concentrationnaire et d'autres institutions antidémocratiques ont commencé à s'esquisser «bien avant la fin de la prétendue Belle Epoque», évoquant par exemple «les déportations sanglantes et répétées des Indiens, à partir de celle mise en oeuvre par l'Amérique d'Andrew Jackson (désignée par Tocqueville comme un modèle de démocratie)». Avec le traitement infligé aux Noirs du Nouveau Monde, on a atteint en matière de déshumanisation des sommets difficiles à égaler. En Jamaïque britannique, un esclave était «obligé de défequer dans la bouche de l'esclave coupable, bouche qui était ensuite cousue pendant quatre ou cinq heures». Aux États-Unis, les enfants des écoles pouvaient avoir un jour de congé pour assister à un lynchage. Un livre parut à Boston en 1913 évoque dans son titre la «Solution finale»(Ultimate solution) de la question noire. Un chercheur américain, Ashley Montagu, écrit à propos du racisme et du nazisme que «le monstre qui a pu bondir librement sur le monde est en grande partie notre création [...] et nous sommes responsables de la forme horrible qu'il a prise».

L'auteur a-t-il tort, en conclusion, d'appeler à en finir avec la mensongère hagiographie du libéralisme, qui nous a été administrée à haute dose durant trois décennies depuis les débuts du règne de Margaret Thatcher ?»

Source : Lucien Sève, «Chérir la liberté, justifier l'esclavage» in Le Monde diplomatique, juin 2013, p. 22


* Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, traduit de l'italien par Bernard Chemayou, La Découverte, Paris, 2013, 390 pages, 25 euros

MB
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar MB » jeu. 22 août 2013, 22:58

Avé

Voilà un ensemble de passages de très mauvaise foi, bien dignes du Monde diplo, expert dans l'art de mentir en ne disant que des choses vraies ; voilà un digne héritier des Lettres françaises d'Aragon à la grande époque. Comme d'habitude dans ces cas-là, plus c'est gros et plus une seule phrase demande trois paragraphes de réfutation ; je ne me fatiguerai pas à ce point.

On va juste répondre simplement. Les hommes de ce temps étaient des hommes de ce temps, avec les préjugés de ce temps ; de la même façon que des chrétiens de la Renaissance trouvent normal de brûler des hérétiques. Et de la même façon que ce châtiment effroyable et injuste n'a rien à voir, dans le fond, avec la religion chrétienne, de même il y a une extraordinaire mauvaise foi à traiter l'esclavagisme d'un Locke ou d'un Washington comme d'une conséquence logique de leur libéralisme (car c'est le cœur de ce que suggère, sans le dire, cet article).
Au demeurant, on pourrait facilement trouver des textes libéraux hostiles à l'esclavage : la fameuse page de Montesquieu sur le sujet est assez révélatrice. Ou même Voltaire, qui avait pourtant des intérêts dans l'affaire : c'est dire si la réalité est souvent plus multiforme que ne le disent les idéologues. Et Tocqueville lui-même a écrit des textes contradictoires sur les Indiens et les Noirs d'Amérique. On pourrait confirmer le poids des préjugés de l'époque en allant chez les autres, les socialistes, par exemple. Marx a écrit des textes explicitement génocidaires (je les ai lus) ; il y a toute une tradition antisémite chez une partie des socialistes français. Doit-on en déduire que le socialisme est génocidaire ou antisémite ?

Il y a de plus une grave erreur de méthode, très répandue chez les idéologues et chez les "philosophes de l'histoire" (ceux-ci ont décidément bien des trains de retard !), qui consiste à prendre un pays, une doctrine, et à les fondre en bloc. Les Anglais ont parqué les Boers dans des camps de concentration : donc le libéralisme a inventé les camps de concentration. Cela me fait penser à une remarque de méthode historique dite au second degré par le fameux chrétien qu'était H.-I. Marrou : "au XIIème siècle, en pays d'oc, il y a des troubadours, et il y a des cathares. Donc l'amour courtois a été inventé par les cathares". Est-il vraiment nécessaire de souligner la bêtise d'une déduction aussi rapide ?
Je pourrais dire aussi : pendant 4 siècles, les chrétiens d'Europe occidentale ont pratiqué la traite négrière. Donc le christianisme estime juste la traite négrière. Encore une fois, y a-t-il quelqu'un, sur ce forum, qui ne rirait pas en lisant cette affirmation ?
C'est pourtant le genre de choses que ne cesse de dire cet article. Et ce qui est notable, c'est que ce genre d'arguments (sans parler de la "reductio ad Hitlerum" finale) est exactement du même tonneau que ce que disent les idéologues athées sur le christianisme : vous en trouverez un bon paquet dans le Traité d'athéologie de Michel Onfray. De façon significative, d'ailleurs, ce genre de personnages attaque aussi souvent le christianisme et le libéralisme ; le Monde diplo est un spécialiste de ces rapprochements au calque (sans parler de Michel Onfray).
Personne n'oblige les chrétiens à être libéraux, mais ils devraient arrêter de fraterniser avec les antilibéraux, à terme ils se sabordent.

Amicalement
MB

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » sam. 24 août 2013, 14:51

MB,

Oui, alors merci pour les commentaires. Certes, vous y exprimerez un dissentiment. Je vais prendre le temps de relire.

Bonne fin de semaine.

Cinci
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » dim. 25 août 2013, 15:12

Bon ...

Pour avoir relu le texte, il m'apparaît que vous pourriez vous montrer un peu sèvère, MB, quand vous écrivez «... un ensemble de passages de très mauvaise foi». Très mauvaise foi ? C'est peut-être une réaction à chaud de votre côté, trop vive (?)

Le texte constitue comme une sorte de recension de ce que l'on pourrait découvrir dans le livre de l'auteur italien indiqué, Losurdo. C'est fort possible que tout ne soit pas à prendre comme une parole d'Évangile, et j'avais moi-même remarqué comment il pourrait toujours se trouver des idées ou des points de détails discutables.

Mais il écrira quand même :

«Mais on comprend aussi que ce livre iconoclaste ait mis du temps à nous parvenir. Et que ce qu'en disent, chichement, nos grands médias trahisse souvent une mauvaise humeur embarrassée. L'ouvrage est bien trop érudit en même temps que limpide pour pouvoir être aisément récusé. S'exercent alors à son encontre les tours usés de la polémique. On met en cause les prises de position de l'auteur sur de tout autres sujets, où il est parfaitement permis de ne pas le suivre. On l'accuse d'unilatéralisme, quand il ne manque aucune occasion de montrer la diversité d'aspect du libéralisme, la complexité de ses courants, souvent l'ambiguïté de ses penseurs.»

