07/09 Les saints martyrs de Košice (Slovaquie)

« Que le juste pratique encore la justice, et que le saint se sanctifie encore. » (Ap 22.11)
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Guillaume C.
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07/09 Les saints martyrs de Košice (Slovaquie)

Message non lu par Guillaume C. » lun. 07 sept. 2020, 17:01

Marc Crisin était chanoine de Gran dans le diocèse d'Esztergom (ex-Strigonie). Il était croate d'origine. Avec lui furent martyrisés les saints martyrs Étienne Pongracz, hongrois, et Melchior Grodziecki (ou Grodecz), polonais, tous deux prêtres de la Compagnie de Jésus. Ils rendirent le témoignage de leur fidélité à l'Église, en Hongrie à Košice (ex-Cassovie) dans les monts Carpates.
Ils ont été béatifiés par saint Pie X, en 1905, et canonisés par saint Jean-Paul II en 1995.

Source : nominis.cef.fr

Image
Image : reconstitution faciale des Saints martyrs de Košice, réalisée 400 ans après leur mort
Saint Étienne Pongracz est à gauche, Saint Marc Crisin au milieu et Saint Melchior Grodziecki à droite

Voir aussi:
Recueil de pièces authentiques sur les martyrs depuis les origines du christianisme jusqu'au XX° siècle traduites et publiées par le R. P. Dom H. Leclercq, moine bénédictin de Saint-Michel de Farnborough, Paris-Poitiers 1908
Le martyre des b. Marc-Étienne Crisin, chanoine de Strigonie, Étienne Pongracz et Melchior Grodecz, religieux de la compagnie de Jésus, à Cassovie, en Hongrie, le 7 septembre 1619.


La tiédeur religieuse de l'empereur Maximilien II (1564-1576) et la faiblesse de son successeur Rodolphe II (1576-1612) permirent au protestantisme de faire dans l'empire de sérieux progrès. Sous Mathias (1612-1619), les esprits s'échauffèrent. L'Union évangélique trouva en face d'elle la Sainte Ligue et l'occasion ne tarda pas d'en venir aux mains à la suite de l'élection à l'empire de Ferdinand, dont le zèle pour la foi catholique apparaissait aux protestants bohémiens comme une menace. Mathias mourut le 20 mars 1619 et les hostilités commencèrent presque aussitôt après. Les armées de Ferdinand ayant défait sous les murs de Vienne les rebelles bohémiens commandés par Thurn et Mansfeld, il convoqua la Diète à Presbourg pour le 22 mai. Croyant Bethlen Gabor fidèle à ses promesses de 1615, il chargea André Dóczy, gouverneur de Cassovie, de les lui rappeler et de l'inviter à les remplir, se tenant prêt à l'appuyer dès qu'il en aurait besoin. Bethlen répondit de Carlsbourg à Dóczy, le 18 juillet, le priant d'assurer Ferdinand de sa fidélité, et de le féliciter pour les victoires remportées sur les Bohémiens ; il ajoutait qu'il était déjà sous les armes, prêt, sur un signe de Sa Majesté, à lui soumettre entièrement la Bohême.

Pendant ce temps, Christophe de Dobna assurait l'Electeur palatin Frédéric que, depuis le 13 du mois d'août, il était assuré de l'appui de Bethlen ; et Bethlen lui-même, le 18 du même mois, annonçait à Georges Rákôczy, l'arrivée près de lui d'un certain Markô, vajdam ou préfet de province, chargé de l'assurer que le Palatin était soutenu par les Anglais, les Danois, les Bohémiens et les Hongrois, au nombre desquels se trouvaient les deux Thurz, Nàdasdy et Révay. Enfin, le 28 août, par le moyen d'Étienne Hatvàny, il manda secrètement aux Bohémiens qu'il les soutiendrait et que, dans peu de temps, passant à travers la Hongrie, il se trouverait avec une armée sur les frontières de la Moravie.

Ses préparatifs de guerre achevés, il quitta la Transylvanie et, dès la première quinzaine d'août, entra en Hongrie, avec 40.000 hommes et 18 canons, s'acheminant vers les rives de la Theiss. Le 24, son camp était dressé près de Debreczin, presque au centre de la Hongrie.

