La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

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Cinci
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La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » jeu. 27 juil. 2017, 18:29

Bonjour,

Juste pour donner quelques témoignages pouvant peut-être tempérer le jugement de la critique.


De Jacques Ferron (Médecin, écrivain ... et souverainiste soft, socialiste, progressiste) :

... il fallait connaître les règles du jeu.

Pour les livres, il y avait l'abbé Bethléem, Sagehomme chez les Jésuites. Il fallait avoir la cote. C'était beaucoup mieux! Je me souviens qu'à Saint-Laurent, je m'étais fait approuver Manon Lescault de l'abbé Prévost. Le censeur avait dit :"'Mais l'abbé Prévost, c'est très bien!" C'était coté "M" dans Sagehomme! Tout n'était pas à l'Index. Nous n'étions pas réduit à lire du Veuillot!

La Grande Noirceur? A vrai dire, je n'ai jamais très bien compris ce que c'était. Les années lumineuses de ma vie, en particulier au collège Brébeuf, sont dans la "Grande Noirceur". Je me suis fait mettre à la porte, il est vrai; je l'avais mérité. Si j'avais joué les règles du jeu ... Je les connaissais, mais j'ai toujours besoin de me faire donner un coup de bâton sur la tête pour pouvoir recommencer sagement. Non, il n'y avait pas la "Grande Noirceur". Il y a peut-être eu de belles années de professeurs. J'en ai frappé d'excellents. Nous avions une marge de liberté véritable.

[...]

Alors qu'on nous demandait d'écrire "AMDG", Ad Majoren Dei Gloriam, en haut des copies, j'ai fonctionné un an et demi avec "Quid mihi?" - "Qu'est-ce que ça me fais?" - avant de me faire mettre à la porte. Cela m'a désigné un peu à l'attention. Ce qui veut dire qu'il y avait quand même un esprit de tolérance. Il ne fallait pas dépasser une certaine limite, mais cette limite tu la connaissais. Je me suis instruit beaucoup chez les Jésuites et j'ai fait des lectures qui me restent. J'apprendrai par coeur Le cimetière marin. J'ai appris peu de chose par coeur mais j'ai au moins appris par coeur Le cimetière marin de Valéry qui nous était donné comme maître.


- Le Maskinongé et le Louiseville de votre enfance ne correspond pas tout à fait à l'image que l'on a généralement de la paroisse et de la famille traditionnelle, milieu très sévère sous la coupe de la religion [...]

... non, franchement, je n'ai jamais ressenti de pression religieuse. D'ailleurs, on prenait les curés et les vicaires en défaut. Mon père était au courant parce qu'i lavait failli entrer en religion, chez les Pères Blancs. Il n'est pas entré dans les ordres, mais il les a toujours surveillés et pris en défaut : il les avait vus avec des filles à Saint-Gabriel-de-Brandon, etc. Il n'y avait que le chanoine Panneton qu'il ne pouvait pas prendre en défaut. Il l'avait pris comme confesseur [...]

En somme, à cette époque, il y avait de la pauvreté et les collèges n'étaient pas remplis, ce qui nous donnait une certaine latitude : on n'était pas tellement sévère. C'est la grande différence entre l'éducation que j'ai reçue et celle que mes enfants achèvent de recevoir. Dès qu'on était bachelier, on choisissait la profession qu'on voulait. On n'était jamais refusé. Tandis que ma fille Martine a été obligée d'aller faire son Droit à Sherbrooke.

Nous étions absolument libres, beaucoup plus libres, par exemple, que ne le sont nos enfants dans le choix des collèges [...] Mais enfin, la "Grande Noirceur" aurait fini quand? Avec Duplessis ...

[...]

Le régime Duplessis, au point de vue politique, a été un régime assez sage où une structure de base a été mise en place, où un crédit assez considérable a été accumulé,qui ensuite va permettre de payer les dépenses fastueuses de la Révolution tranquille. En somme, c'est Duplessis qui a tout préparé. Duplessis n'était pas un ignorant. C'était un homme qui aimait le pouvoir et qui en a usé d'une façon assez convenable, étant donné les circonstances, ce qui n'a pas nui au développement du pays. Au contraire, on peut dire qu'il est le père de la Révolution tranquille.

Le temps des ruptures ... Duplessis a repris le pouvoir en 1944 à cause de la menace que le Fédéral faisait peser sur le monopole clérical, Le clergé s'est opposé à l'instruction obligatoire aussi longtemps qu'on a pas eu les allocations familiales. Il s'y opposait avec les thèses de saint Thomas : le droit des parents. Mais quand les allocations familiales ont été votées ... il a bien fallu accepter l'instruction obligatoire. Cette instruction, les clercs ne pouvaient pas la dispenser. Ils n'étaient quand même pas assez nombreux, et c'est à ce moment-là que se sont formés en plus grand nombre les instituteurs laïcs. Au même moment, les clercs perdaient foi en eux-mêmes et commençaient à défroquer ...

[...]

Le but de Duplessis était de bien gérer la province et il l'a fait, Il l'a structuré et lui a donné du corps. C'est sous son règne que les nouvelles classes ont pris du poil. Elles sont sont sorties toutes armées de la "Grande Noirceur".

Au sujet de la "Grande Noirceur", il ne faudrait pas oublier que ce qui donne un goût amer à ces années-là, c'est surtout la crise économique qui est apparue vers 1929 et qui a duré jusqu'en 1942. On ne peut pas comparer la situation actuelle à la crise de 1929, parce qu'à ce moment-là les gens ont eu faim.

[...]

[Et Trudeau ?]

- Vous jugiez la revue Cité libre antiquébécoise?

Il me semble qu'à cause de la personnalité de Trudeau, il y a là quelque chose d'assez malsain, une haine de ce qui faisait la force du Québec! Une haine de Duplessis. Une haine probablement de ce fils de cultivateur qui, à faire de la contrebande, a installé un réseau de désitribution avec Champlain Oil qui avait apporté la fortune à Pierre Trudeau. Il fallait dompter le Québec, non en son centre, mais de l'extérieur, par le Fédéral. C'est cette haine bien glacée, qu'on ne voit pas, qu'il y a peut-être dans Cité libre et qui n'est pas tellement bénéfique. Les phrases de Trudeau :"Ouvrez les fenêtres, ce pays étouffe!"