Il ne manque aucune occasion de montrer la diversité d'aspect du libéralisme, la complexité de ses courants, souvent l'ambiguïté de ses penseurs.

Vous écrivez, en retour : « Au demeurant, on pourrait facilement trouver des textes libéraux hostiles à l'esclavage : la fameuse page de Montesquieu sur le sujet est assez révélatrice. Ou même Voltaire, qui avait pourtant des intérêts dans l'affaire : c'est dire si la réalité est souvent plus multiforme que ne le disent les idéologues. Et Tocqueville lui-même a écrit des textes contradictoires sur les Indiens et les Noirs d'Amérique

Vous ne seriez pas en désaccord en tout avec ce qu'il soulève comme remarque.

[...]


C'est Lucien Sève dans son article qui me semble réagir, de son côté, à l'encontre d'un parti pris trop complaisant envers le libéralisme, parti pris répandu dans les médias et qui ferait la part belle à une sorte d'hagiographie. Moi je trouverais que la volonté critique de faire la part des choses ne serait mauvaise en soi. C'est probablement très vrai que l'idéologie libéral «du progrès» peut charrier en même temps des aspects sombres. C'est le contraire qui serait très surprenant, non ?

Pour poursuivre, vos mots :

«Il y a de plus une grave erreur de méthode, très répandue chez les idéologues et chez les "philosophes de l'histoire" (ceux-ci ont décidément bien des trains de retard !), qui consiste à prendre un pays, une doctrine, et à les fondre en bloc. Les Anglais ont parqué les Boers dans des camps de concentration : donc le libéralisme a inventé les camps de concentration.»

Oui, ce serait simpliste.

Mais j'aurais cru comprendre comment l'auteur voulait surtout signifier : le libéralisme peut faire bon ménage, à l'occasion, avec du déni des fameux droits de l'homme, tout comme le libéralisme aura pu favoriser aussi certaines idées fleurant bon le racisme. En somme, le libéralisme recèle une part de responsabilité (lourde, dit l'auteur) quant au pavage de ce chemin qui nous aura collectivement conduit vers certaines horreurs du XXe siècle. La vipère ou le crotale (la déshumanisation) se trouve caché également dans le sein de cette mouvance philosophique.

Vous écrivez ailleurs :

«Je pourrais dire aussi : pendant 4 siècles, les chrétiens d'Europe occidentale ont pratiqué la traite négrière. Donc le christianisme estime juste la traite négrière. Encore une fois, y a-t-il quelqu'un, sur ce forum, qui ne rirait pas en lisant cette affirmation ?»

Il serait faux d'avancer que le christianisme en soi (la totalité des chrétiens, le pape, etc.) endosserait systématiquement, avec joie, la perspective de l'esclavage de celui-ci ou celui-là. Vous auriez raison. Oui, ce serait risible.

A contrario, il serait vrai de remarquer comment une position chez certains (en plus ou moins grand nombre) pourrait s'enraciner tantôt dans le biblicisme, mais en même temps que dans une sorte d'apologie de l'esclavage; ce qui est justement là ce qui sera advenu aux États-Unis au XIXe siècle. Il serait vrai de dire que «la Bible seule» ne suffit pas à empêcher l'esclavage, tout comme il serait vrai de dire que «le libéralisme à lui seul» ne suffit pas pour éviter que des pauvres se fassent maltraiter, que des droits élémentaires puissent être bafoués. Je croirais que la position de l'auteur évoqué serait plus près d'une dynamique semblable.

Quand Sève fait remarquer :

«L'émancipation politique bourgeoise a en effet été le signal d'un déchaînement social à l'encontre non seulement des peuples coloniaux, mais aussi de la paysannerie anglaise elle-même, avant de s'en prendre au prolétariat urbain incroyablement maltraité dans les workhouses (hospices)»

Je trouve qu'il y aurait là une certaine matière historique. On aurait là quelque chose de solide, non pas de l'illusion. Il se trouverait même ici un sorte de pont, possiblement, une passerelle à établir avec les propos de Jean Ziegler; ici, comme repensant peut-être à Thomas Malthus.

Mais enfin je suis content que vous puissiez réagir, formuler une critique ou autre. C'est vrai que je n'ai pas trop compris cette allusion à la révolution d'Octobre, dans le texte, et pour nous la mettre en parallèle avec une remise en cause d'un régime terroriste de la domination blanche (sic.) Hein !??

:)

Bon dimanche.

MB
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar MB » mar. 27 août 2013, 11:58

Cher Cinci,

C'est moi qui vous remercie de votre réponse. J'ai été sanguin, en effet, et sans doute il faut différencier l'attitude du journaliste qui a écrit cet article et celle de l'auteur du livre, que je n'ai pas lu (pour tout vous dire, je risque de n'avoir guère la patience pour le faire).
Comme vous le dites vous-même, le libéralisme est multiforme, il n'y a pas de Bible ou de Capital libéral ; il y a plusieurs auteurs qui peuvent être parfois très différents. Je suis heureux que vous soyez le premier à le remarquer, car personne ne le fait. C'est même visible dans le néo-libéralisme contemporain, dont par ailleurs je critique beaucoup d'aspects (en particulier le fait qu'il a tendance à s'étriquer autour des seuls enjeux de business et à juger tout le reste négligeable).

Reste que le fond même de l'article suggère l'idée - et c'est cela que je critique en premier lieu - que les atrocités du monde moderne et contemporain (traite négrière, crimes de guerre, crimes contre l'humanité) sont une des conséquences logiques du libéralisme. C'est tout simplement faux.
Inutile de vous dire que j'ai également les plus grandes distances vis-à-vis de Jean Ziegler, dont on se demande parfois s'il ne souhaite pas davantage l'appauvrissement et l'humiliation de l'Occident que l'élévation du Tiers Monde. Les pays occidentaux ont des grands torts, oui, ceux des pays qui ont le plus de pouvoir dans la Cité terrestre ; ils doivent être corrigés. Mais partir, quelle que soit la réflexion, de l'axiome de leur culpabilité fondamentale en toutes choses me paraît à la fois faux, injuste et malsain. Et puis attribuer tous les maux au libéralisme, c'est un peu fort de café : tiens, si tel pays européen dresse des barrières protectionnistes à l'entrée de produits agricoles africains, et contribue à ruiner les agriculteurs de ce pays, c'est du libéralisme ?

