André Frossard raconte ...

« Dieu leur donnera peut-être de se convertir et de connaître la vérité. » (2Tm 2.25)
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Forum de débats dialectiques entre personnes de bonne volonté autour de la religion chrétienne (catholicisme) et des objections formulées à son encontre

NB : L'attention des intervenants est particulièrement attirée sur la courtoisie et le respect ; les blasphèmes et provocations visant à blesser le sentiment religieux des lecteurs seront modérés ; les discussions inutilement polémiques seront verrouillées et leur initiateurs sanctionnés.
Cinci
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André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » ven. 21 juil. 2017, 20:30

Bonjour,

Dans son ouvrage Dieu en question, André Frossard répond à sa façon à certaines objections qui lui sont perpétuellement reformulées au travers du grand public qu'il a pu côtoyer.

En quatrième de couverture :
André Frossard propose sa propre réflexion, toujours pénétrante, parfois incisive et audacieuse, celle qui réhabilite le mystère, cette "nourriture naturelle de l'intelligence", et qui fait de l'acte de croire le plus grand anticonformisme de notre époque. Un livre pour les croyants inquiets et les sceptiques qui s'interrogent.
Encore :
Des jeunes, des garçons et filles, élèves de terminale, ont envoyé à André Frossard plus de deux mille questions qui reviennent toujours sur : Dieu, l'Église, la Vérité, la science [...] Leurs questions, nous nous les posons tous. Elles sont de celles qui font douter les croyants et les éloignent de la foi ceux qui voudraient croire. Elles fondent le scepticisme moderne.

Extraits :

Sur Marie

Objection, votre honneur!

"Marie ?

Le temps n'est plus des excès de la mariolâtrie, qui frôlaient souvent l'adoration indue, et qui s'exprimait par la récitation mécanique d'un chapelet dépourvu de contenu spirituel bien avant le dixième grain, et par la vénération des images pieuses dont la médiocrité n'est plus à faire. On cite moins souvent Marie dans les offices, on se garde de toute exaltation intempérante de sa personne, et cette modération a fort heureusement mis fin à bien des spéculations hasardeuses sur la naissance virginale du Christ, l'Annonciation et autres vains sujets de discordes théologiques dans un monde en proie à des préoccupations infiniment plus concrètes. Maire était sainte sans doute, mais elle était d'abord une femme comme les autres, et non cet être surnaturel que la misogynie sournoise de l'Église a proposé aux femmes comme modèle, tout en sachant parfaitement qu'il était inaccessible, ainsi que la psychologie moderne et la psychanalyse l'ont démontré."

Frossard répond :

La dévotion mariale est un précieux indice de disposition à la douceur, à l'humilité, en même temps qu'un signe indubitable de cette bienveillance divine qui s'étend, certes, à tous les humains mais qui, là, est particulièrement visible. Inversement, l'animosité envers la piété mariale est un signe décisif d'inintelligence spirituelle.

On répondra aux objections :

- Que la dévotion à Marie, que certains croient déconsidérer en la qualifiant de "mariolâtrie", n'est pas le fait d'une religiosité mièvre ou débile; elle tenait une place considérable dans la spiritualité de Maximilien Kolbe, qui donna sa vie pour un autre à Auschwitz, et elle est souvent prônée par Jean-Paul II, qui n'est pas un faible, ni un sentimental apeuré.

-Que les grains du chapelet sont les grains de blé d'une moisson qui se lève ailleurs. Cette prière insistante est proche du langage répétitif de la louange, chère aux mystiques. Il est d'ailleurs un moyen très simple pour l'empêcher de tourner à l'exercice mécanique : dédiez le premier grain à une personne, et il s'en présentera aussitôt après une autre à votre esprit, puid dix, puis vingt, et le chapelet vous paraîtra non pas trop long, mais trop court, et vous aurez eu la preuve que votre prochain a grand besoin de votre prière.

-Que toutes les femmes étant médiatrices par nature, il serait étrange la Vierge Marie fût seule à ne pas l'être.
-Que l'on peut soutenir que Marie est "avant tout une femme comme les autres", à condition d'ajouter qu'aucune autre ne nous a jamais dit : "Je suis l'Immaculée Conception."

- Qu'il n'y a pas plus de misogynie inavouée à célébrer en Marie le plus grand des êtres crées qu'il n'y a de misanthropie retorse à nous inviter à suivre Jésus-Christ. Je ne sais plus quel grand médecin a dit un jour que la psychanalyse était une maladie qui se prenait pour son remède. La thèse de l'exaltation misogyne d'une femme confirme le diagnostic.

Que l'Annonciation, la naissance virginale de Jésus, etc., ne sont pas des sujets de spéculations oiseuses, mais des mystères qui éclairent toute la suite de l'Évangile. Éteignez ces lumières, et l'Évangile ne sera plus qu'un recueil de maximes et de vaines promesses. En vérité, par son acquiescement à l'Être, la Vierge Marie est une étincelante figure de l'intelligence. Elle est la seule avec Dieu à avoir prononcé ce Fiat qui a donné deux fois naissance à la lumière.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » ven. 21 juil. 2017, 21:08

A quoi sert-il de croire?

"Du point de vue moral, bien des incroyants égalent ou surpassent les croyants en bonté, en dévouement, en probité ou dans l'exercice des vertus sociales ou familiales; s'il y a eu des progrès dans le domaine social, c'est aux révolutionnaires athées qu'on le doit, plutôt qu'aux chrétiens, longtemps enclins à renvoyer la justice à un monde meilleur : s'il sont plus attentifs aujourd'hui aux droits des pauvres, c'est précisément dans la mesure où ils croient un peu moins au paradis , et un peu plus à ce monde-ci.

Du point de vue intellectuel, la différence est mince entre celui qui croit, et qui doute la plupart du temps et celui qui ne croit pas, en s'interrogeant sans cesse. Finalement, ils sont tous deux en recherche, et croire, ou croire que l'on croit, ne fait que simplifier arbitrairement le problème, qui est de savoir "pourquoi il y a quelque chose et non pas rien", et l'on plus de chance de le résoudre quand on ne croit pas que lorsqu'on lui donne les réponses toutes faites de la foi. En ce qui concerne la destinée individuelle, les articles de foi n'étant pas des preuves, le croyant n'est pas mieux informé que l'incroyant. Donc, rien ne sert de croire."