De là, Bethlen Gabor manda à tous ses partisans de le joindre. Aussitôt, ceux-ci se levèrent en armes, en particulier Szécsy et Rákôczy ; impatients de venger la défaite des Bohémiens, ils attaquèrent les catholiques, surtout les prêtres, dépouillèrent et dévastèrent les églises et les couvents, « de manière à faire bien comprendre, dit Lànyi, que leur intention était de détruire la religion catholique et d'établir sur ses ruines le règne de la liberté de penser et d'agir ». C'est, dans ce but qu'Éméric Thurzb reçut de Bethlen la permission d'occuper les biens des églises et des monastères catholiques.

En conséquence, Georges Szécsy, avec une troupe de terribles haydù, calvinistes barbares et fanatiques, se jeta, dans la nuit du 2 septembre, sur le village de Iaszo, le saccagea, puis déchargea sa fureur sur la maison du chapitre, et s'étant saisi de tous les chanoines et autres prêtres qu'il put trouver, — quelques-uns réussirent à s'échapper, — il en massacra un certain nombre, selon quelques auteurs, et mit les autres aux fers. Parmi ces derniers, se trouvait Ladislas Martényi, évêque de Sirmich, que Szécsy frappa brutalement. Il le remit ensuite en liberté, au prix d'une rançon de 15.000 thalers. Les archives capitulaires furent dispersées et tombèrent entre les mains des profanes.

De son côté, Rákôczy ne se conduisait pas avec moins de barbarie. Entré dans le couvent des Franciscains de Saros, il y surprit quelques religieux, les fit mettre tous nus et charger de coups et de blessures. L'un d'eux, le frère Nicolas Hermondy, arrêté dans sa fuite, fut cloué à une poutre ; le lendemain, on le retrouva mort, la tête et tout le corps couverts de blessures, et une grande croix taillée dans les chairs du dos.

Un grand nombre d'ecclésiastiques et d'évêques hongrois, qui se voyaient visés les premiers par la haine des hérétiques, s'enfuirent, les uns à Vienne, d'autres à Gyôr, et d'autres ailleurs.

Bethlen avait à peine passé la Theiss, que les principaux de Cassovie, en majorité calvinistes, délibérèrent sur la conduite à tenir. Cassovie, capitale de la Hongrie supérieure, avait embrassé les doctrines de la Réforme. Il est vrai que, peu de temps après, les habitants rentrèrent en masse dans l'Eglise. Mais les fauteurs des nouvelles doctrines ayant repris le dessus, ils adoptèrent celles de Calvin. En 1604, Rodolphe II envoya des troupes, sous le commandement du duc de Belgioioso, et, avec elles, quelques chanoines d'Agria et cinq jésuites, en vue de ramener Cassovie à l'obéissance. Les habitants fermèrent leurs portes à Belgioioso, proscrivirent chanoines et jésuites, et peu après accueillirent, en grande pompe, l'hérétique Bocskay avec ses milices. Néanmoins, dans la suite, l'autorité royale parvint à s'y rétablir, et, à l'époque qui nous occupe, André Dóczy gouvernait la ville en qualité de préfet militaire et civil.

Dans le Livre des délibérations du Conseil de Cassovie, on lit que, le 3 septembre, après le dîner, parut aux portes de la ville un bataillon d'infanterie avec un peloton de cavaliers hongrois. Certains conseillers furent aussitôt dépêchés vers eux pour savoir la cause de leur venue, et ils reçurent cette réponse : «Ils avaient pris les armes et étaient venus à Cassovie, par l'ordre du prince (Bethlen ou Rákôczy), sans intentions hostiles contre les habitants, mais pour venger les méfaits des papistes, et soutenir par les armes la liberté des évangéliques que les papistes foulaient aux pieds. Si les citoyens n'agissaient pas en ennemis avec eux et leur livraient le général Dóczy, cause de tous les troubles et des injustices dont ils se plaignaient, ils ne feraient aucune violence aux habitants ni à leurs biens. » Une seconde députation, envoyée vers eux peu après, obtint la même réponse : « Que tout le monde sache qu'ils ne feront point usage de leurs armes, si on leur livre le général Dóczy et les prêtres papistes. »

Les conseillers, poussés par Pierre Alvinczy, prédicant fanatique, et par le sénateur Jean Rayner, se décidèrent à ouvrir à Bethlen les portes de la ville.