Vous savez, j'ai été très libéral il y a quelques années. Même si je garde beaucoup de sympathie envers ce corps de doctrines, aujourd'hui je prends un peu mes distances (pour des raisons qu'on peut discuter si vous voulez, et ce ne sont pas celles de Jean Ziegler). Mais dans tous les cas, je suis juste ahuri du comportement des gens. Vous dites qu'il y a une tendance à encenser le libéralisme, à en faire une histoire officielle, etc. L'expérience quotidienne montre le contraire. Dès qu'il se trouve un truc laid (un immeuble moderne hideux ; un chauffard sur la route ; un gars qui crache sur le trottoir ; une croûte dans une galerie ; enfin, tout ce qui ne vous revient pas), on dit que c'est libéral. Et ce genre de réflexes a atteint le gars de la base (alors même qu'il n'en peut plus de remplir ses papiers, qu'il aimerait payer moins d'impôts, etc). Il y a là un réflexe vraiment bizarre...

Amicalement
MB

Cinci
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » jeu. 29 août 2013, 19:16

Bonjour MB,

Peut-être vous pourriez ajouter quelque chose ici :
Vous savez, j'ai été très libéral il y a quelques années. Même si je garde beaucoup de sympathie envers ce corps de doctrines, aujourd'hui je prends un peu mes distances (pour des raisons qu'on peut discuter si vous voulez, et ce ne sont pas celles de Jean Ziegler).
Parce que je serais intéressé de connaître également ces raisons (quand vous aurez le temps) qui vous incitèrent alors à prendre un peu de distance. C'est comment voyez la chose.

Merci.

MB
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar MB » dim. 01 sept. 2013, 0:36

Cher Cinci,

Je vous réplique avec un peu de retard et vous prie de m’en excuser : j’avais un premier projet de réponse qui s’est effacé après bien des efforts et cela m’a momentanément découragé…

Avant d’en venir au vif du sujet, je rebondis sur votre dernière interrogation dans le post précédent :
C'est vrai que je n'ai pas trop compris cette allusion à la révolution d'Octobre, dans le texte, et pour nous la mettre en parallèle avec une remise en cause d'un régime terroriste de la domination blanche (sic.) Hein !??
La réponse est en fait assez simple. L’extrême-gauche, les tiers-mondistes en général et une bonne partie des « alters » communient dans une sorte de haine de soi vis-à-vis de l’Occident, de racisme à l’envers, ou pour mieux le dire, d’autoracisme. Rien ne l’exprime mieux que cette fameuse affirmation de Susan Sontag, un auteur assez légitime dans ces milieux :
" La vérité est que Mozart, Pascal, l'algèbre de Boole, Shakespeare, le régime parlementaire, les églises baroques, Newton, l'émancipation des femmes, Kant, Marx, les ballets de Balanchine, etc., ne rachètent pas ce que cette civilisation particulière a déversé sur le monde. La race blanche est le cancer de l'humanité. "
Que dire de plus ? Ils mettent le libéralisme et le christianisme ensemble dans ce paquet…

Maintenant, je vais essayer de répondre à votre question et de dire plus ou moins clairement pourquoi j’ai pris mes distances avec le libéralisme. Au début, j’ai eu peur de donner un point de vue narcissique, mais puisque après tout c’est le sujet de ce fil… ma foi, pourquoi pas ? Mais il faudra que je saucissonne ma réponse, sinon cela risque d’être trop long pour une lecture sur un écran.

La première chose à se dire quand on parle du libéralisme, c’est que cet ensemble de doctrines a un fondement avant tout moral, et non économique, technique, matériel, etc. Il se résume en une phrase : « Ce n’est pas juste ». « Ce n’est pas juste » de persécuter quelqu’un pour sa confession religieuse ; « ce n’est pas juste » de persécuter quelqu’un pour ses opinions politiques ; « ce n’est pas juste » de le persécuter – au fur et à mesure que l’oppression étatique se développe et se détaille – pour ses choix personnels, pour ses goûts, pour sa façon de s’habiller, « ce n’est pas juste » de l’empêcher de monter son affaire, d’acheter ou de vendre ce qu’il veut, de l’empêcher de dire ou d’écouter ce qu’il veut, etc.

La deuxième chose, qui découle de la première, c’est que le libéralisme va main dans la main avec la notion de tolérance. J’ai bien dit « tolérance », et non « acceptation » (je le dis parce qu’il y a des gens sur ce forum qui sont incapables d’admettre que le libéralisme fait la distinction). Lorsque des militants d’Act Up veulent faire l’apologie de leur mode de vie, je les laisse parler, non parce que j’accepte leurs idées, mais parce qu’il serait injuste de les persécuter pour cela. En revanche, si ces mêmes militants veulent me poursuivre en justice pour avoir dit que je pense que leur mode de vie est « désordonné », là c’est eux qui sont illibéraux et qui font preuve d’intolérance. Tant que personne ne contraint personne, ils ont le droit de dire ce qu’ils veulent et donc moi aussi : visiblement, beaucoup de gens ont du mal à avoir la subtilité nécessaire pour comprendre cela.

Je continue à penser tout cela et je crois que c’est le cas de la plupart des gens ; en fait, nous sommes tous plus ou moins libéraux sans le savoir. En revanche, les idées que je viens d’évoquer se heurtent à plusieurs écueils.
Le premier est l’infinie complexité du processus qui mène tel homme à penser ce qu’il pense. Nous croyons être purement rationnels quand nous déduisons quelque chose, mais rien n’est moins vrai ; nos idées sont le résultat d’affects, de pensées, de sensibilités, d’intérêts divers, de souvenirs, enfin de mille choses qui, mises ensemble, donnent une opinion (en ce qui me concerne, par exemple, le fait d’avoir été tête de Turc à l’école, au collège, au patronage, m’a insufflé une haine profonde de toute communauté, de tout groupe, et a sans doute contribué à m’amener au libéralisme). Or il y a une vérité que les libéraux n’aiment pas reconnaître : si l’on sait agir sur ce mélange de sources d’opinion si diverses, dans une certaine mesure, les gens croient sincèrement en ce à quoi on peut les forcer à croire. C’est ce qu’avait compris Saint Augustin lorsqu’il justifiait la persécution des hérétiques : celle-ci ne va pas forcément les amener à penser comme il faut, mais elle va briser leur opiniâtreté à refuser la vraie foi, et à terme les amènera à y adhérer par eux-mêmes.
Evidemment, tout est dans le « dans une certaine mesure ». On ne peut pas obliger les gens à croire en quelque chose dont la fausseté est vraiment énorme (sinon, les habitants des pays communistes ne se seraient jamais révoltés). Mais si cette mesure est respectée, alors à ma connaissance le libéralisme n’a pas de réponse.