C'était déjà un pays toutes portes battantes, où n'importe qui pouvait passer, s'installer, faire ce qu'il voulait. Il fallait de véritables portes, de véritables fenêtres qui soient des fenêtres à soi pour qu'on puisse entrer et sortir comme on le veut et, d'une certaine façon, empêcher que le pays ne soit ravagé par des gens de passage ... Il fallait reprendre en main le territoire! Ce qui n'a jamais été une des préoccupations de Trudeau.

tiré de :

Jacques Ferron, Par la porte d'en arrière. Entretiens, Lanctôt, 1997 (retranscription d'une interview de Jacques Ferron réalisé le 7 novembre 1982 par Pierre L'Hérault)

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » jeu. 27 juil. 2017, 18:36

Pièce ;
D'où vient l'expression "Révolution tranquille"?


Mais qui donc a utilisé pour la première fois cette locution ? Certains chercheurs renvoient à un article du Globe and Mail ou du Montreal Star dans lequel serait apparue pour la première fois l’expression anglaise. Cependant, personne n’est en mesure d’en donner la source exacte.

On ne s’est pas aperçu que, en fait, l’expression « quiet revolution » était d’usage courant en anglais dans les journaux nord-américains de l’époque.

Le terme était si familier que l’on parlait de « quiet revolution » pour évoquer des changements rapides dans des domaines aussi variés que les habitudes culinaires des ménages américains, les méthodes de soins pour les patients atteints de maladies mentales, l’intégration des étudiants noirs des États-Unis dans les anciens campus ségrégationnistes, la conversion de la planète en un village global, la fabrication du verre, les méthodes d’écoute électronique ou la transformation des clubs politiques qui acceptaient désormais de substituer aux beignets et au café des sandwichs et de la bière. La locution envahissait même la publicité.

Partout dans le monde

De manière encore plus révélatrice, de nombreuses tentatives de rénovation nationale de par le monde étaient qualifiées de « quiet revolution ».

Par exemple, en 1960, le Jerusalem Post s’intéressait à « Bourguiba’s Quiet Revolution », le président tunisien ayant choisi de rendre le jeûne du ramadan optionnel afin de ne pas nuire à l’industrie et au commerce. D’autres journaux décrivaient au même moment des « quiet revolutions » au Soudan, au Bhoutan, au Pakistan ou encore en Côte d’Ivoire.

Ce que ces textes avaient en commun, c’était de lier ces multiples révolutions tranquilles à une volonté de s’attaquer aux traditions ancestraleset de chercher à arracher les pays ou régions concernés à la misère et à l’ignorance.

On se réjouissait notamment que le Japon, réalisant sa propre « révolution tranquille », ait réussi à se sortir de son ancienne gangue médiévale afin d’embrasser un programme de réformes sociales. De même, le Programme de développement communautaire mis sur pied en Inde devait, disait-on, assurer le développement économique et social du pays en extirpant les vieilles méthodes d’agriculture et les superstitions religieuses.

Ce qu’il faut réaliser, c’est que la « quiet revolution » du Québec faisait écho à toute une série de tentatives de relèvement national de par le monde. Les réformes du gouvernement libéral provincial prenaient place dans un contexte de bouleversement planétaire. Les années soixante ont, en effet, correspondu un peu partout à une période de profonde remise en cause des anciennes manières de faire dans les sphères politiques, économiques et culturelles.



http://www.ledevoir.com/politique/quebe ... tranquille
Intéressant :

Par exemple, en 1960, le Jerusalem Post s’intéressait à « Bourguiba’s Quiet Revolution », le président tunisien ayant choisi de rendre le jeûne du ramadan optionnel afin de ne pas nuire à l’industrie et au commerce. D’autres journaux décrivaient au même moment des « quiet revolutions » au Soudan, au Bhoutan, au Pakistan ou encore en Côte d’Ivoire.

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » jeu. 27 juil. 2017, 19:26

Témoignage de Claude Gravel, ancien journaliste, chef de pupitre à RDI et à Radio-Canada :

"... la grande majorité des vocations n'étaient pas sociologiques. Elles étaient certes portées par l'époque, concède-t-il. mais le contexte n'obligeait personne à s'embrigader. Marie Gérin-Lajoie, l'une des plus grandes féministes du Canada français, venait d'un milieu bourgeois très religieux, où l'on priait. Mais elle n'y était pas forcée. A l'époque, certains étaient moins religieux que d'autres. Quand on entre dans la vie des personnes, beaucoup de jugements de 2011 sont relativisés.

Un âge d'ignorance?

On noircit indûment notre passé, croit l'historien, quand on accuse l'Église et les communautés religieuses d'avoir voulu garder le peuple dans l'ignorance. D'ailleurs, ne serait-il pas contradictoire qu'autant de personnes consacrent leur vie à l'enseignement, pour un si piètre salaire, afin que le peuple en sache le moins possible? Toutes ces personnes étaient au service des autres. Dans mes recherches, j'ai constaté du conservatisme, de l'ultramontanisme, chez les évêques surtout, mais pas de "Grande Noirceur". A l'intérieur des communautés, j'ai vu de l'engagement social, et le motif était de faire progresser les choses.

Les Jésuites et les Dominicains ont, selon lui, été longtemps à l'avant-garde. Et les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame en particulier, ont admirablement fait progresser l'éducation chez les jeunes filles. J'ai découvert que des communautés religieuses de frères venues de France à la fin du XIXe siècle se sont battues pendant des décennies pour que les fils d'ouvrier puissent poursuivre des études à l'université, sans passer par le cours classique auquel ils n'avaient pas accès.

Claude Gravel raconte l'histoire d'autres personnes absolument exceptionnelles. C'est le cas de "Mother Joseph", soeur de la Providence, malheureusement trop peu connue ici. Envoyée en mission dans l'Ouest des États-Unis, elle y construisit ou dirigeât la construction d'une trentaine d'hôpitaux , d'orphelinats, d'hospices pour vieillards, d'hospices pour malades mentaux, d'écoles pour enfants pauvres, dans un territoire qui englobe les États de Washington, de l'Oregon, de l'Idaho et du Montana. Dans l'État de Washington, le 16 avril est d'ailleurs devenu le "Mother Joseph's Day", en 1999.