Frossard répondra :

Cependant," l'insensé dit en son coeur : il n'y a pas de Dieu", dit l'Écriture.

Tout ce que l'on vient de dire sur la morale et la vie, intellectuelle ou sociale, peut être invoqué à l'avantage de la religion. La morale privée du milieu révolutionnaire athée où j'ai été élevé, était la même que celle des catholiques d'en face; elle avait la même origine judéo-chrétienne, et si elle ignorait délibérément le premier des dix commandements, elle pratiquait les autres sans même y penser.

Sur le plan social, les fidèles faisaient effectivement preuve d'une résignation excessive, due au pessimisme engendré chez eux par des siècles de jansénisme rampant, qui les mettait constamment au bord de la damnation et endeuillait en permanence leurs églises et leurs pensées. Situation pénible à laquelle m'apportait aucun adoucissement le despotisme clérical. On pourrait résumer leur psychologie en disant qu'ils aimaient peut-être leur prochain comme eux-mêmes, mais pas plus.

Il reste que c'est bien l'amour du prochain, autre valeur judéo-chrétienne, qui mettait la gauche en mouvement vers la justice.

L'athéisme systématique a produit des résultats catastrophiques et il est impossible de dénombrer ses victimes. Nous aurons vu surgir en plein XXe siècle deux monstres d'une espèce encore inconnue, deux dragons totalitaires qui se sont regardés quelque temps d'un oeil vide de tout sentiment avant de se jeter l'un contre l'autre. [...] Spectacle consternant, nos intellectuels les plus répandus se seront perchés sur l'une ou l'autre de ces bêtes d'Apocalypse, et, tout occupés à pérorer dans les nuages, ils n'auront pas entendu le gémissement qui montait de la terre. L'Occident a échappé aux horreurs de l'idéologie incarnée en raison de sa très ancienne culture chrétienne, qui a contraint l'athéisme à prendre la forme tolérable de la laïcité en le préservant de l'esprit de système : la laïcité a eu chez nous ses accès de fanatisme anticléricale, mais elle n'a jamais fermé les églises; c'est l'un des cas où la foi sauve la raison de sa pente naturelle, qui, en politique, l'entraîne vers l'absolutisme.

L'athéisme philosophique, mis à part Karl Marx, titulaire d'une pensée forte, le monde en sait quelque chose depuis soixante-dix ans, n,a jamais été le fait que de philosophes de deuxième ordre du XVIIIe ou du XIXe siècle, et il a disparu avec eux.

Livré à l'athéisme matérialiste ou à l'insolente domesticité du veau d'or, abandonné à son sort par des penseurs qui ne pensent qu'eux-mêmes, l'être humain est de plus en plus seul avec des appareils automatiques qui forment sa compagnie ordinaire dans les gares, le métro, les parkings, les cafétérias, qui ne désserent les dents que pour lui tirer la langue d'un ticket, ou croquer le sien, lèvent des bras artificiels pour lui livrer passage, lui distribuent le café, le chocolat, l'omelette sous celllophane et lui rendent la monnaie, de peur qu'il n'aille s'adresser à un employé vivant.

A quoi sert de croire? Nous voyons bien à quoi sert de ne pas croire : à être seul sur cette terre, qui est le moins fixe de tous les domiciles, et à ne jamais entendre, en réponse aux questions que le coeur se pose, une autre voix que la sienne.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » sam. 22 juil. 2017, 4:09

Pourquoi Dieu ne se montre-t-il pas?

La nature de Dieu est si différente de la nôtre (il est infini, et nous ne le sommes pas, il est éternel, ce que nous ne sonnes pas non plus, il est esprit, et nous sommes faits de matière sujette à la dispersion), qu'il est impossible de la faire entrer dans le champ excessivement réduit de nos facultés. On ajoute parfois à cela une autre raison, tirée de l'Écriture, selon laquelle nul ne pourrait voir Dieu sans mourir. Mais ce raisons sont contestables et l'on peut dire, en remontant de la dernière à la première, que rien n'empêchait Dieu, s'il est tout-puissant, de nous donner le moyen de capter sa présence, en tamisant sa lumière; que la foi est assurément une belle chose, mais que les anges, qui se tiennent devant Dieu et n'ont pas conséquent nul acte de foi à faire, n'en sont pas moins aimés que nous; enfin, on ne connaît guère d'être humain qui ne soit disposer à échanger sa liberté contre une assurance de bonheur éternel.


Frossard :

Cependant, il est clair que la présence visible de Dieu produirait un autre monde; et c'est ce monde-ci que nous avons à comprendre.

Enfin, il est vrai et conforme à l'Écriture, que "nul ne saurait voir Dieu sans mourir", car cette vision exigerait une telle extension de nos facultés qu'elle équivaudrait à une métamorphose.

Mais on peut donner, de cette discrétion de Dieu, une explication différente, tirée de l'expérience, et qui fait appel à la seule charité. Cette expérience, tous les mystiques la vivent, ou l'ont vécue un jour. "Vous êtes Celui qui est tout, s'écriait sainte Catherine de Sienne, je suis celle qui n'est rien", et ce n'était pas un exercice d'humilité, mais un simple constat d'évidence. L'éblouissante lumière spirituelle qui environne Dieu révèle la présence invisible d'une si grande innocence que devant elle chacun se juge, les meilleurs étant aussi les plus sévères, et voilà justement ce que, dans sa bonté, Dieu ne veut pas.

Beaucoup influencés par l'austère pensée janséniste, se représentent Dieu en juge, et craignent de paraître devant son tribunal. Et il est vrai que devant l'indicible pureté de Dieu, nous serons portés à nous condamner nous-mêmes, honteux, non pas d'avoir offensé une toute-puissance, mais d'avoir blessé un enfant. Mais nous aurons un avocat, et ce sera Dieu, qui plaidera pour nous, contre nous-même. Le grand drame de l'espèce humaine est de ne rien comprendre à l'amour, et de lui fixer des limites qui n'existent que dans notre propre coeur.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » sam. 22 juil. 2017, 9:01

Comment lire la Bible?