Le libéralisme est désarmé aussi dans un autre cas. En fait, toutes les opinions et tous les modes de vie sont possibles et peuvent cohabiter à condition que tout le monde respecte les règles du jeu. C’est-à-dire, à condition que tout le monde soit d’accord sur un certain nombre d’opinions fondamentales (égalité de tous, égalité hommes-femmes, non-agression mutuelle, respect des contrats, respect de l’ordre public, etc.). Que se passe-t-il lorsque l’expression de certaines opinions, de certains modes de vie, tend nécessairement à rompre cette harmonie ? Que se passe-t-il lorsqu’un groupe de gens décidément illibéraux ne respectent pas ce pacte implicite, tout en s’en prévalant pour faire tolérer leurs idées ? C’est ce qui s’est passé avec les nazis ou les communistes, c’est ce qui se passe aujourd’hui avec les communautés musulmanes. Face à eux, le libéralisme est impuissant : la seule manière qu’il a de se défendre, c’est de renoncer partiellement à lui-même ; il faut qu’il se trahisse en disant « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». C’est d’ailleurs ce qu’avait fait John Locke, le grand théoricien de la tolérance : il en avait exclu les catholiques… On voit immédiatement le risque politique énorme qui apparaît.

Un dernier point pour le moment, en relation avec le précédent. Pour que l’harmonie soit possible dans une société libérale, il faut des valeurs vraiment communes. Autrement dit, il faut des valeurs que personne ne met en doute et qui soient inculquées de façon autoritaire (équilibre difficile à trouver, j’en conviens !). Par exemple, l’une des plaies de la société française contemporaine vient de ce que les enfants sont éduqués – si j’ose dire – comme si, comme des grandes personnes, ils avaient leur mot à dire, alors qu’ils doivent savoir la fermer et être capables d’obéir tant qu’ils sont mineurs. Le résultat, c’est qu’ils ne sont pas capables de concentration, de mesure, de courtoisie élémentaire, de sens de l’effort, une fois qu’ils sont devenus grands. Ils deviennent ensauvagés. Comment la cohésion sociale est-elle possible dans cet univers ? Il est de bonne guerre que les adversaires du libéralisme se saisissent de cette situation pour pointer ses « défauts ».
Le défaut justement, ou l’impensé si vous voulez, est donc le suivant : le libéralisme ne marche qu’avec des gens bien élevés. Il ne fonctionne qu’avec des humanistes, et à la limite je me demande si, d’une certaine façon, il ne peut être bon que pour des chrétiens.

Voilà des éléments de réponse, j’en ai encore d’autres mais je fatigue. Remarquez qu’ils ne m’empêchent pas d’avoir toujours des sympathies libérales ; je tiens juste à prendre un peu de distance. Mais peut-être cela même est-il le comportement d'un libéral qui éviterait d’accorder un crédit fanatique à ses propres opinions ? ;)

Amicalement
MB

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar prodigal » dim. 01 sept. 2013, 10:51

Merci pour cette contribution de grande qualité.
Je suis entièrement d'accord avec vos points de départ. Le premier est sans doute à rappeler : le libéralisme est multiforme. C'est plus une idéologie qu'une pensée, et donc ce n'est pas forcément opportun de le juger en bloc. Cela inclut qu'il ne faut pas le sacraliser, comme le font sans cesse les libéraux. Peut-être est-ce pour cela que vous ne vous dites plus libéral? Le deuxième point revient à une définition, et exprime ce qu'il y a de commun à tous les libéralismes : la suprématie accordée à la liberté individuelle. Chacun est libre de ses pensées et de ses actes tant qu'il respecte la liberté d'autrui, telle est la profession de foi du libéral.
Mais le plus intéressant est que vous n'hésitez pas à soulever les difficultés du libéralisme, en trois points. Et je crois que ce sont trois difficultés majeures, voire trois contradictions, aussi voudrais-je me permettre de les reprendre pour les accentuer.
1) le libre choix est fréquemment illusoire, objet d'un conditionnement
2) les libéraux utilisent les armes de la violence, en prétextant avoir le droit pour eux puisqu'ils sont pour la liberté, voir les interventions militaires américaines. Donc, le libéralisme sert de prétexte à l'oppression, et c'est vrai aussi en économie.
3) pour un libéral c'est la loi de l'offre et de la demande qui détermine les vraies valeurs, absurdité avec laquelle il compose, non sans hypocrisie, et qui produit effectivement des résultats catastrophiques en matière d'éducation. Comme vous le dites, le libéralisme convient aux gens bien élevés, mais en même temps il empêche qu'il y en ait!
Merci encore
Paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté

Cinci
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » dim. 01 sept. 2013, 16:26

Bonjour,

O.K. vous pensiez à une critique et non à un rejet global bien entendu.

Si je vous ai bien compris, MB, un libéralisme sans frein risque de précipiter cette situation où une société libérale devient une sorte de Némésis pour elle-même, finissant par se muer en une sorte de force destructrice, une expression de chaos social. Si une certaine masse critique de gens commence à ne plus vouloir suivre les règles, alors le libéralisme se voit contraint d'accepter de présider à sa propre destruction (en acceptant les tricheurs, les intolérants, etc.) ou il lui faut devenir répressif et anti-libéral. Votre réserve porterait donc sur le fait que le libéralisme ne se révélerait pas aussi universel qu'il le prétendrait. Il serait faux aussi de s'imaginer une sorte de raison pure évoluant dans le monde des idées, une raison qui devrait à elle seule imposer la justesse du libéralisme, faisant fi aisément de tout le passé des peuples, leur affect, leur imaginaire, leurs mythes propres, religion, etc.

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar MB » dim. 01 sept. 2013, 19:57

Cher Cinci, vous dites tout beaucoup plus synthétiquement que moi, et avec mille fois plus de brio : c’est vexant ! Mais, en gros, c’est ce que vous dites, oui. Avec Prodigal, vous levez beaucoup de lièvres à la fois, et je ne peux pas répondre à tout en même temps. Avant de le faire, donc, je complète ce que je disais précédemment ; en même temps cela vous donnera peut-être en avance des éléments de réponse.