Aussi, il n'est pas surprenant qu'en 1960, 105 hôpitaux avaient été bâtis et étaient dirigés par des religieuses canadiennes-françaises du Québec, ainsi que 33 hôpitaux hors-Québec. Toute l'expertise, la connaissance des soins, accumulée au cours des siècles, venaient de ces femmes-là.

Claude Gravel en profite pour souligner aussi l'éducation qu'il a lui-même reçu chez les Clercs de Saint-Viateur à Joliette. Ils m'ont fait découvrir Mozart. Ils m'ont fait découvrir le peintre Borduas et Riopelle. Ce n'est pas vrai qu'on nous enseignait rien, qu'on nous enseignait seulement la religion. L'historien rappelle également que les Frères, dans leur grande majorité, ont été absolument impeccables dans leur relation avec la jeunesse. Il s'agit d'un fait documenté, insiste-t-il. A cause de la médiatisation excessive des cas de pédophilie, il déplore que toutes leurs oeuvres soient en train de sombrer dans l'oubli, calomniées ou caricaturées. "

Source : Isabelle Coulombe, "Quand le dévouement était un idéal de vie", Revue Notre-Dame, juillet-août 2011

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » jeu. 27 juil. 2017, 20:00

Le journaliste Louis Cornellier dans un article de 2016 :
"... certaines critiques formulées par des collègues incitent toutefois Gagnon à amorcer un virage. N'avait-il pas jusque-là, en effet, commis l'erreur de juger la vérité des anciens à l'aune de la sienne, comme le lui fera remarquer l'historien Pierre Trépanier? Si l'Église occupait une place si importante au Bas-Canada, n'était-ce pas lui suggérera Fernand Dumont, "parce que le message correspondait à des attentes de l'auditoire?" La mentalité austère de cette époque n'était-elle qu'un moyen clérical de contrôle social ou n'était-elle pas plutôt l'expression d'un consentement populaire au discours des prêtres?

Credo intellectuel

Sa trilogie (1987-1993) sur la mentalité religieuse du XIXe siècle (culte de la retenue, de l'effort, du sacrifice) montre que la solidarité communautaire d'hier, encadrée par le clergé, n'écrasait pas nos ancêtres, qui y adhéraient de bonne foi. Gagnon ne cache pas qu'il a voulu, en explorant cette époque, "réconcilier les Québécois avec leur passé".

Dans la conclusion de son ouvrage, l'historien retraité, fortement inspiré par les positions d'un Jacques Grand'Maison, livre son credo intellectuel. Allergique à la morale hédoniste, dépensière, publicitaire et corporatiste qui règne aujourd'hui qui le fait douter de la capacité des Québécois à faire l'indédendance, un projet qui le laisse perplexe depuis le début, Gagnon redit son attachement à la langue française et à la foi catholique des ancêtres et déplore le mépris dans lequel on les entretient.

[...]

Animé par un fort souci de justice, inquiet devant le déclin de l'État ... l'historien, peu sympathiques aux militants radicaux et près de la doctrine social de l'Église, oscille entre la gauche et la droite "parce qu'il croit que la vérité a plus de chances d'éclater entre ces deux pôles".

Source : Louis Cornellier, "Serge Gagnon à l'écoute des anciens. Les Québécois doivent se réconcilier avec leur passé religireux suggère l'historien atypique.", Le Devoir, Les samedi 11 et dimanche 12 juin 2016

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » ven. 28 juil. 2017, 5:37

Dans une communication de Charles-Philippe Courtois :


La légende noire de Duplessis

Si nous affirmons que les gouvernements de Duplessis ont été représentés de manière exagérément négative, c'est qu'en réalité il s'agit d'un gouvernement conservateur comme il s'en est trouvé une multitude à travers l'Amérique du Nord avant 1960, avec des défauts bien réels, certes, mais d'un tout autre ordre que ceux des dictateurs autoritaires et totalitaires d'extrême-droite du XXe siècle. Exactement comme les défauts d'un Mitterand sont d'un tout autre ordre que ceux d'un Ceaucescu. Ce sens de la mesure du réel politique semble avoir été perdu.

On retrouve en effet un peu partout les clichés suivants : après la mort de Duplessis, la modernité serait advenue au Québec; son régime serait si peu respectueux de la démocratie et du libéralisme, que c'en est presque un "dictateur". Duplessis incarnerait donc un probleme proprement québécois face à la démocratie libérale.

Comment les citélibristes imposèrent-ils cette idée? Un des exemples les plus diffusés de cette interprétation se trouve dans les textes consacrés par Jacques Hébert à l'affaire Coffin. Cette cause célèbre a connu un retentissement idéologique de longue haleine grâce au travail de polémiste de Jacques Hébert, souvent relayé par des souverainistes progressistes d'ailleurs, tels Jean-Claude Labrecque dans son film L'Affaire Coffin (1979).

Or le portrait dressé par Jacques Hébert serait malhonnête sur le plan intellectuel, et l'affaire Coffin "la plus grande supercherie que le Québec n'a jamais connue de toute son histoire judiciaire. C'est du moins ce que démontre le juriste Clément Fortin, dans le livre qu'il a consacré à cette affaire. Il pensait que Coffin avait été victime de graves irrégularités judiciaires, mais son enquête sur les dossiers du procès et de la Commission Brossard lui a fait découvrir une tout autre réalité. Pour fonder sa critique virulente, Jacques Hébert a négligé 77 témoignages du procès, pour n'en retenir que trois qui pouvaient conforter sa thèse; le tout permettant de représenter Coffin en victime du régime duplessiste, preuve de son caractère antilibéral.

En réalité, selon Fortin, l'examen de la cause ne permet pas de croire qu'on en viendrait aujourd'hui à une conclusion différente du procès tenu en 1954; la culpabilité de Coffin lui semble probante. D'ailleurs, la Commission Brossard, institutée par le gouvernement de Jean Lesage, n'avait pas conclu à une irrégularité judiciaire. Ajoutons que la Cour suprême non plus, dans son verdict rendu en 1955.

