Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

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Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » ven. 07 juin 2019, 13:04

Et je joins ici un petit document audio. C'est le père Henri Boulad qui nous tient là des propos exceptionnels, qui brillent par leur intelligence, à propos de ce qu'est l'ascension de Jésus.


https://www.youtube.com/watch?v=yp1W2tCuw24

Une petite dizaine de minutes. Ces quelques minutes en valent bien des dizaines d'heures à se plonger dans des études de théologies savantes.

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » ven. 07 juin 2019, 12:53

Pour en revenir à Messori et pour se reporter au moment des épisodes qui suivent la résurrection de Jésus : il sera bien autre chose pouvant retenir mon attention. Il y a le récit des pèlerins d'Emmaüs.

Il écrit :

"En serrant le texte de près, nous pouvons découvrir des particularités qui échappent au lecteur distrait - ou qui se contente de traductions, sans remonter à l'original; ils apportent une singulière lumière. L'un de ces précieux détails a été souligné par un fin connaisseur de la Bible, l'essayiste juif André Chouraqui. Après avoir traduit l'Ancien Testament, il affronta aussi le Nouveau. Sa sensibilité juive lui a permis de trouver des valeurs rarement remarquées dans les paroles de Luc.

Le verset 17, du chapitre 24, par exemple, est traduit ainsi officiellement pour l'Église italienne : "Il leur dit : De quoi vous entretenez-vous ainsi en marchant, que vous soyez tout tristes ?" Chouraqui traduit : " Quelles sont ces paroles que vous lancez l'un à l'autre, en marchant ? ..." et avec raison. L'expression que nous avions mise en italique répond dans l'original, au verbe antiballite. Ce terme, utilisé une seule fois dans tout le Nouveau Testament, apparaît ici pour la première et dernière fois, sans aucune autre correspondance.

Antiballo signifie "se lancer l'un à l'autre" (rendre coup pour coup). Ce n'est pas dû au hasard que l'expression complète de Luc, soit antiballéte pros allélous (presque "attaquer et riposter") , une sorte d'échanges de coups. Cette expression semble révéler une fine intention ironique, néanmoins explicite, de la part du mystérieux inconnu. Ironie redoublée - mais Chouraqui ne l'a pas vue - ni aucun traducteur, à notre connaissance, quand on s'aperçoit qu'il est suivi de "en marchant" (traduction grec "peripatûntes"). Comme le remarque Heninrich Seessemann,qui enseigne le Nouveau Testament à Francfort-sur-le-Main, dans une note parue au Grand Lexique du Nouveau Testament, peripatûntes n'est pas à traduire par un simple "en marchant" ou "pendant la route", mais par "marchant avec un air sérieux, comme le font les philosophes". Ici encore, apparaît le ton presque amusé du bon tour joué à ces deux personnes déprimées devant leur espérance anéantie. Bref, la question de Jésus au verset 17, devrait se traduire par un : "Quelles sont ces paroles que vous échangez entre vous, comme des projectiles, tout en suivant votre route d'un air si sérieux ?" Il y a des études sur l'humour de Jésus, qui devraient intéresser ceux qui l'accusent de n'avoir jamais ri. Or qui cherche dans le Nazaréen des traces, sinon de rire, du moins de sourire, pourra s'arrêter à ce verset. Il semble y briller un rayon de l'allégresse de Pâques, caché par le langage amicalement ironique du Ressuscité lui-même.


Pour reprendre l'analyse de l'épisode, Léonce de Grandmaison, le grand savant jésuite, remarque : "Parmi les récits évangéliques de la Résurrection et des Apparitions, l'épisode des disciples d'Emmaûs est le seul, dans les synoptiques, qui soit vraiment détaillé et forme un tout. Pourquoi l'épisode est-il seulement chez Luc ? Chez lui et non chez les autres ? " Le savant de la Compagnie de Jésus formule une hypothèse, reprise par bien d'autres : "L'évangéliste l'a probablement recueillie à l'endroit même, de la bouche des survivants."

En effet, Grandmaison rappelle que dans, son "diaire de voyage" - les Actes des Apôtres - Luc écrit être allé au printemps 56, à Jérusalem avec Paul, dont il était le collaborateur et le secrétaire, quand l'Apôtre fut arrêté par les Romains, pour l'empêcher d'être lynché par les Juifs dans le Temple (Actes 21). A cette occasion - et bien sûr, en d'autres occasions, antérieures et postérieures, que nous ignorons - le futur évangéliste a pu avoir fait ce qu'il affirme dans son célèbre prologue : "interroger ceux qui ont été dès le commencement témoins oculaires", et "après m'être appliqué à connaître toutes choses depuis l'origine" (Luc 1, 1-4). L'hypothèse n'est nullement invraisemblable, qu'à vingt-cinq ans de distance, les deux - ou même un seul - des pèlerins d'Emmaûs aient encore été vivants, et que, justement de cette "source de première main" l'évangéliste Luc ait écouté le récit qu'il a ensuite joint à son texte.

Source : Messori, p., 236

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mer. 05 juin 2019, 17:14

La réflexion de Xavier Léon-Dufour :
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?

Face à la mort violente qui est là, Jésus ne redit pas la supplication chère au psalmiste : "Ne m'abandonne pas, Seigneur !"; il constate que, en dépit de sa douloureuse prière à Gethsémani, Dieu le laisse aux mains des ennemis, de ces ennemis qui avec raison se gaussent de lui : "Il a compté sur Dieu; s'il l'aime, qu'il le délivre !" Jésus s'éprouve abandonné par Dieu à la mort ignominieuse. L'évidence est là, terrible.

La paradoxe est au plus vif, l'expérience de déréliction est simultanément affirmée (abandon aux ennemis) et niée (pas d'abandon de Dieu) : le cri est un appel proclamant la présence de Celui qui paraît absent. La relation subsiste, même si Dieu paraît ignorer Jésus. En une telle tension réside le mystère de cette dernière parole.

Jésus dans une foi tenace est mort sur un "pourquoi ". A sa question, ne donnons pas de réponse autre que celle du centurion qui, non pas avant, mais après la mort de Jésus, déclare : "Réellement, cet homme était Fils de Dieu." On peut et on doit dire que Jésus n'est pas entré dans la mort illuminé par quelque révélation sublime; dans la foi il n'a pas traversé le silence de Dieu et la mort sans buter contre le mur d'un "pourquoi" qui demeure question.