Pour répondre à Prodigal, le fait que la société actuelle produise beaucoup de « cassos » qui rendent bien difficile le fonctionnement d’une société de libertés, tout cela ne doit pas forcément être imputé au libéralisme. Je pense que c’est une manie de l’époque, de la même façon qu’à tel moment on préfère telle ou telle couleur, ou telle ou telle voiture, sans qu’il soit question de mode de pensée. Par exemple, dans l’éducation des enfants, c’est surtout la « doltoïsation des esprits » qui a joué un rôle néfaste. Il y a aussi l’influence de la génération des 68ards qui a cru que le libéralisme était valable pour les mineurs (ce qui n’est certainement pas le cas, et là je vous rejoins volontiers). Cette même génération a aussi décidé, un beau jour, que les enseignements des anciens n’étaient plus que de la foutaise et de l’injustice : nous en suivons les conséquences aujourd’hui…

Par contre je pense, cher Prodigal, qu’il ne faut pas faire l’équation « Etats-Unis = libéralisme » et « intervention militaire des Etats-Unis = libéralisme ». Même si l’Amérique est plus libérale que nous, il suffit de voir les chiffres du budget de l’Etat fédéral, il suffit de se dire que les interventions US à l’étranger répondent quand même avant tout aux intérêts géopolitiques plus ou moins bien compris de ce pays (à mon avis plutôt mal), il faut se dire aussi que le pouvoir US a tendance à être confisqué par des oligarchies : est-ce libéral ? Ma foi…


Pour avancer, je continue donc sur un autre défaut, qui est conjoncturel en fait, mais qui a tendance à devenir un défaut de fond. Chacun sait que depuis la fin des années 1970 les pays occidentaux ont été très influencés par un ensemble de politiques économiques appelées « néo-libérales » ; on connaît surtout Thatcher et Reagan, mais ils ne sont pas les seuls : il faut ajouter la Nouvelle-Zélande ou la Pologne de 1990-1991 et son « plan Balcerowicz ».

Ces politiques ont une double inspiration idéologique, et cette dichotomie est essentielle pour comprendre les problèmes qui vont suivre. En général, il s’est agi de questions économiques et ce sont des économistes qui ont fait le travail. Mais parmi eux, plusieurs écoles libérales : l’école autrichienne (Hayek, Mises), et l’école monétariste (Friedman), elle-même héritière de l’approche assez technique des économistes néo-classiques de 1900, pour aller vite. Donc d’un côté, une approche qui n’oublie jamais les connections philosophiques profondes du libéralisme (Hayek était un Autrichien à l’ancienne, très cultivé, et ses ouvrages vont bien au-delà de l’économie) ; de l’autre, une approche exclusivement technique. Pire, une approche qui a eu tendance à annexer tous les domaines des sciences humaines et à les expliquer par des mécanismes économiques (en soi, la démarche peut être intéressante, mais elle a souvent manqué de subtilité, ce n’est pas un hasard si elle a en général été le fait d’Américains).

Contrairement à ce qu’on dit souvent, ces politiques n’ont pas été une suite d’échecs. D’abord parce qu’elles répondaient à une vraie demande sociale : le keynésianisme ne marchait plus ; l’Etat-providence commençait à manquer d’argent ; la bureaucratie devenait envahissante (on m’a raconté des cas, dans les Etats-Unis d’avant Reagan, qui étaient complètement aberrants) ; on pouvait arriver à des politiques vraiment injustes ou du moins absurdes (par exemple, l’Etat-providence suédois se réservait le droit d’enlever des enfants à leurs parents lorsqu’ils les « socialisaient » mal ; le taux marginal d’imposition britannique sur les plus-values boursières était de 98 % ; etc.). Il y avait une vraie lassitude populaire vis-à-vis de cela (sans parler de l’impatience britannique devant les abus de pouvoir des syndicats, les injustices du « closed shop », etc.).

Ensuite parce qu’elles ont pu avoir des résultats. Les Etats-Unis ont connu la croissance entre 1983 et 2007 (avec une interruption en 2001), soit pendant 23 ans : c’est-à-dire autant que la France pendant les Trente Glorieuses, entre 1949 et 1973. Ce n’est pas si mal, tout de même ! Un autre exemple, la Pologne d’après le communisme, qui a été le pays le plus loin dans les réformes libérales, qui a le premier sorti la tête de l’eau, et qui est l’économie la plus prospère du coin (elle ne connaît pas la crise actuelle). Ne me parlez pas de la France, par contre, car en bien des points notre pays est moins libéral aujourd’hui qu’il ne l’était sous Mauroy lui-même. Les critiques libérales restent valables : le fait est que l’Etat français dépense trop, trop mal et qu’il lève trop d’impôts, qu’il est mal géré, qu’il impose des réglementations débiles, etc.
Les problèmes, en fait, sont autres. Le premier d’entre eux, je l’ai évoqué plus haut : on s’est contenté d’une approche technique, voire technocratique. Beaucoup de ces hommes d’Etat libéraux, beaucoup de leurs inspirateurs, ont totalement négligé les aspects non économiques de la vie. Erreur de méthode majeure, évidemment.

Parfois, ils ont commis cette erreur dans leur propre domaine : Milton Friedman par exemple trouvait qu’une entreprise ne devait pas faire du mécénat (« the business of business is business »). Remarque idiote, évidemment : outre que cela peut être une forme d’investissement à long terme (c’est donc bien du business), en plus elle compte pour rien le droit qu’une personne ou une société a le droit de faire ce qu’elle veut de son argent. Exemple-type d’une démarche qui oublie les racines philosophiques du libéralisme au point de développer des points de vue liberticides. Pour continuer dans cette critique, puisque nous souhaitons que le marché soit libre, alors nous n’avons pas à dire quelle forme l’offre et la demande doivent prendre. Par exemple, rien n’interdit que l’économie ne soit pas aux mains d’entreprises commerciales, mais plutôt de coopératives, de monastères, d’associations, de fondations, de systèmes d’économie solidaire, de commerce équitable, etc. Perso, j’y suis même très favorable (la législation actuelle a tendance à s’y opposer, ce qui est très critiquable) ; je demande juste que l’initiative économique soit libre. Par idolâtrie de l’entreprise commerciale, un néolibéral aura souvent du mal à accepter cette possibilité : ce faisant, il sabordera le libéralisme.
Cette approche technique a encore une autre conséquence. Lorsqu’il manque de fondements philosophiques solides et qu’il se comporte en pur technicien, l’homme d’Etat devient extrêmement vulnérable à l’action de lobbies de toute sorte. C’a été massivement le cas aux Etats-Unis pendant l’ère Bush ; une bonne partie de la crise des subprimes a été favorisée par les trucages dans la législation financière, imposés par une oligarchie dont le Président lui-même, avec une partie de son équipe, était un zélé représentant. C’est évidemment le cas dans l’Union européenne ; au début, on voulait créer un marché unifié et libre, et voilà qu’au nom de ces idéaux, on prétend interdire aux agriculteurs de vendre certains fruits à des consommateurs consentants au prétexte qu’ils ne sont pas homologués ! Si vous êtes plein de bon sens, vous ne risquerez pas de parler ici de libéralisme…