Jacques Hébert, dans l'hebdomadaire Vrai [...] premier à critiquer le procès; cependant, Fortin montre que Hébert reproduit dans Coffin était innocent (1958) et J'accuse les assassins de Coffin (1963) l'argumentaire du publiciste torontois John Belliveau. Dans The Coffin Murder Case (1956), le journaliste Belliveau avance que Coffin aurait été condamné parce qu'il est anglophone et protestant. Au Québec, bien que le code criminel en vigueur soit de tradition britannique depuis 1763, prévaut encore une culture d'origine française, donc douteuse en matière de libéralisme. La culture canadienne-française est imprégnée des principes du code Napoléon, qui serait autoritaire et anti-libéral, maintenant cette société en-deça de la véritable démocratie libérale, aux dires de Belliveau. Aussi Belliveau consacre beaucoup d'attention au fait que le jury soit constitué pour moitié de Canadiens-français et non entièrement d'anglophones, ce qui aurait assuré un jugement digne d'un État de droit. Bref, selon Fortin, Vrai parlait aussi vrai que la Pravda ...

Quant au fondateur de Cité libre, en 1956, dans La grève de l'amiante, Trudeau avance que "le Québec sera sauvé du destin des pays latins, catholiques et nationalistes. comme l'Espagne et l'Argentine, grâce à sa participation à un ensemble anglo-saxon". Bref, le Québec de Duplessis et le Québec tout court, serait en dehors de la démocratie libérale si ce n'était du Canada anglais. Le Québec n'est pas comparé à des démocraties francophones et catholiques comme la Belgique et la France mais à l'Espagne de Franco. L'insinuation est claire ...

[...]

Tous ces exemples montrent ce qu'il y a d'outrancier dans le portrait du duplessisme et du Québec brossé par Trudeau : beaucoup des traits qu'il identifie comme négatifs et canadien-français n'ont rien d'unique au Canada-français. Au total, Trudeau n'est guère plus rigoureux que Hébert et reprend aussi des préjugés anti-Canadien-français exprimés par des Canadiens anglais à l'identité britannique chauvine. Cette critique excessive est cependant essentielle au combat idéologique trudeauiste en faveur du renforcement du gouvernement central.

La conclusion de Trudeau est claire : la revalorisation de l'État et du bien commun ne peut se faire à Québec.
"Quant au national-socialisme, très peu pour moi[Pierre Trudeau qui parle]. Et c'est pour cela que je ne suis pas autrement pressé de réclamer les nationalisations et les contrôles dans la province de Québec : l'incompétence, la fraude et l'oppression caractérisent déjà l'administration de la chose publique à tous les degrés chez nous et la population est incapable d'y apporter les correctifs." (Pierre Elliot Trudeau, "Un manifeste démocratique", reproduit dans Yvan Lamonde, Cité-libre, Une anthologie, 1991)
On remarquera au passage l'association suggérée entre des mesures d'affirmation nationale prise à Québec et le nazisme ... Trudeau prendra d'ailleurs position contre les nationalisations de l'hydro-Québec en 1962.

Avec le recul, cette critique exagérée paraît fort ironique, quand on compare les travers de l'Union nationale et de son chef à ceux du Parti libéral : au pouvoir, Trudeau n'a pas brillé par le libéralisme dans son combat contre les souverainistes.

Que dire de son prédécesseur Mackenzie-King : durant la campagne électorale québécoise de 1939, le gouvernement libéral fédéral a interdit des ondes Maurice Duplessis, premier ministre québécois, et a fait interner dans un camp le maire de Montréal. Un Jacques Hébert répétait encore en 1990 (en contexte référendaire), "Radio-Canada un oasis de liberté sous la dictature de Duplessis"

Cette critique paraît ironique aussi en regard du portrait de la Chine de Mao dressé par Hébert et Trudeau dans Deux innocents en Chine rouge. Cet ouvrage se voulait provocateur. En résumé, il dédramatisait les accusations portées contre le régime chinois; leur voyage s'effectue pourtant au milieu d'une campagne de terreur et de la grande famine qui feront de Mao un des pires bouchers de l'histoire de l'humanité. Ils font avec légèreté des comparaisons avec le Québec "clérico-national" des années Duplessis. Des deux, la Chine a tout de même l'avantage d'être tournée vers l'avenir. Parmi les réalisations à son actif, "l'État révolutionnaire a su donner du travail à tous les Chinois" et "toutes les considérations des Occidentaux sur le caractère pénible du travail en Chine, sur le régime totalitaire, ne sont que des arguties inefficaces."

Ainsi, ces critiques si farouches de la politique québécoise sous Duplessis trouvent de grandes qualités d'homme d'État à Mao, "un des grands hommes du siècle". Eux, si prompts à dénoncer l'autoritarisme lorsqu'ils le rencontrent , ou croient le rencontrer, au Québec, ne décèlent pas de totalitarisme dans la Chine communiste; la terreur n'y existerait pas, ce serait de la propagande anticommuniste. La Chine ne procéderait pas ainsi mais par la persuasion. Une pression sociale existe, pour assister aux meetings d'endoctrinement, reconnaissent-ils. Mais pas plus ni moins que nos catholiques sont obligés d'aller à la messe. Au surplus, ces "deux innocents" croient les représentants officiels qui encadrent leur voyage : Mao a vaincu la faim.

Cette comparaison entre la Chine de Mao et le Québec de Duplessis, qui vante "le génie de Mao", rappelle un extrait de L'opium des intellectuels de Raymond Aron :
Moraliste contre le présent, le révolutionnaire est cynique dans l'action, il s'indigne contre les brutalités policières, la sévérité des tribunaux bourgeois [...] Rien, en dehors d'une humanisation totale n'appaisera sa faim de justice. Mais qu'il décide à adhérer à un parti aussi impitoyable que lui-même à l'encontre du désordre établi, et le voici qui pardonnera, au nom de la révolution, tout ce qu'il dénonçait infatigablement. (R.Aron, L'opium des intellectuels, Paris, 1955)
Hébert et Trudeau ne sont pas eux-mêmes des intellectuels communistes; une partie de la description semblera donc excessive pour les caractériser. Néanmoins, il y a de cela dans le contraste entre le scandale que suscite chez eux le procès de Wilbert Coffin et le haussement d'épaule que provoque la terreur maoïste.

extrait tiré de :

Charles-Philippe Courtois, "Cité-libre, Duplessis et une vision tronquée du Québec" (compte-rendu d'une communication présentée au colloque de 2009 portant sur l'ancien chef de l'Union nationale.

voir :
http://www.lapresse.ca/arts/livres/crit ... rtant-.php

"Depuis un demi-siècle, on raconte n'importe quoi", écrit dans sa préface Denis Vaugeois, historien et ancien ministre péquiste, en rappelant quelques faits sur l'époque Duplessis, «champion de l'autonomie provinciale».