On ne saurait aborder la Bible sans préparation, de bons guides et un minimum de culture historique. Depuis Ernest Renan, la critique historique a fait des progrès considérables qui rendent la lecture de ce qu'on appelait jadis "le texte sacré" très aléatoire pour le débutant, dans la mesure où les incessantes corrections, rectifications, approfondissements et variations de sens minent le terrain sous ses pas. La plupart des spécialistes religieux considèrent aujourd'hui la Bible comme une oeuvre "inspirée", ce qui peut se dire de n'importe quel poème de valeur exceptionnelle. C'est un livre parmi beaucoup d'autres, dont on convient toutefois qu'Il contient une pensée religieuse originale et un enseignement moral très précieux. Mais on ne croit généralement plus, comme autrefois, qu'elle a été écrite sous la dictée de Dieu. Le sens littéral a été abandonné à quelques Juifs orthodoxes, au bénéfice de diverses lectures (symbolique, allégorique, sociologique, psychanalytique, structuraliste, etc.) qui impliquent toute une analyse critique.




Le commentaire de Frossard :

Cependant, pour Ernest Renan, "l'essence de la critique historique est la négation du surnaturel", et la négation a priori n'est pas une attitude scientifique. En outre, la critique historique ne date pas de Renan, mais de Spinoza. Enfin, si la Bible est un livre comme les autres, on ne voit pas pourquoi l'on persiste à allumer des cierges pour en donner lecture, et à environner celle-ci d'un cérémonial inconnu dans les bibliothèques.

Que la Bible soit un livre "inspiré" ou "dicté" à mes yeux c'est tout un, l'origine de l'inspiration ou de la dictée étant la même. Or depuis ma conversion, j'ai la conviction qu'il n'y aucune différence à faire entre ce que Dieu est , et ce qu'il dit. Il est dans sa parole. L'Écriture est donc une première version de l'eucharistie.

Voyez l'attitude des Juifs orthodoxes devant le Livre : ils se penchent dessus jusqu'à le toucher du front, absorbent le verset et renversent la tête en arrière comme pour l'avaler, pareils à des oiseaux picorant du grain. L'Écriture est une nourriture, elle se mange plus qu'elle ne se lit. Ce qui est à chercher dans les mots, qui sont des coquillages à divin, c'est une forme de la présence de Dieu, aussi mystérieuse que dans l'hostie.

Si je ne craignais d'offusquer, j'irais jusqu'à dire que la Bible est le seul livre où les mots n'ont aucune importance : ce sont des fenêtres sur la lumière, leur forme compte peu. Si l'on me dit que les textes ont certainement changé au cours des âges anciens, et que la critique en a revisé plus d'un, je répondrai tranquillement que cela n'a pas grand intérêt, sauf pour les spécialistes, les chercheurs, les curieux ou, comme disait Léon Bloy, les "épuceurs de coccinelles". Je prend la Bible telle que les Églises me la donnent, avec ou sans les remaniements des exégètes : Dieu est capable d'enseigner sans mots, ou avec n'importe quels mots. C'est sa présence et le son de sa parole que je cherche, conformément à cette parole du Christ qui dit "mes brebis reconnaissent ma voix" et non "mes brebis reconnaissent ma pensée". La Bible est pour moi l'instrument de cette musique.

Mais je le répète, telle est ma façon de lire la Bible. Je ne dis pas qu'elle est la meilleure, et l'on est tout à fait en droit de préférer d'autres méhodes plus savantes, mais je crains que celles-ci, en remuant constamment les textes, ne finissent par brouiller les ondes et par rendre inaudible cette voix à nulle autre pareille.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » sam. 22 juil. 2017, 16:34

Le péché originel (1)

Cette doctrine judéo-chrétienne qui prétend expliquer le mal et le désordre du monde par une faute imputable à Adam et Ève et commise en un lieu mystérieux dit le paradis terrestre, est contraire à la théorie de l'Évolution, désormais scientifiquement établie. En effet, l'Évolution postule un passage laborieux et irrésistible de l'élémentaire au complexe qui écarte l'idée d'une chute, impossible à insérer dans ce processus, au bénéfice d'un progrès et d'une sorte d'ascension continue vers des formes de vie de plus en plus riches. La doctrine du péché originel est une tentative d'explication métaphysique du malheur des hommes, contredite par l'observation de la nature.



Frossard fait remarquer :

Cependant, on ne voit pas l'avantage qu'il peut y avoir à remplacer un dogme par un autre.

Si l'on ramène l'évolution à ce constat banal qu'il y a du changement dans le monde, et même des métamorphoses comme celle du tétard en grenouille, ou de la chenille en papillon, personne ne songera à nier cette évidence. Mais si l'on prétend faire de l'Évolution une sorte de métaphysique fondamentale de l'univers, alors nous sommes en droit de nous demander si l'on ne nous croit pas encore un peu plus demeurés que nos sentiments religieux ne permettent de le penser.

Il n'y a pas un, mais plusieurs évolutionnismes, et qui ne se ressemblent pas. Le transformisme de Lamarck n'est pas l'évolutionnisme de Darwin, modifé par le néo-darwinisme, mais tous les évolutionnismes constitués en théories scientistes ont un point commun : ils attribuent tous à la nature une aptitude essentielle à aller du simple au composé qui lui permet d'élaborer sans but ni raison des organismes de plus en plus complexes; cette faculté de la complexification jouerait dans la nature le même rôle que dans le sommeil la vertu dormitive de Molière. Il y a dans l'évolutionnisme scientiste une puissance comique inexploitée, bien faite pour réjouir les coeurs simples. C'est "un conte de fées pour grandes personnes", disait Jean Rostand, évolutionniste lui-même, faute d'avoir trouvé mieux, et persuadé qu'il était que les questions les plus aigües de l'esprit humain ne recevraient jamais de réponse.

Il faut croire que les grandes personnes ne sont pas plus exigeantes que les enfants sur le conte de fées, puisqu'elles ont pu, sans sourciller, entendre Jacques Monod dire :"C'est parce que les ancêtres du cheval avaient choisi de vivre dans la plaine, et de fuir à l'approche d'un prédateur ... que l'espèce moderne marche aujourd'hui sur le bout d'un seul doigt." Appliquée avec une rigoureuse exactitude à travers les âges, cette décision de galoper sur un doigt n'a pas été adoptée par tout le monde, on se demande bien pourquoi. Qu'on laisse un peu de temps au cheval,et il se ferrera lui-même [...]