Cela dit, je pense que cette dérive « technique » est plus un phénomène d’époque qu’une conséquence du libéralisme. Elle aurait pu se produire dans beaucoup d’autres contextes ; je pense qu’elle provient, en gros, de l’après-guerre. Les technocrates ont changé de camp, mais ils n’ont pas cessé d’être des technocrates et surtout, d’être des hommes de l’Etat, c’est-à-dire des gens qui veulent accroître indéfiniment leur pouvoir.


Dernière conséquence – et je veux terminer là-dessus – du néolibéralisme : c’est qu’il a eu tendance à imposer une anthropologie uniforme d’après laquelle le seul « vrai » modèle de vie est celui de l’entrepreneur, nomade, conquérant, dynamique, toujours jeune. Assurément, c’est une injustice, et c’est une atteinte aux droits fondamentaux, que d’empêcher les gens de vouloir entreprendre. Mais à partir de ce juste constat, on ne doit pas oublier que tout le monde n’a pas la personnalité ou l’ambition de l’entrepreneur et on ne doit pas renverser les perspectives en imposant ce modèle à tout le monde : on tombe dans l’injustice inverse. En ce qui me concerne, je n’ai pas du tout ce type de personnalité ; je ne vois pas pourquoi on m’obligerait à la suivre (vous aurez remarqué que cela ne m’empêche pas de garder mes sympathies pour ce corps de doctrine ; il faut savoir dépasser son cas personnel).

Mais encore une fois, je me demande si la présence de ce modèle exclusif n’est pas plutôt un travers de l’époque. Il y a eu tellement d’idéologies en un siècle, de doctrines exclusivistes, sans nuances, sans modération, que nous ne sommes plus capables de penser la diversité et de comprendre que le réel, qui procède par palettes, ne puisse être réduit à un corps de doctrine. Cette exclusivisme est peut-être aussi le lointain descendant d’une certaine culture catholique empêchant toute forme de dissidence…


Pour résumer, je dirais que le libéralisme doit être non une doctrine, mais une source d’inspiration, non dans un but constructiviste (construire telle ou telle société) mais dans un but critique (empêcher telle injustice). Une société totalement illibérale est un enfer (ma famille vient de l’Est, nous sommes bien placés pour en parler). Mais une société libérale ne doit pas être « que » libérale ; et si c'est ce que vous voulez dire, Cinci, je ne peux qu'être d'accord avec vous.

J’espère n’avoir pas été trop long !
Amicalement,
MB

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » mer. 04 sept. 2013, 13:56

Bonjour Prodigal,

Je suis d'accord. Il existe de ces principes (chacun est libre de ses pensées ...) pouvant faire de bons slogans de campagne. Aussi, Le gouvernement qui gouverne le mieux est le gouvernement qui gouverne le moins, voire Le gouvernement n'est pas la solution mais le problème (Ronald Reagan).

On retrouverait bien de ces formules pour signifier implicitement comment le «mieux être» des individus doit découler d'avantage d'un effacement des tutelles d'encadrement. Les individus «plus libres» doivent donc exister en plus grand nombre dans ces pays où la gouverne s'occupera moins d'eux. La main invisible (une sorte de réalisme situationnel ou rapport de force naturel à la base) ferait un meilleur boulot que n'importe quel gouvernement de taille respectable. Le fait de retirer les «interférences artificielles» pouvant fausser le jeu des rapports naturels entre les individus doit participer d'une dynamique d'affranchissement de tous et toutes.

Le libéralisme propose que chacun soit responsable de ses pensées, et que ces dernières soient naturellement châtiées (ou récompensées) en fonction de leur justesse ou pas. Justesse ? c'est à dire de leur adéquation envers la situation du moment et quand des décisions personnelles doivent se prendre. La pensée libérale évoque souvent une discipline naturelle pour les fautifs. Chacun saurait mieux que les autres ce qui lui conviendrait réellement en principe, chacun serait plus éclairé que les autres lorsqu'il s'agit de défendre au mieux ses propres intérêts. Si ce n'est le cas ? le mieux consisterait alors dans le fait d'une autodiscipline personnelle des acteurs et pouvant apparaître mais en conséquence d'une vue directe des souffrances induites chez ceux ayant pu mésuser de leur propre liberté. La peur serait donc meilleure conseillère. L'assistanat ôterait cet aiguillon naturel que serait la peur. Très mauvais. Non, il y faut l'aiguillon de mort. La souffrance bien sentie serait autorégulatrice des erreurs et comportements aberrants. Sans l'aiguillon c'est l'irresponsabilité, comme dirait certains conservateurs.

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » mer. 04 sept. 2013, 14:07

Salut MB,
Avec Prodigal, vous levez beaucoup de lièvres à la fois, et je ne peux pas répondre à tout en même temps.
Oh ! vous en faites pas. On a le temps. Puis on peut revenir en arrière pour reprendre, regrouper, récupérer, etc.

:)

MB
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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar MB » ven. 13 sept. 2013, 16:57

Le libéralisme propose que chacun soit responsable de ses pensées, et que ces dernières soient naturellement châtiées (ou récompensées) en fonction de leur justesse ou pas. Justesse ? c'est à dire de leur adéquation envers la situation du moment et quand des décisions personnelles doivent se prendre. La pensée libérale évoque souvent une discipline naturelle pour les fautifs. Chacun saurait mieux que les autres ce qui lui conviendrait réellement en principe, chacun serait plus éclairé que les autres lorsqu'il s'agit de défendre au mieux ses propres intérêts. Si ce n'est le cas ? le mieux consisterait alors dans le fait d'une autodiscipline personnelle des acteurs et pouvant apparaître mais en conséquence d'une vue directe des souffrances induites chez ceux ayant pu mésuser de leur propre liberté. La peur serait donc meilleure conseillère. L'assistanat ôterait cet aiguillon naturel que serait la peur. Très mauvais. Non, il y faut l'aiguillon de mort. La souffrance bien sentie serait autorégulatrice des erreurs et comportements aberrants. Sans l'aiguillon c'est l'irresponsabilité, comme dirait certains conservateurs.
Cher Cinci,

Je vous réponds tardivement, j'ai beaucoup à faire en ce moment.
Je vous avoue un grand malaise à lire ce dernier paragraphe : en gros, il reprend l'idée que la peur de la souffrance serait essentiellement constitutive de l'individu supposé par les auteurs libéraux, et que pour que les gens se comportent bien, il leur faut - je vous reprends - "la souffrance bien sentie".