Une époque, explique plus loin Charles-Philippe Courtois, dont la revue Cité Libre de Pierre Elliott Trudeau s'est servie pour donner une «vision tronquée» du Québec, présenté comme anti-démocratique et rétrograde.
Dernière édition par Cinci le sam. 23 sept. 2017, 20:53, édité 1 fois.

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pierresuzanne
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar pierresuzanne » ven. 28 juil. 2017, 6:31

Par exemple, en 1960, le Jerusalem Post s’intéressait à « Bourguiba’s Quiet Revolution », le président tunisien ayant choisi de rendre le jeûne du ramadan optionnel afin de ne pas nuire à l’industrie et au commerce. D’autres journaux décrivaient au même moment des « quiet revolutions » au Soudan, au Bhoutan, au Pakistan ou encore en Côte d’Ivoire.

Ce que ces textes avaient en commun, c’était de lier ces multiples révolutions tranquilles à une volonté de s’attaquer aux traditions ancestraleset de chercher à arracher les pays ou régions concernés à la misère et à l’ignorance.

On se réjouissait notamment que le Japon, réalisant sa propre « révolution tranquille », ait réussi à se sortir de son ancienne gangue médiévale afin d’embrasser un programme de réformes sociales. De même, le Programme de développement communautaire mis sur pied en Inde devait, disait-on, assurer le développement économique et social du pays en extirpant les vieilles méthodes d’agriculture et les superstitions religieuses. le
Intéressant :

Par exemple, en 1960, le Jerusalem Post s’intéressait à « Bourguiba’s Quiet Revolution », le président tunisien ayant choisi de rendre le jeûne du ramadan optionnel afin de ne pas nuire à l’industrie et au commerce. D’autres journaux décrivaient au même moment des « quiet revolutions » au Soudan, au Bhoutan, au Pakistan ou encore en Côte d’Ivoire.
Quelle dérision.

Dans les années 40-60, on a désigné notre foi catholique comme une superstition moyen-nageuse,
et les musulmans qu'on montrait alors en exemple, sont revenus à bien pire qu'elles. Aucune de leurs aspirations à des réformes laïques n'a abouti. La charia est toujours là....


....mais l'Esprit Saint aussi.


A nous catholiques de retrouver le sens profond mystique de notre foi, et de savoir la transmettre à nos enfants et petits-enfants, en osant les signes liturgiques qui manifestent la présence, l'existence, et l'action de Dieu.


La semaine dernière à la messe (très Vatican II), on a chanté une antienne de prière universelle en latin.
Et bien, c'est cela que mes petites filles de 3 et 5 ans ont retenu, et qu'elles ont chanté toute la semaine. J'ai mis l’aînée à genou à la consécration, la petite a refusé, mais elle envoyait des bisous à Jésus en croix pendant la célébration. Les gestes de la foi parle de Dieu, parle à Dieu et nourrisse notre foi.
L'archéologie et la science peuvent-elles nous apprendre la vérité sur nos religions ?Télécharger gratuitement en copiant collant : https://onedrive.live.com/redir?resid=83935C97F75476A6!103&authkey=!AC2tYNawNpXvvR8&ithint=folder%2cpdf
HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES

Cinci
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » sam. 12 août 2017, 4:26

Poursuivant dans les témoignages ...


Le père Georges-Henri Lévesque (1903-2000)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges-H ... 3%A9vesque

Pas précisément un traditionaliste et amateur d'obscurités, de rigidités et tout. Pas du tout le genre à être nostalgique d'un passé mais le profil plutôt de celui qui n'aurait pas eu de scrupules à "régler son compte" à un cléricalisme borné et tutti. Le père Lévesque a été perçu comme l'adversaire de l'ancien Premier ministre du Québec Maurice Duplessis.



Il écrit en réponse à une question sur le temps de sa jeunesse :

[...]

- Êtes-vous satisfait de votre cours classique?

Fier, même, J'estime que le cour classique tel que nous l'avons connu et pratiqué nous dispensait, à Chicoutimi et ailleurs, une formation humaniste éminement valable. Une formation qui devait nous immuniser contre bien des fanatismes, ces suprêmes péchés! Car s'ouvrir à l'universel, c'est refuser de se limiter au particulier, c'est laisser tomber les oeillères, si vous voulez, c'est prévenir une certaine compression de l'être humain.

Les collèges classiques selon la formule que j'ai connu nous offraient, par surcroît, la chance d'une importante co-éducation, c'est à dire que les futurs leaders de la société civile ou religieuse, se trouvaient ensemble pour vivre une fraternité qu'on poursuivrait plus tard.

Certains pays ont favorisé des systèmes parallèles d'éducation pour les laïcs et les futurs prêtres ou religieux ont par là dressé d'Infranchissables barrières entre les deux groupes, Ici, je pense que nous devons rendre hommage aux évêques du Québec, qui ont toujours su lutter contre la tendance romaine de vouloir transformer nos collèges en de véritables séminaires, en maison d'enseignement secondaire pour futur prêtres exclusivement. N'était-ce pas rassurant pour tout le monde de voir que de futurs avocats, députés, médecins, abbés ou religieux de toutes couleurs pouvaient vivre, étudier et fraterniser ensemble si longtemps avant de se lancer dans la vie publique, chacun de son côté?

- Quand et comment avez-vous désiré devenir prêtre et entrer chez les Dominicains?

Avant de répondre à votre question, je tiens à affirmer hautement que je n'ai jamais été poussé dans le dos ou tiré en avant, comme vous voudrez, par qui que ce soit dans le choix de ma vocation. Ni mes parents, ni les frères, ni les prêtres du Séminaire de Chicoutimi, personne n'a jamais cherché à m'Influencer indûment. Je ne dis pas que l'un ou l'autre, frère ou prêtre, n'a jamais désiré quelque chose pour moi; je souligne fortement qu'on a toujours respecté ma liberté en la cultivant et en la mettant en situation de faire un choix qui fût vraiment le mien.

[...]