Excellent aussi le conte de fées du poisson évolutionniste qui avait résolu d'aller prendre l'air : sorti de l'eau, il a commencé à durcir ses nageoires ventrales pour mieux courir sur le rivage. On ne sait pas pourquoi il s'est abstenu de déployer sa nageoire dorsale en parasol, pour profiter plus agréablement de la plage pendant les millions d'années où il ne serait plus une espèce, sans être encore l'autre.

Si la nature avait adopté la théorie évolutionniste, elle n'aurait jamais eu assez de temps devant elle pour atteindre ses objectifs, qui lui étaient d'ailleurs inconnus, par le simple jeu du hasard et de la nécessité. Mais elle n'est pas évolutionniste, elle préfère les métamorphoses, et elle change le tétard en grenouille en quinze jours. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est entièrement dans son tort.

Les délais de livraison des espèces sont plus longs en astrophysique, où ils se comptent en milliards d'années. "Au commencement était le Verbe", dit l'Évangile. "Au commencement était la soupe", dit l'astrophysique. Le formidable déploiement d'énergie consécutif au "Big Bang", dont nous avons déjà parlé, aurait produit un potage de particules en vertu du principe de convertibilité de l'énergie en matière. Cette naissance de l'univers matériel aurait eu lieu en un instant extrêmement bref, il y a dix, quinze ou vingt milliards d'années. La suite est beaucoup plus laborieuse.

Les particules originelles, par l'effet de sympathie et de confiance qu'elles s'inspirent, sans impulsion ni direction extérieures, auraient commencé à s'associer, à se combiner entre elles de manière à forme, de quarks en atomes, d,atomes en molécules, des architectures de plus en plus compliquées et variées jusqu'à réussir, après des milliards d'années d'efforts soutenus, à composer un professeur d'astrophysique avec des lunettes et une moustache. C'est du merveilleux à l'état pur. La doctrine de la création ne demandait qu'un seul miracle à Dieu. Celle de l'auto-création du monde exige un miracle par micro-seconde.

Dans une histoire qui fait de l'homme un arrière-petit-neveu de la limace ou du ver de vase, eux-mêmes issus d'une longue coallition de particules ingénieuses et persévérantes, il n'y a certe pas plus de place pour une "chute" que pour un "paradis terrestre". Mais le dogme judéo-chrétien du péché originel a tout de même un avantage sur la magie permanente du dogme scientiste : il est beaucoup plus raisonnable.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » sam. 22 juil. 2017, 16:49

Le péché originel (II)

On l'a déjà dit, le péché originel est une fable instructive, et non un événement historique. Nulle trace d'un paradis perdu n'a été relevé sur l'écorce terrestre; par contre, on en trouve de nombreuses dans les mythologies orientales. Il est impossible de croire à Adam et Ève quand on sait que l'homme descend du singe, ou plutôt qu'il en monte et que son ascension n'est pas terminée : dans deux ou trois million d'années, les anthropologues considéreront nos débris avec la condescendance attendrie qui est la leur devant les restes de Lucy, la petite bonne femme reconstituée dans l'image touchante figure à la première page de notre album de famille.

D'autre part, l'idée d'un péché initial, qui aurait corrompu à la fois l'homme et la terre entière, et dont les effets désastreux se seraient prolongés d'âge en âge à travers d'innombrables générations d'innocents est contraire à la justice et à l'enseignement des Églises sur la miséricorde divine. Dans cette hypothèse de la chute originelle, on ne comprend pas non plus que ce Dieu dont vous chantez sans cesse l'exquise douceur poursuive jusque sur le Calvaire le remboursement de la dette morale contractée par l'humanité à son égard.

Bref, de tous les points de vue, la doctrine du péché originel est absurde et l'on conçoit sans peine que la théologie moderne ait renoncé à la développer.



Frossard écrit en réponse :

Cependant, ou l'intelligence part de ce que l'on vient d'appeler l'absurde, ou elle va à l'absurde. Ou bien elle acquiesce à la révélation contenue dans la Génèse, et l'histoire prend un sens, ou bien elle refuse ce point de départ, et après avoir erré plus ou moins longtemps, elle se heurte à l'absurdité d'un monde sans cause, sans destination, s'élaborant sans motif par l'effet d'un hasard se corrigeant lui-même à tâtons, sourd à l'interminable gémissement de l'innocence et voué à la nuit. L'absurdité du péché originel ouvre une immense espérance, l'absurdité du hasard et de la nécessité, ou de tout autre tentative d'explication du monde qui rejette Dieu est totale, définitive et sans remède. Elle laisse la conscience humaine seule avec elle-même, et avec la mort.

Le caractère inspiré de la Bible ne me laissant pas le choix, je considère que dans la Genèse Dieu me donne sa version des faits : comment ne l'accepterais-je pas? Je m'aperçois tout aussitôt qu'elle contient absolument tout ce qu'il importe de savoir sur la condition humaine, dans un langage délicatement accordé à ma faiblesse. Lorsque Dieu me dit "Adam et Ève", je pense "Adam et Ève", car la foi consiste à apprendre à penser comme Dieu. Peut-être, pour lui, n'a-t-il jamais existé qu'Adam et Ève répétés à 80 milliards d'exemplaires depuis le commencement du monde, ce qui est peu de chose comparé au nombre des étoiles. Je ne vois pas l'intérêt de mêler un singe à cette histoire-là; du reste, je signale en passant que la formule "l'homme descend du singe" qui date du XIXe siècle, est du biologiste Haeckel, et qu'elle est jugée aujourd'hui malencontreuse et inadéquate, bien qu'elle soit encore révérée comme un dogme par quantité de gens qui lui voient le double avantage de les soustraire au divin, et de leur donner le genre de satisfaction qui est celui du self made man parti de rien.

Mais peut-être est-il bon de citer quelques passages de ce livre sans égal. Genèse 1,26 :"Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance"; 27: "Et Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, homme et femme il le créa."

Ces quelques lignes coïncident à merveille avec l'esprit de contradiction juif, dont elles sont peut-être la source, et qui voit en l'homme une image de Dieu, alors que les peuples païens faisaient plutôt des dieux à l'image de l'homme ou de quelque autre animal plus ou moins soyeux. Elles entraînent bien des conséquences, parmi lesquelles on a l'embarras du choix. Pour le moment on en retiendra cinq :


Les conséquences de la doctrine du péché originel

1. Il est paradoxal que la religion la plus intraitable sur l'inaccessible grandeur de Dieu, dont elle craint même de prononcer le nom, ait été aussi la seule à proposer une ressemblance entre l'homme et son créateur. Nul génie humain n'eût osé pareille assertion, qu'il est permis et même tout indiqué de considérer comme une révélation.