Venant d'un chrétien, ma foi, c'est mal venu. Vous ne pouvez pas contester le fait que, pendant des siècles, l'Eglise a régulé le comportement des gens par la terreur de l'enfer. Cette terreur était même si insoutenable à certains - Luther en particulier - qu'elle les a amenés à changer de confession ! Donc je vois mal un chrétien faire ce genre de reproches à un libéral.

De plus, l'angoisse existentielle courante, qui consiste à craindre de souffrir ou d'être dans le manque, n'est pas du tout évacuée dans la littérature chrétienne, à commencer par ses commencements. Que je sache, c'est Saint Paul qui a dit "Que celui qui ne veut pas travailler ne mange pas non plus". Alors je ne vois pas le mal à reprendre cette idée par ailleurs. Au demeurant, il n'y a rien d'idéologique à dire cela : pour nourrir notre organisme, il nous faut faire un effort, la nourriture ne vient pas d'elle-même. Dans une société plus développée, où le travail s'accroît, cela veut dire qu'il faut effectivement travailler pour vivre. Où est le mal ?

Dernière chose, et là je me permets d'être un peu plus grave. L'origine de ces raisonnements est transparente. Ils proviennent clairement de penseurs qui ont pignon sur rue dans le Monde diplo[docus] ou parmi les cercles très à gauche, plus ou moins enclins à faire l'apologie des régimes communistes d'autrefois. L'idée est simple : si on réussit à démontrer que le libéralisme, que le marché libre, enfin le monde occidental, en réalité, marche par la peur qu'il inspire à ses membres, alors au fond quelle différence y aura-t-il avec une terreur à la Staline ou à la Pol Pot ? L'intention est assez claire, il s'agit de relativiser la terreur totalitaire pour en cacher au maximum la réalité au tout-venant.
Entre nous, je vois souvent cette démarche parmi les catholiques intégristes ou les cercles, disons, de droite profonde. Même s'il m'arrive de reprendre certaines de leurs idées, ici, ils font visiblement preuve de la plus grande inconscience.

Amicalement
MB

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » ven. 13 sept. 2013, 21:02

Bonjour MB,

Je ne suis pas sûr de pouvoir bien identifier la nature exacte du malaise auquel vous faite allusion. Quoi qu'il en soit, je me suis exprimé d'une manière brouillonne. Excusez-moi. Je reprendrai donc le paragraphe difficile et pour l'aérer un peu en même temps.


Voici :

Le libéralisme propose que chacun soit responsable de ses pensées, que ces dernières soient naturellement récompensées (ou châtiées) en fonction de leur justesse ou pas. Une Justesse de pensée ? je veux dire iune disposition d'esprit permetant de répondre adéquatement ou efficacement à un contexte présent, pouvant présenter lui-même un certain défi et puis lorsque des décisions personnelles doivent se prendre.


En principe, chacun saurait mieux que les autres ce qui lui conviendrait réellement. Chacun serait plus éclairé que les autres et lorsqu'il s'agit de défendre au mieux ses propres intérêts.

Mais la pensée libérale évoque souvent en parallèle une discipline naturelle pour les fautifs. Et dans cette pensée, l'aspect naturel de la sanction semblerait y prendre une dimension très importante.


En cas d'erreur chez le sujet justement ? admettant que la faille doit se situer chez ce dernier la plupart du temps ?

L'important consiste à réaliser que le mieux tient à cette autodiscipline personnelle que les acteurs pourront acquérir, d'autant mieux acquérir et comme nécéssairement, en conséquence d'une vue plus impressionnante des souffrances induites chez les sujets, alors ceux en face ayant pu mésuser de leur propre liberté ou s'être révélés inefficaces; si ce n'est pour l'observateur d'avoir dû lui-même payer pour ses propres erreurs. Il faut payer. Il faut des damnés (des exclus, des chômeurs, des emprisonnés, etc.) La peur serait meilleure conseillère dans la réalité. L'assistanat ôterait cet aiguillon naturel que serait la peur. Très mauvais. Non, il y faut bien un aiguillon de mort.

La souffrance traversée serait autorégulatrice des erreurs et comportements aberrants. Elle serait salutaire, la souffrance. Sans l'aiguillon «c'est l'irresponsabilité, la démobilisation, la démotivation» comme certains conservateurs n'hésiteraient pas à dire.


Donc, s'agissant de la remarque :
Venant d'un chrétien, ma foi, c'est mal venu. Vous ne pouvez pas contester le fait que, pendant des siècles, l'Eglise a régulé le comportement des gens par la terreur de l'enfer. Cette terreur était même si insoutenable à certains - Luther en particulier - qu'elle les a amenés à changer de confession ! Donc je vois mal un chrétien faire ce genre de reproches à un libéral.
Je ne contesterai rien au sujet de cette «peur de l'enfer», cette terreur que l'Église agitait anciennement. Rassurez-vous. Je suis bien d'accord avec cette simple observation. Idem quant à Luther. Je ne me trouvais pas au stade de formuler des reproches.

Non

Je souhaitais juste illustrer en premier ce qui nous sera servi en guise de libéralisme depuis quelques années.


Cette sorte de libéralisme tiendrait à ce que les individus doivent s'adapter - librement ? - à une certaine force s'imposant à eux dans le plan de l'économie principalement.

La masse conditionnerait pour exercer une poussée dans un sens, puis en réponse il serait des individus devant s'adapter à cette poussée. Ensuite, un ajustement naturel devrait pouvoir opérer. Idéalement, il ne devrait pas y avoir d'organisme intermédiaire (équipe de mandarins, penseurs, dirigeants, conseil royal, intellectuels en poste, éminence grise à la père Joseph, etc.) pour venir fausser la règle du jeu, venir empêcher la compétition, pour brimer le rapport de force naturel et implanter de l'irrationnalité déconnecté d'un sain réalisme. Tout au plus, nos gouvernants peuvent-ils inciter, encourager ou aider les individus à s'adapter au courant qui exerce sa pression.

