Sur l'identité catholique de la France au XVIIIe siècle

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Cinci
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Sur l'identité catholique de la France au XVIIIe siècle

Message non lupar Cinci » sam. 20 mai 2017, 0:11

Bonjour,

Un petit topo de cette fameuse identité chrétienne et catholique de la France à la veille de la Révolution de 1789. On peut parfois avoir des surprises en revisitant certains "lieux" que l'on croirait connaître.

Je me repose ici sur l'ouvrage de Daniel-Rops concernant l'Église des temps classiques.

L'Église du XVIIIe siècle en France

"... officiellement, la France était toujours la "fille aînée de l'Église"; du roi au plus humble de ses sujets, il n'y avait pas un Français qui en doutât. L'héritier de Louis XIV était toujours considéré comme le "Vice-Dieu", chargé de défendre les intérêts de la foi, de combattre ses ennemis; Louis XV lui-même, dont la religion ne gouvernait pas très évidemment la vie, ne prenait pourtant pas ce rôle à la légère, et Louis XVI, lui, en voulait assumer toutes les obligations. Le catholicisme demeurait religion d'État; les autres confessions n'avaient d'existence qu'en fait, mais non en droit; même l'édit tolérant de 1787, qui réglait le statut des protestants, ne portait pas atteinte à ce principe.

Au surplus, il suffisait de mettre les pieds en France pour se convaincre qu'on se trouvait bien dans un pays catholique. L'Église y était omniprésente. Le voyageur était frappé du nombre de bâtiments de culte qu'il voyait partout. Considéré du haut de la butte Montmartre, Paris semblait tout hérissé de clochers, et Lyon, du haut de Fourvière, offrait le même spectacle. Dans de petites villes, l'impression était plus saisissante encore : à Tréguier, en Bretagne, on comptait presque autant d'immeubles religieux que de maisons appartenant à des laïcs; Gray en Bourgogne, pour 4000 habitants, ne comptait pas moins de quatorze églises et vingt-deux chapelles. Les paroisses étaient en moyenne de quatre à sept fois plus nombreuses que de nos jours; pour une population d'environ 600 000 âmes , Paris en comptait cinquante-deux, soit trois fois plus, en proportion, qu'en 1900; on y trouvait, en plus, onze collégiales et trente-huit couvents. Dans les petites villes de province, la situation paroissiale était plus solide encore : Douai passait pour peu favorisée, parce qu'elle n'avait que six paroisses pour 20 000 fidèles, mais Cambrai s'enorgueillissait d'en posséder douze pour quinze mille habitants. Bien rare étaient les villages de France qui n'avaient pas leur curé, même quand il ne comptait qu'une centaine d'habitants.

Partout, au coin des rues, au milieu des places, sur les ponts, se dressaient des crucifix ou des statues de saintes et de saints. La nuit venue de tremblantes flammes veillaient dans les niches, au pied des vierges de bois ou de pierre. Aux carrefours des chemins campagnards, innombrables se voyaient les croix, depuis que des missionnaires , de quelque ordre qu'ils fussent, avaient pris l'habitude d'en planter, à l'issue du séjour qu'ils avainet fait dans la paroisse, et comme gage des bonnes résolutions prises : il en subsiste encore beaucoup. Les oratoires aussi étaient nombreux dont la mode était venue d'Italie et d'Espagne, surtout dans le Midi. On lisait les nouvelles aux prônes. Le crucifix était obligatoirement accroché dans la salle d'audience des tribunaux aussi bien que dans celle où MM, les échevins et consuls délibéraient des intérêts de la ville [...]

Comme il en avait toujours été depuis que la France était la France, toute la vie individuelle et sociale des Français demeurait régie et contrôlée par l'Église catholique, ses règles, ses usages, ses traditions : rien n'était changé depuis le Moyen-Âge.

Comme au Moyen-Âge encore, l'existence quotidienne demeurait rythmée par le calendrier liturgique : c'était lui qui déterminait temps de labeur et jours de repos; les seules vacances des travailleurs étaient celles que leur accordaient les fêtes chômées; certains, tel le savetier de La Fontaine, se plaignaient même qu'elles fussent un peu trop nombreuses ...

