La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

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Valérie
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » dim. 04 mars 2018, 10:10


Il y a bien le sketch intitulé Essai sur l'avenir de la race, ou Les saints innocents, Baptiste s'en va-t-en guerre, voire le monologue sur Greta Garbo. Ce sont des trucs qui faisaient parti de la revue théâtrale en 1939/1940. Moderne? Dans le sens où ils révèlent le point de vue d'un observateur urbanisé peut-être? En rupture avec l'idéal bucolique et agricole des "clérico-nationalistes" du temps? Je n'ai jamais consulté directement des vieux numéros du Goglu, le journal humoristique d'Adrien Arcand des années 1930, mais je ne serais pas étonné outre-mesure qu'une certaine critique grinçante de la société québécoise d'alors pourrait se retrouver aussi bien chez l'un que chez l'autre.

Pour Germain Lacasse, ce n'est pas si facile de le trouver.
Bonjour Cinci,

En surfant sur le forum, j'ai trouvé ce sujet fort intéressant. Je suis désolé de ne pas vous avoir répondu plus tôt. Par contre, je considère que c'est tout de même une bonne chose puisque j'ai déposé mon mémoire il y a un mois. Le travail étant terminé, je me sens plus solide pour vous répondre.

Les sketchs dont vous parlez ont effectivement été présentés lors des revues 1939 et 1940. Par contre, Les Saints Innocents a été présenté en 1938, lors de la première revue.

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » dim. 04 mars 2018, 10:33

Rebonjour Cinci,

je trouvais plus simple de vous écrire plusieurs messages étant donné la complexité de la question. Qui a-t-il de moderne dans Les Fridolinades? Cela m'a pris 158 pages pour l'expliquer. Si cela vous intéresse, je peux vous partager mon mémoire en privé ou vous contenter du résumé que je vais tenter de vous faire ici même dans les prochains jours.

1- Thématiques:

a) Les femmes: Gélinas a dans le cadre de ces revues un discours progressiste sur les droits des femmes pour un homme des années 40.
- Personnages qui ont des rôles sociaux ou des caractéristiques traditionnellement masculins. (Chef d'armée, 2 politiciennes) À l'époque, il va sans dire qu'il est impensable qu'une femme soit chef d'armée ou politicienne. Le personnage d'Alice dans le sketch, L'essai sur la race, est le seul personnage féminin et surtout le seul qui s'intéresse à la politique étrangère (elle prévoit même la possibilité d'une guerre) alors que les hommes écoutent la boxe et parlent de femmes. Finalement, Aurore est un personnage récurrent. On la connaît alors qu'elle demande à Théodore de l'épouser dans la revue de 39. Le couple revient d'une revue à l'autre. Ainsi on voit l'évolution du statut de la femme d'une année à l'autre. Alors que dans le premier sketch elle supplie Théodore de l'épouser, dans l'un des sketchs suivants, c'est elle qui refuse puisque maintenant elle a un travail et peut être indépendante. Dans les sketchs suivants, ils s'épousent et ont un famille. La sexualité y est abordée, même si ce ne sont que des allusions. (Le droit d'une femme de se refuser à son mari par exemple.)

b)L'Église catholique
: Gélinas détourne de nombreux symboles importants à l'époque pour les désacraliser voire les rendre grotesques.
Les sketchs sont très nombreux.

« Les Saints Innocents ».
Ce numéro met en scène trois élus de l’époque. Ils chantent qu’ils n’ont pas peur du Premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, et qu’ils sont prêts à l’affronter si cela est nécessaire. Pourtant, lorsque celui-ci apparaît déguisé en marchand de sable, les trois députés hurlent de peur et se cachent. Le sketch semble davantage critiquer la vie politique. Par contre, le titre de ce numéro renvoie à un passage particulier de La Bible. Pour les catholiques, les Saints innocents sont les enfants qu’Hérode, Roi de Judée, a ordonné d’assassiner pour éliminer tous les opposants . Le mot innocent au Québec décrit une personne naïve, voire ignorante. Il y a donc un jeu de mots évident entre la signification canadienne-française du mot et le sens biblique. On traite les députés d’ignorants, mais comme il s’agit d’une appellation bien connue des Chrétiens, on perçoit aussi le détournement d’un motif religieux pour en faire un sketch satirique. On peut y voir une première flèche lancée à l’Église, bien que très subtile.