Telle a été avec des nuances l'interprétation des Pères de l'Église et des grands docteurs jusque vers la fin du XIVe siècle : Jésus se plaint d'être abandonné par Dieu aux ennemis qui le mettent à mort; torturé par ses bourreaux, il dit son angoisse.

Certes, on ne veut pas dire que Dieu "quitte" son Fils - ce serait proprement l'enfer - mais on traduit ainsi le sentiment, l'expérience terrible de la déréliction intérieure. Aussi, au lieu de parler d'abandon de Dieu, mieux vaudrait dire abandon par Dieu au sentiment de délaissement absolu.

La part de vérité [...] c'est que "Dieu n'est pas le grand célibataire des mondes"f; il est dès l'origine dialogue entre le Père et le Fils; cet échange d'amour implique, du fait de l'humanité du Fils, la souffrance; le Fils étant livré à la dureté des hommes, il s'ensuit que le Père doit, lui aussi, mais par amour, subir (non pas infliger) la souffrance qui résulte du Péché. Si Dieu a fait le Christ Péché, ce n'est pas pour qu'il devienne l'objet de la colère divine, mais pour pâtir avec lui des conséquences douloureuses de l'état de péché.

Ainsi, en profondeur, le cri de Jésus sur la croix révèle le mystère d'un Dieu qui souffre, avec les hommes, du Péché et de sa violence contre Jésus, son Fils.

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mar. 04 juin 2019, 19:51

Je voudrais intercaler ici avec les propos de Messori, une petite "trouvaille" (de mon point de vue en tout cas) que je viens de faire chez Xavier Léon-Dufour, et qui, je pense, conviendrait bien à ce sujet portant sur la mort. On pense ici à la mort en référence bien sûr à celle de Jésus. Et nous en étions à parler d'histoire au-dessus.

Au moment de mourir, il sera dit dans le Nouveau Testament que Jésus poussa un grand cri.

Personnellement, je ne sais pas pour vous, mais je ne me serait jamais tellement intéressé à ce détail. L'anecdote n'aura jamais rien éveillé chez moi. Un cri ? Oui, et alors ?

Sauf que Xavier Léon-Dufour réussit à faire ressortir quelque chose d'assez intéressant par rapport à cela. Et c'est cela que je voudrais vous partager ici. Vous allez comprendre plus loin.

Il écrit :

"Regards sur l'événement

Pour viser ce qui s'est passé, l'historien procède diversement selon la qualité des données qui lui sont offertes. 1. Jésus est mort sur une croix; l'inscription apposée garantit le fait. Aussi convient-il de se rappeler d'abord ce que Jésus lui-même a pensé de la mort en général. Mourant sur une croix, Jésus se voit livré par Dieu aux ennemis qui détruisent son mode terrestre de rapport avec les hommes; mais il maintient jusqu'au bout la relation avec son Dieu. Et c'est à Dieu d'accomplir le reste, c'est à dire de faire "ressurgir" son Fils de la mort, de lui donner à nouveau ce corps dont il a besoin pour s'exprimer. Entre les deux, même si en définitive on ne peut parler proprement d'espace et de temps, il y a pour celui qui aborde la mort un trou noir, un vide, une sorte d'anéantissement : nul, pas même Jésus, ne se voit dépouiller de son corps actuel sans éprouver l'effroi de la séparation radicale d'avec ses frères; c'est de Dieu seul qu'il attend de retrouver la communion avec eux.

2. Une autre donnée semble s'imposer à l'historien : Jésus est mort en poussant un grand cri, comme l'affirment diversement les trois évangiles synoptiques. Certes, Jean omet la mention car il ne convient guère dans la bouche du Verbe de Dieu qui siège sur la croix comme sur un trône de gloire; cependant la donnée est historique, car un tel cri est anormal chez un crucifié qui meurt par étouffement; elle rend compte de l'étonnement du centurion qui proclame : "Celui-ci est Fils de Dieu." Mais, par lui-même, ce cri ne peut être interprété sans qu'on ait recours au contexte apocalyptique dans lequel il a été inséré : nous préciserons cela dans un développement ultérieur.

3. Comme il a été dit précédemment, peu importe qu'il y ait eu un seul cri ou deux; ce qui compte, c'est qu'Il existe aussi une autre tradition, de valeur historique assez bonne : Jésus a proféré une parole en poussant son cri, parole qui a été diversement restituée par chaque communauté.

Ce cri a-t-il consisté en la parole de Marc ou en celle de Luc ou en celle de Jean ? L'historien est fort gêné pour choisir entre les différentes versions et même pour répondre affirmativement. Comment, nous l'avons déjà dit, un homme mourant d'étouffement sur une croix aurait-il pu parler ainsi d'une voix forte ? Les termes qu'il a utilisés auraient-ils pu être entendus par les assistants et rapportés correctement par les femmes qui regardaient à distance ? Surtout on ne s'expliquerait pas la diversité des recensions de Marc et de Luc. Aussi les critiques estiment-ils dans leur ensemble que la formulation explicite est le résultat chez les évangélistes des précisions apportées par la communauté primitive à un cri sans parole.

Et pourtant une meilleure issue a été proposée dans une hypothèse récente, fondée sur l'examen du contexte dans lequel est rapportée la tradition de Marc. On s'est toujours beaucoup interrogé sur la méprise des assistants qui, entendant la parole de Jésus, ont cru que le Crucifié appelait Élie le prophète, méprise que l'on peut supposer historique, car on ne voit pas de motif vraisemblable à une addition ecclésiale. Il est en effet difficile de rendre compte de la confusion Éli/Élie en araméen ou en hébreu : le nom du prophète est en hébreu Eliyahu ou encore en abrégé Éliya. Comment passer de Eloï (Marc) ou Eli (Matthieu) à Eliyahu ? Aucun commentaire n'a pu donner de réponse satisfaisante à la question.

Or, en 1946, Harald Sahlin et, en 1963, Thorleif Boman se sont demandé quelle serait en araméen la retraduction de ce qu'ont pu entendre les assistants, à savoir "Élie, viens !" Et ils ont proposé Elia'ta. De fait, 'ta est l'impératif du verbe 'ata : venir, que l'on connaît dans l'expression Marana'ta "Notre Seigneur, viens !" Jésus n'aurait-il donc pas crié en hébreu : Eli'atta, c'est à dire : "Mon Dieu, c'est toi !" ? La méprise devient alors parfaitement explicable, le glissement se faisant de Eli'atta à Elia'ta, de même sonorité.