2.Ce passage de la Genèse est à rapprocher de l'épisode évangélique du tribut à César : des personnages malveillants demandent au Christ si les Juifs doivent payer tribut. Qu'il réponde oui ou non, et il s'attire, soit le mépris de l'opinion, soit la colère de l'occupant. Mais il se fait montrer une pièce de monnaie, demande de qui est l'effigie portée sur cette pièce, et comme on lui répond "de César", il a cette sentence célèbre :"Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu."

Or nous sommes "à l'image de Dieu", en quelque sorte à son effigie. Donc nous sommes à rendre à Dieu intégralement. La méconnaissance de cette obligation, d'ailleurs délicieuse, est à l'origine de la plupart de nos maux. Nous rendons le moins possible à Dieu , et nous nous faisons le César de notre propre personne.

3. Il suit de là, et si nous sommes une effigie, que notre "original" est en Dieu. C'est en lui, et en lui seul que nous trouverons un jour notre identité : ce sera le nom nouveau dont parle l'Apocalypse. Il sera lumière et nous définira pleinement dans notre irremplaçable singularité. Inutile de chercher ailleurs. Nul, si ce n'est Dieu, ne pourra jamais nous dire qui nous sommes.

4. De ce que nous sommes "image et ressemblance", il suit également qu'il existe en nous une aptitude à l'infini que rien ne pourra jamais satisfaire, quand on déverserait en nous la terre entière et la masse des étoiles. Cette aptitude est ce que nous appelons l'esprit, qui n'a pas d'autre interlocuteur valable que Dieu, et qui ne peut que nier tout ce qui n'est pas lui.

Tout le drame de notre condition est inclus dans ces courts versets de la Genèse, qui nous apprennent que nous avons été crées à l'image de notre créateur, et tirés par lui de la poussière. Ils expliquent ce désir de dépassement qui est en nous, et qui a tant de peine à mouvoir le bloc de poussière que nous sommes; l'intime disjonction que nous vivons tous les jours entre nos élans et nos chutes, cette lumière invisible qui nous attire et cette argile qui nous retient, ce débat permanent qui nous agite entre un absolu auquel nous ne pouvons nous empêcher de croire, et cette médiocrité mal résignée qui se console en se cuisinant des petits plats culturels, ce combat en nous sans cesse recommencé entre l'être et le néant, l'espoir et le désespoir [...] contradictions qui aboutissent le plus souvent à creuser sous nos yeux un écart décourageant entre la joie, qui nous est promise, et la souffrance, qui est là.

5. Être à l'image de Dieu n'est évidemment pas une affaire de configuration, ni même d'intelligence ou de volonté. Elle ne semble même pas en rapport avec l'une ou l'autre des facultés qui résultent de notre organisation physiologique, et que l'on retrouve chez les animaux, à un degré bien moindre, certes, mais déjà perceptible. Il faut chercher plus avant une caractéristique que l'on ne rencontre nulle part ailleurs que chez l'être humain, et cette caractéristique unique dans la nature est cette étonnante, cette miraculeuse aptitude à la charité, qui nous rend capable d'aimer avec désintéressement, d'un amour qui ne soit dicté ni par le sang, ni par l'instinct, ni par un quelconque désir d'appropriation, un amour détaché qui s'enrichit de tout ce qu'il donne, qui ne vit pas pour soi, mais pour l'autre, et le fait exister. La voilà l'image, la voilà la ressemblance avec Dieu, amour sans limites ni réserve, éternellement renouvelé par sa propre effusion.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » lun. 24 juil. 2017, 1:38

(suite)

Il va sans dire que cette ressemblance inclut la liberté, car que serait un amour nécessaire, sinon une servitude? La liberté n'est pas une valeur ajoutée à notre équipement moral, hypothèse conduisant à l'impasse métaphysique du libre-arbitre, qui a donné bien du souci aux philosophes, quand il y avait encore des philosophes et qui ne se nourrissaient pas exclusivement des épluchures de vocabulaire. La liberté est à l'amour ce que les notes sont à la musique. Sa première manifestation connue est le "péché originel", dont la doctrine est malheureusement délaissée par les penseurs chrétiens [...] On nous dit que le péché originel est une parabole, un mythe, un conte spirituel. Peu nous importe. De toute façon, tout vient de l'esprit, y compris la matière, et les chrétiens devraient savoir cela [...] Le récit de la Genèse est pour nous la plus extraordinaire condensation de vérités en images que l'on puisse rencontrer dans la Bible jusqu'à l'Évangile,et nous la prenons - avec gratitude - telle que Dieu nous l'offre.

La doctrine du péché originel étant tombée dans les oubliettes de la conscience religieuse contemporaine avec le péché tout court, qui nous rappelle son existence d'une voix de plus en plus faible, peut-être est-il bon de résumer l'histoire de ce moment fatal.

Disons tout de suite que nous sommes parfaitement indifférents au genre littéraire du récit, et que nous nous inquiétons fort peu de son caractère symbolique, allégorique, historique ou fabuleux, comme de la date à laquelle il a été écrit, et sur quelle sorte de support, en cire, en papyrus ou en peau de chèvre. Ce qui nous attire c'est la vérité divine qu'il contient, et qui passe à travers des images qu'il faut se garder de détruire si l'on ne veut pas la mettre en fuite.

[Le synopsis]

Donc, Adam et Ève sont placés dans un jardin exquis, dont les uns parmi nous gardent une vague nostalgie dans un recoin de leur vie intérieure, tandis que les autres en reportent les délices identiques au monde meilleur qu'ils se proposent de construire. Adam et Ève sont alors très saints, ils vivent dans une durée qui n'est pas la nôtre, car elle est encore très proche de l'éternité, et dans un état de langueur ou d'attente assez perceptible dans le récit, sans doute à cause de l'absence de dialogue : avant le péché Dieu seul parle, Adam et Ève ne répondent pas. Ils peuvent manger du fruit de tous les arbres du jardin, excepté celui de la connaissance du bien et du mal. Car Dieu dit, "Si vous en mangez, vous mourrez". Ce n'est pas une menace, c'est un avertissement.