Je n'ai jamais ressenti de pression en aucune direction. Ce qui ne signifie pas que je n'aie pas été influencé par certains facteurs sociologiques, comme ma famille chrétienne, mes premiers éducateurs religieux, les bons prêtres du Séminaire et l'Église en général, bien présente alors dans nos vies. Ces éléments jouaient beaucoup plus fort que de nos jours, je pense, en ce début de siècle où la communication se résumait presque au téléphone arabe, tellement les appareils existants étaient déficients. Pensez-y, nous n'avions ni radio, ni télévision, ni bibliothèque valable, rien que les rares journaux de Québec et de Montréal, plus l'hebdomadaire local. Pour nous ouvrir à l'extérieur, une chance que nous avions l'Église!

Nous vivions dans un milieu clérical, disons le mot sans sa teinte péjorative, et ce n'est pas à un sociologue que vous apprendrez la force d'attraction d'Une telle ambiance.

Selon la tradition de l'époque, l'année scolaire commençait, pensez donc! par une retraite prêchée. Un religieux que nous ne connaissions pas, venu je ne sais d'où, appartenant à un groupe dont j'ai oublié l'étiquette, un religieux donc nous prêcha la retraite, nous parla pendant une demi-heure deux ou trois fois par jour. J'en fus très impressionné. Ce qui me frappa fut de voir là, en face de moi, un homme qui parlait à d'autres hommes (de tout petits hommes, pourtant!) qui captait leur attention et qui, uniquement par sa parole, pouvait les tenir en haleine. J'apercevais autour de moi mes petits camarades sérieux, attentif, médusés comme moi et écoutant avec ce que j'identifias comme de l'admiration

Après les sermons, j'en parlais à mes petits amis du moment et tous admettaient avoir été touchés. Je me dis par-devers moi : extraordinaire, ce phénomène-là! De ce moment jaillit en moi une intuition. A ceux qui me demandaient ce que j'entendais faire plus tard, je répondais invariablement : un père qui prêche. Comme d'autres disaient : un médecin, un prêtre ou un pompier. Sans doute pour m'exercer d'avance, lorsque nous jouions à la messe, mes frères et moi , je me chargeais invariablement de la prédication. Gare aux auditeurs distraits.

La pratique religieuse était liée à un milieu sociologique où les vocations poussaient comme marguerite au printemps. On servait la messe, on jouait au prêtre, on chantait les vêpres, on participait aux processions, on reniflait l'encens et flairait le vin de messe, et toutes ces manifestations extérieures de foi, de notre foi d'alors, nous invitaient spontanément à la vie religieuse ou sacerdotale.

Extrait de :
Georges-Henri Lévesque, Souvenances, 1984, p. 93

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Suliko
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Suliko » sam. 12 août 2017, 15:51

Nous n'étions pas réduit à lire du Veuillot!
Pourtant, c'est pas mal, Veuillot !

Plus sérieusement, concernant cette histoire d'Index, y a-t-il parmi vous, et surtout parmi les traditionalistes de ce forum, des gens qui continuent de respecter cette interdiction de lire, posséder ou vendre certains livres néfastes pour la foi ? Quand j'y pense, il se trouve que durant ma scolarité (dans des écoles publiques), j'ai lu nombre d'ouvrages se trouvant à l'Index (Flaubert, Zola et j'en passe et des meilleures !) et je possède un ou plusieurs exemplaires de livres pas forcément très favorables au catholicisme.
Dans les Actes des Apôtres, on a même un exemple d'autodafé :
Et parmi ceux qui s’étaient adonnés aux pratiques superstitieuses, beaucoup apportèrent leurs livres et les brûlèrent devant tout le peuple : en estimant la valeur de ces livres on trouva cinquante mille pièces d’argent :
(19;19)
L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait:"N'es-tu pas le Christ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi." Mais l'autre, le reprenant, déclara:"Tu n'as même pas crainte de Dieu, alors que tu subis la même peine! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes; mais lui n'a rien fait de mal." Et il disait:"Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume." Et il lui dit:"En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis."

Valérie
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » sam. 23 sept. 2017, 8:19

Bonjour Cinci,

Il s'agit d'un débat particulièrement intéressant et complexe. Vous savez comme moi que l'histoire n'est qu'un discours sur certains événements, donc pas la vérité. Il est vrai que l'on aime présenter le Québec d'avant 1960 comme un endroit ou l'institution catholique était étouffante. D'un point de vue étatique, il est impossible de le nier. L'Église était responsable des écoles et des hôpitaux. Inévitablement, cela avait des répercussions sur l'éducation transmise aux enfants et dans les soins. L'Église avait aussi un pouvoir culturelle important, par exemple les troupes de théâtre étaient souvent diriger par un prêtre.

Cela dit, ce discours très manichéens du avant/après me semble de plus en plus problématiques (J'étudie particulièrement la littérature des années 30-40au Québec). Désolé, mes références seront littéraires puisqu'il s'agit de mon domaine d'études. Par exemple, Gratien Gélinas se permettait dans ses revues que critiquer l'Église catholique et rien ne prouve qu'il aurait vécu de la censure. Bien au contraire, il jouissait d'un succès sans précédant dans l'histoire du théâtre au Québec. Jean Narrache, une figure importante de l'époque, publiait chaque dimanche une chronique dans le journal La Patrie. Quelques une de ses chroniques sont dur envers l'Église, Une de ses chroniques est une parodie de la Genèse. Pourtant, il ne semble pas avoir été ennuyer. Il a écrit pour ce journal mainstream très populaire (le deuxième plus lu à Montréal à l'époque) pendant neuf ans. La popularité de ces artistes semblait les rendre intouchables. Un seul roman de Jean Narrache a été censuré, à ma connaissance, par Duplessis. Autrement, leurs travaux n"étaient pas mis à l'Index.

Donc effectivement le discours sur la grande Noirceur mérite d'être nuancé. Si ces deux artistes ont pu exister et connaître le succès qu'ils ont connu, c'est que l'Église n'était pas toute puissante.

La question encore plus intéressante est de comprendre pourquoi est-ce qu'on a créer ce discours sur l'Église au Québec d'avant 60. Je vous propose deux hypothèses personnelles:
1- C'est facile. Lorsque l'on doit transmettre un savoir (ici l'histoire du Québec) c'est beaucoup plus simple lorsque le savoir est figé. Ainsi, rien de mieux que d'enlever toutes les nuances nécessaire et faire court.

2- N'oublions pas que c'est la génération des baby-boomers qui a fait la Révolution tranquille et qu'ils sont très nombreux. Ce sont donc eux qui, pour l'instant, crées le discours sur l'histoire. Plus l'avant révolution était sombre et étouffant plus la victoire est grande. Donc, comme c'est cette génération qui créée elle-même le discours sur leur propre révolte, il manque de nuance. À mon avis, cela va changer. Autour de moi (universitaires) plusieurs ont un discours plus nuancé sur le sujet ces dernières années.