Or le cri Eli'atta ne se trouve dans la Bible qu'à six reprises. Une fois il s'agit de caricaturer la prière des idolâtres; les cinq autres fois se trouvent dans les Psaumes 22, 31, 63, 118 et 140. Le psaume 22, celui-là même qui débute par "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?", fait culminer la première partie de son épanchement par :"Dès le ventre de ma mère, mon Dieu c'est toi." Le psaume 63, qui a pu inspirer le "J'ai soif" dit par Jésus selon Jn 19,28, commence en proclamant : "Dieu, mon Dieu, c'est toi ! Dès l'aube, je te désire, mon âme a soif de toi." Ainsi le cri "Mon Dieu, c'est toi !" est présent justement dans les trois psaumes qui sont respectivement à l'arrière-plan de Marc, Luc et de Jean. Quant au quatrième texte, c'est le psaume 118 [dit du hallel], qui est récité après le repas pascal et qui s'achève par "Mon Dieu, c'est toi ! Et je te célèbre."

Tel serait l'événement. En disant Eli'atta, Jésus aurait exprimé sa confiance radicale, violente même, comme cela se conçoit au moment de mourir sur une croix. Qu'il fasse écho au juste persécuté ou qu'il reprenne le psaume du hallel, Jésus maintient, en dépit des apparences, que l'alliance avec son Dieu n'est pas rompue. Historiquement le cri de Jésus peut être rapproché de la parole que Rabbi Aqiba a prononcé en mourant martyr en 135, lors de la révolte juive : Adonaï 'ehad ("Le Seigneur est un"), à savoir les dernières syllabes du Chema Israël. Jésus lui quitte cette terre en proclamant le hallel, psaume chantant la victoire définitive de Dieu sur les ennemis de l'alliance.

Ce n'est là qu'une hypothèse au sens technique du mot, donc impossible à prouver. Cependant, à cause des nombreux indices convergents, elle mérite considération.

Une autre manière de comprendre le cri de Jésus, c'est de l'expliciter en une parole qui reprend une structure vétéro-testamentaire familière aux croyants, celle de la lamentation biblique. Les lamentations, nationales ou individuelles, parsèment la Bible et plus spécialement les psaumes; elles ne sont pas simplement une plainte, une expression de détresse; elles viennent toujours au cours d'un récit ou d'une séquence qui célèbre l'intervention victorieuse de Dieu. Dès l'Exode, les événements libérateurs ne sont pas racontés sans qu'au point de départ soit présenté l'appel des opprimés vers le Seigneur. Si ce dernier intervient, c'est parce qu'il a entendu leur plainte. Le Dieu sauveur se manifeste dans un contexte de dialogue. La lamentation est orientée par la louange. Pour faire mémoire de la délivrance, on montre d'abord la souffrance de l'être qui s'éprouve perdu et qui se confie à son Dieu.

Source : X. Léon - Dufour, Face à la mort, Jésus et Paul, Paris, Éd. du Seuil, p. 166

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mar. 04 juin 2019, 18:17

Merci.

Puis c'est vrai que la blague est bonne. :)

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Fée Violine » mar. 28 mai 2019, 12:11

:clap:

Merci, Cinci !

(Ça me rappelle une blague dominicaine (qui aiment mettre les jésuites en boîte. Et réciproquement) :
des archéologues retrouvent les ossements de Jésus. Les catholiques sont bien embêtés. Sauf un jésuite qui s'exclame : "Ah bon ??? Il a donc vraiment existé ???")

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mar. 28 mai 2019, 6:02

Une autre page intéressante de Messori, et avec laquelle je serais d'accord à l'encontre de certains professeurs.



Les ossements du crucifié

En 1976, Le Monde proposa à d'éminents représentants des églises chrétiennes, catholiques, protestantes et orthodoxes, la question suivante : "Qu'en serait-il de votre foi si le pic d'un archéologue, en quelque endroit de l'antique Palestine, déterrait le squelette de Jésus de Nazareth ?"

Voici un échantillon des réponses que les lecteurs du célèbre quotidien purent lire, qui en disent long sur cet étouffant climat - de "spiritualisation", et de "dématérialisation" de l'événement pascal.

François Quéré : "Cela ne me troublerait pas du tout. Ma foi ne dépend pas d'un tombeau vide ou plein. Retrouver quelques ossements ne susciterait pas le moindre doute en moi,"

Marc Oraison, prêtre catholique, et également médecin et psychanalyste : "La découverte du squelette de Jésus renforcerait ma croyance, car elle détruirait le mythe de la réanimation du cadavre, La présence des ossements du Nazaréen renforcerait ma foi, qui, pour exister, doit parfaitement être indémontrable."

Georges Crespy, professeur à la Faculté de théologie protestante de Montpellier : "Cela ne m'empêcherait pas de croire à la résurrection. Et même, une telle découverte libérerait probablement la foi, la poussant à ne plus faire confiance à ce qu'on voit."

Mais un curé inconnu, pas professeur pour un sou, un pauvre chrétien accoutumé à respirer, non l'air conditionné des bibliothèques, mais celui des tranchées pastorales, au contact des fidèles tout ordinaires, a osé répondre à la même demande :"Les ossements de Jésus ? A les voir devant moi, je me sentirais irrémédiablement perdu. Je crois que cela me prouverait l'illusion de ma foi antérieure." Et Jean Guitton, catholique et académicien français, qui a réfléchi tout au long de sa vie aux possibilités pour l.homme d'aujourd'hui de continuer à croire : "En cas d'une découverte de ce genre, j'écrirai dans mon testament : j'ai été trompé et j'en ai trompé d'autres.

En effet, selon tel ou tel bibliste et théologien contemporain, il serait possible de "garder la foi" même si le corps du Christ avait pourri dans un sépulcre ou une fosse commune. Les ossements de Jésus pourraient gésir en quelque endroit de Palestine, sans que cela empêche de croire à la Résurrection, du moins selon eux au sens du salut, contenu dans la confiance mise par Dieu en cet homme.

Il serait possible donc de se dire encore "chrétien" dans ces circonstances ? Oui, affirment-ils, mais en adoptant les théories, les schémas, les lubies les plus extravagantes de ces savants modernes, jusqu'à celle, bien tentante, d'épater le bourgeois, de se montrer non conformiste. Et surtout de les rejoindre dans cette détestation "gnostique", toujours renaissante, pour la chair et la vie concrète. Mais, pour nous en tenir au bon sens et aux textes, constatons maintenant que cette façon de penser n'est pas du tout celle du Nouveau Testament.