Cet arbre de la connaissance est le premier arbre de la liberté. Adam et Ève sont libres de s'abstenir, pour l'amour de Dieu, et en ce cas le monde eût été un autre monde; ils étaient libres de passer outre et c'est ce qu'ils ont fait à l'instigation du serpent, ce faux-trait de la nature, ce signe de la soustraction, cette illusion moirée et fuyante qui ne s'exprime plus que parle chuchotis de la colère sifflante. Ils ont acquis par la connaissance du bien et du mal une autonomie morale qui a eu pour effet de les séparer de Dieu, et de les soumettre à l'ordre naturel des choses, à ce temps qui ne ménagera pas leur poussière et fera d'eux cet être fugace "dont les jours passent comme l'herbe".

Telle fut cette faute originelle dans laquelle on a vu un triple péché "de concupiscence, de désobéissance et d'orgueil".

On me pardonnera de ne pas trouver ces inculpations adéquates. La concupiscence se rapporte principalement au plaisir sensuel, qui est lié à l'union des êtres, et l'on n'Imagine pas le créateur condamnant la chair aussitôt après avoir invité ses créatures à croître et à multiplier. On a tant insisté sur cette concupiscence que l'on a fini dans la suite des temps par assimiler le péché originel au "péché de la chair", et à lui seui. La désobéissance évoque la vie militaire, et appelle la salle de police [...] Quant à l'orgueil, il ne semble pas qu'il rende exactement compte de l'état d'esprit des fautifs, où l'on croit apercevoir plus de curiosité que de suffisance; leur attitude n'est pas celle du défi.

Sans doute faut-il chercher plus loin, peut-être ce jour là l'être humain s'est-il choisi lui-même, usant de sa liberté contre l'amour et faisant en quelque sorte mentir l'image de Dieu qui est en lui et dont on a vu qu'elle est une pure disposition à la charité. C'est alors qu'il a perdu la lumière dont la présence de Dieu le revêtait : "Ils virent, dit la Bible, qu'ils étaient nus", c'est à dire réduit à leur argile. Ainsi naquit la conscience de soi comme solidifiée dans ce "moi" dont il nous est si difficile de sortir pour aller vers l'autre, les autres et Dieu; ainsi deviennent-ils ce que nous appelons des personnes, et c'est à ce moment que le dialogue commence dans le texte. Ce péché contre l'esprit provoque l'effacement de Dieu, et l'obscurcissement de son image en nous.

Cinci
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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » lun. 24 juil. 2017, 2:00

(suite)

Adam et Ève ne sont pour autant ni corrompus, ni viciés dans leur être. Privés de la présence immédiate de Dieu, ils sont livrés aux causes secondes d'un univers inachevé, car le péché originel a interrompu l'oeuvre divine :"Dieu vit que cela était bon", dit la Genèse, et non pas "Dieu dit que cela était parfait", puisqu'il restait à Adam à emplir et dominer la terre.

Mais - et voici le miracle du génie divin - c'est de notre imperfection même que naîtra la charité, qui n'existerait pas dans l'histoire d'un monde parfait et prédéterminé au bien. La charité, qui ne se trouve que dans l'être humain, et ne se rencontre jamais dans la nature, passe par nos différences et nos inégalités, entre celui qui a et celui qui n'a pas, entre le plus et le moins, le malade et le bien-portant, le prisonnier et son visiteur, elle éclot dans la pitié d'un regard, elle brûle dans les coeurs sensibles à la peine des autres, elle vibre dans la compassion, sa note la plus profonde, elle surgit du remords, elle dissipe les ombres dans la rafale de joie du pardon, et elle apparaît, mystérieuse et parfaitement lisible, dans le sourire du petit enfant, qui dit, alors même qu'il est encore incapable de parler, qu'il y a en lui le désir d'aimer et d'être aimé.

La conscience de son inachèvement maintient l'être humain ouvert du côté de l'infini, et les épreuves que lui inflige le désordre du monde ou de sa propre vie l'empêchent de se refermer. C'est en ce sens, je crois, que l'on peut dire que Dieu a tiré du mal que fut le péché ce plus grand bien : la faculté de nous régénérer dans l'amour. Celui-ci depuis la sortie du jardin appelait Jésus-Christ, qui en adoptant notre condition était seul à pouvoir rendre sa limpidité à l'image de Dieu qui est en nous, et nous faire aptes à cet échange d'identité entre Dieu et sa créature qui est l'aboutissement de la vie chrétienne.

Quant aux preuves du "péché originel", elles sont superflues. Il suffit de se regarder le matin à jeun dans une glace pour constater qu'il y a quelque chose, à n'en pas douter, qui a cloché dans le monde. Ce péché originel, nous le commettons chaque fois que notre égoïsme refuse ce qui pourrait lui coûter, et même ce qui ne lui coûterait rien du tout : le "péché originel" pourrait s'appeler le péché initial, car il est la racine de tous les autres. Mais Dieu est Dieu, et si acharnés que nous soyons à les dégrader, je pense, je crois, j'espère, pour l'amour de sa beauté, qu'il ne laissera perdre aucune de ses images.

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Christophe67 » lun. 24 juil. 2017, 11:52

bonjour Cinci,
... et qui fait de l'acte de croire le plus grand anticonformisme de notre époque
J'adore cette phrase !


Cordialement.

Cinci
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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » lun. 24 juil. 2017, 17:40

Salut Christophe,

Vous avez raison. Puis la phrase d'André Frossard est terrible en même temps. :)

Comme il peut être terrifiant parfois de se retrouver soi-même en minorité. On se souvient de l'Apôtre Pierre avec la concierge ... " Par Dieu, mais je ne connais pas du tout cet homme!"




Martin Luther King écrivait dans La force d'aimer :
"Ne vous conformez pas à ce monde, mais transformez-vous par le renouvellement de votre esprit" (Rom 12,2)

Ne vous conformez pas ... est un conseil difficile en une génération où les pressions de masse ont inconsciemment conditionné nos esprits et nos pieds à se mouvoir aux battements rythmiques du statu quo. Beaucoup de voix et de forces nous poussent à choisir le sentier de la moindre résistance; elles nous commandent de ne jamais lutter pour une cause impopulaire et de ne jamais nous trouver dans une minorité pathétique de deux ou trois personnes.