L'organisation professionnelle, alors même que le système des corporations était battu en brèche, conservait ses caractères religieux traditionnels; les confréries de métiers demeuraient très vivantes, et il n'était mécréant qui osât manquer à la fête du saint patron et à la procession dont elle était marquée. Au reste, quelle cérémonie, quelle date importante n'était obligatoirement l'occasion de processions solennelles? En 1789, le 4 mai, pour la réunion des États généraux, Versailles en verra défiler une dans ses rues, la plus grandiose de toutes, l'archevêque de Paris portant le Saint-Sacrement, le roi suivant revêtu de ses majestueux insignes, avec la reine et tous les princes de sang, et derrière eux l'interminable cortège de tous les représentants des trois ordres. Et le 15 août 1792 encore l'Assemblée interrompra ses travaux pour que ses membres puissent suivre la procession de l'Assomption , tant ces usages étaient ancrés dans les moeurs des Français.

(à suivre)

Cinci
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Re: Sur l'identité catholique de la France au XVIIIe siècle

Message non lupar Cinci » sam. 20 mai 2017, 1:22

Deux grands services publics étaient encore totalement ou presque, entre les mains de l'Église, - et à sa charge, - bien qu'on observât déjà une certaine tendance à les laïciser : l'assistance publique et l'enseignement.

Les "sociétés de philanthropie" qu'on vit se fonder à la fin du XVIIIe siècle pour réagir contre l'idée même de charité chrétienne, ne furent, en fait, que bien peu de choses; et les plans d'une "éducation nationale" élaborés par La Chalotais, Turgot et Condorcet, n'étaient pas encore, en 1789, sortis de la poussière des dossiers. En fait, dans l'Ancien Régime, tous les enfants étaient éduqués par l'Église, tous les malades, les vieillards, les orphelins qui avaient besoin d'être recueillis l'étaient par elle seule.

On a peine à imaginer, dans nos pays occidentaux du XXe siècle, où la Sécurité sociale et les diverses formes d'assistance étatique ou mutuelle ont pris un si vaste développement, ce qu'était un système où rien de tout cela n'existait, mais où tout l'effort pour porter secours à la misère, à la détresse, à la souffrance ne relevait que de la charité, et cependant était admirablement efficace. Proportionnellement au chiffre de la population, il n'y avait pas beaucoup moins d'hôpitaux, d'hospices et d'orphelinats dans la France de 1789 que de nos jours.

Des ordres religieux se dévouaient à ces tâches avec un dévouement sans limite : Frères de Saint-Jean-de-Dieu, Camilliens, Lazaristes, et, du côté des femmes, les admirables filles de Monsieur Vincent, les Soeurs de la Charité, les Augustines, d'autres encore, alors en plein développement. Aller soigner les pauvres était considéré, dans les milieux les plus élégants, comme un simple devoir pour les jeunes filles élevées chrétiennement : ainsi Mme Élisabeth, la sainte soeur de Louis XVI, fera de véritables études d'infirmière pour mieux se dévouer aux malades. Il faut ajouter encore que c'était de l'Église que, dans une large mesure, dépendaient aussi nombre d'oeuvres sociales ou d'entreprises utiles au peuple; secours aux chômeurs, ouverture de chantiers de grands travaux, création de caisses d'assurance contre les incendies, ou de centre de réserve contre la famine [...] Des énormes revenus que possédaient l'Église, combien étaient affectés à ces entreprises charitables? Il est difficile de le dire : certainement le cinquième ou le sixième. A quoi s'ajoutaient, encore plus lourdes, les dépenses pour l'enseignement.

[Un effort pour développer le système scolaire]

L'effort accompli depuis le début du XVIIe siècle pour développer l'enseignement, moyen de premier ordre pour former des catholiques, avait porté ses fruits. Le ralentissement qu'on a pu observer au cour du XVIIIe siècle n'avait pas porté sérieusement atteinte à une vitalité extraordinaire.

Les écoles primaires étaient extrêmement nombreuses : 25 000 pour 37 000 paroisses, dit Taine, et des études récentes ont prouvé. que ce chiffre est encore trop faible d'un quart. De nombreux évêques avaient veillé à ce que chaque curé eût son école paroissiale. Depuis la mort de saint Jean-Baptise de la Salle les "petites écoles" des chers Frères s'étaient multipliées et leurs méthodes s'étaient répandues un peu partout. Pour les filles, il y avait une véritable prolifération des ordres enseignants [...]