En conséquence, au nom de la cité, Alvinczy et Rayner envoyèrent prier Bethlen d'entrer dans Cassovie. Bethlen écrivit à Rákôczy qu'il le nommait son lieutenant et lui donnait 18.000 soldats pour cette expédition. Celui-ci se mit en marche avec son armée, dont faisait partie une division de haydù, et fut en deux jours aux portes de Cassovie. Arrivé là, il exigea incontinent la reddition de la ville, déclarant qu'autrement « il n'épargnerait même pas les enfants encore enfermés dans le sein de leurs mères ». A ces menaces de Rákôczy, le gouverneur se prépara à la résistance. Mais les milices, en partie infectées d'hérétiques, en partie gagnées par les calvinistes, insensibles aux exhortations et menaces de leur commandant, refusèrent de défendre la ville. Bien plus, s'étant révoltées, elles tournèrent les canons de la place contre le palais royal, y entrèrent, se jetèrent sur le gouverneur, le garrottèrent et, ayant ouvert les portes de Cassovie, livrèrent le prisonnier à Rákôczy, qui l'envoya toujours lié à Bethlen. Et Rákôczy entra, ce jour-là même, 2 septembre, sans coup férir, dans la ville, comme en triomphe.

LE MARTYRE DES BIENHEUREUX CRISIN, PONGRACZ ET GRODECZ.

A l'approche de Rákôczy, Crisin et Pongrácz rentrèrent à Cassovie et s'y réunirent à Grodecz, dans l'appartement que Dóczy leur avait assigné.

Le jeudi 5 septembre, Rákôczy envoya dix soldats garder prisonniers dans leur maison les trois prêtres catholiques, en sorte qu'ils ne pussent sortir, ni communiquer avec personne du dehors. Le P. Pongrácz adressa à Rákôczy une réclamation. « Il ne savait, disait-il, pour quel motif on les tenait dans une si étroite captivité ; il ne reconnaissait en lui, non plus qu'en ses compagnons, aucune faute, et, s'il s'en trouvait par hasard quelque apparence, il était prêt à s'en justifier en plein tribunal. Il demandait, en attendant, la permission de sortir, pour exercer son ministère auprès des catholiques, et distribuer les secours de la religion. » Rákôczy lui fit répondre, en termes insultants, qu'il attendît un peu, et qu'on lui ferait savoir ce qu'il avait à faire.

Le Conseil de la cité s'étant réuni, le sénateur Rayner, membre de la première noblesse et calviniste, et le prédicant Alvinczy, firent tous leurs efforts pour que tous les catholiques, indistinctement, fussent mis à mort. Mais la majorité du Conseil s'y refusa. Après une longue discussion, on conclut qu' « il ne fallait pas souiller la cité par cet horrible massacre de tant d'innocents, mais s'en tenir aux conditions arrêtées avec Rákôczy, avant son entrée, et épargner tous les citoyens, même les papistes ». Néanmoins, on abandonna les trois prêtres, « qui n'étaient point compris dans les termes de la convention » ; Rákôczy fut de cet avis.

Alors les soldats réclamèrent des prisonniers les clés de la chapelle. On les leur montra suspendues à une cheville ; un soldat les détacha et s'approcha de la porte. « Prenez garde, mon ami, lui dit Pongrácz, de ne point profaner les choses saintes, consacrées au culte de Dieu ». Le soldat lui répliqua : « Et toi, prend garde à toi-même et à ta vie ; pour le reste, tu n'as plus à t'en occuper. » Ils ouvrirent la chapelle et pillèrent tous les objets précieux qu'ils y trouvèrent.

Puis les soldats revinrent aux prisonniers et leur ordonnèrent de livrer tout l'argent qu'ils avaient, leur offrant, par dérision, de leur permettre de s'échapper, s'ils obéissaient. Les Pères répondirent qu'ils n'avaient point d'argent, attendu qu'ils professaient la pauvreté religieuse et vivaient des aumônes des fidèles ; et ils montrèrent aux soldats leurs pauvres habits, avec les quelques livres et manuscrits qui étaient tout leur avoir. Le chanoine Crisin, mû par sa charité envers les Pères plus qu'envers lui-même, se déclara disposé à traiter. Comme il n'avait point sur lui la rançon, il pria les soldats de les mettre en liberté, ajoutant qu'il les satisferait avec usure. Ils se moquèrent de lui, et dépités de se voir frustrés, ils se préparèrent à sortir avec leur butin, composé des ornements sacrés, des vêtements et autres objets des Pères, et ajoutèrent : « Préparez-vous à mourir. — Pourquoi ? » demandèrent les trois prêtres. — « Parce que vous êtes papistes, leur fut-il répondu ; demain, vous verrez ». — Alors, le P. Pongrácz cria : « Pour un titre si glorieux, nous sommes prêts à mourir dès maintenant, » et, défaisant le col de sa soutane, il offrit son cou nu à ses ennemis. Mais ceux-ci n'avaient point reçu d'ordre ; ils se retirèrent.