J'ai mis un court extrait de mon mémoire, je ne suis pas supposé le faire, mais bon j'espère que cela éclairera votre réflexion. Je vous suggère de lire les sketchs Les Saints du jour(1943) et Le défilé du Tricentenaire (1942)

Il y a aussi des critiques très claires contre l'Église. Gélinas accuse l'Église de maintenir la population dans une certaine ignorance (« La vie édifiante de Jean-Baptiste Laframboise » 1945) et d'être hypocrite « La vitrine brisée», (43 ou 44)

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » dim. 04 mars 2018, 10:51

D)Le passé: Dans ses revues, Gélinas célébre le présent. Il tient un discours ironique lorsqu’il traite du passé. Par ailleurs, plusieurs de ses sketches ont pour objectif de réécrire l’histoire. Nous l’avons vu dans La légende d’un peuple et dans « Histoire de refaire l’histoire». De plus, le discours que Fridolin prononce lors du « Défilé du Tricentenaire» montre bien que la nostalgie n’est pas pour Gélinas quelque chose à valoriser. Nous pouvons aussi faire référence au sketch « Les Saints du jour», cité précédemment , qui fait des marins et des chauffeurs de taxi des saints. Dans ce numéro, Gélinas célèbre encore le présent au détriment du passé. Il semble que les revues de fin d’année de Gélinas glorifient en quelque sorte le présent et défendent un discours anti-passéiste, en écho avec les valeurs que la modernité véhiculait à cette époque-là. Yvan Lamonde explique, dans son ouvrage La modernité au Québec, tome 2. La victoire différée du présent sur le passé (1939-1965), de quelle façon se manifestent les idées modernes dans le Québec des années quarante. Bien que plusieurs personnages publics tenaient un discours passéiste, pensons à Lionel Groulx et Maurice Duplessis, les partisans de la modernité, eux, valorisaient le présent et l’avenir. Lamonde cite un passage du Refus global : « Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quitte avec lui. » Bref, ceux que Lamonde présente comme les partisans de la modernité s’opposent au discours passéiste. * Autre extrait de mon mémoire.

D) La France: Gélinas critique l'attitude de certains Canadiens-Français à idéaliser la France et la voir comme un modèle.
« La vie édifiante de Jean-Baptiste Laframboise»(1945), « La légende d’un peuple »(1942); « La véritable fondation de Montréal»(1942)

e) Campagne/ville: Comme vous l'avez mentionné l'urbanité de Fridolin y est pour quelque chose. Par ailleurs, de nombreux sketchs tournent au ridicule les personnages de la campagne et la colonisation (à l'époque le gouvernement lançait une campagne de colonisation des terres éloignées du Québec). « Le roman d’une ménagère en 1942 », (1939); « Le Val-qui-rit ». (1940) Je vous conseille vivement le dernier sketch, Gélinas s'amuse avec les clichés sur la campagne et la ville, mais il s'agit surtout d'une parodie savoureuse de la littérature du terroir.

f) La technologie; Ça semble évident, mais Gélinas met aussi en scène les nouveaux objets technologiques de son époque (téléphone, les p'tits chars...)

Voilà pour ce qui est des thèmes. Comme vous le voyez la liste est assez longue. Je vous invite à lire les sketchs dont je vous ai écrit les références. S'il vous est impossible de vous déplacer, j'ai numérisé quelques sketchs dans le cadre de mon travail que je peux vous envoyer.

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » dim. 04 mars 2018, 11:09

Finalement, il y a les aspects modernes qui sont davantage liés à l'esthétique et aux stratégies théâtrales.

- Transformation de la mimésis (concept aristotélicien)
- Création d'une intimité entre la scène et la salle. (Personnage/acteurs/spectateurs)
- Transmédiacité de Fridolin ( Fridolin est d'abord un personnage de radio, sera porté sur scène et sera aussi présent dans les journaux - lettres et caricatures-) Il traverse les différentes formes de médias.
- Hétéromorphisme: le fait que les spectacles soient faits de plusieurs discipline (danse, mime, chanson et même cinéma (Gélinas présente un film pendant une de ses revues). Il emprunte aussi plusieurs caractéristiques esthétiques aux médias non-artistiques (Radio et journal)

C'est un résumé très simplifié. Il serait très complexe d'entrée dans les détails ici, puisqu'il faudrait faire des précisions sur l'histoire du théâtre, sur la définition de la modernité et de l'histoire du Québec.

Tout est beaucoup mieux détaillé dans mon mémoire, enfin je l'espère. Comme je vous l'ai mentionné Cinci, je peux vous l'envoyer en privé. Il sera disponible dans quelques mois sur internet lorsque l'Université acceptera mon dépôt final. Pour l'instant, il est en évaluation.