Justement la fidélité au Nouveau Testament nous oblige à ne pas suivre les hypothèses "spiritualistes" qui dénient au corps son importance, puisque en ce cas, l'esprit se révèle dans le signifié, le symbole.

Il faut nous y opposer, tout comme Karl Barth protestant s'oppose à son collègue et confrère protestant Rudolf Bultmann et à tous les théologiens "démythisateurs". Il s'exclame : "S'opposer à la Résurrection du corps de Jésus, d'entre les morts, c'est, pour un chrétien, rejeter Dieu lui-même dans sa révélation." Il faut nous y opposer, avec le catholique Jean Daniélou : "La doctrine de Bultmann et d'autres théologien et exégètes selon lesquels la Résurrection de la chair est un mythe, signifiant seulement le renouvellement intérieur opéré par la foi, est très proche des conceptions gnostiques, combattues par saint Paul." La gnose en effet tend à rejeter le corps, cet objet négatif, sinon honteux : de toute façon, simple support - simple revêtement de l'esprit, qui seul mérite notre attention.

Le christianisme, au contraire, a toujours envisagé l'homme tout entier, composé inextricable de matière et d'esprit, de corps et d'âme : caro, cardo est salutis ; la chair est le pivot, le gond du salut, dit Tertullien, apologète du début du christianisme, faisant allusion justement par ces mots à la Résurrection de Jésus.

Seul celui qui ne connaît pas les textes - ou qui les met sens dessus dessous par ses théories - peut dire que le Nouveau Testament ne s'intéresse pas au côté matériel des expériences de Pâques. C'est tout le contraire qui est vrai, au point que, pour définir ce dont parlent les évangélistes, le mot "apparition" semble impropre. Car il suggère un phénomène touchant seulement la vue. Le Ressuscité est décrit par les Évangiles, participant à la vie de ses amis, sous tous ses aspects, tout comme avant la mort en croix.

Il y participe, d'abord par la nourriture : s'alimenter semble une constante des "apparitions", ce qui nous oblige bien aux guillemets lorsqu'on emploie cette malencontreuse expression. "Avez-vous ici quelque chose à manger ?" demande le Ressuscité, lors de sa première réapparition devant sa communauté - et il demande cela justement parce que "dans leur joie et leur stupeur, ils hésitaient encore à croire". Alors : "Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé. Il le prit et mangea devant eux" (Luc 24, 41-43). A Emmaüs, il se met à table avec les deux disciples et c'est là précisément, à la fraction du pain qu'ils le reconnurent. En apparaissant près du lac de Tibériade, il demande à manger, une fois encore, et prépare même de ses mains, un repas pour ses Apôtres, de retour de la pêche. "Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent là des charbons allumés, du poisson mis dessus, et du pain. Jésus leur dit : "Apportez de ces poissons que vous venez de prendre ..." Jésus leur dit : "Venez et mangez". Un peu plus loin, l'évangéliste témoin du fait, nous assure que le Seigneur, lui aussi, se nourrit avec eux : "Lorsqu'ils eurent mangé ..." (Jn 21, 9-10)

L'insistance sur la nourriture va au point de faire passer cet aspect "matériel" jusque dans le kérygme, la prédication officielle de l'Église. Pierre proclame sa foi à Césarée : "Dieu l'a ressuscité le troisième jour, et lui a donné de se faire voir, non à tout le peuple, mais aux témoins choisis d'avance par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui, après sa Résurrection d'entre les morts." (Actes 10, 41) Donc, le fait de s'être sustenté avec lui est pour le chef des Apôtres, une des qualités requises, méritant considération, et garantie de la vérité de la Résurrection.

Il y a une autre preuve tangible, offerte par le Ressuscité lui-même à ceux qui rejetaient déjà le scandaleux "matérialisme" de l'événement. Luc écrit : "Ils pensaient voir un esprit". Mais il leur dit : "Pourquoi vous troublez-vous, et pourquoi des doutes s'élèvent-ils dans vos coeurs ? Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien moi. Touchez-moi, et considérez qu'un esprit n'a ni chair ni os comme vous voyez que j'en ai." Ce touchez-moi est dans l'original. L'impératif du verbe grec pselafao signifie au sens littéral "tâter, palper", et suggère donc une réalité bien "matérielle" et pas evanescente du tout.

Jean encore, si "spirituel", au début de la première lettre qui porte son nom, emploiera le même mot que Luc, "palper" lors d'une discussion avec certains gnostiques de son temps, désireux de faire disparaître les preuves matérielles de la Résurrection. "Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et ce que nos mains ont touché, du Verbe de Vie (epselafesan) ... ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons,afin que vous soyez en communion avec nous ..." (1 Jn 1,1 et s.)

Par conséquent, l'objet du témoignage de Pâques n'a rien à voir avec une phrase du genre : "... de quelque manière, ce Crucifié est toujours vivant". Le témoignage du Nouveau Testament est d'accord, d'emblée et sans aucune hésitation, sur la réalité physique corporelle du Ressuscité.

p.98

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par apatride » mar. 28 mai 2019, 4:43

J'en avais fait la recherche de mon côté, sur la base des éléments évoqués, car son propos m'intéresse vivement ; mais semblerait-il hélas que ce livre ne soit pas des plus faciles à se procurer.

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mar. 28 mai 2019, 4:34

Merci apatride.

Pendant que j'y pense, le titre de l'ouvrage datant de 1984 et évoqué plus haut c'est Perret, Jacques, Ressuscité ?, Approche Historique, Paris, FAC éditions, 1984. Messori dit que ce petit livre est une mine d'or.

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par apatride » mar. 28 mai 2019, 2:29

Cinci, comme publier (et probablement retaper) ces textes est un exercice ingrat, je voulais vous en remercier et vous inviter à continuer. C'est vraiment très intéressant.

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » lun. 27 mai 2019, 14:30

Poursuivons un peu le raisonnement apologétique de Messori ...



"Scandale pour les Juifs"

Ce n'est pas la foi en "la Loi et les prophètes" qui "amène" à la Résurrection. C'est l'acceptation du fait de cette Résurrection qui conduit à chercher dans "la Loi et les prophètes", la confirmation de ce dont il a bien fallu admettre l'évidence. Les prophéties messianiques ne sont pas la source, mais tout au plus, une confirmation de "ce qui a été touché et vu", et avait été annoncé par la Parole de Dieu.