Les collèges que nous appellerions secondaires étaient extrêmement nombreux : plus de neuf cent à la veille de la Révolution, sans parler des petits séminaires : Jésuites, Oratoriens, Piaristes ou simples prêtres séculiers, c'était toujours des clercs qui fournissaient l'essentiel du corps professoral [...] La population scolaire qui s'y pressait était d'ailleurs extrêmement abondante; les chiffres ne sont pas sans surprendre : le collège de Billom en Auvergne ne comptait pas moins de deux mille élèves; dans le diocèse de Coutance et celui de Valognes, à eux deux en avaient mille cinq cents.

Certains esprits grincheux reprochaient même à l'Église de trop élevé le niveau intellectuel. L'agriculture manquait de bras; c'était à peu près l'avis de Voltaire "pas de torrent d'éducation"! Du côté des filles, même situation. Les Ursulines surtout, qui tenaient la tête, les Visitandines, les Dames de Saint-Maur et beaucoup d'autres, se dévouaient à l'éducation, des demoiselles des congrégations locales connaissaient un développement extraordinaires, telles les Soeurs d'Ernemont, d'origine rouennaise, qui arrivaient à avoir cent maisons.

Quant au niveau supérieur, il va de soi que les Universités dispensatrices de cet enseignement demeuraient sous le contrôle de l'Église : la Sorbonne se posait toujours en gardienne de la foi [...]

A tous les niveaux, les jeunes Français étaient donc formés, éduqués par l'Église, et même ceux qui la combattront - un Robespierre par exemple - rendront hommage à leurs anciens maîtres . On peut ajouter que, devenus adultes, s'ils gardaient le goût de la culture, les Français demeuraient dépendants de l'Église : les bibliothèques publiques et les cabinets de lecture dont la mode se répandait au long du siècle furent très souvent des créations épiscopales ou religieuses.


Mais, dira-t-on, il ne s'agit, dans tout ce qu'on vient de dire, que du cadre des institutions où vivaient les Français : qu'est-ce que cela signifiait quant à la vie profonde des âmes?

Il est cependant déjà d'une énorme importance que l'existence entière se situe dans un ordre chrétien, obéisse officiellement à des préceptes chrétiens : la mode, la routine, le respect humain, qui n'ont rien en soi de bien admirable, peuvent aider à maintenir debout l'armature de la religion, exactement comme aujourd'hui, dans les milieux prolétariens, ils jouent contre elle.

Il suffit d'ouvrir des récits de voyage en France au XVIIIe siècle pour avoir l'impression qu'il ne s'agissait pas seulement de conformisme, mais qu'on a bien affaire à un peuple encore tout imprégné de christianisme, qui pratiquait sa religion avec une réelle ferveur et ne songeait nullement à en secouer la tutelle.

Ainsi, parcourant la France de 1783 à 1786, Mrs Cradock, Anglaise et protestante bon teint, rendait-elle à tout bout de champ hommage à la vitalité de l'Église catholique en France. Partout, elle avait vu les églises pleines, archipleines, les fidèles écouter des sermons qui duraient bien plus d'une heure, et joyeusement assister à des offices interminables, dont la splendeur et la majesté l'avaient enchantée.

Son témoignage était véridique. La religion catholique demeurait, sous l'influence du grand siècle classique, volontier solennelle et d'apparence quelque peu grandiloquent; devant les autels surchargés d'ornements dorés, on aimait à voir se dérouler de majestueuses cérémonies liturgiques, comme celle à la quelle la bonne Mme Cradock assista à Notre-Dame, célébrée par le cardinal entouré de seize évêques, d'une soixantaine de prêtres, de clergeons innombrables. Et il est vrai aussi qu'on avait pour l'art de la chaire un goût que nos contemporains ne semblent pas éprouver si vivement : à Aubais, en Bas-Languedoc, en 1755, n'avait-on pas assisté à une petite émeute parce que le prédicateur de carême ne donnait que trois sermons par semaine!