Pour l'instant j'étudie le travail de Jean Narrache. J'ai d'ailleurs collaboré très humblement à un travail international sur la satire dans la presse francophone des années 30. Cela mènera a une publication dans les prochains mois. Le travail de Jean Narrache est très intéressant. Je travaille d'ailleurs de façon indépendante à la publication de certaines œuvres inédites. Pour l'instant, je ne peux pas trop en parler, mais j'espère que cela aboutira. Il me fera plaisir de partager sur ce sujet avec vous lorsque mon travail sera plus avancé.

Après Jean Narrache, j'aimerais bien me tourner vers le travail de l'Abbé Jean-Baptiste Proulx. Il adaptait des pièces de théâtre classique au public canadien français et catholique de l'époque. Si je peux me trouver du travail en tant qu'enseignante, je pourrais avoir une stabilité financière qui me permettrait de faire mon doctorat sur l'œuvre de ce religieux. :ange:

Pour ce qui d'Arcan, j'avoue ne pas trop connaître son travail. Une collègue a relevé toutes ses caricatures faites dans Le Goglu dans les années 30. Je les ai dans mon ordinateur. J'avoue les avoir regardées rapidement et avoir vu pas mal de dessins antisémites. Laissez-moi un peu de temps et je pourrai vous en dire davantage.

J'espère que mes interminables messages vous auront plu. J'espère toujours avoir de vos nouvelles. ;)
Bien à vous,
Valérie.

Cinci
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » lun. 12 mars 2018, 14:41

Salut Valérie,

Je vous remercie beaucoup pour le message. Ce fut un réel plaisir pour moi de le parcourir.

Je comprend mieux ce que vous vouliez dire à propos de la modernité des thèmes abordés ou de l'approche qui aura été celle de Gélinas à l'époque. Si vous m'offrez en plus l'opportunité de lire tout le mémoire que vous avez produit, vous comprendrez que j'accepte avec joie une pareille faveur. Oui, ça m'intéresse ! C'est tellement gentil de votre part.

Puis Jean Narrache, ensuite la satire dans la presse francophone ... Tout cela est très intéressant pour moi. C'est certain.
Valérie a écrit :
Pour ce qui d'Arcand, j'avoue ne pas trop connaître son travail. Une collègue a relevé toutes ses caricatures faites dans Le Goglu dans les années 30. Je les ai dans mon ordinateur. J'avoue les avoir regardées rapidement et avoir vu pas mal de dessins antisémites. Laissez-moi un peu de temps et je pourrai vous en dire davantage.
Oui, d'accord.

A l'université de Montréal, j'entendais Jean-François Nadeau partager un peu sa propre expérience du personnage d'Arcand via le travail de recherche qu'il avait fait sur lui, en vue de la publication de son livre. Lors de sa recherche, il était tombé sur un très vieux monsieur qui se souvenait encore très bien - et comme avec bonheur - de sa propre fréquentation des pages du Goglu ! Il apparaîtrait qu'Arcand pouvait récolter un succès d'estime auprès d'un certain lectorat assez large dans les années 1930. A l'époque de la grande crise économique des années 1930 : la chose se conçoit assez facilement.

[...]

Dans ses mémoires, le Père Georges-Henri Lévesque (le premier directeur de la faculté des sciences sociales de l'université Laval à Québec) raconte la première fois où il aura eu la chance de rencontrer Arcand en personne, dans le presbytère de la paroisse Saint-Alphonse d'Youville à Montréal (près de l'avenue Crémazie, au nord de ville). Il s'y était rendu à la suite d'une invitation lancée par des amis communs. Le curé de la paroisse était lui-même un grand admirateur d'Arcand.

Le Père Lévesque raconte s'être trouvé en présence d'un bonhomme doté d'une belle prestance, sachant très bien manier le verbe. Arcand était un homme fort cultivé. Il avait commencé sa carrière comme journaliste au quotidien La Presse, en tant que chroniqueur littéraire, critique des arts de la scène et de l'opéra, etc. Par son travail, Arcand avait eu la chance d'entrer en contact avec toutes les grands artistes étrangers qui étaient de passage à Montréal.

Le Père se souvenait être sorti effrayé de cette rencontre avec Arcand. Alarmé par le contenu de son discours, et encore plus par le sérieux de son militantisme et de son zèle.

:nule:


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