Cette façon de faire de la première communauté est bien indiquée dans le Nouveau Testament, au cours de la seconde lettre de Pierre :

"Ce n'est pas, en effet, sur la foi des fables ingénieusement imaginées que nous vous avons fait connaître la puissance et l'avènement de Notre Seigneur Jésus Christ mais en témoins de sa majesté ... Et ainsi a été confirmée pour nous l'Écriture prophétique" (2 P 1, 16-19) - "écriture des prophètes", retrouvée, nous le verrons, non sans efforts et il faudra même procéder à une relecture du message des prophètes, interprété jusque-là de façon différente.


Essayons de voir [...]

Charles Schubert, savant spécialiste de l'hébreu, à l'université de Vienne, écrit : "La dernière des choses qu'un Hébreu pouvait attendre du Messie était de devoir souffrir, mourir et puis ressusciter. La dernière des choses, que nous pouvions attendre, aux temps messianiques, était la Croix, suivie d'un sépulcre vide lancé dans l'histoire."

Écoutons encore Schubert : "L'idée que l'événement eschatologique, final, de la résurrection aurait pu être anticipé en faveur d'un individu - quel qu'il fût, le Messie lui-même - était totalement étrangère au judaïsme, toutes tendances confondues."

Joachim Jeremias, autre exégète fort célèbre, le confirme : "La prédication chrétienne du début, quant à la Résurrection de Jésus, avec un intervalle de temps le séparant de la résurrection universelle de tous les morts, est pour le judaïsme d'une nouveauté absolue. Et nous seulement pour lui, mais pour toute l'histoire des religions."

Rudolph Schnackenburg, un autre savant bibliste allemand contemporain, en tire les conclusions suivantes : "Pour affirmer la Résurrection de la personne de Jésus, il faut bien admettre que ce sont les apparitions qui ont contraint à une telle affirmation. La pensée juive ne l'autorisait aucunement."

Le fameux exégète anglais J.T.A Robinson est d'accord : "Si cette idée inouïe d'une résurrection "à part" et "anticipée" du Messie s'est formée dans la mentalité juive des Apôtres, cela n'a pu avoir lieu que quand s'est imposé à eux ,le fait invincible, irrécusable de la Résurrection de Jésus."

Schubert : "D'un côté, la résurrection était considéré par les Juifs du temps de Jésus, comme un événement général et eschatologique. De l'autre côté, l'interprétation du serviteur souffrant d'Isaïe était étrangère aux Juifs eux-mêmes : le Messie ne meurt pas et par conséquent, ne revient pas à la vie. Alors ? Eh bien, il y a nécessité de conclure que les témoins de Pâques ont constaté "quelque chose", qu'ils sont absolument certains d'avoir rencontré Jésus, en personne, après sa mort et sa sépulture. Autrement, ils n'auraient même jamais pensé à parler de sa Résurrection."

Ceci est tellement indiscutable que c'est même admis par un Charles Guignebert, le rationaliste pour qui les apparitions du Ressuscité seraient des hallucinations de Pierre, bouleversé et ne se résignant pas au décès du Maître. Il nous semble décisif de rapporter cette affirmation honnête de Guignebert : "Nous ne voyons vraiment aucune Écriture prédisant la Résurrection du Messie ... autant que nous sachions, aucune doctrine de l'Ancien Testament à propos de la résurrection ne peut s'appliquer à Jésus."

Cette absence embarrasse fort la jeune communauté chrétienne.

Dans l'Ancien Testament, la Torah, il y a des exemples de résurrection - mais rares. Jésus lui-même, selon les Évangiles, ressuscite le fils d'une veuve, au village de Naïm; la fille d'un chef de synagogue, Jaïre; et son ami Lazare. Mais comme le dit clairement Joachim Jeremias déjà cité : "Ce qu'on ne trouve jamais dans la littérature juive, où rien du tout ne peut se comparer à la Résurrection de Jésus, c'est une résurrection "glorieuse", avec une nouvelle forme de vie éternelle. Toutes les résurrections dont il est question, y compris les trois, prodigieuses, attribuées à Jésus, sont seulement et chacune d'entre elles des retours, provisoires, à la vie ordinaire de la terre."

Une solution échappatoire semble s'offrir alors, à qui s'obstine à ne voir dans la Résurrection de Jésus qu'une réalisation des espérances de la conscience collective d'Israël. Tout en reconnaissant, comment faire autrement, que le judaïsme officiel n'attendait pas du tout ce que la communauté des hébreux devenus chrétiens dira être arrivé à Jésus, ne pourrait-on imaginer que l'inspiration aurait pu germer et mûrir dans une des si nombreuses "sectes hérétiques", non orthodoxes du temps ? Nous savons bien qu'à ce moment-là, plus que jamais, le judaïsme n'était pas uniforme dans ses croyances, il contenait tout un levain d'écoles.

Mais, à bien envisager la chose, aucune réponse ne se trouve non plus de ce côté.

David Flusser, un savant juif très autorisé : "Il n'y a rien dans tout le judaïsme, au temps de Jésus, rien en aucun des courants, à notre connaissance, qui sache la moindre chose d'un "Fils de l'homme" devant mourir et ressusciter." Et l'auteur, ici, qui montre tant d'assurance, est - excusez-moi - le meilleur expert israélien de l'époque du second Temple, celle des origines du christianisme.

La résurrection et même toute résurrection (y compris, paraît-il, toute possibilité de vie après la mort) était niée justement par la puissante secte des sadducéens, cette élite "progressiste" et "moderne". Alors, s'agit-il des esséniens ? Oui, ceux-ci croyaient au paradis, à l'enfer, à la vie éternelle, mais s'opposaient aux pharisiens et, d'accord en cela avec les sadducéens, niaient la résurrection finale des morts.

Il semble que les esséniens attendaient bien le retour de leur Maître de justice comme prémisse de la fin des temps. Cependant, cet homme qu'ils attendaient dans les jeûnes et la prière, n'était pas le Messie et son retour aurait dû être une simple apparition et non pas une résurrection.