(à suivre)

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Re: Sur l'identité catholique de la France au XVIIIe siècle

Message non lupar Cinci » sam. 20 mai 2017, 19:36

Mais ces aspects extérieurs de la religion ne permettraient pas de préjuger de la vie profonde des âmes. Elle gardait sans nul doute une grande vitalité. On se souvient des observations de Gabriel Le Bras sur la pratique dans l'Ancien Régime : selon l'initiateur de la sociologie religieuse, la pratique "ne fut jamais plus générale en France qu'entre 1660 et la Révolution : presque unanime". Les chiffres qu'on peut avoir confirment cette opinion, et certains sont saisissants.

A la paroisse Saint-Nicolas de Coutances, les confessions étaient si nombreuses pour la Pâques que certains, au témoignage du curé, passaient plusieurs jours au pied des confessionnaux! A Belley en Bugey, pour une population totale d'environ 4000 âmes, les communions pascales dépassaient 3500 . En Bretagne, on eût pu compter ceux qui se dérobaient à ce devoir. Au collège de Molsheim en Alsace, qui avait environ 1000 élèves, le chiffre annuel des communions, qui était de 7000 en 1650, atteignait 60 000 en 1738 - c'est à dire plus d'une par semaine et par élève, chiffre record. L'assistance à la messe du dimanche était sinon totale, du moins extrêmement générale.

A l'heure de la mort, bien peu nombreux étaient ceux qui refusaient les secours de la religion : le scandale même qu'ils provoquaient a valeur de signe.

[...]

Ce clergé qui ne cèdera pas.

Et le clergé? Il est bien évident que la vitalité spirituelle dont témoignait l'Église de France n'eût pas été possible si ses cadres n'avaient été encore solides, beaucoup plus solides que ne le laisseraient croire certains aspects fâcheux qu'on a observés. C'est ici surtout qu'il faut nuancer le tableau et ne pas prendre pour règle générale ce qui demeurait des exceptions, trop nombreuses certes, et inquiétantes, mais des exceptions cependant. Que, dans sa majorité, le clergé de France, fût formé d'évêques mondains, d'abbés de cour, de curés sans morale et de religieux en rupture de voeux. rien ne permettrait de le croire : les indignes n'y étaient qu'une faible, encore que trop bruyante minorité.

[Un épiscopat de qualité]

L'épiscopat, cet épiscopat de caste dont on a pu discuter le recrutement, était loin d'être mauvais. La liste des bénéfices, c'est à dire la liste des nominations aux sièges épiscopaux, fut presque tout le temps entre les mains d'hommes sérieux, désireux de faire de bons choix [...] le cardinal Fleury, qui se faisait aider dans ses choix par le supérieur de Saint-Sulpice, Boyer, que son ami le saint abbé Léger conseillait, Le Franc de Pompignan, La Roche-Aymon et Marbeuf eurent le sens le plus haut des devoirs de leur charge. Louis XVI s'intéressait personnellement aux désignations : ainsi fit-il placer à la tête du diocèse de Paris Mgr de Juigné, dont les vertus sacerdotales étaient notoires.

On a pu calculer que, sur cent trente-cinq évêques que comptait la France à la veille de la Révolution, plus de cent étaient irréprochables. Voltaire lui-même leur a rendu hommage : "Le corps des évêques, écrit-il, était composé de gens de qualité qui pensaient et agissaient avec une noblesse digne de leur naissance."

Ces évêques-là résidaient, et ne songeaient pas à déserter leurs diocèses pour venir vivre à Versailles. On en connaît plusieurs qui restèrent toute leur vie sur le même siège, refusant de quitter un diocèse pauvre pour un plus riche, tels Mgr Galard au Puy, Mgr de Cugnac à Lectoure, Mgr de Quincey à Belley. D'autres demeurèrent fidèles à un siège un demi-siècle, un Lévis quarante-six ans à Pamiers, un La Rochefoucauld cinquante-trois ans à Rouen, Et comment ne pas citer l'exemple de Mgr Le Franc de Pompignan, archevêque de Vienne, qui, appelé par le roi à Paris comme ministre de la Feuille, refusa de garder le titre de son évêché dauphinois et d'en toucher les bénéfices, puisqu'il ne pouvait plus effectivement en assumer la charge.