Les mêmes soldats ont raconté ces particularités.

Joseph Eperjessy, gardien et sacristain de la chapelle royale, qui, d'une chambre voisine où il se tenait caché, observait tout, raconta que les trois prêtres, restés seuls et bien certains du sort qui les attendait, se jetèrent à genoux et se mirent à supplier Dieu, la Vierge Marie et leurs saints patrons, de les assister dans leur prochain combat. Puis ils se confessèrent l'un à l'autre, s'animèrent mutuellement à demeurer fermes dans la foi, et à ne pas céder aux atroces tourments qu'ils prévoyaient. Bien qu'ils fussent très affaiblis par un long jeûne, ils veillèrent et prièrent sans prendre aucun repos.

Rákôczy, informé de tout ce qui s'était passé, se livra à une violente colère. Néanmoins il voulut témoigner quelques égards au chanoine Crisin ; quant aux deux jésuites, il ne pouvait y songer. En conséquence, probablement dans la matinée du vendredi, il expédia à l'intérieur du palais un confident. Celui-ci entra dans l'appartement où se trouvaient les prisonniers, les salua avec courtoisie et, se tournant vers Crisin, lui dit « qu'il était envoyé par l'illustrissime Ràkoczy et les magnats , pour lui sauver la vie ; qu'en leur nom il lui offrait en propriété les biens de la prévôté de Széplak, et lui promettait d'autres honneurs plus considérables, s'il consentait à l'instant à entrer dans leur parti et à professer le calvinisme ». Cet homme ajouta qu'on lui avait cédé à lui-même la prévôté, mais qu'il était tout disposé à la lui rendre, pourvu qu'il donnât le consentement demandé, mais par écrit et avec l'attestation conforme d'Alvinczy.

A cette proposition, le P. Pongrácz, prévenant la réponse de son compagnon, s'adressa à l'envoyé. « Il semble vraiment, dit-il, que le seigneur Georges Rákôczy veuille jouer le rôle du démon, en tentant de faire renier à notre ami le Christ et sa sainte religion. Qu'il garde les biens usurpés de l'Eglise et ne prétende pas enlever au cœur du chanoine la véritable foi. Nous sommes tous résolus à la conserver fidèlement et, pour elle, à braver, s'il le faut, la mort. Vous avez notre vie entre vos mains : laissez-nous du moins le Christ et sa loi. »

Crisin, regardant comme une injure à sa constance qu'elle parût avoir besoin d'être défendue par autrui, s'écria : « Père, ce message ne regarde que moi ; laissez-moi remplir mon rôle. » et se tournant vers le messager : « Vous direz à Rákôczy et aux magnats que je leur sais gré de leur bienveillance. Les biens de la prévôté ne sont pas à moi, je n'en peux disposer et les laisser à autrui ; ils ne sont pas non plus à eux, et ils n'ont pas le pouvoir de me les donner. Ils appartiennent au chapitre de Strigonie ; ce sont biens d'Église et patrimoine du Christ, qu'on ne saurait usurper sans injustice ni sacrilège. Quant à ce qui regarde ma religion, vous répondrez que je n'en connais pas d'autre véritable ; et par conséquent, je suis prêt à mourir mille fois plutôt que de la trahir. » L'envoyé se tut et rapporta tout ceci à Rakôczy, qui jura d'exécuter la boucherie dont il avait menacé les prêtres.

Durant la soirée du 5 septembre et tout le jour suivant, on ne donna aux trois prisonniers ni nourriture ni boisson. A la fin de la journée du 6, qui était le vendredi, pressés par la faim, ils demandèrent à manger. Un soldat leur jeta un morceau de viande cuite, et dit : « Allons ! bêtes ; voici de la nourriture, mangez. » Mais s'étant aperçus que cet homme agissait par mépris pour la religion et la loi ecclésiastique, ils n'osèrent toucher à cette viande. Comme la soif les tourmentait encore plus que la faim, ils prièrent leurs gardiens de leur apporter de l'eau, qui leur fut refusée avec moquerie.