Certaines même de nos disciplines intellectuelles nous persuadent de la nécessité de nous conformer. Certains sociologues philosophes suggèrent que la moralité n'est que le consensus du groupe et que les voies communes sont les voies correctes. Certains psychologues affirment que l'ajustement mental et émotionnel est la récompense du fait de penser et d'agir comme tout le monde. Succès, approbation et conformisme sont les maîtres-mots du monde moderne, où chacun semble implorer la sécurité anesthésiante de l'identification à la majorité.

En dépit de cette tendance prédominante au conformisme, nous, chrétiens, avons pour mission d'être non conformistes. L'apôtre Paul, qui connaissait les réalités intérieures de la foi chrétienne, a donné ce conseil : "Ne vous conformez pas à ce monde, mais transformez-vous par le renouvellement de votre esprit. " Nous sommes appelés à être des hommes de conviction, non de conformisme; de noblesse morale, non de respectabilité sociale. Nous avons reçu ordre de vivre différemment et selon une fidélité plus haute.

Aux chrétiens de Philippes, Paul écrivait : "Nous sommes une colonie du ciel." (Phil 3,20). Ils comprenaient ce qu'il voulait dire, car leur cité de Philippes était une colonie romaine. Lorsque Rome voulait romaniser une province, elle y établissait une petite colonie qui vivait selon la loi romaine et les coutumes romaines et qui, bien qu'en pays étranger, tenait fermement à son allégeance romaine. Cette minorité puissante et créatrice répandait l'évangile de la culture romaine.

L'Apôtre indique la responsabilité des chrétiens à influencer un monde non chrétien par les idéaux d'un ordre plus élevé et plus noble. Vivant dans une colonie du temps, nous sommes finalement responsables envers l'empire de l'éternité. Comme chrétiens, nous ne devons jamais subordonner notre fidélité suprême à aucune coutume liée au temps, à aucune idée liée à la terre, car au coeur de notre univers il existe une réalité plus haute - Dieu et son royaume d'amour - à laquelle nous devons être conformés.

Cet ordre ne pas se conformer à ce monde ne vient pas seulement de Paul, mais aussi de notre Seigneur et Maître, Jésus-Christ, le non conformiste le plus engagé du monde, dont le non conformisme moral lance encore un défi à la conscience de l'humanité. Si une société opulente veut nous enjôler et nous amener à croire que le bonheur est dans la dimension de nos automobiles, l'aspect impressionnant de nos maisons et le coût de nos vêtements, Jésus nous rappelle :"La vie d'un homme ne dépend pas de ses biens, fût-il dans l'abondance." (Luc 12,15)

p.32

Cinci
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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » lun. 31 juil. 2017, 2:20

Les dogmes

Contrairement à ce que l'on prétend, les dogmes ne fixent pas à l'intelligence des limites qu'il lui serait interdit de franchir, ils l'attirent au-delà des frontières du visible; ce ne sont pas des murs, ce sont des fenêtres dans notre prison. Mais si le dogme est une vérité, le dogmatisme est une erreur, car si les vérités de foi nous ouvrent à un ordre de réalités qui nous demeureraient inconnu si nous étions laissés à nos propres forces, le dogmatisme s'évertue à constituer ces vérités en système, autrement dit à les ramener à la mesure de notre faible entendement.

Rien n'est plus contraire à la vie de l'esprit que le dogmatisme, et c'est lui qui porte la responsabilité des guerres de religion, encore que celles-ci aient souvent pris la foi pour prétexte alors qu'elles avaient la politique pour mobile, et cette infernale volonté de puissance qui est la cause de la plupart des maux dont souffrent les sociétés humaines. Il est bien injuste d'incriminer les dogmes, quand ce sont les hommes qui sont coupables; et s'il est vrai que certains fanatiques sont tout prêts à massacrer leurs voisins au nom du premier commandement, ce n'est qu'en oubliant le second, qui enjoint d'aimer son prochain comme soi-même, quelles que soient son origine et sa manière de concevoir la religion.

Les articles de la foi chrétienne, qui ne sont pas des aperçus philosophiques, ne sont pas plus sujets à la révision qu'à l'amendement, et l'on ne voit pas avec quel vocabulaire nouveau , on pourrait dire autrement que "Jésus-Christ est le Fils de Dieu". Ce n'est pas le langage mais le contenu du credo qui demande un acte de foi, et l'homme d'aujourd'hui na pas plus de peine à le produire que l'homme d'avant-hier; dès les débuts du christianisme, l'idée d'un Dieu en trois personnes révulsait bien des esprits. Ceux que l'on appelaient les "Ariens", du nom de leur maître Arius, niaient la divinité du Christ, et ils furent bien prêts, au IVe siècle, de s'établir en maîtres absolus dans l'Église. En face, d'autres niaient l'humanité de Jésus, qui n'avaient que les apparences d'un mortel. Contre ces tentatives de simplification, l'Église a fini par faire triompher, non sans mal, l'idée de la filiation divine et de l'humanité du Christ, si difficile que cette conjonction fût à concevoir, et cette obstination qui pouvait passer pour absurde était en fait une preuve de sa prédestination, et que la vérité ne venait pas d'elle.

Les dogmes chrétiens, qui se ramènent tous à un seul, à savoir l'Incarnation de Jésus-Christ "Fils du Dieu vivant", ne sont nullement incompatibles avec la liberté. C'est l'Inverse. C'est Dieu et lui seul qui peut nous sauver du déterminisme, et l'acte de foi est l'acte le plus libre qu'un être humain puisse accomplir, car rien ne l'y oblige.

Les vérités de la foi ne sont pas des instructions édictées par une autorité supérieure, ce sont des messages de l'amour infini, qui contiennent toute espérance, et ils ont la propriété de faire de chacun de leurs destinataires conscients une personne distincte, unique et irremplaçable. La première chose à faire est de les accueillir comme autant de promesses, et la dernière, de les déchirer.

Enfin, un dogme est la présentation théologique d'un mystère, et le mystère est la nourriture naturelle de l'intelligence : la science elle-même va de mystère en mystère, cherchant la raison d'être des choses qu'elle approche toujours, et ne rejoint jamais. C'est cette attraction qui fait du mystère, beaucoup plus qu'une énigme à déchiffrer, une source de vie spirituelle.

p. 38

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Christophe67 » mar. 01 août 2017, 17:42

Bonjour Cinci,

Alléché par ces extraits, et tout particulièrement le dernier, je n'ai pas résisté à placer ce livre dans mes envies sur Amazon. Misère, j'ai déjà tant de lectures en retard ;)

Cordialement.