L'action de ces évêques du XVIIIe siècle se marqua souvent par des réalisations sociales ou intellectuelles dont, dans maints diocèses, le souvenir n'est pas perdu. Combien créerent des collèges ou luttèrent pour maintenir ouverts ceux des jésuites, lorsque la suppression de la Compagnie les mit en péril! Combien constituèrent les premiers fonds des bibliothèques municipales actuelles! Plus étonannt : on vit l'évêque de Castres y introduire la vaccine - on disait l'inoculation - pour lutter contre la petite vérole; on vit celui de Bayeux, ému de la misère où le chômage jettait ses fidèles, recréer l'industrie perdue de la célèbre dentelle pour donner du travail. Quant à celui de Saint-Pol-de-Léon, en Bretagne, Mgr de La Marche, il se dépensa tellement pour répandre la culture de la pomme de terre que la reconnaissance populaire lui donna le titre, dans la rude langue du pays d'Armor, de Eskop ar patates!

De tels efforts ne leur étaient pas seulement dictés par l'on ne sait quel "sens social" humanitaire : beaucoup étaient animés par la plus authentique charité, dont les preuves sont innombrables.

Le souvenir de l'héroïsme et de la bonté que montra Mgr de Belsunce durant la grande peste qui dévasta la ville n'est pas près de disparaître du coeur des Marseillais : son palais demeura ouvert aux malades tout le temps du fléau, et sa caisse se vida en drogues et médicaments. A Bayonne, Mgr d'Arches, les jours de grande fête, invitait à sa table tous les miséreux de la ville; il arriva que ses hôtes restassent trois jours de suite; quand le bon évêque mourut, il laissa pour toute fortune 90 livres. Et à Auch, on parle encore de Mgr d'Apuchon qui se jeta dans une maison en feu où nul n'osait pénétrer, pour sauver une femme et son enfant. Les vertus personnelles de maints et maints de ces évêques sont donc incontestables. Certains ont laissé le souvenir de véritables ascètes, tel Mgr de Royère, qui lorsqu'il était seul, ne mangeait que du pain trempé dans de l'eau, un Mgr de Thémines qui menait une existence de moine.

Tous ces évêques avaient le sens le plus haut de leur mission, de leur devoir [...] Il ne faudrait pas croire que tous étaient de plats courtisans, prêts à céder aux injonctions du pouvoir : Mgr de Beauvais et Mgr Fumel dénonçaient tout haut l'inconduite de Louis XV, et un jour, qu'en visite à Versailles, Mgr Christophe de Beaumont s'entendait invité par le Roi à aller présenter ses hommages à Mme de Pompadour, il se dirigea vers la fenêtre et, montrant son carrosse dans la cour, dit calmement qu'il était prêt à le reprendre sur le champ.

(à suivre)

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Re: Sur l'identité catholique de la France au XVIIIe siècle

Message non lupar Cinci » dim. 21 mai 2017, 19:17

En les évoquant tous, ces prêtres trop peu connus, on ne peut s'empêcher de citer le témoignage que leur a rendu Tocqueville :

"Je ne sais si, à tout prendre, et malgré les vices de quelques uns de ses membres, il n'y eut jamais dans le monde un clergé plus remarquable que le clergé catholique de France au moment où la Révolution l'a supris, plus éclairé, mieux pourvu de vertus publiques. J'ai commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui : j'en suis sorti plein de respect." (Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution)


Les séminaires

Ces générations de prêtres plus instruits, plus spirituels, avaient été formés dans les maisons que, sous l'influence des Bérulle, des saint Vincent de Paul, des saint Jean Eudes, des Olier, tant de diocèses avaient su créer. Pour cent trente diocèses, cent trente séminaires! C'était le record mondial.

[...]

Tel surtout, Monsieur Émery, Jacques-André Émery (1732-1811) qu'on a déjà vu engagé dans la bataille apologétique, qu'on trouvera associé au renouveau mystique, admirable figure en qui s'incarne le plus pur esprit de Saint-Sulpice : élu supérieur général en 1782, et trouvant le Grand Séminaire de Paris dans un état très discutable, ce fut lui qui, par sa fermeté et son habileté, réussit à y restaurer la discipline et la vie spirituelle profonde : il devait, durant la Révolution, au milieu d'une Église déchirée, décapitée de ses chefs par l'émigration et par l'échafaud, tenir un rôle de première importance, être vraiment la "conscience vivante" et ensuite sous Napoléon qui le respectait, en préparer la reconstitution.