C'était donc des apparitions qui devaient précéder la fin des temps, selon plusieurs courants du judaïsme et non pas des résurrections. Jésus lui-même est pris pour l'une de ces apparitions de quelque prophète de l'Ancien Testament : "Étant venu dans le territoire de Césarée de Philippe, il demanda à ses disciples : Qui dit-on qu'est le Fils de l'homme ? Ils lui répondirent : les uns disent Jean-Baptiste, d'autres Élie, d'autres Jérémie, ou quelques uns des prophètes" (Mt 16,13)

Ces antiques personnages dont on attendait le retour, devaient préparer le peuple au jugement finale, en expliquant les points difficiles de la Loi et par leurs invitations à faire pénitence. Leurs apparitions, de toute façon, aurait encore fait partie de ce vieux monde, et non de la création nouvelle, à laquelle appartient la résurrection de Jésus.

Il conviendrait donc de réfléchir à cette inflexion du judaïsme opérée par Jésus. Tout indique encore ici un imprévisible événement, un traumatisme, indépendant de la volonté des disciples, et qui pose comme fondement de la foi, un fait auquel on n'avait pas pensé, tout simplement parce qu'il était impensable.

p. 72

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » sam. 18 mai 2019, 12:36

Et l'objection ...

La Religiongeschichte, "l'histoire des religions elle-même affirmait : cette affaire de résurrection attribuée à Jésus le Nazaréen, n'était rien d'autre qu'une des imitations copiées sur une quantité d'histoires de résurrections de morts dont le mythe païen, surtout hellénistique, serait débordant. Originale la vie du Christ? Pas du tout répondaient les érudits allemands , qui n'y voyaient qu'une variante d'une histoire très répandue dans tout le Proche-Orient hellénisé.

Mais ces pionniers de la critique historique ne tenaient pas compte - entre beaucoup d'autres choses - d'une scène qu'on peut lire au chapitre 17 des Actes des Apôtres, scène historiquement confirmée par le critère de rupture. Aucun chrétien, en effet, et encore moins l'auteur des Actes, n'auraient inventé un tel témoignage, si embarrassant pour Paul, l'apôtre vénéré des gentils.

Ce Paul, arrivé à Athènes, fait violence à son caractère de Juif fougueux, accoutumé à annoncer de façon directe, sans flatteries, le scandale et la folie du Crucifié revenu à la Vie. Paul essaie donc de présenter la Bonne Nouvelle à travers la culture locale, allant jusqu'à citer les vers d'un poète païen, et à employer un style inhabituel. Il essaie, en un mot, d'attirer ses auditeurs. Il "dialogue", dirions-nous aujourd'hui; il fait de l'inculturation.

Il y réussit jusqu'à un certain point seulement, où il lui faut se découvrir, et révéler le coeur de sa prédication : "... car Dieu a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l'homme qu'il a désigné, et qu'il a accrédité auprès de tous, en le ressuscitant des morts."

Alors, réaction immédiate : "Lorsqu'ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquèrent, les autres dirent : Nous t'entendrons là-dessus une autre fois." C'est ainsi que Paul se retira du milieu d'eux (Actes 17, 31-34)

Réaction athénienne très significative : l'Aréopage, la colline de Arès-Mars, était le tribunal suprême des affaires religieuses : les aréopagites, ses membres, étaient dans tout l'empire romain, sans doute les plus experts des cultes en tous genres qui fourmillaient à Athènes, terrain accueillant et fertile. C'était des gens, par conséquent, habitués à en entendre de toutes les couleurs, et à ne s'étonner de rien, et voici que le mot "résurrection" provoque l'arrêt du discours, et que personne ne proteste même contre cet extravagant, d'une naïveté à pleurer. Ils le laissent donc partir, le prenant pour un faible d'esprit.

Comment expliquer ce résultat ? D'autres fois, la prédication avait fini dans le tumulte et la violence. Jamais comme ici, dans le ridicule. Or, nous sommes précisément dans la capitale de cette culture, qui, selon ces grands spécialistes de la Religiongeschichte, fournissait d'abondants mythes de résurrection.

La réalité c'est que l'idée même d'un homme ressuscité des morts est non seulement étrangère à l'hellénisme, mais qu'elle lui apparaît complètement absurde. Eschyle fait dire à un personnage d'une de ses tragédies : "Une fois que la poussière de la terre a bu le sang d'un mort, il n'est question d'aucun genre de résurrection." Les Grecs avait une conception dualiste de la substance au contraire des Hébreux. Pour Israël, l'homme est une unité indivisible, où corps et âme sont inséparables, pas plus qu'esprit et matière : la résurrection entraîne ipso facto, tout l'homme, la personne entière. Pour les Grecs, au contraire, l'homme est le résultat d'une addition, de l'âme au corps, de l'esprit à la matière. Deux réalités distinctes, juxtaposées, et souvent en lutte. En tout cas, une culture de forme grecque est incapable de concevoir une résurrection qui comprend le corps également : leur pensée arrive tout au plus, à l'immortalité spirituelle, une survivance de l'âme.

Allons plus loin. Si l'instinct grec est rebelle à l'idée d'un homme "quelconque" sortant du sépulcre avec sa chair et ses os et son âme, il ne peut que trouver ridicule - et Paul fut forcé de l'admettre à ses dépens - l'annonce de la résurrection d'un dieu. Immortel par nature, un dieu ne pouvait mourir, ni par conséquent ressusciter.

Dans ce climat culturel, l'annonce de la résurrection d'un Juif à Jérusalem, un certain matin de Pâques, était vouée à l'échec à Athènes. Le Sanhédrin d'Israël condamnait et persécutait tous ceux qui osaient évoquer la résurrection de Jésus, l'Aréopage, lui, en riait à gorges chaudes. Le mépris est pire que la persécution et comme l'on sait, le ridicule tue beaucoup plus que l'épée.

Écoutons, en effet, les paroles même des Actes des Apôtres sur la façon dont le discours de Paul fut interrompu et lui-même traité de plaisantin. "Or quelques philosophes épicuriens et stoïciens ayant conféré avec lui, les uns disaient : Que nous veut ce semeur de paroles ? ce charlatan ? " D'autres l'entendant prêcher Jésus et la résurrection, disaient : "Il paraît qu'il vient nous annoncer des divinités étrangères". Et l'ayant pris avec eux, ils le menèrent avec eux sur l'Aréopage, disant : "Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes ? Car tu nous fais entendre des choses étranges, nous voudrions donc savoir ce qu'il en est" (17, 18-20)

Donc, qui parle de résurrection, pour les Athéniens, ne peut même pas être admis parmi les autres fidèles de cultes étrangers, auxquels la capitale culturelle et religieuse de la Grèce était habituée. Il n'est qu'un charlatan, un semeur de paroles, spermologos (rendu dans la Bible traduite par Salvatore Garafalo par "presque-analphabète"). Quelle ignorance phénoménale que celle d'un homme ignorant jusqu'au fait qu'après la mort il n'y a pas de résurrection ! C'était du verbiage, bien plus qu'une nouvelle doctrine !