J'espère que j'ai été clair et que cela pourra supporter un tant sois peu votre réflexion. Cela ne reste qu'un avis.

Bien à vous,
Valérie.

Cinci
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » sam. 23 sept. 2017, 20:00

Salut Valérie,

Il me fait plaisir de lire votre commentaire. Depuis que je suis inscris sur ce forum virtuel, je pense que vous êtes la première personne qui paraît s'intéresser réellement* à ce que je pourrais appeler une sorte de "dimension culturelle" de l'expérience historique et/ou national de ce petit peuple qui est le nôtre.

Faisons un petit détour pour commencer.

René Lévesque écrivait ceci en 1968 dans son manifeste de lancement du parti politique qu'il venait alors tout juste de fonder, avec quelques autres :
Nous sommes des Québécois. Ce que cela veut dire d'abord et avant tout, et au besoin exclusivement, c'est que nous sommes attachés à ce seul coin du monde où nous puissions être pleinement nous-mêmes, ce Québec qui, nous le sentons bien, est le seul endroit où il nous soit possible d'être vraiment chez nous. Être nous-mêmes, c'est essentiellement maintenir et développer une personnalité qui dure depuis trois siècles et demi. Au coeur de cette personnalité se trouve le fait que nous parlons français. Tout le reste est accroché à cet élément essentiel, en découle où nous y ramène infailliblement.

Dans notre histoire, l'Amérique a d'abord un visage français [...] Puis vint la Conquête. Nous fûmes des vaincus qui s'acharnaient à survivre petitement sur un continent devenu anglo-saxon. Tant bien que mal, à travers des péripéties et divers régimes, en dépit de difficultés sans nombre (l'inconscience et l'ignorance même nous servant trop souvent de boucliers), nous y sommes parvenus. Pour tous le moteur principal de l'action a été la volonté. de continuer, et l'espoir tenace de pouvoir démontrer que ça en valait la peine . Jusqu'à récemment, nous avions pu assurer cette survivance grâce à un certain isolement. Nous étions à l'abri dans une société rurale où régnait une grande mesure d'unanimité et dont la pauvreté limitait aussi bien les changements et les aspirations. Nous sommes fils de cette société dont le cultivateur, notre père où notre grand-père, était encore le citoyen central.

Nous sommes aussi les héritiers de cette fantastique aventure que fut une Amérique d'abord presque entièrement française et, plus encore, de l'obstination collective qui a permis d'en conserver cette partie vivante qu'on appelle le Québec. Tout cela se trouve au fond de cette personnalité qui est la nôtre. Quiconque ne le ressent pas au moins à l'occasion n'est pas ou n'est plus l'un d'entre nous. (R. Lévesque, Option-Québec, Montréal, 1968, p. 19)


Vous disiez :
Valérie a écrit :
La question encore plus intéressante est de comprendre pourquoi est-ce qu'on a créer ce discours sur l'Église au Québec d'avant 60.
Si j'essayais vraiment de résumer la chose : je dirais qu'une certaine vision nationaliste et traditionnelle, - celle qu'une foule de penseurs du Québec s'échangeaient en partage et proposaient à tous les Canadiens français de l'époque -, restait une réflexion collective dans laquelle la place centrale de l'Église catholique demeurait indiscutable et indiscutée, ainsi que la notion défensive de survivance.

Notre épanouissement collectif se devait de passer par le truchement de la foi catholique. Ainsi, l'idée d'une émancipation nationale n'aurait -elle pu se faire en sacrifiant la foi des ancêtres, pour que notre peuple y perdre son âme.

Alors, ce qui arrive en 1960, c'est comme le fleurissement d'une certaine dynamique nationale et centralisatrice à Ottawa. Oui, au Canada-anglais d'abord. C'est une conséquence quelque peu indirecte de la Deuxième Guerre mondiale, et aussi surprenant que la chose puisse paraître.

La Canada anglais aura su tirer parti des "années de guerre", pour amorcer solidement une vaste entreprise de modernisation du pays. Il allait de soi pour ces dirigeants anglo-saxons que la modernisation devait signifier aussi la standardisation d'un Canada unitaire, uniformisé, "démocratisé" au sens où tous les citoyens du pays devraient jouir des mêmes droits, avec une priorité mise sur l'épanouissement personnel des individus, etc. La construction de ce Canada moderne exigeait la disparition de l'ancienne mentalité collective et défensive des Québécois.

C'est justement à quoi va servir la construction du mythe de la "grande Noirceur" : consolider une idée. C'est la pensée d'un Québec éternellement arriéré, soumis à la férule du clergé catholique, et étant ainsi soustrait à la voie normale de développement et de progrès des sociétés riches et respectueuses des droits individuels. Le mythe sert à disqualifier les anciennes élites du Québec français. "Du passé faisons table rase."

En réaction, au Québec, il se sera donc produit une "division des esprits".

Les uns (fédéralistes anglophiles) souhaitant alors se jeter à corps perdu dans cette voie du progrès émancipateur promis et dont l'espace canadien anglais (forcément) devait servir de tremplin, pour une prétendue sortie hors de soi mais sans se renier pour autant, c'est à dire sans devoir devenir "autre". Les "Canadiens français devraient pouvoir rester des Canadiens français" même si devant fonctionner maintenant dans une culture qui opérerait une rupture totale avec la mentalité passée de leurs pères ... en chassant l'Église de sa place primordiale comme institution normative pour la société canadienne-française notamment. C'est ce que Pierre Trudeau promettait aux Canadiens français. Trudeau pouvait même se revendiquer des critiques des catholiques libéraux en France, afin de tirer à boulet rouge sur le clergé nationaliste du Québec.