Toute cette oeuvre des Séminaires français du XVIIIe siècles ne saurait être trop louée; en 1775 encore, l'Assemblée du clergé rédigeait un monitoire d'un ton admirable sur le rôle des séminaires et la nécessité de les multiplier.

Et aux séminaires de France, le saint pape Benoit XIV avait rendu un hommage indirect mais judicieux et définitif, louant la valeur intellectuelle et morale des prêtres de France, il disait :

"Ils sont si bien formés qu'une fois entrés dans le ministère, et n'étudiant plus, ils sont capables de soutenir des discussions, d'écrire et de parler sur les questions les plus graves." (Benoit XIV)



Les religieux

Taine, dans les Origines de la France contemporaine, estime que "la moitié des ordres monastiques était digne de tous les respects".

[...]

Il est d'ailleurs frappant que le bonne tenue de nombre de couvents et leur rayonnement spirituel aient été confirmés par les documents les plus profanes, Cahiers de Doléances et même rapports des commissaires révolutionnaires chargés d'enquêter dans les couvents. A Thionville, la population unanime déclarera : "La Chartreuse est pour nous l'Arche du Seigneur". Les enquêteurs envoyés à la Grande Trappe rendront un bel hommage à ces moines "qui à l'exception de cinq ou six, sont des hommes au caractère fort et bien équilibré, dont la religion emplit entièrement les âmes, dont la piété atteint au plus haut enthousiasme, et qui paraissent aimer leur état du plus profond de leur coeur." Même les abbayes bénédictines, sur lesquelles il y aurait plus à dire, gardaient cependant encore, dans maintes provinces, un rôle de centre charitable et spirituel : on les aimait, on leur était reconnaissant d'avoir ouvert tout large leurs réserves lors des rudes hivers de 1784 et 1786, et quand les révolutionnaires les supprimeront, il y aura nombre de protestations.

Chez les ordres mendiants la situation était analogue. Les Capucins ne paraissaient pas du tout entamés. Chez les Cordeliers qui, en 1771, firent un sérieux effort de réorganisation, il y avait nombre d'hommes dévoués et généreux et les Récollets gardaient de la tenue et de le l'Influence.


Si chez les Dominicains, la tendance du "couvent de Saint-Jacques" à Paris, antiromaine, portait à certaines libertés, la tendance "Saint-Honoré" était stricte : le noviciat général édifiait Paris. Maître général jusqu'en 1720, le Père Cloche laissa derrière lui une trace profonde : cinquante ans plus tard, quand Loménie de Brienne et Bernis suggérèrent aux Dominicains français de modifier leurs constitutions dans un sens qui les eut rendus plus indépendants des autorités de l'Église, le chapitre refusa net. Tout cela ne semble pas couvrir des signes de décadence.

Et il va de soi que dans les instituts plus récents, où la ferveur était en plein élan, le spectacle était encore plus consolant. Chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu [...] ou chez les Lazaristes, où survivaient intactes toutes les vertus enseignées par M, Vincent.

La conclusion s'impose : le clergé français du XVIIIe siècle n'avait pas démérité; pas plus que l'Église entière de France. S'il était vrai que cette Église souffrait de tares graves, dans son recrutement, dans sa conduite, dans son comportement en face des menaces de l'époque, elle avait encore des réserves intactes, aussi bien dans son clergé que dans la masse des fidèles. Bien loin de trouver, comme trop de gens le pensent, le peuple de France pourri, déraciné de ses traditions, abandonné à l'impiété et au désordre, la Révolution le trouva encore solide sur les vieilles bases de sa foi, et capable de la défendre.

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Re: Sur l'identité catholique de la France au XVIIIe siècle

Message non lupar Cinci » dim. 21 mai 2017, 20:02

A propos du pape Benoit XIV, pour mettre en perspective la valeur de sa remarque sur le clergé français ...


Benoît XIV (1740-1758)

Aucun grand livre récent ne lui a été consacré, et sa correspondance qui est immense et passionnante, dort encore presque tout entière inédite dans les archives du Vatican. Pourtant, à considérer l'homme et son oeuvre, on a l'impression que seul en son temps, il annonce les grands papes modernes, les Léon XIII, les Pie XI, les Pie XII, ceux qui ont assis le prestige de l'Église sur des bases inébranlables, et ont su proposer des réponses chrétiennes aux questions que se posaient leur époque.

