Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

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etienne lorant
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Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par etienne lorant » jeu. 30 août 2012, 19:04

Pour mieux connaître Ricardo Petrella, il y a Wikipedia et facebook. Pour ma part, j'ai rajouté ceci, que je trouve également intéressant:

L’ENSEIGNEMENT PRIS EN OTAGE
Cinq pièges tendus à l’éducation
Sommée de relever à elle seule le défi de la promotion sociale, l’école est progressivement discréditée et soumise aux desiderata du marché du travail. Dans la « société de la connaissance » - où la promotion des nouvelles technologies fait office de pensée - l’éducation n’est plus que l’instrument de légitimation d’une division sociale inégalitaire. Cette vision réductrice oublie que l’école est avant tout le lieu où se construit le lien social, où doit s’élaborer la « démocratie de la vie ».
par Riccardo Petrella, octobre 2000 APERÇU
La sphère éducative est confrontée à cinq pièges majeurs, résultant des mutations politiques, sociales et économiques de ces trente dernières années qui ont vu le mode de vie se centrer sur l’hyper-consommation et la marchandisation généralisée de tout bien et service, l’explosion des nouvelles technologies et la mondialisation libérale.
Le premier de ces pièges est l’instrumentation croissante de l’éducation au service de la formation de la « ressource humaine ». Cette fonction prenant le pas sur l’éducation pour et par la personne. Il trouve son origine dans la réduction du travail à une « ressource » organisée, déclassée, recyclée, et, le cas échéant, abandonnée en fonction de son utilité pour l’entreprise. Comme toute autre ressource matérielle et immatérielle, la ressource humaine est considérée comme une marchandise économique qui doit être disponible partout. Elle ne connaît ni droits civiques ni autres droits, qu’ils soient politiques, sociaux ou culturels, les seules limites à son exploitation étant de nature financière (les coûts). Son droit à l’existence et au revenu dépend de sa performance, de sa rentabilité. Elle doit démontrer qu’elle est employable, d’où la substi tution du « droit au travail » par une obligation nouvelle : démontrer son « employabilité ».
Ce que certains dirigeants appellent « une politique sociale active du travail ». Pour eux, si l’éducation doit jouer son rôle majeur, c’est principalement par rapport à cette obligation d’« employabilité ». Et ce tout au long de la vie, grâce à la formation continue dont la fonction est de maintenir utilisables et rentables les ressources humaines du pays. dès lors, le travail a cessé d’être un sujet social.
Le deuxième piège est le passage de l’éducation du champ du non-marchand à celui du marchand. Dès lors qu’on lui assigne pour tâche principale de former les ressources humaines au service de l’entreprise, il n’est pas étonnant que la logique marchande et financière du capital privé entende lui imposer la définition de ses finalités et de ses priorités. (...)

.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par etienne lorant » ven. 31 août 2012, 14:31

J'ignorais hier ce que j'ai entendu aujourd'hui. Et pourtant, je trouve des confirmations ici et là. Par exemple, il existe aux Etats-Unis des villes où il est interdit de nourrir les sans abris:
[+] Texte masqué
http://www.sans-abris-sdf-exclus.com/ar ... 63036.html
Très moche : il est des pays où nourrir les SDF est illégal !

Nous pouvons vraiment remercier en France notre ami Coluche, qui a pu, grâce à sa notoriété, créer les restaus du coeur. Il faudrait des centaines de Coluche aux US pour nourrir les sans abri affamés, sauf si le gouvernement n’en donne pas la permission…

Nourrir les personnes sans abri est illégal dans les grandes villes américaines

Que feriez-vous si vous croisiez quelqu’un dans la rue qui n’a rien eu à manger depuis plusieurs jours ? Donneriez-vous à manger à cette personne ? Et bien la prochaine fois que vous aurez cette impulsion vous feriez mieux de vérifier s’il est toujours légal de nourrir un sans abri. Nourrir les gens sans abri est devenu illégal dans les grandes villes américaines.

D’autres villes ne l’ayant pas déclaré interdit ont mis tellement de préalables pour ceux qui veulent nourrir les sans abri (acquérir des permis coûteux, faire les courses, préparer les repas, etc,) que cette action est devenue hors d’atteinte pour la plupart des gens. Certaines villes font ces choses car elles se sentent concernées par les »risques sanitaires » entraînés par la distribution de nourriture par des »bonnes âmes ».

D’autres villes passent ces lois parce qu’elles ne veulent pas de sans abri rassemblés dans les centre ville où ils savent être nourris. Mais à une époque où la pauvreté et la dépendance au gouvernement atteignent des niveaux record, est-ce vraiment une bonne idée d’interdire aux gens d’aider ceux qui ont du mal ?

Ce n’est qu’un autre exemple montrant que notre pays est obsédé par le contrôle. Il semble que c’est le travail du gouvernement et de personne d’autre de prendre soin de tout le monde.
Mais voulons-nous vraiment avoir une nation où il faut obtenir une permission du gouvernement avant de pouvoir faire le bien à vos compatriotes ?

Ce n’est pas comme si le gouvernement »sauvait » ces gens sans abri. Les refuges pour sans abri de la nation refusent du monde chaque soir parce qu’ils n’ont plus de place. Il y a de nombreux sans abri qui ont la chance de pouvoir le faire chaque soir pendant l’hiver.

Parfois un sandwich à point nommé ou un bol de soupe chaude peuvent faire un monde de différence pour une personne sans abri. Mais de nombreuses cités américaines ont décidé que nourrir ces gens-là est une telle menace qu’elles ont préféré mettre en vigueur des lois pour s’assurer que cela n’arrivera pas.

C’est complètement tordu. En Amérique aujourd’hui, il faut une »permission » pour faire presque tout. Nous sommes censés être une terre de liberté, mais ces temps-ci les bureaucrates du gouvernement ont transformé nos droits en »privilèges » qu’ils peuvent révoquer n’importe quand.

Ce qui suit, des exemples pour quelques-unes des grandes villes américaines qui ont tenté de rendre illégal de nourrir les sans abri…

Philadelphie


Le maire Nutter, vient d’interdire de donner à manger aux sans abri dans de nombreux lieux de Philadelphie où il est connu que les sans abri se rassemblent.
Le maire de Philadelphie Michael Nutter a annoncé l’interdiction de nourrir un grand nombre de sans abri et de gens affamés dans des sites à et près du parking Benjamin Franklin.
Le maire impose l’interdiction sur tout don de nourriture en extérieur à un grand nombre de gens sur les parkings de la ville, y compris Love Park (le parc de l’amour!) et celui de Ben Franklin, où il n’est pas inhabituel à des groupes d’assistance d’offrir de la nourriture gratuitement.
Nutter dit que le don de nourriture manque aussi bien de bonnes conditions sanitaires que de dignité.

Orlando

En juin dernier, un groupe d’activistes d’Orlando, en Floride était arrêté par la police pour donner à manger à des sans abri en défiant l’ordonnance de la ville…
La semaine dernière, douze membres du groupe activiste »Nourriture plutôt que des bombes’ ont été arrêtés à Orlando pour avoir nourri gratuitement des groupes de sans abri dans un parc de la ville. Ils agissaient en défiant une ordonnance municipale controversée qui octroie des permis pour que des groupes distribuent de la nourriture dans les parcs dans un rayon de 4 km autour de l’hôtel de ville. Chaque groupe n’a droit qu’à seulement deux permis par parc et par an ; le groupe »Nourriture plutôt que des bombes » a déjà dépassé son quota. Ils installent leur buffet végétarien au lac Eola en sachant qu’ils seront probablement arrêtés.

Houston

À Houston, un groupe de chrétiens a reçu récemment l’interdiction de distribuer de la nourriture aux sans abri, et on leur a dit qu’on ne leur accorderait pas de permis pour le faire à l’avenir même s’il le sollicitait…
Bobby et Amanda Herring ont passé plus d’un an à procurer tous les jours de la nourriture aux sans abri de Houston. Ils les ont nourri, nettoyant derrière eux et la distribution des repas chauds s’est toujours passée paisiblement sans qu’un seul crime soit commis, a dit Bobby Herring.
Cela s’est terminé il y a deux semaines quand la cité a fermé son »Nourris un ami » par absence de permission. Et les responsables de la ville disent que le couple n’en obtiendra probablement pas.
»Nous ne savons pas vraiment ce qu’ils veulent, nous pensons juste qu’ils ne veulent pas que nous nourrissions les gens à cet endroit-là, a ajouté Bobby Herring.