Un peu après minuit, le 7 septembre, arrivèrent au palais, avec des torches allumées, quelques hommes de la troupe des haydù, commandés par Jean Lajos. Avec eux marchaient quelques seigneurs ; et de ce nombre étaient le sénateur Rayner et le prédicant Alvinczy.

La partie du palais assignée aux Pères se réduisait à deux petites chambres, proches de la chapelle. La première s'appelait l'hypocauste ou l'étuve, parce qu'il s'y trouvait un foyer avec des conduits pour chauffer l'air en hiver. Les PP. Pongrácz et Grodecz avaient choisi cette chambre, afin de laisser l'autre, probablement plus commode, au chanoine.

Dès que les haydù furent arrivés à la porte de cette première chambre, ils frappèrent avec violence et crièrent qu'on la leur ouvrît. Pongrácz ouvrit. A l'instant, un de ces barbares, probablement le chef Lajos, armé d'une masse de fer appelée buzogány, lui porta à la poitrine un coup si violent qu'il lui coupa la respiration et le jeta sur le foyer voisin. Tous les autres, étant entrés après lui, se jetèrent en désordre sur les deux victimes, les frappant du pied et du poing, leur donnant des soufflets et des coups. Ensuite, les ayant étendus sur le pavé, ils les attachèrent par les poignets, les mirent tout nus et, enlevant la pierre qui était dans le Chien de leur fusil, ils placèrent en cet endroit les parties naturelles des deux prêtres, firent jouer le ressort et les mutilèrent atrocement, au milieu des rires tantines et de grossières plaisanteries. Les victimes
invoquaient Jésus et Marie. Ayant ainsi assouvi leur première fureur sur les deux Pères, les bandits les laissèrent, sanglants et gémissants, et pénétrèrent dans la chambre du chanoine Crisin, auquel ils infligèrent les mêmes traitements et les mêmes outrages.

Pendant que l'on torturait Crisin, les gens qui étaient venus avec les bourreaux se mirent à l'exhorter à « avoir pitié de lui-même. Pourquoi, lui disaient-ils, ne pas s'unir à eux pour le bien de leur commune patrie ? Pourquoi s'opposer à leurs projets qui tendaient uniquement à délivrer le pays de la servitude étrangère ? » — Crisin répondit « qu'il ne s'opposait pas à ceux qui cherchaient le bien de la patrie, et n'avait avec eux qu'un même sentiment et un même vouloir ». Le P. Étienne entendit cette parole et craignit que le chanoine ne fût sur le point de céder. Nageant dans son sang et souffrant des douleurs horribles, il dit : « Étienne Crisin, gardez-vous de consentir à ce qu'ils disent, d'abandonner le drapeau du Christ, pour l'amour d'un vie misérable et passagère, et de passer dans les rangs de ses ennemis ! » Le chanoine cria « qu'une telle bassesse n'était jamais entrée dans son esprit ; qu'il n'était d'accord qu'avec ceux qui désirent et procurent à la patrie le véritable bien; c'est-à-dire la seule loi véritable, la seule vraie religion de Jésus-Christ ; qu'avec ceux-là seuls il voulait être d'accord ».

Les bourreaux entourèrent le P. Pongrácz, et lui ordonnèrent de remettre les lettres échangées entre lui et Drugeth, le comte d'Homonna, dans le but, disaient-ils, de former une conjuration des catholiques contre les calvinistes ; ou du moins de leur révéler quels conseils il avait donnés à Drugeth, et quelles machinations ils avaient tramées ensemble contre Bethlen. Le P. Pougràcz répondit qu' « il n'avait jamais rien su d'une pareille conjuration ; ne possédait aucune lettre à ce sujet, et même n'avait jamais rien lu à ce sujet ; s'il était allé récemment à Homonna, c'était dans un but différent ; il connaissait intimement Drugeth et le tenait pour un homme très honorable, fidèle à Dieu et à son roi, mais n'avait jamais entendu de sa bouche aucun projet de conjuration, ni un seul mot de ses plans pour la défense de son souverain ; on n'avait qu'à les demander à ses conseillers et à ses familiers ; enfin, si l'on produisait contre lui-même quelque semblant de preuve du méfait qu'on lui attribuait, il était prêt à s'en disculper juridiquement et, s'il était trouvé coupable, à en subir la peine » .