Voilà donc le terrain culturel où devraient avoir poussé les racines du mythe contagieux des partisans du Christ ressuscité ? C'est la Religiongeschichte qui voudrait nous le faire croire, mais la réalité est tout autre. La réalité, la voici : c'est justement parmi les convertis provenant de la culture grecque, que le fait de la Résurrection fut le plus difficile à faire accepter. "Si l'on prêche que le Christ est ressuscité des morts, comment quelques-uns parmi vous disent-ils qu'il n'y a point de résurrection des morts ?" (1 Co 15,12)

Ce reproche de Paul à des chrétiens de Corinthe, cité grecque, nous confirme dans l'idée des objections que ces pauvres Grecs opposèrent à cette étrange doctrine enseignée par Paul : "scandale pour les Juifs (car "scandaleux" était le candidat au titre de Messie, en la personne de Jésus vaincu en Croix), c'était une foi impensable pour les païens. Et, cela d'autant plus, si l'on voulait conférer à cette folle résurrection une valeur universelle, une promesse de salut éternel, valable pour tous. Un lever en masse des morts quittant leurs tombeaux, y compris ceux déjà réduits en poussière ? Vraiment, des idées de fous, d'aliénés, fous à lier ...

p. 62

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » ven. 17 mai 2019, 13:18

(suite)

Oui, mais est-ce la véritable difficulté ? Nous sommes ici face à un récit qui, s'il est vrai, amène à conclure que l'événement le plus extraordinaire de tous - rien de moins que la résurrection d'un homme - s'est réellement produit. Un historien objectif, au-delà de tout présupposé de foi, peut-il étudier la possibilité d'une semblable hypothèse sans être taxé de fou ?

Et pourquoi pas ? répond sans hésiter le professeur Perret. Pourquoi une telle hypothèse ne serait-elle pas légitime? C'est un événement hors du commun, certes, et absolument unique, parmi tous ceux qu'un historien est rarement ou jamais, amené à étudier. Hors du commun, sans doute, mais pour qui étudie à fond les textes et sait les mettre en perspective, il a sa vraisemblance, qui sait satisfaire la raison. Il n'est pas vrai que, par principe, une telle hypothèse - la résurrection d'un cadavre que les Évangiles rapportent après-coup - soit inadmissible.

N'oublions pas, nous avertit cet universitaire, que l'historien lui aussi doit savoir que :"Les limites du possible et de l'impossible ne se laissent pas déterminer avec certitude. Car il y a beaucoup plus de choses au ciel et sur la terre que n'en connaît notre philosophie". Soyons prêts à être parfois très surpris.

C'est bien connu: Notre tentation est de restreindre le règne du possible à ce que notre expérience quotidienne change pour nous en habitude. Tout le reste finit par nous paraître imaginaire. C'est une tentation de paresse, contre laquelle un vrai savant doit sans cesse réagir. Les constantes elles-mêmes sur lesquelles nous nous appuyons pour explorer le réel - et que nous avons baptisées "lois" - ne résultent-elles pas d'une série de statistiques, définissant seulement ce qui arrive d'ordinaire ? Par leur nature même, ces lois ne peuvent exclure la singularité d'événements particuliers et la possibilité d'événements hors du commun. Donc, pour pouvoir formuler des hypothèses objectives sur un événement hors du commun, l'historien n'a pas besoin d'autre chose que ce respect extrême, dû aux situations particulières, aux cas spéciaux. Ce faisant, il ne sort pas de son territoire. Bien au contraire, même un événement inhabituel demeure un événement historique, comme tout autre événement, il prend place dans le temps, dans une suite d'autres événements.

p. 214

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mer. 15 mai 2019, 13:33

Mais ici encore ce grand universitaire répond : Admettons l'hypothèse - d'ailleurs, sans trop savoir ce qu,elle veut signifier - selon laquelle les auteurs du Nouveau Testament n'étaient pas des historiens au sens moderne du terme. Les chrétiens de ce temps n'avaient pas "l'esprit historique" (pris au sens moderne). Ceux qui tiennent tant à nous convaincre de cela, semblent amnésiques au point de faire des chrétiens de cette communauté originelle des "sous-hommes", les privant entièrement d'un des caractères les plus universels de la nature humaine : être attentifs aux événements et désirer en conserver un souvenir aussi précis que possible.

En effet, il poursuit : "Il n'est pas du tout vraisemblable que les premières communautés n'aient compté que des rêveurs, et des gens habitués aux extases, ne se souciant que de leurs états d'âmes, ou des besoins de leur groupe; oublieux, et indifférents à ce qu'ils avaient vu, entendu et pu apprendre de façon authentique, de Jésus. Les événements qui suivirent la Passion, la tombe vide, apparitions, etc. - nous sont transmis par ceux-là mêmes qui nous ont rapporté les paraboles, la guérison du paralytique ou les marchands chassés du Temple. Venant de la même source, ils ont donc le même degré d'historicité". Nous-mêmes, le rappelions au début, notre livre que voici sur la Résurrection, mérite la même confiance - si l'on veut bien nous la donner - que le précédent sur la Passion et la mort, puisque les auteurs et leurs efforts pour nous raconter ce qui est vraiment arrivé, sont les mêmes. Accepter l'historicité fondamentale de ce qui est rapporté de ce Vendredi, nous amène à en faire autant pour ce qui est dit du Dimanche et des jours suivants.

Sur ces événements, se fonde la foi inébranlable, jusqu'au martyre, des apôtres de la vérité de la Résurrection, Sur ces événements, l'historien peut et doit en parler.