Dallas…Las Vegas..
Et New York City

New York City a interdit tout don de nourriture dans les centres d’hébergement de sans abri gérés par le gouvernement parce que les bureaucrates considèrent que la nourriture donnée n’est pas assez »nutritive ».
Oui, sans rire.

Extrait d’un récent article de Fox News...

Pour l’administration Bloomberg (nom du maire de New York, NdT) la »police de la nourriture » prend tout son sens par le blocage des dons de nourriture à toutes les installations gérées par le gouvernement qui s’occupent les sans abri de la ville.
Conjointement avec un groupe de travail de la mairie et les services de santé, le département des services de santé a récemment commencé à appliquer de nouvelles lois nutritionnelles pour la nourriture servie dans les hébergements de la ville. Comme le département de la santé ne peut évaluer le contenu nutritionnel des dons de nourriture, les centres d’hébergement doivent refuser les bons Samaritains.
Incroyable, non ?


Les bureaucrates font officiellement la loi.

En Amérique aujourd’hui, il semble que presque tout soit illégal.
Une église de Louisiane a récemment reçu l’ordre d’arrêter de distribuer de l’eau parce qu’elle n’avait pas la permission du gouvernement.
Bien, je ne sais pas pour vous, mais je suis sûr que je vais quand même offrir un verre d’eau froide à quelqu’un s’il en a besoin que j’ai ou non la permission.
C’est comme si le bon sens avait complètement disparu de cette nation.
Dans le New Hampshire, on a poursuivi une femme en justice parce qu’elle avait planté des fleurs dans son propre jardin.

C’est le genre de choses qui me rend heureux d’avoir déménagé vers un endroit beaucoup plus rural.
Là, les gens du coin sont beaucoup moins stressés.

Ceux qui malheureusement adorent faire une micro-gestion des autres continuent d’avoir la main haute sur l’Amérique. En janvier dernier, 40.000 nouvelles lois sont entrées en vigueur partout en Amérique. Les hommes politiques continuent de nous abreuver de vagues de règlements et de lois sans fin.
Tout ceci fait de l’Amérique un endroit bien désagréable à vivre.
SOURCE
Traduit par Hélios du Bistro Bar blog

L'Eveil 2012
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » sam. 01 sept. 2012, 17:05

La dynamique du «mondialisme» y est bien résumée.

Il est certain que la narration (comme dit Petrella) laissera entendre le caractère irréversible du phénomène, aussi incontournable alors qu'une loi de la nature, que nous devrons subir et à quoi l'on ne peut que s'adapter; que la science du reste imposerait (tout le développement technologique) parce qu'il ne serait vraiment pas d'autre issu raisonnable.

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » ven. 21 sept. 2012, 3:33

Qui connaît Jacques Généreux ?

J'aimerais juste évoquer un de ses livres en passant : La Dissociété. Je lis ça depuis quelques semaines. Il est vraiment excellent, ce bouquin. Facile à lire. Très sobre. Il aborde bien des aspects de notre monde actuel en essayant de circonscrire cette sorte de maladie sociale qu'il tente d'analyser.

Je pensais ouvrir un nouveau fil, mais après réflexion, je pense, l'ensemble de son ouvrage abonderait grosso modo dans le même sens que Ricardo Petrella. Et c'est pourquoi je déposerais plutôt la chose ici en guise de complément.

Il écrit en présentation :


«Ce livre est motivé par la conviction qu'à l'époque des risques globaux la plus imminente et la plus déterminante des catastrophes qui nous menacent est cette mutation anthropologique déjà bien avancée qui peut, en une ou deux générations à peine, transformer l'être humain en être dissocié, faire basculer les sociétés développées dans l'inhumanité de ''dissociétés'' peuplés d'individus dressés (dans tous les sens du terme) les uns contre les autres. Éradiquer ce risque commande notre capacité à faire face à tous les autres. Car seules d'authentiques sociétés, soudées par la solidarité et le primat du bien commun sur les performances individuelles, seront en mesure d'atteindre le niveau considérable et inédit de coopération et de cohésion qui sera indispensable, tant au sein des nations qu'entre les nations, pour affronter les grand défis du XXIe siècle.

La dissociété qui nous menace n'est pas un dysfonctionnement technique dont la correction appellerait l'invention de politiques inédites. Il s'agit d'une maladie sociale dégénérative qui altère les consciences en leur inculquant une culture fausse mais auto-réalisatrice.


Exemple d'observations bien ramassées :


L'illusion démocratique

«... dans les prétendues démocraties occidentales, les électeurs n'ont pas le pouvoir effectif de déterminer l'orientation des politiques publiques.

Une telle affirmation se heurte aussitôt à une objection triviale : ce sont bien les électeurs américains et européens qui ont porté au pouvoir les néolibéraux et qui peuvent aussi bien les en chasser. Les néolibéraux n'hésitent d'ailleurs pas à se défendre contre toute critique rigoureuse en invoquant le verdict souverain des citoyens : «notre modèle est le bon, disent-ils en substance, puisqu'il s'installe depuis un quart de siècle et n'a jamais été invalidé dans les pays où les citoyens ont le droit de choisir l'orientation des politiques à intervalles réguliers.» Mais c'est là un sophisme complet. Pour que les citoyens puissent choisir une autre voie, encore faudrait-il qu'elle fasse partie des options offertes sur le marché politique. Et pour considérer les élus comme des «représentants» des électeurs, encore faudrait-il que ces derniers participent aussi à la désignation des candidats.

Or, en réalité, le citoyen ne décide de rien ou presque rien. Il élit des représentants parmi les candidats désignés par les partis. Une alternative souhaitée par une majorité d'électeurs peut ainsi être défendue à l'intérieur des partis tout en y étant minoritaire. Dans ce dernier cas, la minorité des militants qui représente l'aspiration majoritaire des citoyens accède très difficilement à la candidateure aux élections, puisque les investitures sont pilotées par la majorité qui gouverne les partis. Les électeurs ont alors fréquemment le choix entre des candidats dont aucun ne représente l'alternative à laquelle ils aspirent. Quand, au bout de quelques scutins, les électeurs constatent que le fait de voter ne change rien ou pas grand-chose au cours réel des politiques, et ne leur permet pas de faire valoir leur attente prioritaire, beaucoup finissent par s'abstenir, ou bien utilisent le vote protestataire aux extrêmes, qui a au moins le mérite de manifester leur frustration et leur rejet de la médiocrité générale de l'offre politique.

Néanmoins, dira-t-on, le citoyen peut toujours sanctionner la politique d'une majorité en ne la reconduisant pas aux élections suivantes. Bien sûr que non ! Quand un électeur de gauche sanctionne un gouvernement de gauche, parce qu'il ne fait pas suffisamment progresser un modèle alternatif au néolibéralisme, il ne sanctionne momentannément que des élus; il n'a aucun moyen d'empêcher la politique qu'il déplore. Le résultat immédiat de son vote est d'ailleurs la victoire d'une majorité vraiment néolibérale, et dont les politiques conduiront peut-être notre électeur désespéré à voter à nouveau à gauche au prochain scrutin. Mais rien n'interdit alors à la gauche de présenter les mêmes candidats et la même ligne politique précédemment ''sanctionnée'' par ses électeurs quelques années plus tôt. Le «choix» ainsi proposé à l'électeur consiste à valider une ligne politique qu'il a précédemment refusée, pour refuser une politique qu'il considère encore pire ! À ce stade, que l'individu vote ou non ne change strictement rien, ni à l'Histoire ni à son désespoir.

Il est d'une évidence triviale que, dans un tel système, la possibilité d'une quelconque alternative dépend entièrement de l'offre politique, c'est à dire du débat interne aux partis, et quasiment pas à la demande des citoyens. Si ces derniers ont la chance d'être en phase avec la vision de quelques responsables politiques majoritaires dans leur parti, ils auront le plaisir de les féliciter en votant pour eux. S'ils n'ont pas cette chance, ils n'auront aucun moyen d'être représentés s'ils n'adhèrent pas à un parti pour mener le combat là où il se mène vraiment. Dans ce système représentatif, l'essentiel se joue sur le marché politique interne aux partis; seules les options présélectionnées par ce débat interne sont représentées sur le marché politique externe (le débat électoral), et elles le sont par des individus choisis par les partis. Le vote citoyen n'est alors qu'un épiphénomène, un simple instrument de ratification des investitures partisanes, qui peut à la limite imposer l'alternance des têtes, mais certainement pas une autre politique.