On fouilla la chambre sans rien trouver et on laissa les victimes à leurs bourreaux.

Ceux-ci revinrent à leurs tortures. Ils coupèrent à Pongrácz le nez et les oreilles et les lui enfoncèrent dans la bouche, pour l'empêcher d'invoquer Jésus et Marie ; puis, serrant ses doigts, l'un après l'autre, sous la gâchette de leur fusil, ils les disloquèrent et les brisèrent; enfin, ils lui mirent autour de la tête une corde qu'ils tordirent si fortement que les yeux lui sortaient des orbites. Pendant ce supplice, le P. Pongrácz disait : « Mon Père, pardonnez-leur, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. » Il semble, d'après certaines images, qu'ils firent subir cette même torture à Crisin, peut-être aussi à Grodecz.

Ayant lié étroitement par les poignets les trois martyrs, ils les suspendirent, nus et sanglants, aux poutres de l'entablement, et leur attachèrent aux pieds des poids très lourds. Puis, avec des flambeaux, ils les brûlèrent de tous les côtés et firent rôtir leurs chairs, de telle sorte que la graisse en coulait mêlée au sang, et que, les côtes étant mises à nu, on voyait leurs intestins. Les martyrs gémissaient et répétaient les saints noms de Jésus et de Marie. Ainsi que l'ont attesté, depuis, les gens du voisinage, pendant toute la nuit, ils avaient entendu, au milieu des cris et des blasphèmes des bourreaux, les gémissements et les prières des victimes.

Dame Sophie, femme de Valentin Gadóczy, a déposé qu'elle distinguait clairement la voix du père Etienne, qui lui était bien connue.

Les archives de Hongrie contiennent des relations contemporaines, écrites pour la plupart en allemand, qui confirment tous ces détails. L'une d'elles fait mention d'un jeune garçon, probablement le servant de messe des martyrs, qui s'offrit lui-même aux bourreaux et fut associé au sacrifice.

Comme le jour approchait, les assassins voulurent en finir. Ayant dépendu leurs victimes, et les ayant encore frappées de différentes manières, ils coupèrent la tête à Crisin et à Grodecz, d'un coup d'épée, et les jetèrent, têtes et corps, l'un sur l'autre, dans la fosse d'aisances qui était proche, les enfonçant dans les ordures. Puis, venant à Pongracz et trouvant que la position où il était ne leur permettait pas aisément de lui trancher la tête, dans la hâte où ils étaient, ils lui portèrent deux grands coups à la tête et le poussèrent sur ses deux compagnons dans le cloaque. Cela fait, ils s'en allèrent.

Cependant Pongrácz n'était pas mort. Tourmenté par les douleurs de tant de blessures, par sa position insupportable et par la puanteur des immondices, il soupirait lorsque le sacristain Eperjessy l'entendit, sortit de sa cachette, s'approcha et demanda qui gémissait ainsi. Le P. Etienne se nomma et le conjura « d'aller trouver le seigneur Hauffmann et de le prier en grâce qu'il le fit sortir de ce trou et placer ailleurs où il eût moins à souffrir ». Hauffmann était un des conseillers de la Chambre royale, un homme d'une grande honnêteté et piété. Le sacristain lui répondit « qu'il n'osait se montrer et s'exposer à la mort, que c'était en se tenant caché qu'il avait échappé à une mort comme la leur ; du reste, Hauffmann était sans doute déjà mort et ne pouvait plus lui venir en aide ». A ces mots, le P. Étienne invoqua son Dieu et exhorta le sacristain « à ne point se laisser amener par la crainte des tourments et de la mort à renier Jésus-Christ et sa foi sainte. Pour nous, ajouta-t-il, dans peu d'instants nous nous envolerons, comme il faut l'espérer, dans le ciel pour y contempler le très aimable Jésus. Toi aussi, sois le fidèle soldat de ce grand capitaine, combats courageusement et tu auras la récompense éternelle ». Et il continua à invoquer Jésus et Marie, leur recommandant son agonie.

L'agonie de Pongracz dura environ vingt heures, selon les uns, et d'après les autres un jour entier, jusqu'aux premières heures du dimanche, qui était le 8 septembre.