Notre auteur observe : Les manifestations de Jésus ressuscité, ses apparitions, en effet, ne nous sont pas présentées comme un fruit de la Foi, mais comme des faits, qui se déroulent dans l'espace et qui se voient et se touchent. Ces manifestations sont perceptibles à un incrédule - Paul - qui de ce fait se convertit; ;à des incrédules, les compagnons de Paul, qui ne se convertissent pas; à des disciples qui n'admettent pas qu'il soit possible de ressusciter - Marie-Madeleine, les Onze. Certains, en dépit du témoignage de leurs compagnons, refusent de croire, dans un premier temps, puis finiront par se rendre (Thomas) D'autres encore, persistent dans leur scepticisme, "pourtant, ils doutèrent" (Mat 28,17)

Une telle diversité de réactions montre bien, selon les auteurs du Nouveau Testament, que ces manifestations ne sont pas l'effet de dispositions intérieures particulières, mais comme tout phénomène de ce monde, s'imposent du dehors. De la même façon, donner de l'importance, comme le font les auteurs des Évangiles, à la tombe trouvée vide, et présenter ce fait comme réellement constatable par tout un chacun, n'aurait aucun sens, sauf à supposer un rapport avec la Résurrection de Jésus. De quelque façon qu'il faille le comprendre, la réalité du fait, perceptible par tous, est du domaine de l'histoire de ce monde.

p. 213

(à suivre)

Re: Propos remarquables de Vittorio Messori sur la mort

par Cinci » mer. 15 mai 2019, 13:29

Nous continuons maintenant par l'examen d'un argument souvent avancé pour nier le caractère objectif des récits de la Résurrection. Celle-ci, dit-on, n'a pas eu de témoins, personne ne l'a suivie dans son déroulement, donc, ce n'est pas une réalité dont l'histoire peut tenter de dire quelque chose.

Perret remarque : "On ne peut qu'être stupéfait de l'influence de cette considération sur certains auteurs, comme si tout essai d'approche historique était nécessairement vouée à l'échec". Il continue, s'appuyant - au-delà de son expérience de savant - sur ce qu'il appelle le sens commun, le bon sens : innombrables sont les événements dont le degré de vraisemblance ne dépend en rien de la présence ou de l'absence de témoins immédiats. En effet, rien que dans les Évangiles : "Supposons qu'un des Juifs qui assistèrent à la mort et aux funérailles de Lazare, et pleurèrent trois ou quatre jours durant, près de sa tombe scellée, l'ai rencontré plus tard, vivant, dans une rue. Cet homme-là n'aurait-il pas été forcé de croire qu'entre-temps, Lazare avait été ramené à la vie ? Il n'en aurait su, certes, ni le jour ni l'heure, ni les circonstances, et ne les auraient peut-être jamais connues exactement, mais cela ne l'aurait pas empêché d'être certain de sa résurrection. Il y aurait cru tout comme s'il y avait lui-même assisté."

Passons à un exemple contraire : "Si l'on retrouve mort un ami, avec lequel nous parlions la veille encore, il n'y a aucun doute qu'il est passé de vie à trépas à un moment précis, même si aucun témoin oculaire ne peut le dire, quand et comment, ce passage s'est fait."

Puisque - comme le dit Perret - c'est le point de vue du bon sens, c'est aussi celui des auteurs du Nouveau Testament. En effet, n'oublions pas l'aveugle-né de Jean (9,8-9) guéri par Jésus, ou le boiteux de la Belle Porte (Acte 3, 10) remis sur pied par Pierre : Personne ne cherche à savoir si leur guérison a eu des témoins oculaires. La seule difficulté qui se pose est celle de leur identité : s'agit-il bien de la même personne ? Eh bien, il en est de même dans le cas de Jésus ressuscité. Nous pensons à l,apparition, d'après le retour d'Emmaüs, en Luc 24, 39. "Oui, c'est bien moi !" Les disciples et les auteurs du Nouveau Testament sont aussi sûr de cette résurrection que s'ils avaient été présents au tombeau à ce moment-là, bien qu'il y ait - et ils le rapportent, ce qui confirme encore leur bonne foi - un vide, un espace blanc dans la suite de leurs expériences.

Il est vrai, l'événement de la Résurrection n'a pas eu de témoins, mais les disciples ont bien cru pouvoir l'affirmer à partir d'autres événements , qui touchaient directement leurs sens et la prouvaient tout autant. Ils nous l'ont décrit aussi exactement que possible, en nous proposant en même temps leur interprétation. Cette dernière, en aucun cas, ne dépasse les limites de la vraisemblance historique.

Le fait d'insister sans cesse sur l'absence de témoins oculaires n'est qu'un simple prétexte pour tant d'exégètes actuels. L'important, c'est en effet les conséquences - les apparitions - qui évidemment renvoient à une cause : elle ne peut être que le retour à la vie. Ils font alors une autre objection contre la possibilité de reconstruire sûrement ces événements. C'est l'objection de principe, qui est répété comme si elle était indiscutable. Perret en dit ceci : "On insiste sur le fait que ces textes ont été écrits par des croyants et donc, on ne peut les croire."

Ici encore cet historien réagit avec vigueur : "Est-il possible que ces savants biblistes ignorent qu'il serait impossible d'écrire quelque histoire que ce soit - et donc, que l'histoire elle-même n'existerait pas - s'il fallait récuser tous les auteurs suspects d'être impliqués dans les faits rapportés ?"

Bien au contraire de ce que tant de gens pensent, c'est le désir même de convaincre, qui guide ces témoins directs et qui les oblige à construire leur récit avec des éléments authentiques.

Le vice de ces hypothèses semble toujours se trouver - du moins pour un historien, homme de dates et de faits précis - dans la chronologie supposée des reconstructions qui voudraient nier la vérité de la Résurrection. Exégètes et critiques, sans toujours s'en apercevoir clairement, continuent de fignoler indéfiniment leurs explications "dé-mythisantes". Leurs modèles demandent une chronologie tardive. Imaginons que les textes du NT n'aient pris leur forme définitive qu'au cours du second siècle, sous la plume de quelque Marcion, alors là oui, dans ce grand temps vide les séparant de la mort de Jésus - tous les témoins étant disparus- bien des métamorphoses auraient pu se produire et bien des fables apparaître. Aujourd'hui, cet intervalle, entre les événements de la vie du Christ et la rédaction des Évangiles, qu'on voulait agrandir considérablement se réduit à peu d'années, et sur certains points, à quelques mois ou quelques jours. Ce n'est pas cent ans plus tard que les chrétiens annoncent en public la résurrection de Jésus - et à ce qu'il semble, avec l'essentiel des détails que nous lisons aujourd'hui dans nos textes - mais moins de deux mois après le Vendredi Saint !

Mais, au point où nous en sommes, beaucoup objectent que de semblables considérations ne sont pas de mise, car les évangélistes - en cela, différents de César ou de Tacite, pour reprendre l'exemple de Perret - n'avaient pas l'intention de faire oeuvre d'historiens. On nous objectera également que le "genre littéraire" des Évangiles n'est pas celui d'un essai historique.

p. 210

(à suivre)

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