Ce que nous appelons démocratie est donc largement une illusion. Nous désignons ainsi des régimes politiques qui sont en réalité organisés de façon à empêcher les citoyens d'avoir une prise directe sur l'orientation des politiques publiques. Le citoyen n'est pas plus souverain sur le marché politique que le consommateur n'est roi sur le marché des biens et services. [...]» p.430


Jacques Généreux, La Dissociété, Édition du Seuil, Paris, 2006, 450 p.

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » ven. 21 sept. 2012, 3:53

Encore :

«... nous avons montré que la logique néolibérale est fondée sur des conceptions de l'être humain et de la société largement partagées par d'autres courants (parfois par presque tous les courants) de la pensée moderne. Alors ne faisons pas du néolibéralisme un bouc émissaire commode d'une société inhumaine, pour exonérer à bon compte le libéralisme, le socialisme et le marxisme de leur responsabilité dans la diffusion d'une culture inhumaine. Le néolibéralisme est l'enfant naturel de la pensée moderne et, par quelques traits majeurs, il ressemble trop à ses parents pour que ceux-ci puissent le renier sans renier aussi une part d'eux-mêmes.

Or que voyons-nous en observant de loin le mouvement des idées modernes ? On voit tout d'abord qu'à de rares exceptions près, ce mouvement oriente la société dans un but unique : la quête du progrès matériel. Le libéralisme, le socialisme, le marxisme, le néolibéralisme dessinent pour l'essentiel une vision commune du progrès et de la société idéale : une société d'abondance où sont abolies les sources de conflit entre les hommes.

Le nouveau libéralisme, le nouveau socialisme démocratique et le communisme convergent tout d'abord autour d'une même conception implicite de l'être humain : atome indépendant des autres, autodéterminé et dominé par une pulsion économique (travailler, produire, consommer). Une conception implicite, dis-je, car elle n'est jamais débattue en tant que telle. Cette pensée commune est en réalité assez indifférente à la quête de la vraie nature humaine. Elle la tient pour superflue, parce que cette nature compte pour rien dans l'Histoire. L'individu peut bien être bon ou mauvais, sociable ou solitaire : de toute façon, il n'influence en rien le destin de l'humanité. Ce dernier est déterminé par une loi de l'espèce qui pousse au progrès continu de la production en sélectionnant au fil des siècles les modèles les plus adaptés à la nécéssité de croître. Tel est le grand récit unanimement raconté par le libéral Adam Smith, l'ultralibéral Herbert Spencer, le communiste Karl Marx et validé par le socialiste Jean Jaurès. [...]» (p337)



Une refondation anthropologique du discours politique et économique

«... de ce bouillon de culture est née une histoire naturelle de l'humanité qui fonde en secret l'adhésion au néolibéralisme, mais que les néolibéraux ont rarement besoin de nous conter, tant nous en sommes déjà imprégnés. [...]

Voici donc l'histoire en question :

Il était une fois...

Aux origines, l'humain est une bête sauvage, issu d'un processus de sélection impitoyable dans un univers où prévaut la seule loi de la jungle. Dans la jungle, chaque être vivant se bat contre la rareté et contre les autres pour assurer sa survie : c'est chacun pour soi. Si l'espèce humaine s'est imposée pour finalement dominer la planète entière, c'est donc qu'elle a été la plus apte à la compétition et à la prédation. Cette aptitude supérieure présente l'inconvénient majeur de pouvoir s'exercer entre les humains eux-mêmes [...] Mais fort heureusement, l'être humain doté d'une intelligence supérieure a compris aussi l'intérêt personnel qu'il pouvait retirer des échanges avec les autres. Dès l'instant où les humains ont dû vivre en bandes , ils ont appris à substituter le doux commerce à la prédation, dans leurs relations internes, avant de découvrir que l'échange entre les bandes autorisait parfois un plus grand profit que la guerre. Ainsi, deux histoires se déroulent en parallèle : celle de la guerre dominée par l'instinct bestial de prédation, celle des marchés dominée par l'instinct raisonnable de l'échange. Il est tout à fait impossible de réprimer l'instinct égoïste fondamental de l'être humain. Mais la sélection naturelle a fait de l'humain un être à part : en lui, la bête avide de satisfaire les besoins instintifs du corps recule au profit de l'esprit rationnel, capable de maîtriser ses pulsions et d'élaborer des stratégies conformes à ses intérêts bien sentis.

[...]

Le développement de marchés libres en Occident a crée l'abondance relative nécéssaire pour que les individus et les États tirent plus de profits de la compétition économique que de la guerre . La mondialisation de ce même système de marchés libres ouvre donc assurément la voie qui mène vers la paix universelle et l'harmonie sociale dans l'abondance. Voilà une belle fable qui fini bien, contre tout espérance. C'est une histoire forte par sa portée universelle et adaptable à divers croyances ou philosophies. Aujourd'hui, seul le Happy End de la mondialisation heureuse fait l'objet d'un débat public. Mais, pour le reste, un Occidental contemporain pense à peu près ce que raconte cette fable en l'arrangeant à sa sauce rationnaliste, judéo-chrétienne, idéaliste, matérialiste, etc.

Et pourtant, de bout en bout, cette histoire naturelle de l'humanité est tissée de contrevérités ! La seule histoire et le seul être humain plausible que les sciences nous autorisent aujourd'hui à penser sont d'une tout autre nature.

La loi de la jungle n'est pas celle que l'on croit

Le biologiste Jean Marie Pelt a eu la judicieuse idée de faire la synthèse de tout ce que l'on sait sur la loi de la vraie jungle, celle où les animaux sont censés survivre dans une guerre impitoyable pour la lumière , le territoire ou la nourriture. Il s'avère que la loi de la jungle n'est pas celle que l'on croit : la coopération et la solidarité y jouent un rôle aussi essentiel que la compétition et l'agressivité. Et ce pour une raison évolutive fondamentale, et au fond assez triviale: si, dans un espace donné, la sélection naturelle ne laissait en vie que les organismes et le animaux les plus avides et les plus aptes à exploiter toutes les ressources pour eux seuls, il s'ensuivrait un épuisement accéléré desdites ressources, une destruction radicale de l'écosystème anéantissant pour finir jusqu'aux rares espèces provisoirement victorieuses. Disons, pour rire un peu, qu'un tel mode de sélection ne laisserait en vie, dans un habitat donné, qu'une seule plante vénimeuse et inconsommable et qu'un seul animal carnivore. Les derniers animaux de la dernière espèce ne survivraient pas longtemps en s'entre-dévorant.

Par chance, la sélection naturelle suit un tout autre chemin : elle sélectionne les systèmes d'interaction entre espèces qui sont les plus adaptées au milieu. Ainsi, explique Jean Marie Pelt, dans la vraie jungle, il n'y a aucune compétititon entre les plantes dans les espaces où la lumière, les sels minéraux et l'eau sont rares (les sous-bois des forêts tropicales), et une compétition féroce là où ils sont abondants (les bords de rivière). Partout où l'environnement les rend nécéssaire, on constate la complémentarité et la coopération entre les plantes qui se développent en contournant leurs voisines pour ne pas leur faire trop d'ombre. Le plus souvent, les plantes ne sont pas des gloutonnes avides de consommer le maximum de ressources disponnibles pour croître le plus possible. Au contraire, écrit Pelt : «Tout se passe comme si elles réglaient leur production selon leur besoin interne, et non en fonction de la ressource disponnible dans le milieu.

Cette dernière observation s'applique en réalité à l'immense majorité des espèces vivantes y compris l'homme avant la révolution agricole du néolithique. En général, la sélection naturelle n'a pas promu les individus qui maximisent leur consommation au détriment des autres et de l'habitat, mais ceux dont le développement optimal est compatible avec la préservation de leur espèce et de leur écosystème. Une conséquence essentielle de ce processus est la régulation systématique de l'agressivité au sein des espèces animales.

Les publications du célèbre primatologue Frans De Waal, entre autres, élargissent encore notre compréhension de la nature animale, dans le cas particulier des grands singes (chimpanzés, bonobos, gorilles, etc) [...] Ces grands singes ont des relations sociales étendues et font même de la politique; ils pratiquent le partage, la réconciliation, le pardon; ils éprouvent pour leurs congénères attachement, compassion et gratitude; s'ils n'évitent pas la guerre, ils font la preuve d'une extrême compétence pour faire la paix. [...] Quand on confine une colonie de rats dans un espace trop restreint, ceux-ci finissent par s'entre-tuer. Mais quand des chimpanzés en captivité sont logés à l'étroit, ils réduisent alors leur agressivité. Un peu à la façon des gens qui, dans un ascenseur ou dans un autobus, atténuent les causes de frictions en gesticulant moins, en limitant les contacts et en baissant la voix.