Les autres (promoteur d'un Québec français) auront bien voulu accepter les critiques touchant les limites de l'ancien nationalisme, la critique d'un certain immobilisme social. Ces derniers (cf René Lévesque) auront jugé qu'il fallait moderniser la société québécoise en effet, mais que la meilleure façon d'y parvenir, sans trahir les espoirs de nos devanciers, pour conserver notre "être collectif", pour assurer réellement l'épanouissement des nôtres : il fallait pousser l'expérience collective du Canada français jusqu'à son terme naturel et qui serait l'acquisition d'une autonomie politique réelle. Et c'est en cela que l'épanouissement de tous les Québécois serait la mieux assurée. Comme avec les premiers partisans fédéralistes de la modernité , il fallait refonder la société sur une nouvelle base moderne, mettant aussi à profit les outils de l'État-nation ("Maître chez nous"), mais afin d'assurer cette fois la croissance, le développement et l'enrichissement d'une société française en Amérique.

En dépit du "clash" politique qu'impliquait la rencontre frontale de deux nationalisme différents (celui des anglais, celui des Français), tous les acteurs de la scène politique s'entendaient peu ou prou pour déloger l'Église catholique de l'ancienne place qu'elle occupait dans l'imaginaire collectif. Tout ce beau monde s'entendait au moins sur une chose : le progrès exigeait que les curés soient renvoyés dans leur sacristie, la foi privatisée. La foi religieuse ne devrait plus pouvoir servir de ciment ou de glue indispensable pour maintenir la cohésion du peuple, pour que le peuple puisse se comprendre lui-même comme étant un peuple distinct des autres.

Nous en sommes maintenant rendus là.




Vous ajoutiez :
Donc effectivement le discours sur la grande Noirceur mérite d'être nuancé. Si ces deux artistes [Gratien Gélinas, Jean Narrache] ont pu exister et connaître le succès qu'ils ont connu, c'est que l'Église n'était pas toute puissante.
Oui le discours mérite d'être nuancé. L'Église avait bien sûr du poids dans la société, mais elle n'était pas toute puissante. Je suis d'accord avec vous.

Elle avait bien du mal à lutter, par exemple, contre l'invasion du cinéma américain, l'Église. La survenue des productions hollywoodiennes dans le paysage (dès les années 1920) agissait déjà comme une formidable machine de séduction sur les esprits, ouvrant les têtes à un "ailleurs" possible, une façon de vivre ou de se comporter différente. La puissance de l'Église était forcément contrainte, plongée qu'elle se trouvait dans un univers politique libéral au sens large. Le Québec n'était vraiment pas une dictature. Pas même au temps du gouvernement de l'Union nationale de Maurice Duplessis, malgré tout ce qu'auront pu raconter les adversaires politiques du Québec français, les Trudeau et les plus fermes défenseurs du mythe.



________
* Vous êtes la première à ma connaissance, si j'excepte Relief qui pourrait à l'occasion tirer parti de quelques réflexions en lien.

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Anne » dim. 24 sept. 2017, 6:47

Je viens de terminer la lecture de ce sujet et j'y ai trouvé des points de vue "rafraîchissants" qui changent du "Quebec bashing" si cher à plusieurs canadiens (ou autres)...

:top:

Merci infiniment!
"À tout moment, nous subissons l’épreuve, mais nous ne sommes pas écrasés;
nous sommes désorientés, mais non pas désemparés;
nous sommes pourchassés, mais non pas abandonnés;
terrassés, mais non pas anéantis…
".
2 Co 4, 8-10

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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » dim. 24 sept. 2017, 11:25

Bonjour Cinci,

En fait, l'histoire culturelle du Québec, c'est ce en quoi je me spécialise. J'essaie avec mon mémoire de prouver que la modernité est arrivée dès les années 40 au Québec (je pourrais en parler un peu plus tard, ce n'est pas étranger aux questionnements qui nous occupent) et je m'intéresse au personnage de Jean Narrache dans la presse des années 30-40 pour un projet international. Bref, l'histoire culturelle du Québec, c'est mon domaine.

Je travaille de nuit pour les neufs prochains jours, il est donc difficile pour moi d'avoir des discussions très complexes. :dormir: Lorsque j'aurai finit mon blitz de travail, lundi prochain, je relirai votre message avec plus de concentration et nous pourrons continuer la discussion. En attendant, je vous conseille de lire Les Fridolinades de Gratien Gélinas, vous serez surpris par la modernité des thèmes et des stratégies dramaturgiques.

Sinon Le diable est en ville de Germain Lacasse est très intéressant. L'auteur parle de la revue théâtrale comme de l'échec de l'Église dans le discours sociale. C'est vraiment intéressant. Tout ces livres sont disponibles à la BANQ ou dans toute autre bonne bibliothèque.

Je suis impatiente de poursuivre notre discussion.

Bien à vous et surtout à bientôt
Valérie.

Valérie
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Valérie » dim. 24 sept. 2017, 11:26

Bonjour Anne,

Contente que cela vous plaise.

Bon dimanche,
Valérie.

Cinci
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » dim. 24 sept. 2017, 15:51

Bonjour,
Valérie a écrit :
En fait, l'histoire culturelle du Québec, c'est ce en quoi je me spécialise. J'essaie avec mon mémoire de prouver que la modernité est arrivée dès les années 40 au Québec (je pourrais en parler un peu plus tard, ce n'est pas étranger aux questionnements qui nous occupent) et je m'intéresse au personnage de Jean Narrache dans la presse des années 30-40 pour un projet international. Bref, l'histoire culturelle du Québec, c'est mon domaine.
:clap:

Bravo.


Quand j'aurai la chance, je vais jeter un oeil sur ces textes dont vous vous parlez.

Cinci
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Re: La foi est si étouffante au Québec avant 1960 ?

Message non lupar Cinci » ven. 29 sept. 2017, 15:19

Bonjour,

Et alors, Valérie, quels seront ces thèmes ou stratégies qui se révèlent modernes chez Fridolin?

Il y a bien le sketch intitulé Essai sur l'avenir de la race, ou Les saints innocents, Baptiste s'en va-t-en guerre, voire le monologue sur Greta Garbo. Ce sont des trucs qui faisaient parti de la revue théâtrale en 1939/1940. Moderne? Dans le sens où ils révèlent le point de vue d'un observateur urbanisé peut-être? En rupture avec l'idéal bucolique et agricole des "clérico-nationalistes" du temps? Je n'ai jamais consulté directement des vieux numéros du Goglu, le journal humoristique d'Adrien Arcand des années 1930, mais je ne serais pas étonné outre-mesure qu'une certaine critique grinçante de la société québécoise d'alors pourrait se retrouver aussi bien chez l'un que chez l'autre.

Pour Germain Lacasse, ce n'est pas si facile de le trouver.


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