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Re: Réflexions sur le libéralisme

Message non lupar Cinci » mer. 25 sept. 2013, 2:34

Enfin

... l'élément de souffrance (pour le citoyen, les travailleurs) que je mentionnais en passant n'est qu'une part de mythe. Ce n'est qu'une partie du discours qui est souvent servie, en filigrane, du côté de nos conservateurs, nos défenseurs ''néo-cons'' du marché, les marchéistes. Faudra se rappeller aussi que j'ai déjà pu évoquer Thomas Malthus dans un autre fil.

Je vais illustrer ce que je voulais dire par un extrait d'un bouquin (un ouvrage qui n'est pas dépourvu d'humour et d'une bonne pincée de cynisme) que je possède ici, en espérant que ce soit clair. L'élément n'est pas primordial, mais c'est là quand même ...


Voici :

... plusieurs théories ont été mises de l'avant pour expliquer la prétendue dégénérescence de la race. La plus populaire nous veut «affaiblis par une vie de mollesse». Cette accusation est invariablement portée contre les pauvres par ceux qui vivent dans l'aisance. Ainsi le Révérend William Harrison, pasteur de l'époque élisabethaine jouissant douilletement de maints prébendes, était scandalisé de voir les travailleurs de son époque manger du pain blanc et ne plus dormir «la tête appuyée sur une bonne bûche ronde», mais exiger un traversin ou une oreiller, ce qui les avait évidemment ramollis. Deux siècles plus tard - je choisis au hasard - nous trouvons le Révérend Joseph Wharton, génial dilletante, lui aussi titulaire de quelques sinécures et qui parfois subordonnait son honneur à son bien-être : il ne se consolait pas de voir les classes laborieuses perdre leur vertu dans un luxe fiévreux et la consommation de friandises malsaines. Théodore Roosevelt, né dans l'opulence, a dit et redit à nos pères que «le bien-être, l'orgueil, l'indolence et une ignoble quiétude» les mèneraient à leur perte. Et nul plus que Earnest Hooton, professeur confortablement installé dans sa chaire à l'une des plus riches universités américaine, n'a autant fulminé contre cet «excès de vie douillette» qui pourrit notre fibre biologique.

Il est difficile de dire exactement ce qu'est une «vie de mollesse». Si elle consiste à se prélasser sur des coussins et à manger beaucoup d'entremets sucrés, elle pourrait entraîner un certain avachissement. Mais il n'est nul besoin de s'inquiéter, car il n'y a pas assez de coussins pour tout le monde, et très peu de gens dans les pays civilisés, peuvent se procurer ce que les experts estiment être le minimum de nourriture.

[...]

L'altération de la santé du peuple américain, si dramatiquement révélé par les examens médicaux de l'Armée, fut bien entendue attribuée au luxe. «Une vie de mollesse, entre les deux guerres, a rendu 42% des Américains inaptes au combat», hurlaient en grosses lettres les journaux lorsqu'on s'aperçut que le nombre des réformés avait augmenté de près de 33%. Mais l'article qui suivait contredisait les gros titres, comme cela arrive souvent.

Selon les services médicaux de l'Armée les causes de réforme pour inaptitude physique étaient par ordre d'importance décroissante : défaut de la vue, désordres mentaux, faiblesse des os, syphillis, hernies, maladie cardio-vasculaire et, enfin, tuberculose. On voit mal en quoi la vie de mollesse serait responsable de ces imperfections. Pour le major général George Lull, sous-chef du Service de santé de l'Armée américaine, l'altération de la santé naturelle était surtout due à un manque de soins médicaux. Mais cela ne figurait pas dans les manchettes de journaux.

Mis en fait de tels faits, l'alarmiste prétend d'ordinnaire que c'est la «fibre morale» qui est amollie par une vie trop facile.

Mais cette position est aussi indéfendable. Si le courage, l'énergie et la volonté de se soumettre à des privations sont des signes de force morale, alors le luxe semble bien favoriser cette vigueur plutôt que la contrarier. Car il est bien difficile d'accuser les pilotes de combat et les sous-mariniers, par exemple, de faiblesse morale. Ils furent tous volontaires pour affronter les dangers et les risques des armes.Et pourtant tous ces jeunes gens sans exceptions se sont recrutés parmi les mieux nourris et parmi ceux qui avaient reçu les soins les plus attentifs au cours de leur éducation. Et pendant les périodes de repos, ils étaient l'objet d'une sollicitude toute particulière, et avaient droit à tout le confort possible.

Stephansson a constaté que les jeunes gens de «bonne éducation» font les meilleurs explorateurs polaires parce qu'ils supportent beaucoup mieux les privations et les rigueurs du sort que des marins ou des ouvriers. Ils avaient meilleur moral dans l'adversité, savaient rester le ventre vide et se contenter d'une nourriture grossière, enduraient mieux le froid et la douleur, et étaient moins enclins à se plaindre que ceux affaiblis par la pauvreté et les restrictions. Le chien gâté mange n'importe quoi tandis que le chien du pauvre se laissera presque mourir de faim avant de changer quoi que ce soit à son régime habituel.

L'accusation de «vie de mollesse» ne résiste donc pas à l'analyse. On s'aperçoit bien vite qu'elle vise en fait tout ce qui peut nuire au confort personnel de l'accusateur : le Secours national qui augmente ses impôts, de meilleurs salaires qui diminuent ses profits. C'est dans le Christian Science Monitor que le problème est posé avec une franchise exceptionnelle par M. Albert Hilliard, négociant en laine de Boston. M. Hilliard, à son retour du Mexique, avait fait envie à «tout Boston», nous dit le Monitor, en parlant des repas de sept plats avec bifteck à la clé qu'il avait fait pour 50 cents, du terrain qu'il avait acheté 67 cents l'arpent et «de la main d'oeuvre qualifiée qu'il avait payée de 40 cents à 1 dollars par jour». Les Mexicains, précisait M. Hilliard, n'ont pas été amollis par des habitudes de luxe.

Mais qu'entendait-il, au juste, par amollis ? Après tout, qui donc avait fait bombance ?

Source : Albert A Knopf, Histoire naturelle des sottises. 3 000 ans d'erreurs quotidiennes, pp.110-112 (Dans la préface : «Le danger de devenir idiots n'est pas de nature à effrayer les hommes, car, à tout prendre, ça ne les changera pas beaucoup.» - Jacques Spitz, Les évadés de l'an 4 000)


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