Bref, la biologie végétale et l'ethologie n'autorisent qu'une seule conclusion sur la question qui nous intéresse : il n'existe, dans les lois naturelles de la vie, rien qui ressemble au règne de la libre concurrence, de l'agression et de la prédation. C'est en fait une lecture biaisée de Darwin qui, à la fin du XIXe siècle, a installé l'idée que la sélection est d'abord un processus de compétition et d'élimination des faibles. Dès cette époque, le célèbre anarchiste Kropotkine dénonçait cette falsification de la théorie de l'évolution par ses principaux promoteurs (en particulier Spencer et T.H. Huxley) : «Ce qu'ils ont fait de Darwin est abominable [...] Ils ont réduit le concept de lutte pour l'existence à sa signification la plus étroite». Ce faisant ils ont oublié un autre facteur d'évolution envisagé par Darwin : l'entraide entre les membres d'une même espèce. Kropotkine ne savait pas encore à quel point il avait raison de conclure que «... dans la grande lutte pour la vie, pour la pléniude maximale et l'intensité de la vie avec la plus petite perte d'énergie possible, la sélection cherche toujours le moyen d'éviter la compétition.» (Piotr Alekseïevitch Kropotkine, L'entraide : un facteur d'évolution, 1904). (p. 359-362)

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » jeu. 27 sept. 2012, 0:32

De la guerre économique à la guerre incivile


La mutation du citoyen en guerrier

«Si la guerre économique tarde à affaiblir vraiment les instruments de l'action politique, elle s'attaque dès l'origine aux fondations morales du politique en brisant la cohésion nationale. Répétons-le, c'est une guerre insidieuse où l'ennemi, le plus souvent invisible, n'est pas un État étranger dont l'agression stimulerait le sentiment de solidarité nationale. Votre gouvernement ne vous demande donc pas de combattre tous ensembles pour sauver la patrie ou défendre un idéal commun. En fait, il ne vous demande plus rien, il vous abandonne purement et simplement à la guerre avec vos concurrents, avec votre patron, avec vos collègues; vous avez l'impression qu'il a ouvert les portes de la cité aux prédateurs pour qu'ils y mènent leurs affaires à leur guise. Alors, non seulement le politique ne vous sert plus à rien, mais il devient l'allié objectif de vos ennemis. Et quand enfin l'ennemi devient perceptible, vous vous rendez compte que c'est votre voisin, celui qui ne veut pas être viré à votre place, celui qui veut être plus compétitif que vous, qui veut gagner la course, celui qui ne peut pas courir mais veut quand même manger et boire à la table des vainqueurs, bref, l'autre qui vous perçoit comme un ennemi, parce que vous le percevez comme tel, et qui fini par sortir un couteau pour une place de parking. Demadez-vous pourquoi cette dernière phrase semble crédible, même si personne ne vous a menacé d'un couteau pour une place de parking. C'est que les peurs collectives se développent par la force du discours politique et médiatique bien avant d'être fondées sur des faits.

Ainsi, le matraquage d'un discours prétendu économiquement correct insinue dans nos esprits une logique de guerre économique toujours plus redoutable qu'elle ne l'est en réalité. Des politiques, des patrons, des gouvernements, des journalistes économiques se relayent en permanence pour fustiger l'archaïsme de la protection sociale, la crispation sur les acquis sociaux, la peur de la mobilité, les charges fiscales et sociales, la réduction du temps de travail, l'indemnisation trop généreuse du chômage, etc. On nous rabâches que nos défenses passées ont déjà été enfoncées par les assauts de la compétition mondiale; la sécurité est obsolète. c'est la combativité qui est moderne, et l'attaque constituerait désormais la seule défense possible.

On fait l'éloge des ''risquophiles'' et l'on dénigre les ''risquophobes'', médiocres ringards [...] Nous sommes dans un monde sans filet, où l'avenir de chacun est incertain, sauf sur un point : il faudra se battre. Voilà le message !

[...]

Ainsi, avant même d'être pleinement entrée dans les faits, la logique de compétition généralisée pénètre les esprits, diffuse la peur et une culture de marché, une culture de guerrier qui rend obsolète la culture de tous ceux qui se croyaient encore membre d"une société humaine.

Dans une société, en effet, chacun pense tenir sa place en accomplissant un certain nombre de devoirs intimements liés aux droits qui lui sont reconnus. Sur un marché en revanche l'individu n'a pas sa place, il doit la conquérir et la délaisser aussitôt pour en convoiter une meilleure; car aucune position, aucune fortune n'est acquise ni satisfaisante sous le règne d'une compétition généralisée qui condamne chacun à une offensive permanente, à la mobilité, au changement, au «bougisme».

Dans une société où il a sa place, une personne peut espérer au minimum une vie décente sans combat. Sur un marché, l'individu se sent marchandise qui devra sa survie au fait d'être plus fort que les autres ou l'esclave des plus forts. Dans une société, on vit; sur un marché, on se bat. Dans une société, l'individu se défini par ses liens; sur un marché, l'individu se défini par ses talents, ses pouvoirs, son capital - bref, tout ce qui détermine sa compétitivité. Dans une société, on apprécie quelqu'un. Sur un marché, on le mesure. Dans une société, l'important c'est d'aimer. Sur un marché, l'important c'est d'être fort. La culture du marché est une culture du combattant engagé dans une drôle de guerre, sans armés constitués et solidaires, où notre ennemi se cache souvent dans la même tranchée que nous, où nous avons tous au fond le même ennemi intime : la peur de l'autre; une peur qui paradoxalement nous pousse à nous affronter au lieu de nous unir pour avoir moins peur. Le règne du marché c'est avant tout la victoire de la peur.

[...]

Une société qui dit à ses enfants que la vie n'est pas une entreprise collective mais une compétition individuelle permanente récolte ce qu'elle a semé : des jeunes qui se battent les uns contre les autres.

Hélas, semble-t-il, c'est seulement quand des gamins se tirent dessus à balle réelles qu'une société commence à soupçonner la guerre économique d'être aussi violente et peut-être plus nocive que la guerre tout court. Au début, parce que l'on croit que la guerre économique ne tue personne, elle paraît plus douce. On se laisserait presque séduire par la thèse libérale du «doux commerce» qui voit dans l'affrontement des intérêts sur le marché un substitut bienvenu à la violence physique et le moyen de créer des liens entre les êtres humains. C'est pourtant là un authentique contresens. L'anthropologie et l'ethnologie nous enseignent en effet que les échanges servent à fonder et entretenir des liens, et même que c'est là leur fonction première, mais uniquement dans les sociétés où l'économie est régie par les conventions sociales.

Le contresens de l'idéologie du «doux commerce» consiste donc à inverser la filiation entre les liens et les biens. C'est l'existence préalable d'une société qui engendre l'échange et confère aux biens une fonction sociale et symbolique. Le contresens néolibéral est aussi d'imaginer des individus primitifs, rivaux égoïstes et prédateurs, qui, soudain, par la magie de l'échange et de la libre-concurrence, se comporteraient comme des frères dans une simple partie de Monopoly ! Pourtant, tout le monde le sait, mettez des vrais billets sur la table et des étrangers vraiment rivaux autour de la table, et la partie a toutes les chances de dégénérer en bataille rangée. C'est la société qui adoucit la violence du commerce et non l'inverse. Ce n'est pas l'échange, encore moins le libre-échange qui civilisent les relations économiques : ce sont, en revanche, un peu les lois, beaucoup les conventions sociales et toujours la conviction intime de n'être rien sans les autres, sans leur respect, leur reconnaissance, sans la possibilité de poursuivre avec eux des relations pacifiques.

[...]