Au terme d'un conclave fort agité par les intrigues des partis, Prosper Lambertini l'emporta sur ses rivaux grâce à un mot qui avait fait fortune : "Si vous voulez un saint, prenez Cotti; si vous voulez un politique, prenez Aldobrandi, mais si vous voulez un brave homme, prenez moi." Modestie habile : sous des aspects de "brave homme" volontier ami des calembours et des traits d'esprit, Benoit XVI cachait une intelligence lucide, bien formée aux disciplines du droit canon mais ouvert à tous les problèmes, une finesse extrême dans les relations humaines et beaucoup plus d'énergie que certains n'ont dit. L'intérêt éminent qu'offre son personnage tient dans l'accord, assez rare, entre des traits de caractère qui ne sont pas fréquemment associés.

Profondément croyant, vivant exemple de piété, on le vit reprendre l'antique tradition du lavement des pieds au soir du Jeudi Saint, visiter en personne les pauvres et les malades, aimer à s'entretenir avec les plus hauts spirituels du temps, consacrer des textes officiels au bon usage des bréviaires, aux exigences du jeûne, ou à l'oraison mentale. Mais, en même temps, nul pape de son temps n'apparaît plus réalisateur, plus organisateur, plus efficace. Dans son administration du Patrimoine pontifical, on a pu parler de son "despotisme éclairé"; le port d'Ancône lui dut, à lui et au Français Mareschal, de ressuciter.

Mais surtout, ce qu'on admire en lui, c'est son attention aux grands problèmes que posait la crise multiforme de l'esprit et de la conscience. En face du jansénisme, il tient une position ferme mais dénuée de brutalité, qui permettra aux âmes de bonne foi de se réconcilier. Devant la multiplicité des écoles théologiques, promptes aux querelles, qui se partagent l'enseignement, il rappelle que tant que le Magistère de l'Église ne s'est pas prononcé sur un point, la liberté doit être totale et la charité doit imposer à chacun le respect de la pensée d'autrui. Grand lecteur, érudit, il répète cent fois que l'intelligence catholique doit être aussi solidement formée , aussi éclairée que celle de ses adversaires. Il fonde des sociétés pour l'étude de l'Antiquité romaine et chrétienne, patronne Muratori, le grand érudit, et Bottari dont la Roma sottoranea (1754) ouvre à l'archélogie le champ vierge des catacombes, protège les Bollandistes, accroît la Bibliothèque Vaticane, fonde la Bibliotheca orientalis. C'est lui qui établit les règles, en usage jusqu'à nous, pour la définition des miracles et la proclamation de la sainteté.

Les Philosophes qui, alors, font tant parler d'eux, il les lit, les approfondit, les réfute. Voltaire l'admire, au point de dédier sa tragédie Mahomet, "Satire des erreurs et de la cruauté d'un faux prophète, au Vicaire d'un Dieu de vérité et de mansuétude", - ce qui n'empêche nullement Benoit XIV, après avoir bien étudié les oeuvres du Roi de Ferney, de les condamner sans appel.

Tout cela révèle un homme sensible aux exigences intellectuelles de son époque. Mais il y a mieux : seul de tous les Pontifes des temps classiques, Benoit XIV comprend que condamner les erreurs ne suffit pas; qu'il faut leur opposer la doctrine chrétienne, non seulement dans ses principes, mais dans ses applications concrètes. Et c'est lui qui ouvre la voie à ses successeurs en reprenant l'usage des grandes Encycliques doctrinales où les problèmes posés par la pensée moderne sont abordés de front : telle est l'admirable encyclique Vix pervenit de 1745, où à propos des anciennes thèses de l'Église sur l'usure, il pose le problème de l'argent en termes neufs, adaptés aux conditions économiques de l'époque.

Les contemporains ne se trompèrent pas sur la grandeur réelle de cette figure. "Souverain sans favori, pape sans neveux, censeur sans sévérité, docteur sans orgueil", disait de lui le fils de Walpole; et un lord déclarait publiquement : "S'il venait à Londres, nous deviendrons tous papistes." A sa mort, "merveille inouïe, dit le comte de Rivera, le peuple ne dit pas de mal de lui et Pasquino se tut!"


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