Le bruit s'étant répandu dans Cassovie de la cruelle mort infligée aux trois prêtres catholiques et du lieu indigne où leurs cadavres avaient été jetés, beaucoup de protestants en eurent honte. Sophie Gadûczy parvint, avec d'autres pieuses dames, à pénétrer dans les chambres des martyrs. Elles virent les corps tout sanglants, entassés l'un sur l'autre dans la fosse d'aisances, et, saisies de frayeur, elles résolurent d'aller ensemble trouver la femme du juge de Cassovie et d'obtenir, par son moyen, qu'il en référât au Sénat. Celui-ci donna l'ordre au bourreau public d'extraire de ce lieu immonde ces corps vénérables et de les déposer dans un endroit moins indécent. Cet homme vint et, les ayant tirés de l'ordure, les réunit dans un angle plus sec de ce même souterrain, et renversa sur eux un petit mur qui était tout près, comme pour les ensevelir sous ses décombres. Or, en les remuant, il vit l'horrible boucherie qu'on avait faite de ces malheureux, et disait ensuite ouvertement que « les haydùs avaient si bien accompli leur tâche que lui-même, qui était du métier, n'aurait su mieux faire ».
Les corps demeurèrent là, sans honneur, pourrissant et se décharnant, pendant environ six mois. Malgré les instantes prières adressées par les catholiques à Bethlen, devenu le maître de Cassovie, pour qu'il permît de les retirer de là et de les ensevelir honorablement, il ne se laissa point fléchir, mais s'obstina dans son refus. Il craignit de faire éclater le déshonneur de sa secte et de procurer un triomphe aux catholiques, par la glorification des trois martyrs.

BIBLIOGRAPHIE. Nous avons utilisé pour ce récit un récent travail du R. P. Nicolas Angelini, S. J., lequel a fait usage des sources suivantes: Processus Apostolicus confectus Strigonice ab Emo Cardinali Archiepiscopo Joanne Scitovsky, Primate Hangariæ, an. 1863-64.— Alegambe Philippus, S. J., Mortes illustres et gesta erum de Societate Jesu qui in odium fldei... necati ærumno seve confetti sunt, Romæ, 1657. Nádasy Joannes, S. J., Annus dierum memorabilium Societatis Jesu, Antuerpiæ, 1665. Tanner Matthias, S. J., Societas Jesu usque ad sanguinis et vitæ profusionem militans, Pragæ, 1675. Patrignani Giuseppe, d. c. d. G., Menologio di pie memorie d'alcuni religiosi della Compagnia di Gesù, Venezia, 1730. Kázy Franciscus, S. J., Historia regni Hungariæ, Tyrnaviæ, 1737. Katona Stephanus, Historia pragmatica Hungarice, Budæ, 1778-1793. Schmidt, Episcopi Agrienses, Tyrnaviæ, 1768. Cordara Julius, S. J., Historia Societatis Jesu, pars sexta, lib. IV, Romæ, 1750. Lotichius Jo. Petrus, Rerum germanicarum, etc., lib. I, cap. III, Francofurti ad Moenum,1646. Virtus purpurata Athletarum Cassoviensium, Tyrnaviæ, 1730. Undeni Græcienses Academici suo sanguine purpurati, Græcii, 1727. Initia Societatis Jesu Cassoviae, Cassoviæ, 1743. Rymely, Historia Collegii Pàzmanæi. Ouno Klopp, La guerra dei trent'anni, Paderbona, 1891-1896. — Hurter Federico, Storia di Ferdinando II, Sciaffusa, 1850-66. Hurter Hugo, S. J., Nomenclator litterarius, Innsbruck , 1872. Szilágyi, I comizii di Transilvania. « Lettere di Bethlen ». Fraknói, Pàzmany e il suo tempo, Budapest , 1868-1872. Fraknói, Storia dell' Ungheria pei Ginnasi, Budapest, 1872. Fracknói, Pietro Pázmany, Budapest, 1886. Néméthy, Adatock A Kassai Vértanuk Tértenetéhez, Esztergom, 1899. N. Angelini, S. J., Les bienheureux Marc-Etienne Crisin, chdnoine de Strigonie, Etienne Pongrácz et Melchior Grodecz, de la Compagnie de Jésus, tués pour la foi catholique à Cassovie, en Hongrie, le 7 septembre 1619, in-12, 1899 ; trad. française, Paris , in-12, 1904.
Il n'y a qu'une Église, une par l'unité de la doctrine comme par l'unité du gouvernement, c'est l'Église catholique (Léon XIII, lettre Testem benevolentiæ sur la condamnation de l'américanisme)

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