Tout de même, est-on naturellement tenté de nuancer, la vraie guerre fait bien plus de morts que la guerre économique. Peut-être, mais elle ne tue pas la société. Elle vise à la survie ou à l'extension d'un pouvoir, d'une nation, au mépris des vies individuelles, et, même si ce n'est pas son objectif ou le meilleur moyen de l'atteindre, elle peut ressouder les liens qui constituent une société humaine, elle conforte l'idée d'un intérêt général dominant les intérêts particuliers, la nécéssiter de limiter la compétition interne pour être plus fort dans l'affrontement externe. À l'opposé, la guerre économique conforte la culture du chacun pour soi et ne promeut rien d'autre que sa propre extension contre ennemi véritable : la société, c'est à dire l'ensemble des liens et des conventions qui, en constituant les individus en communauté humaine, limitent la compétition.

Alors si tout le monde sait qu'il est des guerres justes, tout le monde apprend vite qu'il n'est, en revanche, pas de guerres économiques justes. Le seul point commun à tous les conflits globaux est qu'on ne peut y échapper. Mais, si atroce soit-elle, la guerre a du moins une fin - en ce double sens qu'elle a un but et un terme; la guerre économique n'en a aucune. Ou, plus précisément : parce que la guerre économique n'a d'autre but que sa propre extension, elle n'a aucun terme. On nous la présente bien ainsi d'ailleurs : un état du monde, un processus aussi inéluctable que l'expansion de l'univers. La question de sa justification, de sa finalité, ne se pose donc pas plus que celle de sa durée. La guerre économique doit constituer pour nous l'environnement naturel et l'horizon infini de nos vies.

L'héroïsme change aussi de nature. Les héros de mon enfance donnaient leur vie pour les autres. Les héros de mes enfants tuent ou dominent les autres pour survivre. Et dans la guerre économique le courage n'est pas de souffrir pour les autres, mais d'infliger la souffrance. N'entend-on pas, à longuer d'années, des patrons et des politiques évoquer le courage de procéder aux licenciements nécéssaires à la rentabilité de l'entreprise ou le courage de mener des réformes impopulaires qui mettent en pièces les lois et les conventions sociales établies depuis l'après-guerre pour civiliser l'économie de marcher ?

Et comment nos enfants apprendraient-ils l'amour ou le respect de la société, dans un monde où l'on enseigne les vertus de l'individualisme, le culte de l'enrichissement personnel, le mépris des faibles, le parasitisme ou la fainéantise des pauvres, la nocivité des impôts et le dénigrement des fonctionnaires à l'exception des fonctionnaires de police.

[...]

Aussi, loin du rêve d'une société pacifiée par le «doux commerce», la guerre économique nous conduit vers ce que j'ai appelé la guerre incivile. Ce n'est pas une guerre qui opposerait les parties d'une même société, mais une guerre qui oppose l'individu à la société, oppose chacun à tout ce qui n'est pas lui-même ou son clone, car tout altérité véritable est ressentie comme une menace quand a disparu le sentiment d'appartenance à une communauté plus large que les communautés naturelles de sang ou de voisinage.»

La Dissociété, pp. 102-109

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par etienne lorant » jeu. 27 sept. 2012, 17:24

Cinci a écrit : La mutation du citoyen en guerrier
Il se trouve que, parvenu à l'université en 1976, la seule façon de vivre que je pouvais reconnaître à cette époque déjà, c'était celle du guerrier. Chacun était seul, chacun devait se battre pour survivre. Je venais d'avoir vingt ans. Dans ma chambre d'étudiant, à la place d'un poster d'une vedette, j'avais posé celle d'un soldat sautant hors d'une tranchée avec la baïonnette au canon. Car pour moi, dès cette époque, me lever c'était "partir au combat". C'était un sentiment non formulé, mais qui correspondait tout à fait à quelque chose que je vivais à l'intérieur de moi-même. A l'époque déjà, je trouvais le monde étouffant. Le plus fort seul s'en sortirait.

Plus tard, avec l'aide de Dieu, j'ai découvert que j'étais en train de reproduire le péché d'Adam et Eve. (Mais c'est plus simple de dire: le péché de Caïn contre Abel. Tout homme qui ne croit pas au secours de Dieu ... est en quelque sorte obligé de "se réussir" lui-même. Il devient automatiquement l'ennemi de son frère.) La véritable horreur, ce n'est pas le meurtre en soi, mais c'est cette espèce d'auto-persuasion au malheur. J'étais à cette époque un garçon doux et sensible ... qui s'efforçait de s'endurcir, puisque "la réussite est obligatoire"...

Horrible époque... le jour même de mes vingt ans, j'avais écrasé une cigarette sur le dos de ma main gauche en disant à un ami médusé: c'est moins douloureux que ce que je ressens à l'intérieur...

Je cite cette anecdote car elle correspond très bien à ce que beaucoup vivent aujourd'hui. Les tueries dans les collèges américains ne m'ont pas surpris du tout. Dans le film de Gus van Sant, on tue parce que l'autre est un ennemi potentiel...


.
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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » ven. 28 sept. 2012, 20:31

Merci pour le commentaire.

Vous illustrerez bien le fait que les plus jeunes sont aussi les plus vulnérables à tout espèce de propagande faisant l'éloge des forts, la dureté mentale, la ''risquophilie'' et toutim. Faudra parler d'une vulnérabilité à quelque part et d'un malaise malgré tout.

Il y a probablement un lien aussi entre le jeunisme qui est si présent dans notre société actuelle, le refoulement de la décroissance, la tabouïsation des fins dernières et la mort qu'il faut nier, etc. Les jeunes ayant déjà plus cette tendance à vivre hors du temps, dans une sorte d'invulnérabilité assez factice et avec ce sentiment d'être éternel. Le jeunisme peut apparaître comme une solution-refuge de fortune pour les plus vieux, une sorte d'évasion. Sous des apparences riantes, la société atteinte de jeunisme peut se révéler particulièrement cruelle envers plusieurs sujets à la fin. Dur, dur...

La société de marché serait-elle faite finalement pour les jeunes, de préférence solides, avec toutes leurs dents, beaux, regorgeants de talents, en pleine santé comme on le dirait d'un fauve âgé de trois ans, les canines bien aiguisées.

:)

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » sam. 06 oct. 2012, 20:19

L'origine de la catastrophe enfin expliquée aux enfants ou une illustration pratique de ce qu'est le péché des origines.


«... en 1979 aux États-Unis et en Grande-Bretagne, puis au début des années 1980 en Europe continentale, on fait le deuil de l'objectif de plein-emploi qui faisait l'unanimité depuis les années 1940, pour se convertir au culte d'une nouvelle priorité : la désinflation.

Le fondement officiel de cette conversion est la nécéssité d'être compétitif dans un monde où la concurrence internationale est de plus en plus vive. [...] quoique la contrainte constituée par la concurrence internationale ait pu jouer un rôle, la conversion générale et rapide aux dogmes de la rigueur monétaire et de l'inflation minimale n'a pu se produire que parce qu'elle présentait un autre intérêt pour les élites dirigeantes. Mais lequel ? Pourquoi cette conversion est-elle désirée par les politiques ? Pourquoi est-elle somme toute acceptée par la société ? Pourquoi à ce moment-là et pas avant ? Si l'inflation est le mal absolu que l'on dénonce alors pourquoi l'avoir toléré si longtemps ?

C'est que jusqu'alors, précisément, hormis les rentiers, tout le monde trouvait son compte dans des politiques modérément inflationnistes. D'abord, parce que les revenus nominaux des salariés et des entreprises progressaient plus vite que l'inflation. Ensuite et surtout, parce qu'une telle politique monétaire se traduisait par des taux d'intérêt réels faibles ou négatifs, ce qui, pour faire simple, signifie que le crédit est gratuit, voire rapporte de l'argent à celui qui s'endette ! Cette politique très favorable à l'investissement et au financement bancaire des entreprises n'était pas moins avantageux pour les ménages : ceux-ci pouvaient accéder plus vite aux biens d'équipements et devenir propriétaires de leur logement. Les seuls vrais perdants de cette politique monétaire étaient ceux qui tiraient une part essentielle de leurs revenus de placements financiers; ne pouvant trouver dans les taux d'intérêt une rémunération stimulante, ils investissaient dans les actions des grandes sociétés cotées en Bourse. Mais, là aussi, leurs exigences en matière de rendement étaient limitées par celles des managers qui privilégiaient d'autres objectifs (croissance de la firme, prestige, etc). Les dirigeants disposant d'un accès aisé au financement bancaire étaient relativement indépendants de leurs actionnaires. D'autant que ces derniers, dans un espace financier réglementé et cloisonné à peu près partout dans le monde, n'avaient pas la liberté ni l'opportunité de chercher ailleurs des managers plus complaisants à leur égard. En un mot, les actionnaires n'étaient pas en position de force pour exiger les meilleurs dividendes.