Cinci
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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » ven. 04 août 2017, 3:00

Salut Christophe67,

Merci pour votre commentaire. Il fait toujours plaisir de savoir qu'au moins une personne peut apprécier positivement le contenu de l'extrait. Il y a des perles au travers ces paragraphes d'André Frossard. Et les lire procure déjà une forme de joie, j'en suis convaincu. C'est pourquoi je partage.

:)

Cinci
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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par Cinci » jeu. 10 août 2017, 15:26

Peut-on dire d'une chose qu'elle est belle?


Le contradicteur :

Comment le pourrait-on? Le beau disait judicieusement Aristote est "ce qui plaît à l'oeil". Il s'agit donc d'un simple rapport de convenance entre un objet quelconque et celui qui le regarde, et qui ne le verra pas de la même façon, ou si l'on préfère "d'un même oeil" s'il est Européen, Esquimau ou Papou, s'il a été formé ou inculte, s'il a appris à marcher sur des tapis persans ou sur la terre battue d'une chaumière, s'Il a ou s'il n'a pas assez étudié pour pouvoir établir entre les oeuvres qui s'offrent à sa vue de ces comparaisons qui sont à la base de tout jugement; encore celui-ci restera-t-il subjectif. Tel Africain du Sud-Ouest s'extasiera devant la "Venus hottentote", qui nous paraîtra difforme, et reculera horrifié devant la Diane chasseresse, le Chinois trouvera que le Parthenon manque de cornes, et le musulman que nos campaniles sont des minarets trop grossièrement taillés pour que l'on puisse écrire avec eux quelque chose dans le ciel. Ces évidences-là ne sont plus à démontrer.

Frossard :

Cependant, "ces évidences-là" sont la ruine de la morale, de l'intelligence et du coeur, car ce que l'on vient de dire du beau, on pourrait aussi bien le dire du vrai et du bien, qui ne seraient qu'une affaire d'opinion ou d'appétit : une telle assertion ne peut que provoquer la rupture de toute communication entre les intelligences et de toute communion entre les coeurs.

Les exemples cités sont fautifs. C'est nous qui avons décoré du nom de "Vénus" la pauvre femme empaillée que l'un de nos musées propose à l'ébahissement des foules. Les Hottentots n'ont jamais eu de relations affichées avec les déesses grecques. Le Parthénon domine l'art, et les Grecs ne sont pas les seuls à l'admirer. Rien ne prouve qu'un Chinois ne puisse l'apprécier autant qu'un descendant de Vikings ou des Gaulois, capable lui-même de trouver des beautés dans une pagode, dont les angles relevés évoquent l'armure frontale de quelque animal sacré, ou l'appel d'un index invitant le ciel à visiter l'édifice. D'ailleurs le Parthénon ne tire pas sa beauté de ses seules proportions : c'est une superbe "cage à divin", le plus bel effort de l'intelligence païenne pour enfermer la démesure menaçante des dieux dans les limites de la raison humaine. Tel est le principe implicite de son architecture, la cause première, immatérielle de l'admiration que d'instinct, chacun lui porte.

Bien entendu, le matérialiste persistera à soutenir que toutes ces beautés prétendues du temple, de la pagode, du lys ou de la rose ne sont que d'heureuses rencontres avec notre globe occulaire, que sa conformation dispose à élaborer des harmonies géométriques qui n'existent dans la réalité qu'à l'état virtuel. Le matérialiste pourrait s'étonner de ce pouvoir conféré à son regard, mais voilà ce qu'il ne fait pas, crainte d'avoir à remercier quelqu'un de ce don. Il ne rendra grâce qu'à lui-même, il dira avec Paul Valéry que le Parthénon "est d'abord un tas de pierres" , ou que le lys est d'abord un végétal, auquel son oeil attribue des élégances que le voisin trouvera plutôt dans la tulipe ou le chiendent. Affaire de goût. Il ne se rendra pas compte que cette manière de penser a déjà causé d'effrayants ravages parmi nous. Car si les choses ne sont pas elles-mêmes ni belles ni laides, ni bonnes ni mauvaises, si nous seuls en décidons, sans pouvoir décider pour un autre, bref s'Il y a sur ce point autant d'avis que de juges, alors il n'y a plus pour les intelligences de références communes, et comme il faut bien vivre en société, c'est le pouvoir politique qui tranchera pour tout le monde, plus ou moins brutalement. On commence par ne pas écouter le discours de la rose, et l'on se voir contraint d'écouter celui du bâton.


Le chrétien ne se laisse pas capturer par cette logique. Il se souvient que le Christ, de qui nous vient toute vérité, a dit à ses disciples : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait." Il y a donc pour lui une perfection suprême qui enveloppe nécessairement le beau, le bien, le vrai, faute de quoi cette perfection serait imparfaite.

Il s'ensuit que toutes les choses crées, procédant de cette perfection absolue, en détiennent à quelque degré une parcelle ou un reflet qui nous permet de dire avec pleine assurance qu'elles sont belles, quand nous nous effaçons assez pour percevoir ce qu'elles disent de Dieu - car elles ne parlent finalement que de Lui.

Il faut que Dieu existe pour que nous puissions dire qu'une rose est belle, même quand nous fermons les yeux. Car la beauté des choses tient au souvenir qu'elles conservent de Lui, et elles sont laides dans la mesure où elles l'ont oublié. Et cela est également vrai dans l'ordre de la morale.

p.60

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Re: André Frossard raconte ...

Message non lu par J.A. » jeu. 14 mars 2019, 11:16

Heureux de constater qu'André Frossard n'est pas tombé dans l'oubli.
Ce converti instantané de juillet 1935 est bien placé pour nous faire part , même en 2019 , de ses observations sur la Vérité chrétienne catholique.
Avec Claude Tresmontant ( qu'il connaissait et appréciait ) André est un beau soutien de la foi et un remède au doute , donc un aide précieux de l'Esperance chrétienne qui donne sens à chaque vie humaine.
Dieu ne compte que jusqu'à un , aimait - il à dire...

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