Si les rentiers avaient donc, à l'évidence, intérêt au retournement des politiques monétaires en faveur de la désinflation et d'une meilleure rémunération de l'épargne, ils restèrent longtemps isolés dans une société qui tolérait l'inflation et jouissait du crédit gratuit.

Mais, au tournant des années 1970-1980, leurs aspirations sont devenues celles de toute une génération de cadres économiques et politiques accédant alors au pouvoir. Ces derniers appartenaient en effet aux classes aisées et intermédiaires qui, durant les Trente Glorieuses, avaient pu constituer un patrimoine immobilier et une épargne financière, grâce à la progression des revenus et à la faiblesse des taux d'intérêt. Mais, une fois leur patrimoine constitué, les quadragénaires et les quinquagénaires des années 1970-1980 n'avaient plus besoin de crédit gratuit. Ils espéraient au contraire des taux d'intérêt élevés qui rémunéraient mieux leur épargne. L'inflation n'avait donc plus à leurs yeux le moindre vertu, tandis qu'elle érodait la valeur réelle de leur patrimoine. Aussi devint-elle un souci majeur dans les années 1970 [...]

Les cadres politiques et économiques, les patrons et, plus largement, tous les ménages plus ou moins aisés qui détiennent un patrimoine immobilier et/ou financier ont désormais un intérêt objectif à un durcissement des politiques monétaires qui relève le taux d'intérêt et engage la désinflation. [...]

Les effets immédiats de ce revirement sont bien connus : explosion du chômage dans les pays riches, et insolubles difficultés de paiements pour les pays en voie de développement fortement endettés. Mais ces effets ne sont pas déssastreux pour tout le monde; ils viennent en effet renforcer les conséquences espérées par les promoteurs de la nouvelle politique économique, c'est à dire le bouleversement des rapports de force au profit des détenteurs du capital.

Dans les pays riches, répétons-le, la montée du chômage renforce à l'évidence la domination des employeurs sur le marché du travail. Qui plus est, comme l'expliquera sans fard Margaret Thatcher, les politiques monétaires restrictives sont une arme de guerre efficace pour briser la résistance des salariés et de leurs syndicats. En effet, en limitant drastiquement l'accès des entreprises à une trésorerie bon marché via le crédit bancaire, elles les contraignent à durcir leur position face aux revendications salariales des employés. En résumé, la rigueur monétaire et le chômage sont les outils politiques grâce auxquels les gouvernants mettent un terme au conflit pour la répartition de la valeur ajoutée en imposant un gagnant : le capital.

Dans les pays en développement, la hausse des taux d'intéret et le surendettement qui s'ensuit placent les États concernés sous la tutelle des institutions internationales (FMI, banque mondiale), qui pourront leur imposer les modèles de développement propices à l'extension du vaste marché déréglementé auquel aspire les grandes firmes occidentales.

Par le seul revirement brutal de la politique monétaire, le capital fait donc d'une pierre deux coups : il soumet à la fois les salariés des pays riches et les gouvernements des pays en voie de développement.» (p.50)

Source : La Dissociété

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » sam. 06 oct. 2012, 20:29

Le troisième âge du capitalisme

De vache à lait captives qu'ils étaient dans les années 1960, les épargnants deviennent, grâce à la dérégulation des mouvements de capitaux, les clients choyés et courtisés par les grandes firmes du monde entier. Les actionnaires reconquierent le pouvoir dans la grande entreprise. Les économistes disent que l'on passe d'un capitalisme managerial (commandé par des managers relativement autonomes par rapport à leurs actionnaires) à un capitalisme patrimonial (commandé par les gestionnaires de fonds d'épargnes). Les gros actionnaires sont désormais en mesure de faire valoir leurs exigences. Par l'intermédiaire de leurs mandants, qui gèrent les fonds de pension et autres fonds de placement (les fameux investisseurs institutionnels), ils exigent des stratégies qui maximisent la valeur des capitaux investis. Ainsi est née la nouvelle religion de l'entreprise : la création de valeur pour l'actionnaire. [...] Les P-D-G. en compétition sur le marché mondial du management doivent doivent séduire les conseils d'administration par leur capacité à créer plus de «valeur» que les autres. Un objectif de rendement financier s'impose rapidement comme norme de référence : un taux de rendement annuel du capital de 15%, c'est à dire trois ou quatre fois plus que le taux qui était considéré comme satisfaisant durant les Trente Glorieuse.

Pourtant, il était plus facile de dégager un profit au cours de cette dernière période que de nos jours : le club des compétiteurs industriels sérieux sur le marché mondial ne dépassait pas une vingtaine de pays qui connaissaient une croissance annuelle moyenne de 5% et dont le marché intérieur était relativement protégé contre la concurrence étrangère (jusqu'aux années 1960). Or durant les vingt années suivantes, la croissance moyenne de ces derniers est réduite de moitié, les marchés sont de plus en plus ouverts à la concurrence internationale, et chaque décennie voit l'arrivée à maurité de cinq ou six nouveaux pays industriels capables d'entrer dans la compétition. [...] Comment peut-on tripler ou quadrupler le taux de rémunération du capital qund la croissance du revenu national est divisée par deux et la compétition de plus en plus féroce ? [...] si tous veulent plus de progrès pour eux-mêmes quand il y en a moins pour tout le monde, tous ne pourront pas gagner. Si l'on renonce au jeu à somme positive dont tout le monde peut sortir gagnant (le partage coopératif), il ne reste plus que le jeu à somme nulle où rien n'est obtenu qui ne soit retiré à autrui; autrement dit, il ne reste pour gagner que la prédation et la guerre.

La guerre économique se déchaîne d'autant plus que ses acteurs ont conscience d'espérer un niveau de rentabilité qu'ils ne pourront tous atteindre [...] La seule chose sur laquelle les combattants sont toujours d'accord, c'est l'élargissement du champ de bataille, car chacun est content de gagner des marges de manoeuvres. Si féroce que soit la compétition entre capitalistes, ceux-ci sont toujours d'accord pour créer de nouvelles opportunités de profits, en ouvrant à leur guerre marchande le territoire des pays en développement et le secteur des biens publics qui échappaient autrefois au culte du profit (santé, éducation, transports, etc.), ou encore en démantelant le droit et les institutions qui protègent l'emploi et les salaires.

[...]

Les pays de l'Union européenne, malgré leur grand marché unique, ont deux fois moins de croissance que pendant les Trente Glorieuses. Alors, si la prospérité économique devait constituer notre unique critère d'évaluation, on devrait constater que la croissance était, selon le cas, soit aussi bonne, soit nettement plus élevée à une époque où l'économie était plus réglementée et plus protégée contre la concurrence internationale, et où les taux marginaux d'impositions atteignaient parfois 80%. Qui plus est, à cette époque de prétendu intolérable dirigisme économique, nous avions le plein-emploi, une protection sociale croissante, des congés payés et des salaires en augmentation, et chaque génération d'ouvriers croyait sincèrement que la génération suivante disposerait d'une situation sociale plus avantageuse. Or depuis les années 1980, dans l'Union européenne, on n'a cessé de privatiser, de déréglementer les marchés, d'ouvrir le secteur public à la concurrence, d'alléger les charges sociales et l'imposition des bénéfices, de précariser les contrats de travail, de réduire les indemnisations de chômage, de faciliter les licenciements... Et le progrès a céder la place à la morosité et au chômage ! (p.57)

Source : La Dissociété

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par etienne lorant » sam. 06 oct. 2012, 23:30

C'est comme si, à périodes fixes, l'humanité replongeait dans une sorte d'obscurantisme, ou plutôt d'obscurité de la pensée. On n'arrive plus à se satisfaire, on vit sans but, le progrès devient régressif, l'humain baisse les bras, à moins que ce ne soient les âmes qui s'enténèbrent ? "Retournez, fils d'Adam !"

:cry:
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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » dim. 07 oct. 2012, 8:12

Pour mieux connaître Jean Fourastié. On lui créditera le fait d'avoir été l'inventeur de l'expression ''les Trente Glorieuses'' pour définir cette période de prospérité croissante de l'après-guerre. Sa curiosité fondamentale, disait-il, était de savoir ce que c'était que l'Homme.

http://www.jean-fourastie.org/film-du-g ... glorieuses

Le contraste peut être intéressant à saisir entre hier et aujourd'hui. Le site pourrait contenir des références, des pistes.

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par etienne lorant » dim. 07 oct. 2012, 17:47

Je connais Jean Fourastié, mais j'écris d'un cyber café, ce dimanche et je n'ai guère de temps devant moi. Il y a une vidéo que j'aimerais passer. Je la place ici, faute de temps :

Les pays d'Europe n'auraient-ils donc le choix qu'entre se faire la guerre (1870-1914-1940) régulièrement, ou devenir une sorte de tyrannie ?
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )

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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » lun. 15 oct. 2012, 4:14

De Jean Fourastié, des réflexions diverses pour permettre de mieux apprécier ce que l'expression «trente glorieuse» recouvre.


Comparaison entre le XXe siècle et le XVIIIe siècle :

«... Séverine à 10 ans est plus grande, plus indépendante, plus entreprenante, plus décidée que Marie à 17 ans. Séverine a ses premières règles à 12 ans et demi; Marie à 17 ans et demi. A vingt ans, Séverine mesure 1,65 m. et pèse 45 kg, sa taille est svelte, ses formes longilignes, graciles; marie ne mesure que 1,55 m. et pèse 50 kg; sa taille est lourde, sa silhouète déjà déformée par les travaux des champs et les durs travaux ménagers, les fagots et les bûches, les grosses marmites que l'on pend à la crémaillère, l'eau que l'on monte du puits et que l'on porte à bras ou sur la tête, la pâte que l'on pétrit, la lessive que l'on rince les pieds dans le ruisseau, les animaux de la basse-cour...

Séverine n'est jamais malade. Dès qu'elle ressent un léger symptôme, médecin ou dentiste lui épargnent toute douleur; elle ne sait pas ce qu'est la souffrance physique. Marie a au contraire la souffrance pour compagne; ne serait-ce qu'à cause des dents (à vingt ans, elle en a déjà perdu huit ou dix)...

Fille d'une famille nombreuse dont les membres sont serrés comme les oiseaux dans leur nid et sans cesse frappés par la mort, Marie a de l'existence une conception tragique, compensée par la tendresse et par la foi dans l'au-delà; la vie terrestre est une épreuve, où l'homme doit faire son devoir avec courage. Séverine ne sait pas trop ce que c'est que la morale, ni le devoir, il faut faire comme les autres, chercher son plaisir...

Mais ce qui diffère le plus, ce sont les idées et les cerveaux. Dans le cerveau de Marie, il y a peu d'informations, mais elles y sont ancrées. Dans le cerveau de Séverine, il y a un nombre fantastique de données, mais elles sont fugitives et sans structures. Le cerveau de Marie a été formé par le respect de la famille, le spectacle du village, des voisins, des parents qui naissent, meurent, vivent, le spectacle des animaux et des végétaux, le renouveau des saisons... Le cerveau de Séverine a été formé par le bombardement d'informations disparates et ephémères, émanant des quatre coins de la terre, et déversées en vrac par la presse, la radio, la t.v., la famille - elle-même instable et frénétique - l'école, les camarades, les voyages... Dans le cerveau de Marie, il y a un petit nombre de circuits profondément tracés, fortement hiérarchisés; cela donne une personnalité frustre, mais forte, une capacité de vie intérieure, une ardeur de vivre qui a fait que l'humanité misérable et souffrante a traversé les siècles.

Dans le cerveau de Séverine, il y a des milliers de circuits alimentés par une énergie cérébrale dix ou vingt fois plus puissante. Mais ces circuits sont instables et mal coordonnés. A la limite, le cerveau de Séverine, entièrement occupé à percevoir des informations décousues et disparates, n'a plus le temps de penser les informations reçues, de les classer, de les confronter, d'en tirer les conséquences; il n'a plus le temps de réfléchir, il n'a plus le temps de méditer. Énormément d'informations sur le monde, mais plus de conception du monde, plus d'explication du monde. Dans les mauvais jours, Séverine ne sait plus pourquoi elle souffre; elle ne sait plus pourquoi elle vit. (p.174)


Conversations types

Vous avez fait faire une salle de bain cette année ? - Il faut bien. Tout le monde en a.

Peu d'années après, on ajoute : Une salle de bain ce n'est pas suffisant quand on est cinq à la maison.
Vous avez une automobile maintenant - Il faut bien. On ne peut plus s'en passer... Pour aller à mon travail avec le train, ce n'était plus possible.
Vous avez le téléphone - Oui, c'est bien commode; on n'écrit plus maintenant.
Mais tout ça coûte cher ? - Oui. On a emprunté au Crédit agricole.

Ce qui domine, dans ces types de comportement et d'opinion, c'est que le changement y apparait non comme un progrès dont on jouit, dont on se félicite, dont on est heureux, mais comme une nécéssité. On ne peut plus faire la cuisine dans l'âtre, ni sur un fourneau à charbon... alors, il faut bien avoir une cuisinière électrique avec thermostat, pendule et tournebroche... On ne peut plus avoir un plancher de sapin, alors il faut la moquette et tapis. On ne peut plus porter de gros vêtements de draps ou de laine, on ne peut plus coucher dans des chambres glaciales... alors il faut un chauffage dans toutes les pièces...

Et si l'on dit : «Mais il n'en était pas ainsi autrefois ?», l'impression reçue est d'abord qu'il s'agit là d'un passé ancien, périmé, disparu, vécu par une espèce animale sans rapport ressenti avec le Français d'aujourd'hui.

Le fait du changement - changement très peu précisé et très mal daté - élimine toute réflexion sur sa possibilité et sa procédure. Lorsqu'on pose des questions comme : «Mais il a bien fallu les fabriquer ces téléphones, ces machines à laver, ces chauffe-eau électriques ?» l'on reçoit des réponses qui montrent que les gens ne sont pas habitué à confronter le phénomène production et le phénomène consommation. Si l'on insiste, on obtient des réponses du genre de celles dont M.Marchais a souvent parlé à la télé : c'est la moindre des choses dans un pays comme le nôtre.

Si l'on pousse encore plus, on trouve : C'est un minimum pour des travailleurs qui travaillent comme nous. La France est riche, et loin de nous étonner de pouvoir consommer autant, nous devons savoir pourquoi nous ne pouvons consommer davantage; c'est que d'autres, les gros, se sucrent, etc.

Et si l'on poursuit encore, on n'aboutit qu'au désarroi, en disant par exemple : Mais vous qui êtes dactylo - ou qui êtes employé de banque - croyez-vous que le service que vous rendez à la nation soit très supérieur à celui que vous recevez sous forme de carottes, de beefsteak et de téléphone ? Quelques feuillets par jour ouvrable, de papiers frappés de lettres et de mots vous paraissent-ils vraiment valoir plus que vous ne recevez en aliments, en vêtements, en logement, en chauffage, en voyages, en soins médicaux..., sans oublier la création et l'entretien des villes, des routes...?

J'apprécie à près de la moitié des adultes français ceux qui n'ayant ainsi aucune conscience de progrès, voient le changement comme allant de soi, nécéssaire, fatal, et par conséquent n'en retirent ni plaisir durable, ni bonheur, et ne s'interrogent ni sur ses conditions, ni sur ses procédures. Ils demandent seulement à l'État, comme à une entité métaphysique et par ses pouvoirs qui ne pourraient être que magiques , de leur permettre de continuer à imiter les plus riches, d'acheter la t.v. couleur après la t.v. en noir et blanc, etc; et cela non pas tant pour être plus heureux, mais seulement pour être comme les autres, pour ne pas figurer parmi les minables.

Ces gens ne retirent de l'évolution qu'une satisfaction à peine positive, faute de se représenter clairement la situation qui aurait été la leur sans cette évolution. Ils ne se posent jamais la question «Et si j'étais né indien ou égyptien ?» que s'était posé Georges Douart. Ils n'ont ainsi que la seule satisfaction relative (on pourrait presque dire négative) du simple comblement de frustrations indéfiniment surgissantes : puisque tout change, tout doit changer, et plus vite; du moment que 65% des hommes ont une auto, je dois en avoir une, du moment que l'on voit partout des 504 ou des R16, alors ce voitures sont pour tous normales... Le grand nombre de Français ayant cette mentalité explique ce fait majeur (qui étonnera nos descendants et aurait stupéfait nos ancêtres s'il avaient pu le savoir) que cette période glorieuse de l'histoire de la suppression des famines et l'accès à l'homme moyen au confort matériel et à la vie intellectuelle, ait pu être vécue dans la revendication hargneuse, et au mieux dans la morosité. (p.188)

Si vous étiez né indien

Imaginez un petit peu, ça ne coûte rien... Votre mère vous aurait mis au monde dans un coin de la cabane, allongée sur un tas de guenilles. Le cordon ombilical, on vous l'aurait coupé avec un tesson de bouteille ou un couteau rouillé. On vous aurait appelé Raj. A sept ans, votre mère vous ficelle un vieux torchon autour des hanches : fini les jeux insouciants dans la poussière et le soleil. Vous êtes un petit homme, on vous envoie aider votre père aux champs et garder les chèvres. Il n'y a pas d'école pour les petits paysans indiens : vous ne savez ni lire ni écrire... et encore heureux que vous soyez en vie : la moitié de vos petits copains d'enfance sont déjà dans l'autre monde. Il vous reste à peu près un vingtaine d'années devant vous et il s'agit de se dépêcher si vous voulez en profiter un peu.

A quinze ans on vous marie avec une fille de treize, et vous voilà bientôt père de famille; vous l'aimez bien votre petit Profulla, vous en êtes fier, mais tant de maladies et de maléfices rôdent. Un jour, il reste allongé dans un coin de la hutte, et vous êtes là à vous morfondre, impuissant, ne sachant que faire. Pas de docteur ni de médicaments. Malgré l'aide des voisines, malgré les prières, les herbes et les tisanes, votre gosse, il crève là, sous vos yeux, d'on ne sait quoi.

Et vous continuer à exister. Vêtu d'un simple pagne, miné de paludisme, toujours à la merci des bêtes fauves, abruti de chaleur et de faim, vous gratter quand même votre lopin de terre, bienheureux encore si vous en avez un. Et si la mousson a tardé, votre unique repas disparaît. Dans votre tanière en torchis, vous avez faim, vos gosses ont faim, votre femme a faim, toute leur vie ils auront faim et vous les voyez se décharner sous vos yeux, vous voyez mourir à petit feu les deux enfants qui restent des cinq ou six que votre femme a mis au monde.

Mais ce n'est pas fini : l'usurier, le propriétaire veulent encore vous soutirer de l'argent, reprendre votre terre. Votre foi inébranlable, votre courage tranquille vous aident à surmonter toutes ces épreuves. Vous arrivez à vingt-sept ans. Vingt-sept ans ! Et c'est la fin. Épuisé par la dysentérie et mille autres maux, vous cesser de souffrir.» (p.53)

L'espérance de vie

Nous avons déjà dit qu'elle était, pour les femmes, de 25 à 26 ans au XVIIIe siècle; et de 77 ans en 1975

Le lecteur pourra lui-même prendre conscience des différences incroyables qui séparent la condition de l'homme moyen en 1975 de ce qu'elle était au XVIIIe siècle. Il doit savoir aussi que les choses n'ont changé que très lentement à partir de la fin du XVIIIe siècle, et que, jusqu'au milieu du XIXe siècle, la condition populaire a très peu évoluée. (p.69)


Il y a toujours eu inégalité devant la mort. La vie moyenne est aujourd'hui de 73 ans, mais quantité d'enfants meurent à quelques mois ou à quelques années, d'autres dans l'adolescence; et à l'inverse des hommes atteignent 95 ou 100 ans; la vie moyenne est de 73 ans, mais la vie moyenne des mâles est de 69 ans et celle des femmes de 77.

L'époque traditionnelle ne connaissait pas le prolétariat, parce que les prolétaires ne pouvaient pas subsister, ne survivaient pas aux famines. De sorte que nous sommes tous les fils, non de générations de misérables, mais de privilégiés (détenteurs de terres, de moyens de production, métayers), quoique très pauvres. Le premier résultat de l'évolution a donc été de supprimer l'inégalité la plus dure, celle qui faisait mourir. Les misérables, sans postérité possible à l'échelle des grands nombres, ont pu devenir des pauvres, cette classe sociale que Karl Marx a nommée prolétariat, et qu'il a cru appauvrie par les débuts du capitalisme, alors qu'elle fut en fait crée par lui, par la résorption des famines et la possibilité de subsistance de ceux qui, auparavant, ne subsistaient pas.

Mais il est clair que ces prolétaires ne sont pas devenus riches du seul fait qu'ils ne mourraient plus de faim; de même qu'il ne faut pas s'attendre à ce que leur espérance de vie ait pu monter instantanément à 50 ou 73 ans !

Dans ses célèbres observations sur la ville de Mulhouse de 1823 à 1834, mon illustre confrère Villermé écrit que, dans la classe des ouvriers les plus pauvres, les simples ouvriers des filatures, un enfant sur deux meurt avant son premier anniversaire, tandis que dans la haute bourgeoisie, la mortalité infantile est de 237 pour mille. On serait horrifié aujourd'hui par la mortalité des hauts privilégiés du Mulhouse de 1830. Dans les quartiers les plus déshérités des grandes villes les plus mal classées au palmarès de la santé (Lille, Marseille...), la mortalité infantile ne dépasse pas aujourd'hui 2,5%, le dixième de ce qu'il en était à Mulhouse dans les classes dirigeantes, les deux centième des taux des pauvres fileurs.

L'allongement de la vie moyenne a évidemment parmi ses causes la qualité et l'abondance des services de santé (médecine, chirurgie, pharmacie, dentisterie, hôpitaux...) [...]

On trouvait statistiquement un nombre de 20 000 médecins pour toute la France en 1911, 29 000 en 1946 et 81 000 en 1975. Le nombre de médecins établis en France a fait un bond prodigieux de 1946 à 1975.

Mais plus encore que leur nombre, l'efficacité des médecins s'est accrue. Ceux de 1911 avaient peu de pouvoir, à peine plus, sauf pour quelques maladies exceptionnelles, que les médecins de Molière. Aujourd'hui, un grand nombre de maladies cèdent devant la technique médicale et chirurgicale; à l'échelle des grands nombres ont peut dire que seules deux ''maladies'' n'ont pas cédé : le cancer et la vieillesse.» (p.64)

Source : Jean Fourastié, les trente glorieuse ou la révolution invisible de 1946 à 1975, Fayard, Paris, 1979, 288 p.

Cinci
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Re: Ricardo Petrella dénonce la mondialisation

Message non lu par Cinci » lun. 15 oct. 2012, 4:25

Encore :

«... le temps n'est plus où Frédéric Le Play observant méticuleusement le niveau de vie et le genre de vie des classes ouvrières françaises, notait ainsi les dépenses de loisirs d'un ménage de mineurs de Pongibaud :
  • «Récréations et solennités.
    Pain d'épices pour le petit enfant; vin bu par l'ouvrier dans quelques circonstances exceptionnelles : 0,50 F !»
Il s'agit de la dépense annuelle, en 1850, à une époque où un litre de vin ordinnaire valait 0,15 F.

Par ailleurs, voici comment Le Play décrit les récréations de la famille d'ouvriers agricoles qu'il a observée à Saint-Léger-de-Fougeret, au cours de l'année 1868 (Saint-Léger-de-Fougeret est une commune du canton de Château-Chinon, dont Mitterand est aujourd'hui député.)

  • «La principale récréation de la famille est le repas pris le jour de la fête patronale de la commune, et dans lequel entre, une seule fois par an, une certaine quantité de viande et de vin.

    L'ouvrier, à la fin de la moisson, prend sa part d'une autre fête nommée dans le pays poêlée... On y mange des crêpes préparées avec une bouillie de sarrasin, cuite dans une poêle enduite de lard ou d'huile; on y boit en outre du vin quand le métayer n'est pas dans la gêne.

    Dans le courant de l'année, la récréation favorite de l'ouvrier consiste à se rendre dans les foires et dans les marchés qui se tiennent dans les petites villes de Château-Chinon et de Moulin-Engilbert. Là, en compagnie de quelques amis, il s'informe des nouvelles du pays et prend au cabaret un modeste repas composé de viande , de vin et de pain de froment [...]»
Aujourd'hui éclate partout le signes d'une véritable explosion des budgets de loisir. Chaque année, les vacances jettent sur les routes des masses d'hommes et de femmes quatre fois plus nombreuses que ne le fit la mobilisation générale du mois d'août 1914, au cours duquel les cheminots travaillèrent 80 heures par semaine, et où les deux tiers des soldats et des civils engagés voyagèrent dans des wagons à bestiaux et couchèrent à la belle étoile. (p.118)

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